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De 1980 à 1992, des militants libertaires cubains ayant fui la dictature castriste et vivant à Miami, comme la plupart de leurs compatriotes exilés, ont fait vivre une revue, « Guángara Libertaria », sans disposer de beaucoup de moyens et dans un environnement hostile. C’est l’histoire de cette publication qui est racontée ici par l’un de ses fondateurs, Frank Fernández.

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À l’automne 1992, il y a treize ans, la revue anarchiste Guángara Libertaria publiait son dernier numéro. Au cours des treize années qui avaient précédé, 52 numéros furent publiés à Miami de façon continue. Tout cela suggère qu’il est temps de faire le point et de raconter cette aventure de la manière la plus objective possible, ou plutôt le voyage à travers des mers inconnues et profondes avec vents violents.
Ce ne fut certainement pas une navigation facile que de sortir une telle quantité de numéros d’une revue trimestrielle, pendant plus d’une décennie, compte tenu des difficultés et même du mauvais temps que nous avons rencontrés sur notre route, comme l’indifférence ou la franche hostilité d’un lieu aussi inadapté que le Miami de ces années-là, dans un pays en pleine inflation économique.
Mais c’est surtout grâce à la ténacité et à la persévérance de quelques-uns que cette continuité et cette créativité ont été rendues possibles. C’était, sans aucun doute, un but difficile à atteindre si l’on considère l’environnement réactionnaire et violent qui nous a entourés pendant toutes ces années : la pression et le harcèlement de nos ennemis, tant à Miami qu’à La Havane, et le fait de ne pouvoir compter sur plus de fonds que ceux apportés par les diverses composantes du Mouvement libertaire cubain (MLC) et par les lecteurs et sympathisants.
Mais le plus compliqué fut de produire une publication d’orientation socialiste libertaire avec l’inévitable étiquette anarchiste, destinée principalement à l’exil cubain et au reste du monde anarchiste. Dans ce long cheminement, comme dans toute production littéraire et humaine d’un discours social et politique, nous avons connu des succès et nous avons fait des erreurs. Tout d’abord, il est nécessaire d’expliquer l’atmosphère de violence et d’intolérance qui imprégnait Miami durant les années 80 et 90. Homicides, vols, viols, émeutes raciales, trafic de drogue, incendies criminels, utilisation d’explosifs, corruption, attentats, bref « la ville modèle du rêve américain », et, pour la première fois de son histoire, les touristes de Miami étaient des espions, des membres de gangs, des meurtriers et des trafiquants de drogue. Toute cette criminalité n’était bien sûr pas de nature politique, mais il s’est révélé que des secteurs légitimes et combatifs de Cubains anticastristes coexistaient avec des groupes dédiés à l’extorsion, aux attentats à la bombe et à l’assassinat. Ces éléments, protégés par leur anticommunisme viscéral, proliféraient, intimidant, extorquant et finalement attentant à la vie de leurs victimes, avec un certain succès. Et, comme cela arrive inexorablement, ces groupes se sont mêlés au trafic de drogue, une activité prospère à l’époque pour les banquiers blanchisseurs d’argent et pour les importateurs et vendeurs de cocaïne. Pour aggraver davantage le panorama, se produit alors l’exode de plus de 125 000 Cubains par le port de Mariel*, entraînant une crise aux proportions cosmiques à Miami. En novembre 1979 exactement , lors d’une réunion du MLC, préoccupés par certaines allusions accusatrices contre les anarchistes concernant la violence quotidienne, de la part de la presse et des médias radiophoniques qui, terrifiés ou
payés par les secteurs réactionnaires, insinuaient que les anarchistes étaient les coupables, les libertaires réunis, après être arrivés à la conclusion « qu’il y avait plus de fascistes à Miami qu’en Espagne », décidaient d’entrer en lice en lançant une publication libertaire qui viserait d’abord à clarifier, puis à exposer nos pensées et nos idées, et nous nous sommes engagés financièrement à donner ou à rechercher les fonds nécessaires pour entamer la publication d’un organe de presse sous la forme d’une revue trimestrielle. Ces accords coïncidèrent avec l’invitation faite au MLC par les camarades espagnols pour le Ve Congrès de la Confédération nationale du travail et de l’Association internationale des travailleurs, entre le 8 et le 16 décembre 1979, à Madrid, en signe de reconnaissance envers les anarchistes cubains après vingt ans d’oubli. L’accueil du délégué cubain fut solidaire et d’anciens contacts furent rétablis avec le mouvement libertaire espagnol et les autres représentants anarchistes internationaux présents au congrès. Cette attitude amicale enthousiasma les anarchistes cubains, qui montrèrent un intérêt particulier pour l’édition d’une revue plus solide que les anciennes publications libertaires, comme El Gastronomico et le Boletin de informacion libertaria, qui avaient couvert les étapes précédentes, depuis 1961, avec une propagande uniquement orientée vers l’interieur de l’île. Et c’est en janvier 1980 que nous avons levé l’ancre, en sortant un premier numéro, un trimestriel de 32 pages intitulé Guángara Libertaria, avec le sous-titre « Revue de la pensée libertaire éclectique ». Malgré les ressources limitées disponibles pour ce projet idéologique et propagandiste, tous les efforts possibles ont été faits, car le MLC ne voulait pas seulement répondre et critiquer la direction prise par la propagande anticastriste ayant plongé l’exil de Miami dans un véritable cloaque, sans direction, inefficace et émoussé, défendant toujours ses intérêts et suivant la politique étrangère dictée par Washington, mais aussi revendiquer une place parmi les médias de propagande anarchiste à l’étranger qui, parfois mal intentionnés, défendaient la dictature cubaine, en contradiction avec leurs propres principes libertaires. C’était une vieille et longue bataille qui devait prendre fin et Guángara décida d’y mettre fin.
