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Le crottin du Diable

« L’argent, messieurs, c’est le crottin du Diable ! »
(François d’Assise)

De prime abord, évidemment, on peut estimer préférable que des centaines de millions d’euros soient consacrés à la réparation d’une architecture admirable comme celle de Notre-Dame, plutôt qu’à l’achat de yachts toujours plus grands et luxueux, ou de propriétés cossues sur des îles paradisiaques. La question centrale me paraît davantage devoir se poser sur le fait que dans une République à la devise admirable mais éminemment mensongère deux personnes peuvent à elles seules balancer 300 ou 400 millions d’euros sur la table, et se permettre même de ne pas exiger, comme elles en ont le droit, la défiscalisation de leur don (en les y poussant un peu, quand même).
Il faudrait commencer par rappeler à ceux qui saluent ce geste « admirable » qu’il n’empêchera en rien les richissimes entrepreneurs en question de continuer à faire fructifier leur petit capital, que la vente de yachts et de belles propriétés ne devrait pas en souffrir, et que les sommes qu’ils abandonnent à l’admiration des gogos correspondent à peu près à cet euro qu’il nous arrive de glisser dans la main des mauvais musiciens du métro venus écorcher nos oreilles entre Nation et Belleville.
Je lis, consterné par des propos d’une telle naïveté, et parfois d’une telle bêtise, sous la plume de certains qui ne manquent jamais de rappeler leur attachement à une gauche humaniste, que cet argent ne sortirait pas de nos poches et que ce don n’appauvrira donc pas davantage les pauvres et les modestes. Mais cet argent, d’où sort-il ? Est-il tombé du ciel ? Serait-ce un don de Dieu, ou plutôt du Diable, si l’on en croit saint François ?
J’invite aimablement tous ceux que l’indécence abjecte de certaines grandes fortunes ne trouble guère à réviser la définition de certains termes : capitalisme, exploitation du travail, profit, plus-value, classes sociales, etc. Autrefois, tout cela relevait du b.a.ba pour des gens de gauche, même les plus modérés. Les temps ont changé. Leur acceptation de ce qui est et leur satisfaction béate devant tant de « bonté » sont devenues presque aussi écœurantes que cette « générosité » avec tambour et trompette d’une poignée de multimilliardaires dont les fortunes, oui, ont été volées au plus grand nombre et ne peuvent exister que s’il y a, d’un autre côté, difficultés et pauvreté permanentes. Amen.

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Triste ironie du sort, l’école où un sinistre parent d’élève (pauvre gosse !) s’est offusqué des paroles d’une chanson d’Aldebert mettant en scène un enfant prêt à faire pipi sur un policier pour ne pas aller en classe, porte le nom de Jacques Prévert.
Dédions à cet imbécile de parent ce texte de l’auteur du « Cancre » et d’« En sortant de l’école », où il est question d’un livre mais ce pourrait tout aussi bien être une chanson.

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Un livre pour enfant

Les grandes personnes que les enfants appellent leurs parents jetteront peut-être sur ce livre un coup d’œil distrait, amusé, mais ne le verront ni ne l’entendront ni du même œil ni de la même oreille que les enfants. Les grandes personnes, les adultes, gens raisonnables, ont l’esprit critique. Les enfants aussi mais ce n’est pas esprit pareil, ils n’ont pas le même radar.
Alors, il se peut qu’en caressant affectueusement à rebrousse-poil les cheveux de leur enfant, le père ou la mère lui disent en souriant : « Une bête merveilleuse avec des bottines rouges et qui se pend au lustre et renverse l’armoire. Voyons, grosse bête, ça n’arrive jamais ces choses-là ! »
Les gens raisonnables ont l’habitude de chercher « la petite bête », c’est si facile à trouver.
Les enfants sont plus difficiles, plus exigeants et, entre ce qui arrive ou ne peut arriver, ils ne trouvent pas que c’est tellement simple de choisir.
Un livre arrive à la maison avec une histoire, des images et une bête dedans, l’enfant entre dans l’histoire et comme la bête est merveilleuse, s’entend tout de suite avec elle et même, si elle fout tout en l’air, ils font bon ménage ensemble.
Si invraisemblable qu’elle paraisse, il la compare et la préfère à un tas de véritables gens, et réussit à croire que c’est arrivé, que c’est vrai comme un rêve vrai.
Et l’enfant peut habiter une vraie et confortable maison ou un deux trois pièces dans une HLM avec vue sur la mer, une mer de béton armé, il garde en poche la clef que la merveilleuse bête lui a donnée, la clef du grenier des rêves éveillés.
Les parents ne devraient jamais confisquer cette clef.

(Jacques Prévert, « Soleil de nuit ».)

L’article ci-dessous, que l’on doit à Jean Grave*, parut dans le numéro 7 du journal Les Temps nouveaux, en juin 1895. Si les attaques de l’auteur contre l’arsenal législatif sont bien sûr à inscrire dans le contexte des lois réprimant « les menées anarchistes », dites « lois scélérates », adoptées en 1893 et 1894 sans discussions ni lecture par l’Assemblée nationale, elles n’en demeurent pas moins pertinentes en ce sens que le pouvoir, quels que soient ceux qui l’occupent, n’a jamais cessé de renforcer cet arsenal par d’autres lois tout aussi scélérates, comme on peut le constater aujourd’hui. C’est dans sa nature, et cela le restera, car, comme le disait Emile Pouget**, « tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines ».

