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Le calme – provisoire ? – étant revenu en Catalogne après l’effervescence de ces dernières semaines, Tomás Ibáñez, dont plusieurs réflexions ont déjà été relayées ici même, en profite pour faire le bilan des événements récents, notamment quant à la participation de certains secteurs du mouvement libertaire catalan à ces événements, et s’interroger sur l’action à mener pour les anarchistes et anarcho-syndicalistes dans un futur proche.

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« Tout ce qui est construit d’en bas est bon…
à moins que cela ne s’érige sur des socles préparés d’en haut… »

Au moment où la campagne électorale est sur le point de commencer et de nous plonger à nouveau dans le lamentable spectacle de la compétition entre partis pour récolter le maximum de voix, il n’est peut être pas inutile de faire le bilan de l’intense période de confrontation entre, d’une part, le gouvernement et l’Etat espagnols et, de l’autre, le prétendant au titre d’État catalan. Une confrontation dans laquelle les secteurs révolutionnaires, ainsi que beaucoup d’anarchistes et d’anarcho-syndicalistes, ont participé sous prétexte qu’il fallait prendre parti, être là où le peuple était, et qu’il était nécessaire de choisir de lutter.
Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si, partant de positions libertaires, il était
logique de collaborer avec un projet dont le but ultime était la création d’un Etat, ou s’il était cohérent de participer à un affrontement dirigé par le nationalisme catalan. Il s’agit plutôt de savoir maintenant si la partie du mouvement anarchiste qui s’est lancée dans cette bataille va examiner le pour et le contre de sa démarche, ou si, au contraire, elle va élaborer un discours destiné à justifier sa participation dans cet affrontement et à montrer que, finalement, elle a fait ce qui était le plus approprié dans une situation certainement complexe.
Le fait est que les principaux arguments de ce discours sont déjà en train d’émerger et
pointent vers une mythification de certains événements qui sont fortement magnifiés. S’il s’agissait d’une simple divergence concernant l’évaluation subjective de ces événements, le fait ne serait pas inquiétant ; il le devient lorsque nous nous trompons nous-mêmes sur ce qu’a été le chemin que nous avons parcouru, car cela engendre des zones aveugles qui troublent notre perception quant au comment, et par où, continuer à avancer.
Ce discours souligne à juste titre le fait que le défi catalan présentait des facettes
susceptibles de motiver la participation des adversaires du statu quo existant. En effet, le conflit qui a éclaté en Catalogne a mobilisé les partisans d’une société plus juste et plus libre, teintée de démocratie participative et de touches anticapitalistes, et qui étaient opposés, entre autres points :
– au régime né en 1978, aux pactes honteux de la transition, à la monarchie, au
bipartisme, et à la sacralisation de la Constitution espagnole ;
– au gouvernement autoritaire et réactionnaire d’un Parti populaire corrompu, attelé à
retailler les acquis sociaux et les libertés ;
– à la répression policière et à la violence de ses interventions ;
– aux obstacles dressés contre la libre autodétermination des peuples.
Ceux qui se sont impliqués dans la lutte ont raison de souligner la pluralité des
aspects pouvant justifier leur participation ; cependant, ils se tromperaient eux-mêmes s’ils n’admettaient pas que les rênes de la bataille contre l’Etat espagnol étaient entièrement entre les mains du gouvernement catalan et de ses associés nationalistes (l’ANC – Assemblée nationale catalane – et Omnium culturel), dans le seul but de forcer la négociation sur une nouvelle répartition du pouvoir et d’obtenir, à terme, la reconnaissance de l’État catalan. En outre, ils se tromperaient également eux-mêmes s’ils se refusaient à voir que le caractère politiquement, et pas seulement socialement, transversal du conflit catalan répondait en grande partie au besoin absolument impératif qu’avaient les dirigeants du défi lancé à l’Etat espagnol de construire la seule arme capable de leur fournir une certaine capacité de résistance contre leur puissant adversaire, à savoir l’ampleur du soutien populaire dans la rue, ce qui obligeait à rassembler autant de secteurs que possible et, par conséquent, des sensibilités fortement hétérogènes.
Le discours justificatif qui commence à apparaître repose lourdement sur la
mythification des journées des 1er et 3 octobre, et passe par la surévaluation de la capacité d’auto-organisation populaire qui s’est manifestée à propos de la défense des urnes.
Il ne fait aucun doute que la journée du 1er octobre (date du référendum) a connu
un succès considérable, non seulement en raison de l’afflux massif d’électeurs, dont il est impossible de vérifier le nombre, mais surtout parce qu’ils ont déjoué tous les obstacles dressés par le gouvernement espagnol. Cependant, nous nous tromperions nous-mêmes si nous nous cachions que si tant de personnes se sont rendues aux urnes, c’est aussi parce que les plus hautes autorités politiques de la Catalogne l’ont exigé, à commencer par le gouvernement catalan au complet, pour continuer par la mairesse de Barcelone, en passant par plus de 80% des maires de Catalogne. Il est tout à fait vrai que les interdictions lancées par le gouvernement espagnol ne furent pas respectées, mais il ne faut pas ignorer que les injonctions d’un autre gouvernement et de nombreuses autorités, elles, le furent.
La mythification du 1er octobre se nourrit aussi de la glorification de la capacité
d’auto-organisation du peuple lorsqu’il « protégea » les urnes, en oubliant que parallèlement à de beaux exemples d’auto-organisation cette protection fut assurée sur toute l’étendue du territoire catalan par l’intervention disciplinée de milliers de militants des partis et des organisations indépendantistes (depuis l’ERC [Gauche républicaine catalane] jusqu’à la CUP [Candidatures d’unité populaire], en passant par l’ANC et Omnium culturel). Le fait de mettre l’accent sur les cas d’auto-organisation ne doit pas occulter complètement la verticalité d’une organisation qui compta avec des personnes entraînées depuis des années, dans les manifestations du 11 septembre*, à respecter scrupuleusement et avec une extraordinaire discipline les instructions transmises par les directions des organisations indépendantistes.
Nous savons bien, ne serait-ce qu’à travers l’expérience personnelle, que la
désobéissance à l’autorité, la confrontation avec la police et la lutte collective contre la répression font naître des sentiments intenses et ineffaçables qui tissent une forte solidarité et des liens affectifs entre des inconnus qui fusionnent soudainement dans un « nous » chargé de sens politique et d’énergie combative. Cela fait partie de l’héritage le plus précieux que nous lèguent les luttes, et cela justifie largement l’enthousiasme qu’elles nous insufflent. Cependant, cela ne devrait pas servir d’excuse pour que nous nous trompions nous-mêmes. Bien que le 1er octobre ait représenté un échec retentissant pour l’Etat espagnol, il ne marque pas du tout un avant et un après, et il ne remplit pas les conditions pour entrer dans l’histoire comme l’un des actes les plus emblématiques de la résistance populaire spontanée. Nous nous tromperions nous-mêmes si nous nions cette réalité.
Le 3 octobre fut également une journée mémorable pendant laquelle le pays fut
paralysé et les rues s’emplirent de centaines de milliers de manifestants. Toutefois, si nous ne voulons pas nous tromper nous-mêmes et mythifier cet événement, il nous faut bien admettre que même si la grève générale fut impulsée par l’efficacité et l’enthousiasme des syndicats alternatifs (notamment anarcho-syndicalistes), elle n’aurait jamais obtenu un tel succès si la « Table pour la démocratie » (composée par les principaux syndicats, par une partie du patronat, et par les grandes organisations indépendantistes) n’avait appelé à un « arrêt du pays », et si le gouvernement catalan n’avait pas soutenu cet arrêt en fermant tout ce qui dépendait de lui, y compris les écoles, et en annonçant qu’il n’y aurait pas de retenue de salaire pour fait de grève.
La constante et massive capacité de mobilisation manifestée par de larges secteurs de
la population catalane tout au long de septembre et d’octobre a fait éclore la thèse selon laquelle le gouvernement catalan aurait craint de perdre le contrôle de la situation. Il est vrai que la peur a joué un rôle majeur dans les agissements erratiques du gouvernement au cours de ces mois, mais ce ne fut pas la peur d’un éventuel débordement provoqué par les secteurs les plus radicaux des mobilisations qui explique les multiples renoncements des autorités catalanes, c’est plutôt leur progressive prise de conscience que, finalement, elles ne parviendraient pas à battre leur adversaire et que celui-ci disposait de suffisamment de moyens pour les pénaliser sévèrement.
Un troisième élément que certains secteurs libertaires, dont ceux impliqués dans les
Comités de défense de la république (CDR), mythifient, a trait à la perspective de construire une république depuis le bas. C’est peut-être parce que j’ai vécu pendant des décennies en république (française, en l’occurrence), et peut être aussi parce que mes parents ne se sont pas battus pour une république, mais pour construire le communisme libertaire et qu’ils durent faire face aux institutions républicaines, que je ne vois pas la nécessité de placer sous le parapluie républicain l’effort pour construire une société qui tende à faire disparaître la domination, l’oppression et l’exploitation. Je ne comprends pas pourquoi il nous faudrait nous en remettre à des schémas conventionnels, qui ne semblent capables de distinguer qu’entre la monarchie, d’une part, et la république, de l’autre. Il faut répéter que combattre la monarchie n’implique nullement de lutter pour la république, et que notre lutte n’a pas à se référer à la forme juridique/politique de la société que nous voulons construire, mais au modèle social que nous défendons (anticapitaliste et luttant contre toute forme de domination). Notre objectif ne devrait pas être exprimé en termes de « construction d’une république depuis le bas », mais en termes de « construction d’une société radicalement libre et autonome ». C’est pourquoi je pense qu’il est intéressant de retenir l’expression utilisée par Santiago López Petit dans un texte récent quand il dit : « En partant d’une logique d’Etat (et d’un désir d’Etat), nous ne pourrons jamais changer la société », mais j’insisterai, pour ma part, sur le fait que nous ne pourrons jamais, non plus, changer la société à partir d’un quelconque « désir de république ».
Bien sûr, après la tempête qui a secoué la Catalogne ces derniers mois, nous ne
devrions pas laisser s’installer le calme plat. Il nous faut travailler pour que les énergies accumulées ne se dispersent pas, pour que les complicités établies ne s’évanouissent pas, et pour que les illusions partagées ne se flétrissent pas. Il s’agit de ne pas repartir de zéro une fois de plus, mais d’utiliser ce qui a été « fait » pour continuer dans un autre « faire » qui évite la diaspora militante. Recomposer les énergies n’est pas une tâche aisée, mais pour y parvenir il est essentiel de réfléchir sur les erreurs commises, et surtout ne pas nous tromper nous-mêmes en magnifiant les moments les plus spectaculaires des luttes et en surévaluant certains de leurs aspects les plus positifs.
Bien sûr, qu’elle soit anarchiste ou non, chaque personne est libre d’introduire un
bulletin de vote dans une urne si elle le souhaite ; cependant, arrivés à ce point, il ne nous manquerait plus que les anarchistes s’impliquent, directement ou indirectement, dans l’actuelle joute électorale catalane, en pensant que ce sera la manière de préserver les minces espoirs d’un changement révolutionnaire, ou en croyant, plus prosaïquement que c’est la voie à suivre pour mettre fin au régime de 1978. Dans son texte, cité plus haut, López Petit déplore qu’au lieu d’accepter de participer à des élections imposées, les partis politiques n’aient pas « choisi de les saboter au moyen d’une abstention massive et organisée ». C’est, à mon avis, l’option que les secteurs libertaires devraient adopter et mettre en pratique pour le 21 décembre.