Mais le besoin et la difficulté de pénétrer le monde des moyens de communication, à forte tradition conservatrice et rétrograde, se sont faits sentir. Pour cette tâche, il fallait produire une publication différente et créative, et, en vérité, nous avions très peu d’expérience dans ce domaine. A part Abelardo Iglesias, Casto Moscú et Luis Dulzaides, qui est mort dans les premiers temps d’existence de Guangara, les autres ne formaient qu’un groupe de novices pour ce qui était de publier une revue.
« Guángara », selon la définition d’Iglesias, qui avait trouvé ce nom, signifie « … pour les Cubains, le tapage et aussi le grabuge… En bref, tapage, grabuge et guángara peuvent être synonymes de chaos et de désordre… ». Le premier Collectif a été créé, terme utilisé dans les médias anarchistes de l’époque, en éliminant le rédacteur en chef ou le directeur, une façon libertaire de travailler ensemble. Je profite de l’occasion pour préciser que, malgré certaines versions incorrectes, personne n’a jamais été « directeur » de Guángara Libertaria, et encore moins l’auteur de cet article. Le Collectif d’origine comprenait Santiago Cobo, Omar Diegues, Luis Dulzaides, Frank Fernández, Abelardo Iglesias et Casto Moscú. Manuel Ferro, Agustín Souchy et quelques autres anarchistes étrangers ont collaboré à la revue au cours de cette première étape. Le secteur administratif, indépendant de la rédaction, était composé de J. R. Álvarez, Agustín Castro, Manuel González et Arístides Vázquez.
Au cours de cette première phase, les articles publiés ont été ceux des membres de l’équipe de rédaction, des travaux envoyés par des collaborateurs à l’étranger, et des reprises d’autres travaux de publications libertaires d’Espagne, du Mexique et d’Argentine. Des articles à caractère historique ont été publiés sur les anarchistes du passé, des chroniques sur les livres, et les événements d’actualité à l’extérieur et à l’intérieur de Cuba étaient également commentés. Les éditoriaux de Guangara ont été la voix du MLC dans chacun de ses 52 numéros. Nous étions tous conscients qu’une revue complètement anarchiste ne pouvait pas être réalisée, car elle ne serait jamais bien accueillie, aussi anticommuniste soit-elle, par les médias de Miami pour les raisons déjà expliquées ; ainsi, la première étape a tenté d’apaiser l’atmosphère empoisonnée et la pollution idéologique existantes.
Jusqu’à l’été 1981, Guángara fut une revue à la présentation modeste, avec un tirage de 1 000 exemplaires chaque trimestre, une distribution gratuite et sans publicité payante. La tâche la plus difficile a été sa distribution dans les différentes parties de la ville, et environ 80 numéros étaient envoyés à l’étranger. À l’automne 1981, a débuté la deuxième étape. La revue a commencé à prendre une autre direction : une nouvelle mise en page a été entreprise, le tirage a été porté à 1 500 exemplaires et certains noms au sein du Collectif ont été changés par d’autres, non nécessairement anarchistes. Le sous-titre est alors devenu : « Un cri de liberté en noir et blanc ». Le fait que de nombreux écrivains arrivés avec l’exode de Mariel aient commencé à collaborer avec leurs articles, poèmes et expériences vécues à Cuba, nous a beaucoup aidés. Certains de ces nouveaux exilés ont rejoint le Collectif, comme Benjamín Ferrera et Miguel A. Sánchez, et d’autres écrivains résidant à Miami ont fait de même, comme Benito García, Ricardo Pareja et Sergio Magarolas. Les articles de Guángara Libertaria ont commencé à être plus polémiques et la revue a été structurée en rubriques : éditoriaux, histoire, économie, livres, récits, poésie et commentaires généraux sur Cuba. La couverture a fait l’objet d’une importance majeure. On attaquait surtout l’État cubain de caractère marxiste, mais nous avons été les premiers à abandonner le qualificatif erroné de « communiste » en parlant du gouvernement cubain ; nous avons estimé qu’il était plus dialectique et plus approprié d’utiliser le terme « castriste », car, en réalité, Cuba n’était pas un pays communiste, ni même socialiste, mais une dictature totalitaire dirigée par un seul homme. Cette sémantique, qui a perduré avec le temps, nous a valu l’attention de certains éléments marxistes, à l’extérieur et à l’intérieur de Cuba, qui ont commencé à nous prendre au sérieux. La distribution s’est étendue à l’intérieur de tout le territoire des Etats-Unis, par courrier ; la revue était reçue à Los Angeles, Chicago, New York, San Juan, etc., et plus de 200 exemplaires furent envoyés dans presque tous les États du pays. Les expéditions à l’étranger ont également augmenté, notamment grâce à des collaborateurs, des publications amies et des sympathisants en Asie, en Australie, en Amérique latine et en Europe. Tout naturellement, le tirage de Guangara est passé à 2 500 exemplaires.