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Sous ce titre, « Le fétichisme de la loi », Le Figaro du 28 mai [1895] publiait un entrefilet tendant à démontrer qu’il y a « des lois justes ! et des lois injustes ». Cela pour justifier l’attitude du clergé qui se cabre lorsque, par taquinerie ou pour chatouiller l’opinion publique, on fait semblant de vouloir le faire rentrer dans le troupeau des justiciables.
Après avoir énuméré les lois de Calvin, de Robespierre qui, selon lui, sont plus injustes que les autres, notre confrère termine ainsi : « La conscience individuelle est faite précisément pour distinguer entre les lois sages et les lois injustes. On peut le constater sans faire appel à la révolte, et hâter ainsi légalement l’heure où les lois injustes tomberont sous l’effort de l’opinion. »

Jean Grave

Il serait curieux de rechercher, dans la collection de notre confrère, lorsqu’il s’agissait de faire la chasse aux anarchistes, et de lui remettre sous les yeux les appels qu’il fit à la répression légale, ses tartines sur la nécessité de faire respecter les lois, et de les appliquer « avec fermeté » à ceux dont il s’agissait de se débarrasser. Nous y ferions, sans doute, des trouvailles curieuses qui prouveraient qu’au Figaro on varie d’opinion sur les lois, selon qu’elles protègent ou qu’elles froissent leurs amis.
Nous ne ferons pas cette niche, trop facile, à notre confrère. N’est-ce pas le propre des légalistes les plus outrés de gueuler comme des putois lorsque la loi les écorche, de ne jamais la trouver assez féroce lorsqu’il s’agit de réduire des ennemis ?
Et cela s’explique du reste, c’est que les lois sont tout ce qu’il y a de plus arbitraire au monde. Elles résument l’esprit d’un moment, les aspirations d’un parti, l’opinion moyenne d’une nation, mais, étant faites par des hommes, elles participent de leurs passions, de leurs défauts, de leurs qualités, si ceux qui les ont faites étaient sincères ; elles peuvent bien satisfaire ceux qui partagent la manière de voir de ceux qui les ont fabriquées, mais elles en froissent bien davantage.
Pour qu’elle emportât l’approbation unanime, il faudrait que cette loi soit d’une perfection qui n’est pas de ce monde. Mais alors elle n’aurait pas besoin d’être codifiée, sa sanction serait dans sa justice même ; on n’érige en lois que ce qui trouve de la résistance de la part d’une partie assez importante de la population. Les lois « les plus sages » trouveront toujours des détracteurs – quand ce ne serait que parmi ceux qui ne voient dans le Code qu’un rempart pour protéger leur rapacité et leur oisiveté contre les réclamations de leurs serfs. D’autre part, aussi, les lois les plus injustes trouveront des défenseurs, parce qu’elles n’ont été faites que pour défendre des privilèges, empêcher des réclamations.
Ceux qui font les lois ou sont chargés de les appliquer ont raison de ne pas souffrir qu’on les discute. Basée sur l’arbitraire, la loi, c’est comme la foi, la discussion c’est sa ruine, et Le Figaro, quoi qu’il en dise, fait œuvre de révolutionnaire en voulant soumettre la loi au contrôle de la conscience individuelle.
Il y a longtemps déjà que les anarchistes ont établi que la loi n’est que la raison du plus fort, un instrument, aux mains de ceux qui détiennent le pouvoir, pour légitimer, aux yeux des imbéciles, les écarts de leur outrecuidance, les mesures de précaution qu’ils prennent en vue de défendre leurs privilèges, ceux de leurs souteneurs et soutenus. C’est ce que reconnaît implicitement la note du Figaro.
Dernièrement, un journal avait fait le dénombrement des lois existantes. Cela se monte, autant que je puis me le rappeler, à plus de deux cent mille ! Il y en a de tous les pouvoirs qui nous ont régis : de la Convention, du Parlement Croupion, de la Chambre des pairs, de l’Empire et de la royauté de Louis-Philippe, et aussi de Louis IX et de François Ier.
Chaque parti, avant d’arriver au pouvoir, déblatérait contre les lois qui l’opprimaient. Elles étaient injustes ! arbitraires, iniques ! etc. Une fois installé au pouvoir, elles devenaient excellentes et il s’en servait sans vergogne contre ceux qui les lui appliquaient la veille. L’optique variait avec le changement de situation.
Non content de se servir des lois existantes, chaque pouvoir prend à tâche d’en augmenter l’arsenal. On se rappelle les diatribes des républicains contre la loi dite de sûreté générale de l’empire ? Ils ont trouvé le moyen de le dépasser en votant les lois que certains ont appelées « scélérates » – ce qui était une superfétation – et qui fait de la délation, même au sein de la famille, une obligation sous peine de prison !
Certes, la force ne serait pas toujours suffisante pour assurer le respect de la loi. L’histoire nous apporte nombre d’exemples où il a suffi à l’autorité de vouloir appliquer les lois les plus détestées, sinon plus absurdes que les autres, pour ameuter l’opinion publique et contribuer à faire balayer le pouvoir qui les avait édictées. Le secours que la force apporte à la loi ne peut être que temporaire, comme tout ce qui s ‘appuie sur la force ; cette dernière n’a qu’une valeur relative, et si, parfois, presque toujours jusqu’à présent, elle se trouve du côté des oppresseurs, il arrive aussi, par intermittence, que les opprimés la trouvent de leur côté lorsqu’ils reprennent conscience de leur dignité et de leurs droits.
Aussi, pour faire accepter la loi, en plus de la force brutale, il a fallu la revêtir d’une certaine force morale qui la fît accepter du plus grand nombre comme une nécessité sociale, parfois gênante, mais utile au bien-être général, et l’habileté des gouvernants fut de la présenter ainsi. Cela nous explique tout l’appareil théâtral dont on l’enveloppa jadis, toute cette mise en scène, toute cette mascarade, si ridicules aujourd’hui pour ceux qui réfléchissent, mais que les gouvernants tiennent à conserver, car la mise en scène a toujours le don d’épater les imbéciles et de les influencer.
Jadis, l’autorité se prétendait une émanation de Dieu ! Les détenteurs du pouvoir étaient, sur la terre, les représentants de la majesté divine, leur volonté devait être respectée à l’égal des décrets providentiels. Dieu étant infaillible, ses délégués partageaient son omniscience et son omnipotence. Discuter leurs ordres était un sacrilège ; aussi, aux temps de foi, l’autorité était-elle autant respectée que crainte, sans que les pires turpitudes qu’elle commettait semblassent porter atteinte à son prestige.