Tomás Ibáñez
(Barcelone, 1er décembre 2017)

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* Le 11 septembre est le jour de la fête « nationale » catalane, appelée « Diada ».

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Après le curé célébrant Franco et son coup d’Etat de juillet 1936 dans une église de Valence, le 21 novembre dernier (voir « Célébration très chrétienne d’un dictateur »), c’est au tour de Mariano Rajoy, président du gouvernement espagnol et ardent démocrate, de se distinguer dans le même domaine.
A Marín, une ville de la province de Pontevedra, en Galice, une rue portant le nom d’un militaire factieux et franquiste, l’amiral Salvador Moreno, a été débaptisée il y a dix ans, dans le cadre de la loi sur la mémoire historique, et s’est vu attribuer en échange le nom de la poétesse galicienne Rosalía de Castro. Rendant visite à des militaires dans cette ville, le 30 novembre, Mariano Rajoy, lui-même originaire de Galice, s’est étonné de ce changement de nom : « J’ai vécu de nombreuses années à côté de l’école navale de Marín, dans la rue Salvador Moreno. Maintenant je ne sais pas pourquoi ils ont changé le nom de la rue. Moi je continue à l’appeler ainsi », a-t-il déclaré. Président du gouvernement d’un pays démocratique, il ne voit pas pourquoi…
Rappelons que Rosalía de Castro est l’auteur du poème Galice qui, adapté en français par Luc Bérimont et mis en musique par José Niza, a donné une très belle chanson interprétée par Marc Ogeret. Mais Mariano Rajoy préfère sans doute la musique militaire.

Au long de l’histoire, les femmes ont été et continuent d’être la cible prioritaire des forces militaires dans leur attaque contre des objectifs civils. Cela s’est passé avec les viols de femmes coréennes par les troupes d’occupation japonaises, avec le viol massif de femmes allemandes par des soldats de l’Armée rouge en 1945 ou, plus récemment, avec les Hutus qui ont abusé des femmes tutsis au Rwanda en 1998, et les viols dans la région du Kivu, à l’est de la République démocratique du Congo (là où les combats se poursuivent entre le gouvernement de Kinshasa et les rebelles du M23), qui continuent d’être massifs. La violence envers les femmes d’un territoire s’est exercée également de la part de soldats censés libérer ledit territoire, comme cela s’est passé en Normandie en 1944 avec les violences subies par beaucoup de femmes françaises de la part des soldats nord-américains.

Trois femmes, membres de la CNT, tondues par les soldats franquistes.