À l’été 1983, nous comptions déjà avec la collaboration de poètes comme Luis Esteban Cárdenas et Alfredo Leiseca, des auteurs de fiction comme Enrique Labrador Ruiz et Celedonio González, des essayistes comme Carlos M. Luis, Miguel Correa, Roberto Valero et même Reinaldo Arenas. Des journalistes tels que Daniel Morcate, Miguel Sales et Pedro Leyva. Leví Marrero, de Porto Rico, nous a envoyé des saluts amicaux. Des traductions d’articles et d’essais de l’anglais, du français et de l’italien ont commencé à paraître grâce à l’effort et au dévouement de María Teresa Fernández ; nous avons nommé Stephan Baciu comme correspondant à Hawaii ; Cosme Paules au Chili ; Ricardo Mestre au Mexique ; Abraham Guillén en Espagne ; Alfredo Jiménez en Australie, et Víctor García au Venezuela. En janvier 1984, une des premières galeries de Miami à exposer des tableaux de peintres cubains a été inaugurée dans les locaux de Benito García, parrainée par le collectif Art et Culture et intitulée Xanas y Meigas, où les peintres de la nouvelle vague ont eu l’occasion de présenter leurs œuvres : Ricardo Viera, Carmen Díaz Oñate, Gilberto Ruiz, Valerio, Balmaseda, Hortensia Gronlier, Gaínza, Katie et Humberto Figueras, et Luis Vega, parmi beaucoup d’autres. La dernière exposition a été consacrée à l’art érotique, très visitée. Quant à José María Mijares, célèbre comme peintre et peu connu comme libertaire, il a fait don à la revue de plusieurs gravures qui ont servi de couverture au numéro de l’automne 1983. En avril de la même année, le collectif Art et Culture a organisé un symposium au Kouvec Center, pour honorer la mémoire de Marcelo Salinas, écrivain, poète et dramaturge anarchiste.
Nos propres camarades nous ont reproché de faire une Guangara littéraire plutôt que libertaire, avec une bonne dose de raison. Cette critique a été prise très au sérieux. En même temps, et sans nous en rendre compte, nous favorisions et initiions, sous le nez même de nos ennemis des deux côtés du détroit de Floride, un art et une culture à Miami. Bien sûr, et il fallait s’y attendre, personne ne nous a jamais accordé le crédit ou la publicité que nous méritions ; au contraire, une bonne dose d’insultes, de calomnies et d’attaques verbales et écrites par radio, presse, et aussi anonymement. Comme notre position restait anarchiste, des idées que la plupart des exilés ne comprenaient pas ou dénaturaient, nous avons commencé à être attaqués par les secteurs les plus réactionnaires et de droite, liés, en l’occurrence, aux agents castristes qui pullulaient à Miami. Mais nous sûmes apporter à tous la réponse nécessaire ; une page écrite à cet effet fut créée, d’abord par Abel, intitulée « Gouttes d’amertume » ; puis par Benenito, avec son « Horroroscope » ; plus tard par Guangarito avec « Cela n’a pas de nom » et enfin par E.L. Fermo, avec « Cyanure froid ». La critique était juste et rédigée avec le ton que le nom même de Guangara signifiait.
En 1985, nous avons célébré notre cinquième anniversaire, ce qui pour beaucoup était un miracle et pour nous une navigation turbulente que nous avons su mener. Un petit déjeuner a été organisé pour réunir le Collectif, les membres du MLC et les sympathisants de la revue. Nous avons décidé de produire un numéro spécial de 40 pages avec une couverture couleur et un tirage record de 4 000 exemplaires. Cette activité nous a laissés financièrement exsangues et nous avons dû revenir à un tirage de 2 500 exemplaires. Nous avons participé à la Foire du Livre pendant plus d’une décennie et vendions des livres anarchistes provenant du Mexique, d’Argentine et d’Espagne. Les bénéfices étaient maigres, mais ils permettaient de couvrir les dépenses de la revue, qui poursuivit son chemin, malgré la « faillite permanente ». Nous recueillions les fonds nécessaires à la publication, payions le coût de la revue et les frais de poste, et ainsi de suite pour chaque numéro ; aucun des membres du Collectif n’a reçu un centime pour son travail. Mais, comme cela arrive inévitablement, compte tenu de l’essence même de l’être humain, il y eut des différences d’appréciation et des confits au sein du Collectif, de type intellectuel ou personnel. Le fait qu’il n’ait pas été possible de maintenir l’unité du groupe initial pendant longtemps, ni d’ailleurs parmi ceux qui ont suivi, fut l’une des raisons pour lesquelles certains camarades ont été contrariés et allèrent débarquer dans d’autres ports. Des attitudes irréconciliables chez certains d’entre nous, de type personnel, parfois irrationnelles ou égocentriques, ont provoqué des ruptures, des séparations ; il y eut aussi des différences de nature politique ou théorique qui eurent pour conséquence des scissions et des démissions. La plupart du temps, les réunions du Collectif, les discussions et les discours étaient interminables et ne finissaient pas toujours de façon aimable. Mais, malgré tous ces problèmes, Guángara a continué à naviguer sans s’arrêter et il y eut toujours des « marins » responsables pour continuer le travail.