Mais l’évolution humaine accomplissait, lentement, insensiblement, mais sûrement son travail de critique. La divinité fut mise en doute, et, du coup, la légitimité de l’autorité, en tant qu’essence divine, sombra sous la critique. Le résultat fut la chute de la royauté de droit divin, l’avènement au pouvoir de la classe moyenne, la bourgeoisie.
Celle-ci, en s’installant au pouvoir, apportait, pour s’y consolider, une théorie nouvelle sur l’autorité. L’entité-Dieu ayant perdu de son poids, on créa l’entité-nation, qui devait, par la suite, se transformer en l’entité-société. La loi ne fut plus de volonté divine, mais volonté nationale. Pour donner à la force matérielle, dont elle venait de s’emparer, la force morale sans laquelle il n’est pas de durée, la bourgeoisie invoqua la volonté de tous, pour coerciser la volonté individuelle.
Le Parlement royal qui, lui aussi, avait toujours cherché à étendre ses prérogatives en empiétant sur celles de l’autorité royale, était une machine excellente, toute trouvée, pour devenir le clergé de la nouvelle religion. On l’épura, il fut plus étroitement rattaché à l’Etat ; on rogna son indépendance. Payé par l’Etat, recruté par l’Etat, il fut complètement asservi, mais, pour son crédit, il fallait sauver les apparences, et lui donner un semblant de liberté : on décréta les magistrats inamovibles ! Seulement, comme l’avancement dépendait toujours du maître, on juge de ce que pouvait valoir cette pseudo-indépendance.
Tant que l’on a cru à la légitimité de la loi des majorités, aux nécessités sociales primant les nécessités individuelles, les lois que la bourgeoisie utilisa ou fit décréter, dans son intérêt, furent subies par la masse. Si l’on murmurait lorsqu’elle pesait trop sur l’individu, on les excusait en invoquant l’intérêt général, et la « Volonté Nationale » remplaça avantageusement la « Volonté Divine » comme moyen de gouvernement.
La magistrature devint un pouvoir formidable ; ce fut elle qui recueillit la succession de l’autorité de droit divin décapitée sur la place de la Révolution ; elle disposa, à son gré, de la vie et de la liberté des citoyens, n’ayant à en rendre compte qu’à elle-même. Les lettres de cachet de l’ancien régime furent avantageusement remplacées par le « mandat d’amener » ; avec cette différence que la lettre de cachet ne s’appliquait, généralement, qu’aux personnes influentes, et que le « mandat d’amener » ne se décerne que contre la plèbe, que, moins on est influent, plus sûrement on en subit les effets. Le dernier des robins est devenu l’égal des anciens potentats, sa signature apposée au bas d’un imprimé suffit pour plonger, dans une cellule, qui lui déplaît, pour la durée qu’il lui plaît.
La Révolution de 89 déplaça le pouvoir, mais se garda bien d’y porter atteinte. Ceux qui se trouvaient au milieu furent placés dessus, mais ceux qui étaient dessous y restèrent et la machine continua à les broyer sans qu’ils pussent y apercevoir aucun changement, si ce n’est dans la forme et les formules.
Ce serait, en effet, trop dire que d’avancer qu’il n’y eut aucun changement. Au lieu d’invoquer la volonté royale et son bon plaisir, on parla « au nom du peuple ». Pour les châtier, pour les plier à l’obéissance, on ne les fit plus agenouiller devant le roi, devant le prêtre, devant le seigneur, personnages bien tangibles, ce fut devant des entités qu’on les prosterna : « La Souveraineté Nationale » ! « La Loi » ! On fit croire aux individus que leur bien-être, leur sécurité, le bon ordre social dépendaient de l’abnégation de tous, de l’effacement de l’individualité devant la volonté générale ! ou soi-disant telle – et le peuple ignorant se courba devant ses nouveaux maîtres, comme il l’avait fait devant les anciens.
Mais, en travaillant à saper l’origine divine de l’autorité, la bourgeoisie lui avait porté un coup funeste. Du jour où l’on commença à la discuter, l’obéissance fut plus apparente que réelle, le respect de l’autorité était atteint dans ses parties vitales. Le replâtrage qu’en fit la bourgeoisie ne pouvait, bien longtemps, tromper personne.
La physique enseigne que la chute des corps s’accélère au fur et à mesure qu’ils se rapprochent du centre de le terre, la vitesse se multipliant par elle-même. Il en est de même des progrès de l’évolution humaine. Plus un cerveau a de points de concordance de ses facultés internes avec des relations externes, plus il est à même d’en acquérir de nouvelles, et plus se fait vite cette adaptation de ses conquêtes nouvelles. Il a fallu des milliers d’années pour mettre bas l’autorité du sabre, l’autorité de droit divin qui s’étayaient l’une l’autre, un siècle a suffi pour lézarder l’autorité du nombre et de l’argyrocratie. A l’heure actuelle, elle n’est plus respectée ; ceux qui la détiennent n’y croient même pas, la ceinture qu’elle a voulu mettre autour de l’individu craque de toutes parts, ses dogmes s’effritent sous les mains de ceux qui veulent l’analyser ; à l’heure actuelle, il n’y a plus que la force brutale qui la maintient, sa chute définitive n’est plus qu’une question de secondes dans la chronologie de l’évolution humaine.
C’est pourquoi Le Figaro, en tant que défenseur des privilégiés, a tort de déclarer que la conscience individuelle est au-dessus des lois. Pour un partisan de la légalité, il n’y a, il ne peut y avoir de lois injustes ! La loi est sacrée, la loi est juste, la loi est sage, par le fait qu’elle est la loi. C’est faire acte de révolte que vouloir la discuter, c’est le commencement de l’insubordination. Tout ordre discuté n’est qu’à moitié exécuté ; il n’y aurait plus aucune loi d’applicable du jour où chaque individu voudrait la raisonner selon sa propre conception.
Il n’y a pas de loi qui, par le fait est la loi, ne blesse quelqu’un dans son individualité, ses sentiments ou son autonomie. C’est demander plus qu’un acte de foi, de la part des individus qu’elle blesse, de s’y plier, même lorsqu’ils la reconnaissent injuste. C’est le Credo quia absurdum de saint Augustin. Les faibles et les timorés peuvent s’y plier, mais les forts et les dignes refuseront toujours de se plier docilement à ce que leur raison réprouve.
C’est alors que l’on est forcé de faire intervenir toutes les forces sociales pour assurer la sanction des lois, ce qui prouve que nous avons raison de dire que la loi n’est que la raison du plus fort, et ce qu’avoue implicitement l’entrefilet du Figaro.