La guerre civile espagnole ne fit pas exception à la règle. Des abus sexuels se produisirent dans les deux camps opposés, même si la majorité des historiens considère que c’est dans ce qu’on a appelé la « zone nationale » [1] qu’ils eurent lieu d’une façon plus systématique et qu’ils comptèrent, sinon sur la complicité, du moins sur la tolérance du haut commandement. Quelques auteurs, cependant, comme José Luis Mena dans son livre Les Maures de la guerre civile espagnole (éditions Actas, 2004) assurent que les miliciens [2] abusèrent sexuellement de centaines de femmes, brutalement assassinées ensuite. Sur la même ligne on trouve José Javier Esparza dans La terreur rouge en Espagne (Altera, 2005). Cela dit, dans la Cause générale (1940) [3], on recense un cas unique de viol de religieuse durant toute la guerre. Cette question pourrait faire l’objet d’une autre étude, mais nous allons ici nous centrer sur les abus sexuels dont souffrirent les femmes de la part des troupes sous les ordres des militaires rebelles.
Guillermo Rubio Martín affirme que dans la première phase de la guerre, depuis le coup d’Etat de juillet 1936 jusqu’au mois de novembre de la même année, avec la stabilisation des fronts, le viol systématique suivit le sillage de l’avancée des troupes rebelles. Cet historien de Grenade distingue deux types de viol. En premier lieu, ceux commis par l’armée africaine, une élite de vétérans, composée par la Légion étrangère et les troupes indigènes de l’armée régulière. En second lieu, il y avait ceux que commettaient les phalangistes et « réquétés » [4]. Il est important d’établir cette distinction, souligne Rubio Martín, car le caractère et le nombre de viols que commirent les rebelles varient selon qu’il s’agit du premier ou du second type de troupes. Dans le premier cas, les crimes sexuels sont commis en première ligne, en même temps que les exécutions et le saccage des propriétés. Les femmes sont violées dans une frénésie de destruction et, généralement, assassinées ensuite. Les viols en groupe et sur mineures sont habituels. Ces faits sont caractéristiques de la guerre coloniale que l’armée d’Afrique importa en Espagne depuis le Maroc. Il est impossible, cependant, d’avoir un recensement du nombre de femmes violées de cette façon car elles étaient ensuite assassinées et l’on ne faisait pas de vérifications de type légiste.
Les soldats phalangistes, au contraire, agissaient en tant que troupes d’arrière-garde. Ils arrivaient une fois les combats terminés ou même en des endroits où des combats n’avaient pas eu lieu. D’emblée, ils commettaient une grande variétés d’humiliations contre les femmes républicaines, comme leur tondre les cheveux, les obliger à boire de l’huile de ricin et administrer des coups violents. Ensuite, ils envoyaient ces femmes, épouses de fusillés ou d’hommes en fuite, femmes qui avaient voté pour la gauche ou suspectes de choses telles qu’avoir « montré publiquement une sympathie pour Roosevelt », travailler dans les casernes et les campements des troupes. Là, elles étaient obligées de faire le ménage, de cuisiner, elles étaient violées et, très souvent, assassinées. Dans d’autres localités, comme cela fut le cas dans des villages andalous, les récentes veuves étaient emmenées dans des camions dans un endroit isolé où elles étaient violées, assassinées puis enterrées. Ensuite, comme point d’orgue à ce macabre modus operandi, leurs assassins défilaient parfois avec les sous-vêtements de ces femmes accrochés à leurs fusils.
Selon
Belén Solé y Beatriz Díaz dans C’était davantage la misère que la peur (Association Elkasko d’investigations historiques, 2014), il y avait une forme de répression dirigée contre les femmes qui cherchait la destruction psychologique de la personne.

« Cela consistait à raser les cheveux et à obliger à boire de l’huile de ricin pour provoquer une défécation spontanée de la femme châtiée. Cela s’est fait de manière systématique dans toutes les localités que l’armée franquiste occupait tout au long de la guerre. Après avoir appliqué ce châtiment vexatoire à une ou plusieurs personnes, on les obligeait à marcher par les rues de leur village ou de leur quartier. Cette simple punition montrée publiquement prenait valeur d’exemple pour la communauté, le message transmis étant que cela pouvait arriver à toutes celles qui n’accepteraient pas la norme régnante. »

Le général franquiste Queipo de Llano dans les rues de Séville.

Le fait qu’il ne s’agissait aucunement de faits ponctuels ou isolés est mis en évidence par les allocutions radiophoniques du chef du soulèvement militaire à Séville, Gonzalo Queipo de Llano, qui, aussitôt la situation sous contrôle dans la capitale andalouse, commença à utiliser les micros de Radio Séville où chaque soir il diffusait ses « causeries » propagandistes. Ses discours exaltés avaient l’habitude d’être reproduits dans le journal sévillan ABC, ainsi que dans L’Union, Le Courrier d’Andalousie et, au-delà, par une grande partie de la presse de l’Espagne franquiste. Son objectif était d’intimider et de ridiculiser l’ennemi et d’exalter ses propres forces armées. Queipo parlait des assassinats commis par ses hommes durant la journée, de ceux qu’ils commettraient le jour suivant en entrant dans tel village ou telle ville, de ce qu’ils avaient fait avec les femmes et les filles des républicains, ainsi de ce qu’ils feraient avec les femmes et filles des « rouges » des localités « libérées », et il ne se privait pas de qualifier la Pasionaria de « prostituée de bordel ». Dans ses diatribes, il faisait référence aux républicains sous les termes de « canaille marxiste », et, dans certaines, il mettait en doute leur courage et leur virilité.

« Nos vaillants légionnaires et soldats réguliers ont démontré aux lâches rouges ce qu’est être réellement un homme. Et par là même également à leurs femmes. Cela est totalement justifié, puisque ces communistes et anarchistes prêchent l’amour libre. Ils savent désormais ce que sont des hommes et non des miliciens pédérastes. Ils ne vont pas s’en tirer, aussi fort puissent-ils beugler et trépigner. (…) Nous sommes décidés à appliquer la loi avec une fermeté inexorable : Morón, Utrera, Puente Genil. Castro del Río, préparez les sépultures ! Je vous autorise à tuer, et si vous le faites vous serez exempts de toute responsabilité. »

Les brutalités commises contre les femmes à cette époque dans la province de Séville et dans les zones d’Andalousie contrôlées par les militaires rebelles ont été recueillies par des historiens comme Pura Sánchez dans Individus de morale douteuse (Critica, 2009) ou par José María García Márquez dans Les victimes de la répression militaire dans la province de Séville – 1936-1939 (Aconcagua Libros, 2012).
García Márquez raconte une scène terrible qui eut lieu dans la localité de Brenes et que cet historien a trouvé dans les archives militaires de Séville.