Entre 1986 et 1989, au début de la troisième étape ou, plutôt, après avoir survécu à une autre mauvaise période, nous avons célébré dans la revue le premier centenaire du 1er Mai, la guerre et la révolution espagnole de 1936, et publié trois travaux consécutifs pour célébrer le centenaire du journal anarchiste cubain El Productor et d’Enrique Roig de San Martín**. Nous avons continué avec la même mise en page, comptant sur la collaboration enthousiaste d’Enrique G. Morató, de Lucy Ibrahimi et de quelques autres commentateurs politiques interdits d’écrire dans les médias cubains, comme Luis Ortega. Les temps avaient beaucoup changé à Miami, il y avait plus de tolérance et de patience, la violence avait sensiblement diminué. À l’époque, nous avons défendu les prisonniers politiques cubains et l’embryon de dissidence à l’intérieur de Cuba, ceux qui, comme nous, espéraient un Cuba futur avec une société civile et libre.
Guángara était bien distribuée et mieux reçue ; la librairie Universal de Manuel Salvat vendait 200 exemplaires de chaque tirage et on continuait de l’envoyer par la poste à l’intérieur et à l’extérieur du pays. La revue parvenait à Cuba de façon sporadique par des mains amies ou simplement par la spontanéité de certains lecteurs qui la mettaient dans leurs poches, profitant de l’ouverture qui existait et des déplacements des Cubains entre les deux rives du détroit de Floride, et aussi grâce à certains camarades espagnols ou mexicains qui voyageaient en touristes. Régulièrement, depuis Paris, Bruxelles, Londres ou Madrid, les camarades anarchistes l’envoyaient par courrier aux ambassades cubaines dans ces villes. Les organismes cubains officiels à Washington étaient également sur la liste des destinataires. Quant à ce que nous avons publié, il est vrai que nous avons mis l’accent dans le domaine historico-social, mais il faut savoir que tout ne pouvait pas être critique et, conséquents avec notre pensée, nous avons également regardé vers l’avenir dans trois domaines fondamentaux : l’économique, le politique et le social. En ce qui concerne le premier thème, nous mettions l’accent sur les thèses autogestionnaires, les moyens de production aux mains des travailleurs, les usines et les ateliers devant cesser d’appartenir à l’Etat et devenir la propriété des ouvriers. Sur le plan politique, nous recommandions la décentralisation totale de l’administration, et un système électoral à la base, aux niveaux municipal et provincial, avec une assemblée représentant tous les Cubains. Et dans le champ social, le rétablissement de toutes les libertés inhérentes à notre peuple et un système de justice équitable.
Nous voulions aller au-delà de la démocratie. Le système marxiste-léniniste qui prévalait en URSS s’est effondré après une longue agonie et a fini « dans les poubelles de l’histoire », d’où il n’aurait jamais dû sortir. Guángara, sous-titrée « A la liberté par la liberté », entrait dans sa phase finale. Nous avons accueilli avec joie la nouvelle de l’implosion soviétique et, au passage, nous avons prédit, à tort, dans un éditorial, la disparition prochaine du système castriste. Nos prédictions ne se sont pas réalisées. Nous avons célébré modestement le dixième anniversaire et avons réussi à atteindre l’automne 1992, avec le numéro 52, treizième année, mais déjà la fatigue, les crises internes, et surtout la disparition physique de beaucoup de nos collaborateurs, comme Dulzaides, Cobo, Ferro, Pareja, Castro et Gonzalez, des camarades qui non seulement avaient collaboré à la rédaction et à l’édition de la revue, mais aussi toujours répondu économiquement, ont laissé des vides qui n’ont jamais pu être comblés.
Dans ce long voyage, nous avons aussi commis des erreurs qui auraient pu être évitées, publié des articles qui n’auraient jamais dû voir le jour, des Cubains libéraux et anarchistes sont devenus des adversaires et nous avons perdu des amis. Mais Guángara est entrée dans l’histoire des publications cubaines avec la fierté d’avoir exprimé une opinion différente dans un environnement hostile, une voix tolérante contre la droite réactionnaire prédominante, et a ouvert une brèche dans ces tranchées de l’anticommunisme salarié et grossier, brèche qui a permis plus tard à de nombreuses autres publications et émissions de radio de revendiquer le droit d’être des contestataires de cette société de consommation, en exprimant d’autres opinions et propos qui seraient restés dans l’ombre si Guángara n’avait pas existé auparavant. Il serait exagéré de dire que Guángara a convaincu la moitié du monde par ses vérités anticastriste et ses déclarations libertaires. Prétendre que cette publication anarchiste a orienté avec succès un exil dispersé n’a rien d’avéré. Ajouter que par son contenu elle a détruit la base sociale ou idéologique du castrisme serait une tromperie. Mais ce dont nous sommes sûrs, c’est que Guangara Libertaria a eu un impact sur les esprits de ceux qui avaient des idées fausses procastristes, conservatrices ou de la droite dure ; elle a invité les anarchistes du monde eux-mêmes à réfléchir, et les arguments de notre discours ont fait voir à beaucoup, à l’extérieur et à l’intérieur de Cuba, la véritable situation de terreur et d’horreur vécue par notre peuple.
Guángara a toujours répondu aux idéaux de la liberté.