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* Jean Grave : militant anarchiste (1854-1939) proche de Pierre Kropotkine et d’Elisée Reclus. Devenu secrétaire de rédaction du journal Le Révolté en 1883 à la demande de ce dernier, il incarnera la continuité de la presse anarchiste. Après Le Révolté, le journal deviendra sous sa responsabilité La Révolte, puis Les Temps nouveaux (900 numéros) auxquels collaboreront nombre d’intellectuels et artistes de l’époque, tels Kropotkine, Elisée Reclus, Félix Fénéon, Octave Mirbeau, Camille Pissarro, le photographe Nadar…
** Emile Pouget : militant anarchiste et anarcho-syndicaliste (1860-1931). Il est le fondateur de divers journaux libertaires dont le plus connu demeure Le Père Peinard. Il fut également très actif au sein de la naissante CGT.

La diffusion sur France 2, en ce mardi 2 avril à 23 h 10, du documentaire « Goulag(s) », de Michaël Prazan et Assia Kovrigina, présente, entre autres intérêts, l’avantage de nous faire ressouvenir que dans l’immédiat après-guerre nombre de militants communistes, certains d’entre eux anciens résistants et déportés dans les camps nazis, nièrent sans désemparer l’existence des camps de concentration de l’Union soviétique. C’était l’époque où quiconque osait critiquer le grand pays tant aimé se voyait illico insulté et calomnié dans les colonnes des divers organes de presse dont disposait alors un Parti communiste français au mieux de sa forme.

Le 12 novembre 1949, David Rousset, écrivain, qui fut militant trotskiste, résistant, torturé rue des Saussaies sous l’Occupation, puis déporté à Buchenwald, à Porta Westfalica et Neuengamme, publie dans Le Figaro littéraire un appel à tous les anciens déportés des camps nazis et à leurs organisations, dans lequel il proposait de constituer une commission composée exclusivement d’anciens déportés politiques, toutes tendances confondues, chargée d’enquêter sur la réalité de l’univers concentrationnaire soviétique. David Rousset ayant affirmé dans son article qu’en URSS on pouvait être envoyé en camp de travail sur simple décision administrative, le journal communiste Les Lettres françaises, sous la plume de Pierre Daix, l’accusera d’avoir commis un faux, après l’avoir copieusement insulté et calomnié afin de respecter la tradition journalistique stalinienne. David Rousset portera plainte contre Les Lettres françaises.
Le procès s’ouvrait le 25 novembre 1950 devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal de la Seine, à Paris. David Rousset y fit venir ses témoins, tous anciens « pensionnaires » des camps soviétiques, qui vinrent confirmer ses affirmations. Les Lettres françaises firent à leur tour venir à la barre leurs propres témoins, tous militants que le fanatisme de leur dévotion au communisme mettait définitivement à l’abri des réalités, et qui vinrent déclarer, dans un ensemble touchant, qu’ils ne croyaient pas un mot de ce qu’avait écrit David Rousset. Mais c’est sans doute à travers cet échange entre David Rousset et Marie-Claude Vaillant-Couturier, elle-même résistante et déportée à Auschwitz puis à Ravensbrück, mais avant tout ici stalinienne pur jus, que cette négation absolue de la réalité et ce fanatisme trouvaient leur meilleure illustration. Qu’on en juge !

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David Rousset. – Je voudrais demander au témoin si elle était convaincue par les faits, les faits qu’elle aurait elle-même observés, qu’il existe quelque part en Union soviétique un camp de concentration comme celui dans lequel elle a vécu, si elle le condamnerait ?

Mme Vaillant-Couturier. – Mais je ne peux pas… la question ne peut pas se poser parce que je sais qu’il n’existe pas de camps de concentration… (Rires dans la salle.) en Union soviétique, et que je considère le système pénitentiaire, puisque c’est à cela que vous pouvez faire allusion, le système pénitentiaire soviétique comme indiscutablement le plus souhaitable dans le monde entier. (Rires dans la salle.) Je crois que c’est le seul pays où les condamnés quels qu’ils soient, que ce soit des condamnés de droit commun ou que ce soit des condamnés politiques, touchent un salaire égal à ce qu’ils toucheraient s’ils étaient à l’extérieur, peuvent acheter ce qu’ils achèteraient à l’extérieur, sauf des boissons alcooliques, ce qui est évidemment désagréable pour ceux qui aiment boire, et peuvent se payer, avec leur salaire, une chambre individuelle s’ils en ont le désir et la possibilité, qui ont la possibilité de lire, d’écrire, de voir des films, de faire de la musique.
Je considère, par conséquent, que la question ne peut pas se poser.

Ça les reprend !