« La Trufa reçut un coup violent et, sans cesser d’être maltraitée, fut emmenée dans un corps de ferme où elle fut maintenue à terre, obligée de retrousser ses vêtements et d’exhiber ses parties génitales. Cela fait, un sergent, sortant une paire de ciseaux, la tendit au phalangiste Joaquín Barragán Díaz pour qu’il rase les poils des parties génitales de la détenue, ce qu’il refusa de faire. Le sergent, de mauvaise humeur, ordonna alors au garde civil Cristóbal del Río, de la caserne de Real de la Jara, de le faire. Ce dernier obéit avec répugnance mais, ne pouvant terminer, passa à son tour les ciseaux au chef de la Phalange de Brenes, qui termina l’opération. Ce dernier et le sergent rasèrent ensuite le crâne de cette femme. »

Fernando Romero, membre de la CGT et du groupe de travail « Récupérer la mémoire de l’histoire sociale de l’Andalousie », expliquait en 2010 dans le journal Público la portée de la répression dans certains villages comme El Gador (province de Cadix) où au moins quarante femmes furent brutalisées. Parmi elles, María Torreño, l’épouse d’un conseiller socialiste, et leur fille Fraternidad Hidalgo. Cette dernière, âgée de 21 ans, fut maltraitée avec tant d’acharnement qu’elle perdit l’enfant qu’elle attendait, fut rendue aveugle et mourut peu de temps après des conséquences des tortures subies.
Frasquita Avilés, une femme qui s’était refusée à un phalangiste tombé amoureux d’elle, fut violée dans le cimetière après avoir été tuée.

Monument érigé à la mémoire des cinq jeunes filles de Fuentes de Andalucía assassinées.

Le 27 août, cinq jeunes filles de Fuentes de Andalucía âgées de 16 à 22 ans furent violées, assassinées puis jetées dans un puits dans le village d’El Aguacho. Le journaliste Juan Miquel Barquero racontait ainsi leur détention et leurs tortures, en 2013, sur le site « eldiario.es ».

« Le crime fut commis le 27 août 1936. Plusieurs personnes du camp franquiste séquestrèrent María León Becerril, 22 ans, l’aînée du groupe, María Jesús Caro González, Joaquina Lora Muñoz et Josefa García Lora, toutes trois âgées de 18 ans. Ainsi que la sœur de cette dernière, Coral García Lora, âgée seulement de 16 ans. Ils les firent monter dans un camion et se dirigèrent vers le village voisin de La Campana, mais dévièrent de leur chemin jusqu’à une propriété connue sous le nom de El Aguacho. Là, ils les obligèrent à descendre, à leur faire à manger, à chanter et à danser pendant que leurs ravisseurs les insultaient et les menaçaient, buvaient et se soûlaient… Jusqu’à ce que, à la tombée du jour, on les vit de nouveau se balader dans les rues de Fuentes de Andalucía, rassasiés de vengeance et sans les jeunes femmes, mais avec leurs sous-vêtements qu’ils arboraient comme des drapeaux, accrochés à la pointe de leurs fusils. »

Paul Preston, dans le prologue de son livre L’holocauste espagnol (Debate, 2011), met en relief l’importance et, en même temps, la sous-estimation des abus commis envers les femmes. L’hispaniste britannique fournit de multiples exemples de ces abus lorsqu’il relate l’avancée, de l’Andalousie vers l’Estrémadure, des soldats de l’armée d’Afrique arrivés dans la péninsule en août 1936.

« Une part importante de la campagne répressive – la persécution systématique des femmes – n’est pas reflétée dans les analyses statistiques. L’assassinat, la torture et le viol étaient des châtiments généralisés pour les femmes de gauche (pas toutes, mais beaucoup) qui avaient entrepris une libération de genre durant la période républicaine. Celles qui survécurent à la prison souffrirent à vie de graves séquelles physiques et mentales. D’autres milliers de femmes furent soumises à des viols ou autres formes d’abus sexuels, à l’humiliation du rasage des cheveux ou de faire leurs besoins publiquement après ingestion forcée d’huile de ricin. »

Preston parle de viols et d’humiliations des femmes à propos de l’occupation des localités estrémègnes de Zafra, Almendralejo, Mérida, El Casar de Escalona, Puebla de la Calzada et même la ville de Badajoz, entre autres, par les militaires de la « colonne de la Mort ». Dans la capitale provinciale, de plus, les soldats de l’armée régulière et ceux de la Légion mutilaient les blessés et les castrations de cadavres étaient à l’ordre du jour. La journaliste Sol López Barrajón, dans un article publié dans Memoria Pública en 2016, s’y réfère en ces termes :

« Quelques officiers allemands, au service du général Franco, prirent plaisir à photographier des cadavres castrés par les Maures, mais la vision d’épouvante que produisirent les cadavres castrés fut telle que le général Franco se vit dans l’obligation d’envoyer Yaguë pour que cessent les castrations et les rites sexuels avec l’ennemi mort. Mais ils continuèrent. »

Preston affirme que l’usage de la terreur ne fut pas spontané mais qu’il répondait à un minutieux calcul quant à ses effets colatéraux. Les soldats de l’armée régulière et ceux de la Légion mutilaient les blessés, leur coupaient les oreilles, le nez, les organes sexuels, et allaient jusqu’à les décapiter. De telles pratiques, ainsi que l’exécution des prisonniers et le viol systématique des femmes, furent permises en Espagne par les officiers du soulèvement militaire comme elles l’avaient été auparavant au Maroc par Franco et d’autres membres du commandement.
L’écrivain fasciste français Robert Brasillach faisait ainsi référence à des tas de cadavres
« avec les organes sexuels mutilés et une croix tracée au couteau sur la poitrine ».

Le long d’un mur d’enceinte du cimetière de Badajoz.

Après le départ de Yaguë, l’exercice de la répression à Badajoz tomba entre les mains du nouveau gouverneur civil et colonel Eduardo Cañizares et du lieutenant-colonel Manuel Pereita Vela envoyé par Queipo de Llano au poste de commandant de la Garde civile et délégué à l’ordre public, et qui, selon Preston, serait le responsable de 2580 morts jusqu’à la date de sa relève, le 11 novembre. Arcadio Carrasco Fernández-Blasco, chef provincial de la Phalange, fut un autre artisan important de la répression.
Des prisonniers venus d’autres endroits de l’Estrémadure arrivèrent à Badajoz, parmi eux des femmes qui travaillaient comme couturières dans les demeures des riches et qui, au printemps 1936, avaient essayé de se regrouper dans un syndicat. Les abus sexuels furent là encore le châtiment que reçurent ces jeunes femmes comme leçon.
En pénétrant dans la région de Tolède, précisément entre Navalmoral de la Mata et Talavera de la Reina, un groupe de femmes républicaines fut capturé. Preston signale que les soupçons généralisés de remise des femmes aux bandes de mercenaires marocains pour qu’ils les violent en groupes avaient été alimentés par le discours de Queipo de Llano du 29 août. Dans ce discours, le chef du coup d’Etat à Séville le laissait ainsi entendre :

« De grandes quantités de munitions d’artillerie et d’infanterie, dix camions et beaucoup d’autres matériels sont tombés entre nos mains, ainsi que de nombreux prisonniers et prisonnières. Comme les soldats vont être contents et combien envieuse sera la Pasionaria ! »

En cette même période, le 4 septembre exactement, l’expédition républicaine qui avait tenté de conquérir Majorque, sous les ordres du capitaine Bayo, se retirait précipitamment de l’île et laissait derrière elle cinq infirmières qui avaient embarqué à Barcelone avec les miliciens. Peu de temps après elles furent arrêtées et interrogées par les troupes franquistes qui ordonnèrent, en plus, qu’elles soient examinées « pour contrôler leur virginité ». Elles furent ensuite violées brutalement et de façon répétée par un groupe de phalangistes à Manacor, et on pense qu’elles furent assassinées le jour suivant au cimetière Son Coletes de cette localité majorquine.

