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Aujourd’hui : Jesús Sánchez Romero.
Très tôt ce samedi 23 mai, une opération de police a été menée à Santiago de Cuba contre l’opposant Jesús Sánchez Romero. Membre de l’Union patriotique de Cuba (UNPACU) et promoteur de la campagne Cuba Decide, il a été arrêté après une descente de police chez lui.

Jesús Sánchez Romero.

Selon José Daniel Ferrer, principal dirigeant de l’UNPACU, la perquisition a été violente et le militant a été frappé.
Jesús Sánchez, un ancien prisonnier politique, avait déjà été arrêté sur la voie publique le 19 mai alors qu’il faisait la queue pour acheter des produits d’hygiène. Ce jour-là, l’UNPACU organisait des activités pacifiques dans différentes régions du pays pour le 125e anniversaire de la mort au combat de José Martí pour l’indépendance cubaine.
Lors de la première « visite » chez Jesús Sánchez Romero, alors absent de son domicile et sans que la police ne dispose d’un mandat de perquisition, les agents du ministère de l’Intérieur ont saisi 30 paquets de détergent en poudre et 50 masques. Les produits confisqués avaient été achetés par l’UNPACU pour être distribués aux Cubains dans le besoin et aux militants, dans le cadre du projet communautaire développé par l’organisation.
Lors de la première arrestation, il a été dit à Sanchez qu’il pourrait être accusé du délit d’accaparement. Il vient d’être informé qu’il est accusé du délit présumé de recel.
Les autorités ont informé Sánchez qu’il pouvait être remis en liberté en attendant son procès s’il versait une caution de 1000 pesos. Mais l’activiste refuse de payer cette somme, considérant sa détention comme une violation de ses droits.
Cet activiste est l’un des plus en vue du groupe d’opposition pour son travail sur des projets sociaux, grâce auxquels l’UNPACU aide des centaines de personnes ayant besoin de nourriture, de médicaments et d’autres produits de première nécessité.

Aujourd’hui : Juan Luis Bravo Rodríguez.
Mercredi, le nom de l’opposant Juan Luis Bravo Rodríguez est venu s’ajouter à la liste des personnes condamnées à une amende de 3000 pesos (120 dollars) en vertu du décret-loi 370.

Juan Luis Bravo Rodríguez.

L’activiste a été convoqué à 13 heures ce 20 mai à l’Unité d’instruction criminelle de la municipalité de San Salvador, dans la province de Guantanamo, pour y être interrogé par la police politique. Bravo Rodríguez a déclaré au site CubaNet qu’à son arrivée à la gare il a été conduit dans un bureau où il a été retenu pendant quatre heures. « Tout ce temps, ils menaçaient de m’envoyer en prison si je n’abandonnais pas le poste de coordinateur provincial du parti d’opposition Union pour un Cuba libre. En outre, ils m’ont posé de nombreuses questions sur ma participation au Projet Emilia, qui est coordonné par le Dr Oscar Elias Biscet », a dénoncé l’opposant.
Selon Juan Luis Bravo Rodríguez, l’inspecteur du ministère des Communications présent lors de l’interrogatoire a confirmé que son organisation se charge d’espionner toutes les publications sur les réseaux sociaux faites par les opposants de la province de Guantanamo. Lors de récentes déclarations à CubaNet, l’avocat Laritza Diversent a précisé que ces fonctionnaires n’ont pas l’autorité légale pour effectuer un tel contrôle. Malgré cela, le décret-loi 370 a été appliqué à l’activiste, en se fondant uniquement sur certaines publications anciennes ou récentes que l’activiste a postées sur son profil Facebook, contre le système communiste et ses dirigeants.
Selon l’inspecteur, les publications de Juan Luis Bravo Rodríguez « dénigrent » Miguel Díaz-Canel et Raúl Castro et « constituent une attaque contre la Sécurité d’État ». Le fonctionnaire a également accusé le militant d’« entraver le développement de mesures préventives pour éviter la propagation de la COVID-19 ».
« Je rejette totalement cette mesure, car elle ne m’a été imposée que pour avoir exercé mon droit de m’exprimer librement. C’est une censure que je n’ai pas l’intention d’accepter, et je suis protégé par la Constitution cubaine elle-même et la Déclaration universelle des droits de l’homme »,
a déclaré Bravo Rodríguez.
Comme beaucoup de journalistes condamnés à une amende en vertu de ce décret-loi, l’opposant de Guantanamo n’a pas l’intention de payer cette amende. Lors d’une conversation avec CubaNet, il a déclaré qu’il était prêt à accepter les conséquences de sa décision.

Aujourd’hui : Pedro Ariel García.

Pedro Ariel García.