Ça recommence ! C’est cyclique. Revoilà les tenants de la grande fusion des libertaires saisis par la fièvre unitaire. Depuis un an, des discussions ont été entreprises entre représentants d’Alternative libertaire (AL) et de la Coordination des groupes anarchistes (CGA) afin d’aboutir, si possible, à la création d’une nouvelle organisation communiste-libertaire. Dans la foulée, et dans l’euphorie des premiers moments d’un amour naissant, ces deux organisations ont lancé un appel à les rejoindre, dans un communiqué commun, à tous les militants révolutionnaires libertaires, y compris au sein de la Fédération anarchiste.
Ce que ne dit pas clairement cet appel, c’est que cette magnifique « unité » commence par exclure. Pour nos admirables apôtres de l’unitarisme, l’utilisation répétée de la stupide expression « anarchistes sociaux » n’est en effet là que pour signifier aux courants dits individualiste et éducationniste que l’entrée dans la nouvelle organisation leur est interdite, comme elle l’est dans certains établissements si l’on n’a pas la tenue correcte exigée. Et la « tenue correcte exigée » ici est l’allégeance au seul critère de la lutte des classes, ce qui d’emblée tourne le dos aux principes premiers de la philosophie anarchiste. Non que celle-ci nie l’existence de la lutte des classes, mais tout simplement parce qu’elle n’en fait évidemment pas le seul moteur de l’évolution ni le seul aiguillon d’une transformation sociale souhaitable.
Sans être dans le secret des tractations, gageons que nos lutteurs de classe fusionnels exalteront la responsabilité collective et l’obligation pour les minoritaires de se plier à la volonté du plus grand nombre, entre autres dispositions qui ont invariablement mené leurs adeptes au caporalisme et à l’échec. Sans doute sera-t-il permis également, dans cette opération de léger renforcement d’Alternative libertaire, d’épouser les luttes en vogue comme le soutien à certaines formes de communautarisme, qui nous a le plus souvent confronté à la difficulté de distinguer AL du NPA.
Cet abandon d’un b.a.ba théorique indispensable comme cette prétention à vouloir jouer le rôle de l’organisation qui va tout casser en faisant oublier les « poussiéreux » n’a rien de nouveau. Les militants de ma génération ont déjà connu pareilles tentatives avec ces organisations – l’ORA, l’UTCL, l’OCL, Alternative libertaire, et j’en passe – créées le plus souvent par des militants ayant quitté la Fédération anarchiste en claquant la porte et en promettant qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Et puis on a vu.
Et ce qu’on a vu ne fut guère brillant. Des caporaux communistes-libertaires se disputant le commandement et passant leur temps à morceler ces structures en carton-pâte qu’ils croyaient avoir bétonnées. Pendant ce temps, les « poussiéreux » mettaient sur pied une librairie, des éditions, une publication hebdomadaire et une radio libre.
Bon vent, camarades ! Et vive la poussière !

« Et s’il faut commencer par les coups de pied au cul… »
(Léo Ferré, Les anarchistes)

Début septembre 2014, au cours d’une discussion téléphonique fort amicale avec un membre de la Fédération anarchiste (FA), j’apprenais que certains de ses adhérents laissaient entendre que j’aurais tout fait pour que le Forum Léo-Ferré ne revienne surtout pas à cette organisation, dès lors que l’association Thank you Ferré qui en assurait la gestion a décidé de cesser son activité, en juin 2013.
Comme d’habitude, cette ânerie fut véhiculée par quelques militants du commérage, totalement étrangers à la vie du Forum depuis sa création, mais que cela n’empêcha en rien de faire naître ou de répandre de méchantes et stupides rumeurs dans un milieu d’où ne sont hélas pas bannis le ragot et la calomnie.
Et puis voilà que ces jours derniers deux autres camarades, au cours de conversations tout aussi amicales, me confirmaient avoir entendu ces propos désagréables quant à mon attitude supposée à l’heure où la première équipe gestionnaire du Forum décida de passer la main. Cela m’a décidé à raconter toute l’histoire, non pour convaincre la poignée d’imbéciles malveillants à l’origine des cancans, mais tout simplement pour exposer les faits à mes amis libertaires et du milieu de la chanson, aux oreilles desquels ces sottises auraient pu parvenir.