Frank Fernández
(2005)

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* D’avril à octobre 1980, Fidel Castro expulse 125000 Cubains qualifiés de « contre-révolutionnaires », qui embarquent sur 1700 bateaux au port de Mariel, situé à une quarantaine de kilomètres de La Havane. Cet épisode est connu sous le nom d’exode de Mariel.
** Enrique Roig San Martin, militant libertaire cubain de la fin du XIXe siècle, fondateur notamment du journal El Productor (« Le Producteur »). Il meurt à l’âge de 46 ans, quelques jours après sa sortie de prison. Dix mille personnes étaient présentes lors de ses obsèques.

Traduction : Floréal Melgar.

2020

Je souhaite à tous les lecteurs de ce blog,
actuels et futurs,
tout ce qu’ils souhaitent.
Vive l’anarchie !

Floréal

 

 

 

Le rapport annuel de Reporters sans frontières (RSF) qualifie de « très grave » la situation de la liberté de la presse à Cuba. Cela a inspiré l’article ci-dessous à un ami cubain de La Havane.

Récemment, le journaliste Fernando Ravsberg a attiré l’attention sur son mur Facebook à propos du Bilan 2019 des journalistes assassinés, séquestrés et disparus dans le monde, publié chaque année par Reporters sans frontières (RSF), une organisation indépendante basée à Paris, qui a un statut consultatif auprès de l’ONU, de l’UNESCO et du Conseil de l’Europe.
Comme c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, j’ai consulté le rapport et j’ai été surpris de ne pas y voir évoqué le cas de Cuba. C’est pourquoi j’ai décidé de me rendre sur le site Internet de RSF, où j’ai pu vérifier que Cuba se maintient dans la catégorie « situation très grave », selon le classement mondial de la liberté de la presse.
Parmi les 180 pays de la liste, l’île des Caraïbes se classe 169e en 2019 (rétrogradant de trois places par rapport à l’année dernière) avec un indice de 63,81, selon la méthodologie de l’ONG, ce qui place cette nation dans la pire des cinq catégories existantes :

0 – 15 points : bonne situation.
15.01 – 25 points : situation plutôt bonne.
25.01 – 35 points : problèmes significatifs.
35,01 – 55 points : situation difficile.
55.01 – 100 points : situation très grave.

Ainsi, Cuba est le seul pays de la région qui apparaît en noir sur la carte mise à jour annuellement.
« Cuba continue d’être, année après année, le pays le moins qualifié d’Amérique latine en matière de liberté de la presse », affirme le site Internet de l’organisation, tout en assurant que « le régime castriste, au pouvoir depuis 1959, continue de monopoliser pratiquement toute l’information ».
Si les journalistes ne sont pas assassinés sur l’île, comme c’est le cas dans les pays de la région qui connaissent une situation difficile, tels le Mexique (46,78), le Honduras (48,53) ou le Venezuela (49,10), alors pourquoi la nation des Caraïbes occupe-t-elle la pire position de tout le continent ? C’est ainsi que RSF l’explique : « La Constitution interdit l’existence d’une presse privée. Les quelques blogueurs et journalistes indépendants de l’île sont constamment menacés par le gouvernement, qui les surveille de très près ; les agents de sécurité n’hésitent pas à les arrêter et à bloquer les informations dont ils disposent. Les autorités contrôlent également le travail des journalistes étrangers : elles accordent de manière sélective des accréditations de presse et expulsent les reporters qu’elles jugent « trop négatifs » envers le régime. »
RSF tient non seulement le registre des journalistes assassinés (38 en 2019), mais aussi de ceux qui sont emprisonnés (229), séquestrés ou disparus ; ainsi que d’autres éléments tels que la censure, la liberté de la presse et d’expression, etc.
A l’analyse quantitative de l’organisation s’ajoute une analyse qualitative, par le biais d’un questionnaire d’experts, qui aborde des thèmes tels que le pluralisme, l’indépendance des médias, l’environnement dans lequel les journalistes travaillent, l’autocensure, le cadre juridique, la transparence et la qualité de l’infrastructure de production de l’information. Il n’est pas difficile de comprendre les raisons pour lesquelles Cuba a un indice élevé. Même en l’absence de journalistes assassinés, l’île ne répond pas aux normes d’un journalisme libre.

Raúl Castro le prédateur.

Selon RSF, « ce mauvais résultat global n’est pas seulement dû à la mauvaise performance des États-Unis, du Brésil et du Venezuela. Le Nicaragua (114e) a perdu 24 places, l’une des baisses les plus importantes en 2019 ».
Cette année, RSF a publié plusieurs communiqués de presse contre le gouvernement américain concernant la liberté de la presse dans ce pays. Beaucoup plus que ceux consacrés à Cuba. Alors que la plus grande île des Antilles n’a attiré l’attention de RSF qu’une seule fois en raison de la situation du journaliste Roberto Jesús Quiñones*, le gouvernement américain a été visé à onze reprises, avec des plaintes adressées au ministère de la Justice ou des dénonciations contre Donald Trump.
A Cuba, les journalistes indépendants non seulement ne bénéficient pas d’une protection juridique ou d’un accès aux sources ou aux médias traditionnels, mais sont activement persécutés, détenus, intimidés, exilés ou victimes de chantage. Et cela n’a rien d’une situation temporaire, c’est une réalité propre au système politique établi sur l’île, ce qui la rend encore plus grave. C’est pourquoi, au niveau mondial, seuls l’Iran, le Laos, l’Arabie saoudite, Djibouti, la Syrie, le Soudan, le Vietnam, la Chine, l’Érythrée, la Corée du Nord et le Turkménistan sont pires que Cuba en matière de liberté de la presse.
En prime, il est à noter que dans la Galerie des Prédateurs du site internet de RSF, l’ancien dirigeant cubain Raúl Castro, actuel leader du Parti communiste cubain, seul parti officiel et légal de l’île, apparaît au premier rang.

Isbel Díaz Torres

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* Roberto Jesús Quiñones : avocat et journaliste indépendant, arrêté en septembre dernier et condamné à un an de prison pour les délits de « résistance » et « désobéissance ».

Source : ADN Cuba.
Traduction : Floréal Melgar.

 

Aujourd’hui : Rafael Almanza.