Les cinq infirmières républicaines assassinées à Majorque.

Au mois de mars de cette année, un livre de l’historien Antoni Tugores, Moriren dues vegades (Lleonard Muntaner Editor, 2017), est paru, qui tire de l’oubli l’histoire de ces infirmières et réhabilite leur image, les rebelles ayant propagé le bobard les présentant comme des prostituées.
Sur le reste des territoires où le coup d’Etat du 18 juillet avait triomphé, affirme Paul Preston, se répétait, avec plus ou moins d’intensité, le même scénario. A Zamora, par exemple, les coups, les tortures, les mutilations et les viols de prisonnières étaient à l’ordre du jour. A Salamanque, Unamuno dénonçait les tortures et les humiliations publiques faites aux femmes, lesquelles étaient obligées de déambuler par les rues avec les cheveux rasés. Les mêmes humiliations eurent lieu à Avila. En Galice, il était commun de soumettre au viol et aux coups les femmes républicaines, à leur tondre les cheveux, à les obliger à boire l’huile de ricin et à les séparer de leurs enfants.
A l’automne de 1936, les troupes qui, depuis l’Andalousie, avaient occupé la majeure partie de l’Estrémadure et de la province de Tolède, passèrent dans leur avance vers Madrid par la localité de Navalcarnero. Là, le journaliste nord-américain John Whitaker les rencontra et, dans quelques déclarations à la revue
Foreign Affairs en octobre 1942, mit en évidence le lien entre le commandement militaire et les abus sexuels que commettaient ses troupes.

« Jamais ils ne nièrent qu’ils avaient promis des femmes blanches aux Maures quand ils entreraient dans Madrid. Assis avec les officiers au cours d’un bivouac, je les entendis discuter le bien-fondé d’une telle promesse. Seuls quelques-uns soutenaient qu’une femme continuait d’être espagnole malgré ses idées « rouges ». Cette pratique ne fut pas niée non plus par El Mizzian, l’unique officier marocain de l’armée espagnole. Je me trouvais avec ce militaire au croisement de routes de Navalcarnero quand deux jeunes femmes, qui ne semblaient pas encore avoir atteint les 20 ans, furent amenées devant lui. L’une d’elles avait travaillé dans une usine textile de Barcelone et on trouva une carte syndicale dans sa veste ; l’autre, de Valence, affirma n’avoir aucune conviction politique. Après les avoir interrogées pour obtenir quelque information de type militaire, El Mizzian les emmena vers un petit édifice qui avait servi d’école au village et où se reposaient une quarantaine de Maures. Quand ils arrivèrent à la porte, on entendit un hululement sorti des gorges des soldats. J’assistai à la scène, horrifié et inutilement indigné. El Mizzian sourit affectueusement quand je protestai contre ce qui se passait, et me dit : “Oh, elles ne vivront pas plus de quatre heures.” »

El Mizzian, officier marocain allié aux franquistes, bourreau des jeunes femmes de Navalcarnero.

Le 27 mai de l’année dernière, fut inauguré à Beni Ensar, un faubourg de Nador, au Maroc, un musée dédié à El Mizzian dans la maison dont Franco lui avait fait cadeau, dans cette localité où il est né, cérémonie à laquelle assistèrent quelques personnalités espagnoles.
Les abus sexuels et les humiliations envers les femmes ne se sont pas limités aux premiers mois de la guerre. A l’été de 1937, le même type de vexations se produisit dans la province de Biscaye dès son occupation par les troupes nationales. Belén Solé et Beatriz Díaz, dans
C’était davantage la misère que la peur, ont recueilli les témoignages de femmes de Barakaldo, Sestao y Portugalete. Solé y Díaz soulignent la forte composante symbolique dans le rasage des cheveux car, dans le contexte des valeurs de l’époque, on mettait en doute la condition féminine des victimes. Ces châtiments publics étaient parfois accompagnés de coups et, à l’occasion, les femmes étaient exposées à demi nues, ce qui aggravait le mal psychologique chez les personnes et les familles impliquées.
Les auteurs se réfèrent pareillement à l’existence de récits sur des femmes qui, prisonnières de l’armée, refusèrent d’accepter des relations sexuelles avec des membres des forces armées, même sous la menace d’exécution. Ces récits circulèrent de bouche à oreille et ces femmes se convertirent en symboles et exemples de résistance à la répression.

« Et ensuite ma mère me racontait que des filles très belles, jeunes aussi, qui ne voulaient pas aller avec les gardes, étaient fusillées. La nuit, parce qu’elles ne voulaient pas aller avec eux, elles préféraient mourir que d’aller avec eux » (Encarnación Santamaría).

Durant l’offensive sur le front catalan, commencée à la fin de 1938, les femmes républicaines qui étaient tombées entre les mains des rebelles firent l’objet de sévères vexations, comme dans le reste des territoires. Preston met en avant, à ce sujet, ce qui survint à Unarre, une localité de la province de Lérida. Là, une jeune fille de 17 ans fut obligée d’assister à l’exécution de sa mère et, ensuite, fut violée en groupe avant d’être tuée elle aussi.
Il ne s’agissait pas d’un fait ponctuel. Le jour de Noël de 1938, dès l’occupation du village de Maials, à l’extrême sud de la province de Lérida, au moins quatre femmes furent violées. L’une d’elles le fut devant son mari et son fils de 7 ans, obligés sous la menace d’une arme d’assister à la scène. A Callús (province de Barcelone), un homme qui vivait avec son épouse, sa fille et la cousine de cette dernière fut exécuté par des soldats de l’armée régulière, qui violèrent ensuite les trois femmes puis les tuèrent de la pointe de leurs baïonnettes.
En guise de conclusion, on peut dire que la répression exercée sur les femmes – comme l’affirme l’historienne andalouse
Pura Sánchez Sánchez – forme une catégorie distincte, à différencier de celle exercée sur les hommes et qui ne doit pas être comprise, par là même, comme une variante de la répression masculine mais comme un phénomène ayant ses propres caractéristiques.
Les femmes furent réprimées simplement pour avoir transgressé le modèle féminin traditionnel que le national-catholicisme voulait perpétuer en mettant fin aux avancées obtenues durant la Seconde République. Leur humiliation publique, au moyen de châtiments qui ne s’appliquaient pas aux hommes, répondait aux codes d’une société patriarcale
dont les rebelles s’érigeaient en défenseurs de sa morale.