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Le Forum Léo-Ferré a officiellement vu le jour en mai 2001, sous l’égide de l’association Thank you Ferré, elle-même créée quelques années plus tôt, en 1994, à l’initiative d’Alain Aurenche, Jacky-Joël Julien (dit Julien), Geneviève Métivet, Hervé Trinquier et quelques autres. Cette association était née du désir de ses fondateurs d’organiser chaque année, le 14 juillet, un gala en hommage à Léo Ferré, dans la salle du Trianon, à Paris. Ce qui fut fait pendant dix années. Le succès de cet événement et les nombreux et chaleureux liens tissés entre le monde de la chanson de parole et les fondateurs de l’association amenèrent ces derniers à vouloir œuvrer davantage dans ce domaine en créant un lieu de chanson dont ils seraient propriétaires afin d’y agir en toute liberté. Ils partirent donc à la recherche d’un local à aménager en salle de spectacle, et d’un crédit bancaire permettant de l’acheter et de financer les travaux nécessaires. C’est ainsi que fut repéré ce lieu brut de béton proche de la porte d’Ivry et qu’un prêt leur fut accordé par le Crédit coopératif.
Bien que membre de l’association Thank you Ferré dès sa création, je dois dire ici que je n’ai en rien participé à tout cela : ni à la recherche du local, ni aux démarches administratives et financières, ni aux travaux ayant précédé l’ouverture du Forum. Avant la mort de Julien, en novembre 2001, je n’avais mis les pieds qu’une seule fois en ce lieu, en spectateur, pour assister à un spectacle de Louis Capart. C’est à la mort de Julien qu’Alain Aurenche a fait appel à moi pour me proposer de prendre sa succession à la présidence de Thank you Ferré. Ce que j’ai fait. La mort de Julien et, par contrecoup, le souhait de Geneviève Métivet d’être remplacée dans sa tâche de secrétariat firent qu’il ne restait plus guère qu’Alain Aurenche, parmi les initiateurs du projet, six mois seulement après l’ouverture du Forum. Fort heureusement, mon arrivée dans cette équipe coïncida grosso modo avec celle de diverses personnes qui proposèrent leur aide. Si bien que l’équipe gestionnaire se trouva entièrement renouvelée, d’autant qu’Alain Aurenche, jusque-là seul « rescapé » parmi les fondateurs du Forum, allait à son tour s’en éloigner, géographiquement parlant, et ne plus s’en occuper. La grande différence entre ces deux équipes, pour ce qui nous intéresse ici, résidait dans le fait que si les créateurs du Forum étaient tous issus de la mouvance libertaire (1), ce n’était plus du tout le cas en ce qui concerne la nouvelle équipe. Bien vite, en effet, j’allais être le seul bénévole du Forum issu de cette filière. La venue et l’intégration d’autres bénévoles, dès cette époque et au cours des années suivantes, ne présentaient d’ailleurs aucun critère politique, mais s’expliquaient exclusivement par un goût partagé entre tous pour la chanson, en particulier celle dite « à texte ». Cela n’empêchait d’ailleurs pas que chacun ait ses propres opinions, puisque, par exemple, deux bénévoles, dans cette belle équipe, étaient membres, eh oui, du Parti communiste. Il apparaît qu’au sein des hautes instances de la Fédération anarchiste personne n’a jamais perçu ni compris ce changement de nature de l’association responsable du Forum. Au contraire, sous prétexte que quelques-uns des fondateurs de Thank you Ferré étaient des adhérents de la FA, les responsables de cette organisation allaient s’imaginer et s’enfermer dans l’idée, évidemment fausse, que cette association en était une espèce d’annexe, et le Forum Léo-Ferré un lieu dont ils étaient en quelque sorte, sans qu’aucun adhérent de la FA y soit impliqué (2), légitimement copropriétaires. La suite des événements, et surtout la fin, devaient largement confirmer cette impression.
Six mois après l’ouverture au public du Forum Léo-Ferré, répétons-le, plus aucun militant FA ne faisait donc partie de son équipe de bénévoles. Et il en sera ainsi jusqu’à la fin de l’aventure, en juin 2013. Toutefois, l’équipe en place continuera, par une sorte de fidélité à l’idéal qui animait les fondateurs du lieu, et peut-être un peu grâce à ma présence, à entretenir certains liens avec la FA. En permettant, par exemple, au groupe libertaire d’Ivry de tenir au Forum, durant plusieurs années, ses réunions publiques mensuelles (3), à certaines émissions de Radio-Libertaire d’y organiser, ponctuellement ou régulièrement, des concerts et rencontres publiques (« Folk à lier », « Ras-les-murs », « De rimes et de notes »).

« Dis donc, t’es au courant ? Il paraît que Floréal aurait vendu le Forum… »

Après douze années de présence et de travail efficace au service de la chanson de parole, l’équipe du Forum décidait donc de mettre un terme à ses activités. Cela fera sans doute rire certains militants FA, notamment ses « responsables » d’alors, mais cette décision, comme toutes celles qui présentaient une importance capitale dans la vie du Forum, fut prise en assemblée générale des adhérents de Thank you Ferré. Deux autres résolutions découlèrent de cette décision. La première était de vendre le local dont notre association était propriétaire. La seconde, pour laquelle, je le clame haut et fort, j’étais à 100% d’accord avec mes amis de Thank you Ferré, était que cette vente se fasse au profit d’une association qui maintiendrait l’activité menée durant les douze années passées à faire vivre ce lieu, à savoir la chanson et le spectacle vivant. Très vite, cette décision de cessation d’activité fut révélée, et la nouvelle commença à se répandre. Et c’est là que les événements prirent, en ce qui concerne la FA, une tournure assez curieuse. Qu’on en juge…
Un soir de spectacle, au Forum, Marie-Hélène Guerreau, bénévole et membre du Bureau de Thank you Ferré, découvre dans notre messagerie internet le texte d’une petite annonce que Serge Tanguy, animateur de l’émission « Folk à lier », sur Radio-Libertaire, s’apprêtait à adresser à une revue spécialisée dans la musique folk et dont il nous adressait une copie avant sa publication. Dans cette annonce, il était fait appel à de bonnes volontés pour rejoindre une équipe du Forum qui manquait de bras. A la lecture de ce message, nous tombons des nues, évidemment. D’abord parce que nous ne cherchions aucun renfort, décision ayant été prise de cesser bientôt nos activités, et surtout parce que nous ne comprenions pas pourquoi Serge Tanguy se mêlait ainsi du fonctionnement d’une association dont il n’était pas membre. Ayant toujours entretenu avec lui des relations amicales, nous le joignons alors afin d’obtenir des explications. Et là notre étonnement ne cesse de grandir quand il nous apprend que c’est à la demande d’Hugues Lenoir, secrétaire général de la Fédération anarchiste, qu’il a rédigé cette annonce. Je me souviens encore de la réaction unanime des bénévoles, réunis brièvement ce soir-là dans la cuisine du Forum, à l’écoute de Marie-Hélène qui, message imprimé en main, nous lisait la réponse de Serge Tanguy. « Mais c’est qui ce Hugues Lenoir ? », s’exclamèrent-ils. Personne, en effet, à part moi, ne le connaissait. Il me fallut alors leur expliquer. Et aussitôt, seconde réaction unanime : « Mais de quoi il se mêle, celui-là ? »
Je résume : les bénévoles d’une association, pas du tout estampillés libertaires, à part moi, décident, en assemblée générale et en toute liberté, du devenir d’un lieu qu’ils s’emploient à faire vivre depuis des années sans subventions et sans l’aide d’aucune structure extérieure. On serait presque tenté d’affirmer qu’il s’agit là d’un fonctionnement… comment dire… libertaire. Cette équipe s’étonne, en s’insurgeant, qu’un individu, celui-là libertaire officiel et inconnu d’elle, s’octroie le pouvoir de prendre des initiatives la concernant, sans même prendre la peine de l’en informer. Surprenant, non ?
Je joins alors Hugues Lenoir, par téléphone, qui, après que je lui eus fait part de l’étonnement et de l’agacement que son initiative avait engendrés dans l’équipe du Forum, me répondit : « Je devais ouvrir des pistes » (sic). A quel titre ? Nous n’avons évidemment pas la réponse, et pour cause. Après lui avoir fait part des décisions prises par notre association, il sembla s’étonner qu’il ne nous soit pas venu à l’idée de céder tout bonnement et simplement le Forum Léo-Ferré à la Fédération anarchiste. C’est du moins ce que je crus comprendre lorsqu’il me dit, en évoquant le devenir de cette salle : « On pensait qu’il y aurait un renvoi d’ascenseur. » A ma place, un autre membre de Thank you Ferré aurait peut-être, à ce moment précis, éclaté de rire. J’avoue que c’est la colère qui m’a alors envahi. Et pour mieux comprendre cette colère, il me faut effectuer un retour en arrière…
Lorsque j’ai remplacé Julien à la présidence de l’association Thank you Ferré et qu’avec moi une nouvelle équipe en a pris les rênes, nous avons été confrontés illico à une situation financière catastrophique. Les six premiers mois d’existence du Forum étaient bien loin d’avoir satisfait les espoirs de ses fondateurs. Si bien que cela me valut, par trois fois, dès les premières semaines où j’occupais ce poste de président de Thank you Ferré, d’être convoqué, en compagnie de mes amis du Bureau de l’association, chez des banquiers mécontents de ne pas voir arriver comme prévu les remboursements du prêt consenti. Lors d’une de ces réunions, notre interlocuteur sortit d’un tiroir de son bureau des pages découpées dans un numéro de Télérama où figurait un entretien que m’avait demandé, quelques mois plus tôt, une journaliste de cet hebdomadaire pour évoquer la création de Radio-Libertaire. Et le banquier de me dire : « Puisque vous êtes l’un des fondateurs de Radio-Libertaire, vous devriez demander une aide à vos amis anarchistes de la librairie Publico. » J’avais alors protesté, bien sûr, arguant de l’indépendance totale du Forum vis-à-vis de la FA. Mais nous étions alors dans une telle panade financière que la solution proposée par le banquier nous sembla la seule vers laquelle nous tourner, d’autant qu’il y avait urgence. Nous nous sommes donc tournés vers la FA.