La police politique a interdit à un groupe d’intellectuels de se réunir à Camagüey. L’écrivain Rafael Almanza, qui a reçu l’an dernier le Prix national de littérature indépendante Gastón-Baquero, a dénoncé les menaces qui lui ont été proférées par deux agents de la Sécurité d’Etat lui ayant rendu visite à son domicile de Camagüey où ces rencontres ont lieu. Ils l’ont averti que « la Peña del Júcaro Martiano* est interdite pour toujours » et que s’il tentait de la célébrer, ils entreraient et arrêteraient tous les participants. Au cours de cette rencontre sont organisés des conférences, des débats, des lectures, ainsi que des performances artistiques et des expositions . L’édition de décembre 2018 avait déjà été réprimée.

Rafael Almanza.

« Hier soir vers 19 h 30, deux agents sont venus, raconte Almanza lors d’une conversation téléphonique avec la rédaction du site 14ymedio, pour me dire que je ne pouvais plus célébrer la Peña del Júcaro. C’est la troisième fois qu’ils me menacent. D’abord avant la rencontre précédente que nous avons organisée malgré tout le 30 août, avec tout le cirque policier que cela a entraîné, puis le 4 octobre quand on m’a emmené au poste de police où on m’a averti officiellement que je ne pouvais pas organiser la Peña del Júcaro Martiano. »
La police politique a menacé l’essayiste d’emprisonnement pour dangerosité, ce qui peut fort bien arriver car Almanza a déjà reçu un avertissement officiel, première étape avant d’être jugé pour ce délit, passible de trois ans de prison.
« La Peña del Júcaro n’est pas seulement une réunion semestrielle, c’est un état d’esprit, et pour l’éliminer ils devront tous nous éliminer un par un », assure Almanza. On lui a fait savoir qu’il ne pouvait pas se réunir avec ses amis parce qu’il s’agissait d’« éléments contre-révolutionnaires ». L’écrivain a répondu que c’était une simple réunion d’amis que la police politique avait « transformée en un événement national et international ». Ils l’ont averti que s’il insistait pour tenir ces réunions, ils entreraient chez lui et emmèneraient les participants. « Ils entreraient de force, je suppose, parce que je ne les laisserai pas entrer docilement, ils devront enfoncer la porte », suggère Almanza.
« Je ne m’inquiète pas pour moi, mais je m’inquiète pour quelques personnes du milieu artistique et littéraire qui viennent à la peña depuis plus de vingt ans. »
Fin août dernier, une opération de la Sécurité d’État avait tenté de contrecarrer la tenue de la Peña del Júcaro en arrêtant plusieurs des participants prévus.

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* « La Peña del Júcaro Martiano » est le nom donné à ces rencontres organisées au domicile de l’écrivain Rafael Almanza. Le mot « peña » a le sens de « cercle », en français, quand il désigne un groupe de personnes qui se réunissent à des fins artistiques ou récréatives. L’adjectif « martiano » est bâti à partir du nom de José Marti, considéré comme le « père » de l’indépendance cubaine et dont se réclament les opposants au régime castro-communiste.

Aujourd’hui : Claudia Genlui Hidalgo.

Claudia Genlui Hidalgo, désormais ex-fonctionnaire de l’Office de l’Historien, a été licenciée de cet organisme après avoir donné une conférence sur l’art indépendant à l’ambassade de la République tchèque à La Havane, a-t-elle déclaré jeudi au site 14ymedio, peu de temps après en avoir été informée. « Aujourd’hui, ils sont venus à mon bureau et m’ont donné le document officiel me signifiant la sanction, mon licenciement définitif du centre », raconte-t-elle.
Genlui occupait le poste de principale spécialiste de la galerie d’art de l’Office de l’Historien. De plus, elle appartient au Mouvement San Isidro* et a réalisé plusieurs travaux liés à l’art indépendant. Elle est aussi dans la vie la compagne de l’artiste et opposant au régime castriste Luis Manuel Otero Alcántara.

Claudia Genlui Hidalgo.

L’Office de l’Historien accuse Claudia Genlui de lui avoir caché des informations, sachant que la jeune femme n’a pas avisé ses employeurs de sa participation à cette conférence, organisée en dehors de ses heures de travail, alors qu’une circulaire stipulait que tout travailleur doit informer ses supérieurs de ses contacts avec une ambassade. La jeune femme soupçonne que cette circulaire a été émise précisément pour elle. « Je ne pense pas que ce soit une coïncidence si ce courrier a commencé à circuler dans les réseaux de l’Office de l’Historien au moment même où l’ambassade tchèque venait de me contacter pour que je parle de l’art indépendant et du Mouvement San Isidro. Je pense que c’est une injustice totale », dit-elle.
L’historienne n’a jamais considéré qu’elle devait rendre compte de ses activités menées en dehors de ses heures de travail et dont, par ailleurs, le ministère des Affaires étrangères avait connaissance.
Quelques heures avant la conférence à l’ambassade, Claudia Genlui a été convoquée au département de gestion culturelle de l’Office de l’Historien, où l’attendaient le directeur général du patrimoine et la directrice de la gestion culturelle pour lui demander la raison du non-signalement de son activité extérieure. « Ils ont par ailleurs affirmé que je me devais à l’institution à laquelle j’appartiens, que ce soit ou non sur mon temps de travail, et c’est pourquoi je devais les avertir, faute de quoi ils m’appliqueraient pas la sanction maximale. »
Claudia Genlui a alors fait savoir à ses patrons qu’elle irait de l’avant parce qu’elle n’avait plus le temps d’annuler la tenue de la conférence et qu’elle ne le voulait pas. Les conséquences n’ont pas tardé à arriver.