Francesc Tur
(29 mars 2017)
(Traduction : Floréal Melgar)

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[1] La « zone nationale » désigne les parties du territoire espagnol occupées par les franquistes.
[2] Le terme « miliciens » désigne les combattants du camp républicain.
[3] La Causa General est le nom donné au rapport établi à la demande du ministre de la Justice franquiste de l’époque, dont le but était d’instruire « les faits délictueux commis sur tout le territoire national durant la domination rouge ».
[4] Le terme « réquétés » désigne un corps de combattants volontaires carlistes.

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Source : EL ABUSO SEXUAL DE LA MUJER COMO ARMA DE GUERRA EN LA ZONA NACIONAL

Ça se passe en 2017, un 21 novembre, dans une église de Valence (Espagne). Après les singeries liturgiques d’usage*, le curé entame un petit discours de célébration d’anniversaire de la mort de celui qui plongea l’Espagne dans une longue nuit noire dictatoriale. Voici son propos.

* Il existe une vidéo Facebook de ce sinistre spectacle, qu’il m’est techniquement impossible de publier ici. J’en ai extrait la photo qui illustre cet article.

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« Nous célébrons le quarante-deuxième anniversaire de la mort de celui qui fut « Caudillo » d’Espagne, Francisco Franco Bahamonde, homme fidèle à l’Eglise, qui mourut chrétiennement. Nous célébrons aussi la mémoire de ceux qui sont tombés pour Dieu et pour l’Espagne. En 1936, que se passait-il dans notre Espagne aimée ? Le chaos, le désordre, et l’anarchisme qui était alors important. Quelqu’un devait prendre l’initiative d’établir la paix dans notre nation. C’est pour cela qu’un grand homme, Franco, et ceux qui le suivirent décidèrent de faire ce que nous dit le catéchisme de l’Eglise catholique : défendre la liberté de l’Eglise, la liberté des croyants, défendre les citoyens de cette nation noble et généreuse qu’est l’Espagne. Aujourd’hui, ils nous appellent « golpistas »*. Vive l’Espagne ! Vive le Christ-Roi ! Au nom du père, etc. »
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* « Golpistas » : auteurs d’un coup d’Etat. Grosso modo l’équivalent de « putschistes ».

Avec la traduction du texte ci-dessous, je poursuis la série d’articles consacrés à la réalité cubaine, loin des images pieuses véhiculées par les nostalgiques des régimes communistes qui, après l’écroulement de leur URSS tant aimée, et ne pouvant décemment faire l’apologie du régime psychiatrico-dictatorial nord-coréen ni du nouveau paradis pour milliardaires chinois, se raccrochent désespérément à cette île des Caraïbes et aux mensonges de ses dirigeants.
Après avoir vu ce qu’il en était précisément de la prétendue gratuité de l’enseignement à Cuba*, c’est la situation vécue par les médecins cubains qui est ici examinée.

* Voir « Cuba : éducation gratuite ? »

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Médecins cubains à Haïti.

L’exportation de services compte parmi les affaires les plus rentables pour la Compagnie Castro et Associés Société Limitée ; comme « exportation de services », comprenez ici la rente apportée par le personnel cubain spécialisé envoyé vers d’autres pays ou organismes internationaux, et même auprès de compagnies privées.
Les spécialistes de l’île, convertis en main-d’œuvre qualifiée au rapport qualité/prix le plus rentable de l’univers, sont ainsi commercialisés et exploités. Il n’y a rien qui plairait moins à Marx que ce que fait la gérance marxiste cubaine.
En analysant comparativement le secteur le plus commercialisé, celui de la Santé, je crois que nous pourrions en conclure que les médecins sont plus proches des esclaves et des serfs féodaux que de leurs homologues de partout ailleurs. Ils s’en distinguent, évidemment, par le type d’assujettissement et de châtiments, mais ils sont susceptibles d’être sanctionnés et demeurent bien assujettis.
En tout cas, quand vous tirerez vos propres conclusions, ne perdez pas de vue qu’il s’agit bien sûr d’une exagération théorique qui cherche à asticoter la pensée critique, ce que vécurent les esclaves et les serfs étant trop terrible et sans comparaison possible, mais ne perdez pas de vue non plus que ce qu’ont vécu les travailleurs cubains, ici à travers l’exemple des médecins, est également terrible, humainement parlant.

Liberté de mouvement :
Esclave : inexistante. Il n’avait pas le droit de quitter le domaine délimité par ses maîtres.
Serf : extrêmement limitée. Tu naissais en étant déjà au service du seigneur et de ses fils.
Médecin cubain : extrêmement limitée. Etre diplômé en médecine équivaut à une dette éternelle envers l’Etat. Tu deviens « réglé ». Tu peux te rendre hors de Cuba uniquement aux conditions qu’on t’impose, sous peine de châtiment.
Médecin non cubain : totale. Une fois diplômé, tu peux faire ce qui te plaît.

Liberté de choisir comment exercer la profession :
Esclave : inexistante. Le maître la choisit pour toi.
Serf : extrêmement limitée. Elle dépend des besoins du seigneur féodal.
Médecin cubain : relative. Une fois diplômé, tes priorités sont secondaires par rapport à celles de l’Etat.
Médecin non cubain : totale. Une fois diplômé, tu peux travailler là où tu le souhaites et quand tu le veux.

Rémunération :
Esclave : inexistante.
Serf : suffisante pour qu’il puisse continuer à rester pauvre et ne puisse avoir de liberté de choix. Très basse.
Médecin cubain : suffisante pour qu’il puisse continuer à rester pauvre et être désespéré de devoir se transformer en matériel exportable. Très basse.
Médecin non cubain : dans les zones économiquement faibles exceptées, c’est une profession raisonnablement bien payée.

Liberté d’association pour négocier avec le pouvoir :
Esclave : inexistante sous peine de sanction.
Serf : inexistante sous peine de sanction.
Médecin cubain : inexistante. Les syndicats sont un mécanisme supplémentaire dans le contrôle de l’Etat, et les associations de médecins ne s’occupent que de questions académiques.
Médecin non cubain : totale. Par le biais des associations et de syndicats de médecins, les droits de la corporation sont protégés, y compris le droit de grève.

Evaluation de la valeur de production :
Esclave : équilibre entre le propriétaire et le marché. L’esclave n’influe en rien.
Serf : équilibre entre le seigneur féodal et le marché. Le serf n’influe en rien.
Médecin cubain : équilibre entre l’Etat et le marché extérieur. Le médecin n’influe en rien.
Médecin non cubain : équilibre entre corporation et marché. Influence médiatisée.

Plus-value :
Esclave : le maître se l’approprie dans une proportion immense. Répartition non négociable.
Serf : le seigneur féodal se l’approprie dans une proportion si forte qu’elle empêche toute accumulation de capital et toute possibilité d’indépendance économique. Répartition non négociable.
Médecin cubain : l’Etat se l’approprie dans un pourcentage supérieur à celui qu’il cède au travailleur. Répartition non négociable.
Médecin non cubain : le professionnel obtient une part significative de la plus-value. Répartition sujette à négociation individuelle ou de branche.