« … à Bernard Tapie ? C’est pas possible ?!… »

Une réunion eut lieu un samedi matin, au Forum, entre Jean-Claude Richard et Philippe Raulin, pour la FA, et Marie-Hélène Guerreau et moi-même, pour Thank you Ferré. De cette réunion, il n’y a pas grand-chose à dire, sinon qu’il n’est pas du tout certain que les rencontres précédentes avec les banquiers, les vrais, furent pour nous plus désagréables. Notre demande de solidarité auprès de la Fédération anarchiste se heurta donc à un refus. Et voilà que douze ans plus tard le secrétaire général de cette organisation osait revendiquer un « renvoi d’ascenseur » !… Après le rappel de cet épisode, Hugues Lenoir tenta de justifier cette incroyable prétention de la FA d’être l’héritier naturel du Forum en affirmant qu’au moment où ses fondateurs négociaient un prêt la FA s’était portée garante auprès de la banque. Cette affirmation est absolument démentie par Geneviève Métivet et par Alain Aurenche, qui tous deux ont été au cœur de l’aventure naissante du Forum. Par ailleurs, lors de ces réunions avec les représentants du Crédit coopératif au moment où notre situation financière était déplorable, je pense que les banquiers, qui ne sont pas gens à se satisfaire de paroles mais bien plutôt de papiers officiels dûment lus, approuvés et signés, nous auraient rappelé, documents à l’appui, cette prétendue caution de la FA plutôt que de nous présenter deux pages de Télérama. Il convient donc d’affirmer haut et fort que le bilan comptable du Forum Léo-Ferré n’a dû son redressement puis son bon équilibre qu’au seul travail effectué par son équipe de bénévoles. Et tant pis pour la modestie, mais je crois utile d’écrire ici qu’il y a tout lieu pour nous d’être fiers de ce travail. Douze années de spectacles auront permis que le Forum Léo-Ferré acquière, dans ce pays et parfois au-delà, une belle renommée, que les artistes soient heureux d’y être programmés et d’y revenir, et cela – fait exceptionnel sur une telle durée ! – sans aide extérieure (4), mais uniquement grâce à la fréquentation d’un public que nous avons su attirer.
Si, au sein de l’équipe du Forum, j’étais en effet un ancien militant de la Fédération anarchiste et toujours libertaire de cœur, je n’en étais pas moins un bénévole comme les autres. Mon statut de président de l’association Thank you Ferré jusqu’en 2008 obéissait à une obligation légale, mais n’a jamais fait de moi, contrairement à ce que semblent avoir imaginé certains responsables FA et leurs affidés, une sorte de PDG anarchiste régnant sur un groupe d’employés bénévoles qui n’auraient pas eu leur mot à dire à l’heure de décider du devenir du Forum (5).
Comme on le voit, au moment de mettre fin à l’aventure et de passer le relais, nous n’avions aucun compte à rendre à qui que ce soit, aucune dette morale ou financière à régler, et donc aucun ascenseur à renvoyer.