(Source : 14ymedio.)

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* Le Mouvement San Isidro regroupe des artistes dont l’activité mêle le travail d’art et l’activisme social pour la défense des droits culturels et des libertés fondamentales des artistes et des citoyens de Cuba. La répression envers ses membres a été dénoncée par de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme, comme Amnesty International.

Aujourd’hui : Mitzael Díaz Paseiro.

Cela fait maintenant une semaine que le prisonnier politique et d’opinion Mitzael Díaz Paseiro, détenu à la prison La Pendiente de Santa Clara, est en grève de la faim. L’information a été confirmée à son épouse, Arianna Lopez Roque, par un agent de la Sécurité d’État.
« Il m’a dit que Mitzael resterait dans une cellule d’isolement jusqu’à ce qu’il accepte de suivre le plan de rééducation », a déclaré Arianna au site CubaNet. Elle a ajouté que Mitzael Díaz Paseiro a été de nouveau frappé sur ordre de la direction de la prison. « Ils disent qu’il doit se tenir droit face aux officiers et quand le chef de la prison a essayé de le forcer à saluer un militaire, mon mari a commencé à crier des slogans en guise de protestation, alors il a été battu et envoyé en cellule d’isolement. » Arianna López Roque a ajouté que Díaz Paseiro avait été victime de nombreux sévices depuis son incarcération pour ne pas avoir renoncé à son activisme.

Mitzael Díaz Paseiro.

Le programme de « rééducation » auquel fait référence l’agent de la Sécurité d’État n’est rien d’autre qu’un ensemble de normes et de principes lourdement chargés d’un contenu idéologique communiste. Les passages à tabac et les mesures de punition telles que les cellules d’isolement, l’interdiction des visites, etc., sont fréquents pour les prisonniers politiques qui refusent de recevoir ce programme de rééducation.
Mitzael Díaz a été emprisonné en 2017. Six jours après son arrestation, il a été jugé à huis clos, sans avoir droit à un avocat. Selon les quelques membres de la famille qui ont pu y assister, le procès a été militarisé et Díaz a été condamné à trois ans et demi de prison pour le crime de
« dangerosité sociale prédélictueuse ». En août 2019, il a été déclaré prisonnier de conscience par Amnesty International.
« Il a été arrêté alors que son groupe était plongé dans la campagne contre la farce électorale de la dictature, qui était développée à cette époque par le Front de résistance civique Orlando Zapata Tamayo, dirigé alors par l’ancien prisonnier politique Jorge Luis Pérez Antunez », a rappelé Arianna Lopez, qui est également opposante et dirige l’Académie Julio Machado depuis la ville de Placetas. « Avant d’entrer en prison, il souffrait déjà d’hypertension, avec les mauvais traitements qu’il a subis et le manque de soins médicaux qui s’est aggravé, et il souffre d’une grave cardiopathie ischémique », déplore son épouse.
Le couple d’opposants a un jeune fils qui a été témoin des violences du régime contre ses parents. Depuis l’emprisonnement de Díaz Paseiro, sa femme et les autres membres du groupe ont maintenu un activisme constant pour exiger la libération de tous les prisonniers politiques. En ce moment, ils mènent la campagne « Pa’ la Calle » (« Dans la rue »).
« Cette initiative n’a pas de leader, nous l’identifions avec la couleur jaune et nous avons obtenu que tous s’y unissent dans les différentes parties du pays. Nous sommes également soutenus par les organisations de l’exil et nous exigeons la liberté de tous les prisonniers politiques et la fin de la répression », a déclaré la jeune activiste.
La famille de Mitzael Díaz Paseiro tient le régime cubain pour responsable de son intégrité physique et mentale :
« Une grève de la faim est dangereuse, surtout à l’intérieur d’une prison, et en plus il est très malade, mais c’est une façon pour lui de protester contre tant d’abus », a déclaré son épouse.

Le « garçon boiteux » de la photo mythique et dramatique, icône de l’exil républicain de 1939, est mort en novembre dernier.

Le « garçon boiteux » de la photo choc et dramatique dans laquelle on voyait un groupe d’exilés républicains entrer sur le territoire français (Prats-de Mollo) après avoir traversé la frontière par la province de Gérone, est mort le 1er novembre dernier.
Le protagoniste de cette image très dure était Amadeo Gracia Bamala et ce cliché est devenu une photo mythique qui montrait la cruauté et la souffrance subies par l’exil républicain, d’abord dans la guerre civile, puis dans son séjour forcé hors de son pays et plus tard à son retour en Espagne.
La force dramatique de l’image réside essentiellement dans ses trois enfants. Au premier plan, on voit Alicia Gracia appuyée sur une béquille. Elle n’avait alors que sept ans et on peut la voir tenir la main de son père. Il lui manque une jambe, perdue dans un bombardement de l’aviation italienne, les troupes fascistes de Mussolini qui ont aidé Franco à gagner la guerre.
Le petit garçon au pied amputé, aidé par un homme qui lui tient la main, est Amadeo Gracia Bamala, le « garçon boiteux », qui vient de mourir et qui est le frère d’Alicia. Il avait alors quatre ans. Il a perdu une partie de sa jambe qui a dû lui être amputeé à cause des blessures causées par les éclats d’une bombe ayant coûté la vie à sa mère et fait perdre sa jambe à sa sœur Alicia. A sa gauche sur la photo, nous voyons aussi un adolescent qui marche. C’est son autre frère, Antonio, qui a alors douze ans. En tête, avec sa sœur Alicia, nous voyons Mariano Gracia, le père des trois enfants.
Cette photo est demeurée comme un fort témoignage de la souffrance des réfugiés fuyant la guerre atroce et cruelle provoquée par le franquisme. Il s’agit sans aucun doute d’une photo-symbole de la Retirada et de l’exil républicain dont on a précisément célébré cette année le 80e anniversaire.