Capacité de négociation avec le payeur :
Esclave : aucune.
Serf : maigre. Pouvoir disproportionné du seigneur féodal qui impose la loi.
Médecin cubain : aucune. Le médecin ne participe en rien au montant de son salaire, ni à la négociation du contrat entre l’Etat et le contractant étranger.
Médecin non cubain : haute. Le contrat se négocie directement entre les parties, chacune pouvant présenter diverses options.

Degré d’absence de défense :
Esclave : haut. Pas d’instance supérieure de recours.
Serf : haut. Très maigre capacité de recours.
Médecin cubain : haut. Les instances auprès desquelles recourir contre des sanctions font partie de la même machinerie qui les impose. L’Etat est juge et partie à tout niveau.
Médecin non cubain : bas. Il existe des instances impartiales de médiation auxquelles recourir en cas de désaccord.

Repatriado
(Traduction : Floréal Melgar)

Source : Havana Times.

Chaque fois qu’il est question de l’interdiction totale des libertés les plus élémentaires propre à toute dictature, il se trouve invariablement un stalinisé d’hier et d’aujourd’hui, dès que le mot « Cuba » est écrit ou prononcé, pour répliquer « gratuité des soins, de la culture et des activités sportives ».
Outre l’indécence qui consiste à justifier l’absence de liberté par l’accès à certaines activités gratuites, sorte de compensation en quelque sorte, il reste évidemment à s’interroger sur cette prétendue gratuité, de voir ce qu’il en est réellement, ce que ne sauraient faire les récitants du catéchisme communiste, là-bas comme ici.
Or les témoignages qu’il a été possible de recueillir, tant auprès des nombreux Cubains ayant fui le « paradis » castriste que parmi ceux qui vivent sur l’île et prennent le risque de s’exprimer, montrent que les Cubains sont plutôt confrontés à une gratuité… coûteuse.
Voici, par exemple, le témoignage d’un père de deux enfants, qui relate avec précision et humour ce qu’il en est exactement.

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Nous les hominidés qui vivons sur cette terre savons que l’éducation est gratuite à Cuba. Je le sais parce que j’ai pu entendre l’Invaincu Commandant l’affirmer quelque 272397 fois (si je ne me suis pas trompé, ce qui ne peut être le cas puisque mon éducation fut gratuite).
C’était mon hobby de compter ses affirmations cadencées quand il nous charmait avec des interventions simultanées sur toutes les chaînes de télévision durant trois ou quatre heures instructives, durant lesquelles nous nous informions de tout le bien dans lequel nous vivions ; je me souviens de cette nuit glorieuse où il nous parla du coût des entrées à la LMB [1] ; avec une seule de ces entrées on pouvait se payer un siège pour l’année dans la Serie Nacional [2], disait-il. Quelle vérité, mon Dieu… euh… je veux dire, mes compatriotes !
Cette addiction juvénile aux discours du loquace Lider m’a convaincu de deux choses : premièrement, que lui personnellement payait notre éducation de sa poche et nous demandait seulement une fidélité absolue ; deuxièmement, qu’il n’y a que dans le communisme que les parents n’ont pas à payer directement l’éducation de leurs enfants. Par la suite, j’ai découvert qu’il n’en allait pas exactement ainsi, mais je crois que le Commandant, le pauvre, est mort en y croyant encore.
Cependant, personne ne prêtait attention à ces réussites révolutionnaires. Ma génération a profité d’activités sportives, de l’apprentissage de langues, de lieux de grandes vacances comme Tarará, tout gratuit, mais cela n’était pas valorisé, l’être humain est très peu reconnaissant, surtout l’homme nouveau socialiste.
Désormais ce sont mes enfants qui profitent de ces avantages gratuits de la Révolution.
Le garçon est en quatrième grade, il a déjà eu sept institutrices, toutes gratuites et presque toutes pouvaient écrire sans faire de fautes d’orthographe… Noooon, j’exagère. Plus sérieusement, quelque chose me dit que le niveau a un peu diminué, cette année mon fils a appris que Hatuey [3] a lutté pour libérer Cuba, il l’a appris de la bouche de sa septième institutrice, une licenciée, Yurysleysys .
Une des institutrices a ouvert une petite école, une espèce d’académie privée où l’on fait du rattrapage pour les enfants le soir. Comme l’éducation continue d’être gratuite mais que la qualité… nous les parents nous sommes pointilleux et nous l’envoyons dans cette petite école trois heures par semaine pour qu’il apprenne les bases, ce qui coûte 250 pesos par mois.
Mon épouse et moi sommes des embourgeoisés et nous faisons faire deux activités sportives à notre fils, les échecs et les arts martiaux, quatre heures par semaine au total, qui nous coûtent chacune 250 pesos.
Ma fille est encore en âge préscolaire. Que Marx la bénisse, nous disposons d’un Centre pour enfants gratuit dont nous n’avons guère profité. Il a fermé en février dernier à cause d’un problème de salle de bains, puis rouvert en août après que l’Etat a effectué la réparation gratuitement, ce délai s’expliquant par le manque de moyens dû au blocus.
Ensuite il y eut le cyclone Irma. Les dégâts furent minimes mais les arbres alentour sont tels que si tu les regardes ils tombent. Intelligemment, on l’a donc fermé à nouveau en septembre jusqu’à ce que l’efficace et gratuit Pouvoir populaire puisse coordonner l’envoi d’hommes pour élaguer les arbres.
Pour être juste, l’Etat ne nous a pas abandonnés, il nous a octroyé une place dans un autre centre, sauf qu’en distance nous passions de trois cents mètres à plus de trois kilomètres, faute de places plus proches, mais comme nous sommes des gens mal élevés cela ne nous a pas plu et nous avons décidé de confier à nouveau notre fille à la dame qui s’occupait d’elle avant son entrée au centre pour enfants, ce qui nous coûte 250 autres pesos par mois.
Comme notre fille est une petit Cubaine charmante, nous l’avons placée dans une académie d’initiation artistique. Vous ne savez bien sûr pas combien ça coûte ? Oui, 250 pesos !
A cela, ajoutons le surplus alimentaire que nous donnons à notre fils, parents névrosés qui souhaitent bien le nourrir. Ce renfort tourne autour de 20 pesos par jour entre le goûter et les protéines pour le déjeuner, ce qui fait 400 pesos en plus.
En additionnant, ce que je sais faire car je l’ai appris gratuitement, l’éducation gratuite de mes enfants coûte, sans entrer davantage dans les détails, quelque 1900 pesos par mois.
L’éducation est gratuite, mais mon épouse déséquilibrée et moi dépensons en elle quasiment quatre fois le salaire mensuel d’une institutrice du primaire.
Je tremble à l’idée que ma fille va bientôt commencer le cours primaire gratuit, nous atteindrons alors cinq fois le salaire cubain moyen, et cela en vivant dans un quartier de la classe moyenne basse, et bien basse.
Que vivent la Révolution et ses chers avantages gratuits !