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(1) J’emploie cette expression car il serait faux d’affirmer que tous étaient adhérents de la Fédération anarchiste. Si c’était vrai pour Julien et Hervé Trinquier, ça n’était pas le cas pour les autres membres fondateurs de Thank you Ferré.
(2) Il convient néanmoins de remercier ici les animateurs des émissions « De rimes et de notes », « Ça urge au bout de la scène », « Deux sous de scène », « Folk à lier », « Ras-les-murs », « Chronique Hebdo », qui ont évoqué régulièrement, sur l’antenne de Radio-Libertaire, l’activité du Forum.
(3) Compte tenu de la composition de l’équipe gestionnaire du Forum, certains de ses membres auraient été tout à fait en droit de demander que s’y tiennent des réunions organisées par le Parti communiste, auquel ils étaient affiliés. Seul membre officiellement libertaire de l’équipe, je ne vois pas pourquoi, ni même comment, j’aurais pu ou dû m’y opposer. Les petites têtes pensantes de la FA qui voient en moi un ennemi en ont-elles conscience ?
(4) Seule une aide de la municipalité d’Ivry nous aura été octroyée durant deux ans, soit 1000 euros au total.
(5) Un soir de spectacle, au Forum, l’un de ces hauts responsables FA dont j’aurai la charité de taire ici le nom vint vers moi et, dans un grand geste circulaire du bras, m’adressa la parole en ces termes élégants : « Dis donc, Flo, c’est bien beau tes conneries de chansonnettes, mais ça va pas durer cent sept ans ! Qu’est-ce que ça devient tout ça quand tu vas arrêter ? Faudrait qu’on se voie pour en parler. » On eût dit un gros propriétaire terrien enveloppant d’un regard de maquignon une parcelle de terrain convoitée. D’un ton peu aimable, et n’ayant alors pas de temps à lui consacrer, je me suis contenté de lui répondre que ce serait à notre association d’en décider. Inutile de préciser que la rencontre n’eut jamais lieu.

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Ironie de l’histoire
En 2013, au moment où notre association « Thank you Ferré » abandonnait la gestion du Forum Léo-Ferré et passait le relais à l’association « La chanson pour tout bagage », notre situation financière était devenue très saine. On ne pouvait hélas en dire autant de la librairie parisienne Publico, siège officiel de la Fédération anarchiste, qui connaissait alors de sérieuses difficultés financières, dont je me suis laissé dire qu’elles ne se sont en rien arrangées aujourd’hui. Si j’étais cruel, je pourrais déclarer que celui qui durant de longues années eut pour tâche d’administrer cette librairie, et qui fut l’un des deux personnages ayant refusé de nous aider au moment où nous en aurions eu bien besoin, eût été bien inspiré de nous demander des conseils en matière de gestion…

 

 

 

« Il faudra que je me souvienne »
Louis Capart

« Le chat n’est pas tenu de vivre selon les lois du lion »
Spinoza

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C’était à l’époque où il y avait encore des réunions régulières d’animateurs des émissions de Radio-Libertaire (RL)*. Je ne sais pour quelle raison, cette fois-là, la réunion fut convoquée au local de la Libre-Pensée, à Paris, rue des Fossés-Saint-Jacques, plutôt qu’au siège de la Fédération anarchiste, rue Amelot.
Comme j’étais un peu en avance, je me baladais dans le quartier quand je vis arriver, se dirigeant vers moi, le camarade qui animait, chaque dimanche matin, sur RL, une émission consacrée à sa passion, la philosophie. C’était un copain connu pour sa permanente jovialité, qui dans les conversations ponctuait le plus souvent ses propos par un rire bruyant. Mais ce soir-là je le vis arriver à ma hauteur avec, comme on dit, une tête d’enterrement. Lui ayant demandé illico la raison de cette évidente contrariété, il me répondit ceci : « Ben oui, je suis inquiet pour mon émission. Je suis convoqué par le secrétariat radio mardi prochain à Publico. » Essayant de détendre un peu l’atmosphère, je lui demandai alors en plaisantant quel était le crime qu’il avait pu commettre. Mais ça ne l’amusa pas du tout. Il restait très soucieux. Il me révéla alors la cause de son inquiétude, et je continue aujourd’hui encore à penser que, dans la quantité de souvenirs accumulés autour de l’aventure RL, la raison de son tourment demeure l’une des plus formidables illustrations de la connerie sectaire militante : « Non, rigole pas, c’est sérieux, me dit-il. Je me suis fait engueuler au téléphone. Dans ma dernière émission**, à un moment, en guise de pause musicale j’ai passé un petit extrait du Requiem de Mozart. Ils m’ont dit que c’était de la musique religieuse. »
Malgré l’évidente sincérité de ce camarade et sa réelle préoccupation, je ne pus m’empêcher de lui dire : « Non, tu plaisantes, c’est pas possible ?! » Mais je savais déjà au fond de moi que si, c’était possible. Je lui proposai alors d’évoquer la question lors de la réunion, s’il le souhaitait, mais il préféra refuser ma proposition, estimant que ça n’allait pas calmer le jeu.
A cette époque, j’animais sur RL l’émission « La mémoire sociale », consacrée à l’Histoire. Trois jours après cette réunion au local de la Libre-Pensée, à l’heure où je pris l’antenne, j’annonçai d’emblée, avant d’aborder le sujet prévu ce soir-là, que contrairement à mon habitude je ne diffuserais pas de chansons en guise de pauses musicales. Et, bien sûr, je me fis un plaisir de ne passer à l’antenne que des extraits du Requiem de Mozart. Je ne fus jamais convoqué par l’inamovible secrétariat radio pour en répondre.
Je ne me souviens plus si cette lamentable mésaventure vécue par le camarade philosophe fut la cause de son départ ou s’il nous quitta plus tard lassé, comme tant d’autres, par cette confrontation à la bêtise au front de taureau dont parle Baudelaire et que des « responsables » se croyaient tenus de nous imposer pour mieux affermir leur stupide autoritarisme.

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* J’emploie ici le mot « encore » car, en effet, ces réunions semblent être aujourd’hui devenues très rares et ne regroupant plus, quand elles ont lieu, qu’une petite minorité de l’ensemble des animateurs, si j’en crois les témoignages de certains camarades, preuve supplémentaire, s’il en était besoin, du dysfonctionnement évident de cette radio dite « libertaire ».
** Dans mon souvenir, il me semble que ce copain avait alors entrepris une série consacrée à Spinoza.