Mais que fut la vie d’Amadeo
après son arrivée en France comme réfugié ?
Amadeo n’a jamais vraiment voulu parler de cette période de sa vie ni de la guerre civile, jusqu’en 1998.
On sait qu’Amadeo a vécu avec ses parents et ses frère et
sœur dans la ville de Monzón, dans la province de Huesca. Son père était ouvrier dans l’entreprise Azucarera Española et sa mère couturière. On sait aussi que Mariano faisait partie des militants qui ont collectivisé cette entreprise. Le 20 novembre 1937, le jour fatidique est arrivé pour eux. L’aviation fasciste italienne a bombardé Monzón.
La mère et les deux petits enfants ont couru vers la périphérie du village en essayant, en vain, d’échapper aux bombes. L’un de ces projectiles meurtriers les a frappés de plein fouet. Voici la description des événements par Amadeo : « Bizarrement, la voie ferrée est restée intacte après le passage des avions, mais deux bombes ont frappé le groupe. Un garçon a été tué et sa mère a été gravement blessée, tout comme ma mère qui s’était rapidement jetée sur moi pour me protéger. La bombe l’a blessée sur le côté et au ventre. La jambe de ma sœur a également été atteinte et elle a dû être amputée (elle avait six ans), et moi, qui n’avais pas encore trois ans, on a dû m’amputer au-dessous du genou. »

La mère mortellement blessée
Le père a été sauvé car la mère, Pilar, avait demandé à son mari de retourner à la maison pour chercher un dé à coudre. Pilar était couturière ; on en déduit donc qu’il s’agissait d’un dé à coudre d’une signification et d’une valeur particulières pour elle.
Un voisin qui avait protégé Alicia avec son corps est également mort. Pilar n’a tenu que deux semaines, mourant des suites de ses blessures au ventre, à l’hôpital de Lleida.
Après le bombardement, les trois enfants seront envoyés à l’hôpital Sant Pau, à Barcelone, en même temps que leur père. Lorsqu’ils furent remis de leurs blessures, ils partirent pour l’exil et passèrent la frontière. Après avoir été interné dans un camp de concentration, leur père commença à travailler à Bergerac, en Dordogne.
Mais le père est mort peu de temps après, et les enfants retournèrent alors à Monzón chez leurs grands-parents. Mais Alicia et Amadeo durent être placés dans un orphelinat. Amadeo a alors un peu plus de six ans et se souvient de son séjour dans ce centre comme d’une période horrible car ils étaient des enfants de « rouges ». Il l’expliquait lui-même en déclarant : « Nous sommes restés là pendant douze ans, subissant toutes sortes d’humiliations et de coups parce que nous étions les enfants des vaincus. » Pour Amadeo, cette période fut pire que la guerre et l’exil. Après avoir quitté l’orphelinat à l’âge de 18 ans, il a commencé à travailler au même endroit que son père, dans la sucrerie, jusqu’à ce qu’il passe un concours et s’installe à Madrid.
Pour en revenir à la photographie, icône des républicains – attribuée à l’agence Safara puis à l’agence Roger-Viollet, mais dont on ignore qui en est l’auteur, bien que certains l’attribuent à Hélène Roger-Viollet –, elle a été publiée le 18 février 1939 dans la revue française L’ Illustration. L’image est devenue célèbre lorsque, deux jours plus tard, le magazine américain Life la publiait également. A partir de là, cette photo a fait le tour du monde. Cependant, Amadeo ne l’a vue pour la première fois, illustrant un article de journal, qu’au moment de Noël 1998.

Lettre à « El País »
Après avoir revu la photo dans une exposition de la Fondation Pablo-Iglesias sur l’exil, en 2003, Amadeo a décidé d’écrire à ce sujet et a envoyé une lettre au quotidien El País. La lettre était intitulée « Ni pardon ni oubli ». Dans une partie de la lettre, il écrivait : « Non. Je ne peux pas, même si je le voulais, pardonner, ni oublier, ni… Pardonner, pourquoi ? Ont-ils jamais demandé le pardon, eux ? Je ne hais pas, bien que j’aie haï ; je ne veux pas me venger, bien que je l’aie voulu autrefois… Je ressens simplement un profond et absolu mépris pour eux… »
Par la suite, en 2009, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire de la Retirada, il affirmait : « Je me souviens que nous avons eu très froid et très faim. » Et il soulignait que l’un des faits qui lui ont causé le plus de douleur était qu’il n’a jamais su comment son père est mort, ni où il est enterré. « Je n’arrive pas à me sortir ça de la tête », se lamentait-il.
Voilà donc notre petit hommage à Amadeo Gracia, un de plus, juste un de plus parmi les protagonistes du drame de la guerre civile provoquée par les militaires putschistes de l’Espagne franquiste. Un de plus qui meurt sans savoir où son père est enterré.

Juan Luis Valenzuela

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Source : El Plural.
Traduction : Floréal Melgar.