Repatriado
(traduction : Floréal Melgar)

PS : Tout ce qui est exposé ici, et que vous avez lu gratuitement, est vrai, excepté le nom de l’institutrice. Nous avons choisi de ne pas vous le dire, pour le temps qu’elles restent.

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[1] LMB : Ligue majeure de baseball nord-américaine (Major League Baseball).
[2] Serie Nacional : ligue de baseball cubaine.
[3] Hatuey : voir Wikipédia.

Source : Havana Times.

La radio de la CNT-FAI

La programmation de la station ECN1, depuis ses studios situés au quatrième étage du siège réquisitionné de Foment, le patronat catalan, commençait et se terminait sur l’air de Hijos del pueblo (« Hijos del pueblo, te oprimen cadenas / Y esa injusticia no puede seguir ») [1] et d’A las barricadas (« Negras tormentas agitan los aíres / Nubes oscuras nos impiden ver ») [2]. Dans la programmation figuraient des allocutions de Durruti, Federica Montseny, Juan Peiró, Juan García Oliver ou Marianet, des informations consacrées à la guerre, des chroniques venues des premières lignes depuis la colonne Durruti, des reportages, et les programmes habituels diffusaient des conférences contre la prostitution ou en faveur de la pédagogie moderne ou sur l’hygiène. Toutes ces paroles, bien que non enregistrées, ne se sont pas toutes envolées au vent. L’écrivain Ferran Aisa en a récupéré dans son dernier livre, ECN1, Radio CNT-FAI Barcelone. La voix de la révolution (éditions Entre Ambos).

Juan García Oliver au micro de ECN1 Radio CNT-FAI au cinéma Coliseum de Barcelone.

L’ouvrage, comprenant une introduction consacrée au contexte dans lequel fut créée la station du mouvement anarchiste, active de septembre 1936 à juin 1937 – moment où elle cessa d’émettre après les événements de mai –, et une vaste sélection des contenus d’émissions, a été rendu possible parce qu’une partie de la programmation était retranscrite pour être publiée dans la presse anarchiste de Barcelone, ou en brochures ou sur feuilles volantes. Quelques émissions – peu – furent enregistrées sur disque ou filmées (les magnétophones n’étaient pas encore arrivés).
Avec Radio Barcelone contrôlée par le gouvernement de la République, et Radio Associació du côté de la Generalitat, la CNT prit dès juillet 1936 le contrôle de Radio Badalona, la Voz de la Costa (la future Radio Miramar), et ensuite, comme le firent également le POUM, l’UGT et le PSUC, lança le 3 septembre sa propre station, encadrée par le bureau de propagande de la CNT-FAI que dirigeait depuis le siège du mouvement, dans l’immeuble réquisitionné du patronat catalan, le journaliste Jacinto Toryho, également directeur de la station et du quotidien
Solidaridad obrera. Sous sa direction, et avant même la création du Commissariat de propagande de la Generalitat, toutes les activités – la presse anarchiste (Solidaridad obrera, La Veu de Catalunya ainsi que Tierra y Libertad, le journal de la FAI), les meetings, les conférences, les spectacles, les informations – étaient coordonnées. Elles fournissaient le contenu de la radio, qui se distinguait en combinant les langues catalane et castillane, à la différence de Radio Associació, et par ses espaces de diffusion, aux heures de moindre audience, en espéranto, portugais, allemand, français, anglais, russe, suédois, italien, tchèque, polonais ou arabe.
« Le rôle de la radio fut moindre durant la Première Guerre mondiale, la guerre civile fut la première à se faire aussi par les ondes,
rappelle Ferran Aisa, auteur de plusieurs livres sur l’anarchisme et lauréat du prix Ciutat de Barcelona pour son travail sur l’Ateneu Enciclopèdic Popular. Son but était la propagande de guerre. Diffuser l’enthousiasme sur le front et à l’arrière-garde », précise-t-il.
Parmi les intervenants oubliés de ECN1 figure surtout Toryho lui-même (qui, en exil, travaillera pour Canal 7 de Buenos Aires) et les noms de Joaquín Montero, Jaume R. Magriñá, Ada Martí et pratiquement toute la rédaction de
Solidaridad obrera, qui offraient une version à lire au micro du contenu quotidien du journal de la CNT.
Les positions officielles de la CNT étaient retransmises dans les moments clés (se démarquant de l’action des patrouilles incontrôlées, fixant la position de l’organisation sur le catalanisme [voir la déclaration de Jacinto Toryho ci-dessous], défendant le fédéralisme ibérique ou appelant au calme durant les événements de mai 1937), mais la programmation, qui était chaque jour annoncée dans la presse, comme le sont aujourd’hui les programmés télé, comprenait des émissions régulières, comme « La boîte aux lettres du milicien » avec lecture de courrier venu du front et des exposés au contenu pédagogique par Mercedes Comaposada (féminisme), Floreal Ocaña, Violeta Baget ou Joan Puig Elies (pédagogie), Gonzalo de Reparaz (histoire), Félix Martí Ibáñez (sexologie et hygiène), Alberto Carcí (science et économie)… Les conférences et meetings des principaux dirigeants de la CNT étaient également retransmis, ainsi que des entretiens avec d’illustres visiteurs, comme Thomas Mann ou John Dos Passos. Aisa a sélectionné des matériaux restés inédits depuis leur diffusion en 1937 ; tous retransmis par les ondes, à l’exception d’une conférence de León Felipe qui ne fut pas diffusée
« parce qu’il s’en prenait à tout le monde ».

Ernest Alós
(traduction : Floréal Melgar)

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[1] « Fils du peuple, des chaînes t’oppriment / Et cette injustice ne peut continuer ».
[2] « De noires tourmentes agitent les airs / De sombres nuages nous empêchent de voir ».

Source : elPeriódico.

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La CNT et les libertés en Catalogne
(déclaration de Jacinto Toryho, 29 juillet 1936)

« Du sinistre Cambó* jusqu’à l’extrême opposé de la politique catalane, presque tous les partis et journaux ont affirmé à plusieurs reprises que la FAI et la CNT sont des organismes exotiques et anticatalans (…). Ce ne sont pas des organisations exotiques. Elles sont nées toutes deux sur le sol catalan** ; elles se constituèrent dans une atmosphère rebelle, et de là gagnèrent tous les peuples de la péninsule Ibérique. La Catalogne est le berceau de la CNT. La Catalogne est la terre de la FAI. Dans ces organisations milite le plus grand contingent d’ouvriers catalans. Dans sa langue se répandent nos idées, dans sa langue et dans toutes les langues du monde. La CNT et la FAI portent le fédéralisme jusque dans la moelle. Mais leur fédéralisme est un fédéralisme sans frontières, sans barrières qui divisent, sans égoïsme de terroir. L’organisation confédérale et anarchiste combat avec la même ferveur et la même intensité le capitalisme de Catalogne que le capitalisme castillan. »

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* Francesc Cambó : homme politique catalan, conservateur, fondateur de la Ligue régionaliste en 1901.
** En réalité, la FAI fut créée lors d’une réunion clandestine tenue sur une plage de Valence (qui ne se trouve pas en Catalogne) les 25 et 26 juillet 1927.