Une semaine après que la direction de l’hôtel Grand Packard de La Havane a licencié un travailleur pour s’être prétendument exprimé « contre le système socialiste et la réforme constitutionnelle » à Cuba, l’Institut national d’oncologie et de radiologie a expulsé un infirmier pour ses publications sur Facebook.
Pedro Ariel García, qui est également en cinquième année de médecine, a dénoncé les faits sur son mur Facebook mercredi 20 mai.
Dans une vidéo, ce professionnel de la santé a déclaré que le 9 mai, il a été convoqué par la Sécurité d’État et par le vice-directeur de l’hôpital, pour lui montrer un dossier contenant ses publications sur Facebook, un réseau social où García a déclaré qu’il exprime son « mécontentement et son désaccord avec les maux, les injustices, les abus, auxquels le peuple cubain est soumis, en particulier ceux qui pensent différemment ».
Le directeur adjoint a exigé que García efface toutes ses publications et commence à publier « en faveur de la révolution », car ce qu’il publiait était « contre-révolutionnaire ».
En outre, Garcia a reçu des menaces concernant l’emploi de sa femme, qui travaille dans le même institut. Il lui a été signifié qu’il pouvait donc présenter sa démission, ce qu’il a fait pour éviter des représailles contre son épouse.
« Ma démission a été forcée, contre ma volonté et traitée sous la menace de répression par des membres de la Sécurité d’Etat et de la direction du centre, pour avoir exercé mon droit à la liberté d’expression et de pensée », a-t-il dénoncé.
L’infirmier a assuré qu’il continuera à dénoncer, « parce que ce que je publie n’est pas mensonge. (…) J’effacerai mes publications lorsqu’ils me montreront une seule preuve qu’il y a de la diffamation ou de la tromperie en elles, a-t-il déclaré. Toutes les injustices ne viennent pas de l’extérieur, à Cuba des injustices sont commises, a-t-il déclaré. Ils mettent un infirmier à la rue. C’est un acte de lâcheté. »

La photo mutilée

Vendredi 15 mai, sous la plume de la « journaliste » officielle Marta Rojas, Granma, le quotidien du comité central du Parti communiste cubain, est revenu pour la énième fois sur une page d’histoire de l’île, afin de glorifier ses héros.
Le 26 juillet 1953, un groupe de 135 hommes et femmes du Parti Orthodoxe, menés par Fidel Castro, tentèrent de prendre possession de la caserne Moncada, deuxième forteresse militaire du pays, à Santiago de Cuba, ainsi que d’une autre caserne à Bayamo, tandis que le frère de Fidel Castro, Raúl, devait s’emparer de l’hôpital civil et du palais de justice de Santiago.
L’opération tourna au désastre. Six combattants furent tués lors des assauts, et 55 autres, faits prisonniers lors de l’attaque, furent exécutés brutalement. Quelques-uns des assaillants, dont les frères Castro, furent arrêtés, emprisonnés et passèrent ensuite en procès. Un procès à l’issue duquel ils furent condamnés à 15 ans de détention.

La photo d’origine.

Une amnistie générale vint toutefois grandement alléger leur peine puisqu’ils furent libérés en mai 1955. Cette libération est restée dans la mémoire cubaine à travers une photographie, très diffusée à l’époque et restée célèbre, prise à la sortie de la prison. On y voit le groupe de prisonniers libérés saluer avec force joie les gens qui les attendent, sous l’œil avisé du photographe. C’est dire si cette photo a son importance quand il s’agit de retracer les prémices de la révolution cubaine, qui allait triompher cette fois quelques années plus tard, car elle en montre quelques-uns des principaux acteurs.
Seulement, il y a un problème. Car, sur la droite de la photo, au côté de Fidel Castro, figure l’un des tout premiers compagnons d’armes de ce dernier, Mario Chanes de Armas (entouré en jaune), qui participera l’année suivante au débarquement du Granma, le 2 décembre 1956, prélude à la guérilla de la Sierra Maestra. Or, après la victoire des « barbudos », en 1959, Mario Chanes de Armas fera partie de ces guérilléros qui désapprouveront la confiscation de la révolution par les communistes et le feront savoir, comme ce fut le cas avant lui du commandant Huber Matos, que Castro fera arrêter et condamner à vingt ans de prison. Sans compter ceux que les frères Castro et Guevara feront exécuter et ceux qui, comme Camilo Cienfuegos, disparaîtront mystérieusement et fort opportunément. Mario Chanes de Armas sera arrêté à son tour en 1961 et condamné à trente ans de prison, une peine, précisons-le, qu’il effectuera dans son entier*.

Photo parue à la une de « Granma ».

Pareils à ceux qui jadis, en URSS comme en Chine, furent hissés sur un piédestal en tant que héros du peuple avant de tomber en disgrâce et de devenir des « renégats » et autres « vipères lubriques », nombre de révolutionnaires cubains non communistes ont disparu de l’histoire officielle écrite par des faussaires, et les photographies ont laissé la place au vide là où ils se tenaient fièrement au côté de leurs camarades devenus leurs bourreaux.
Ici, à la une du quotidien Granma du 15 mai 2020, aucune retouche habile ne fut nécessaire pour faire disparaître le gêneur. Un recadrage « révisionniste » a suffi pour que Mario Chanes de Armas sombre encore un peu plus dans l’oubli.

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* Au sinistre palmarès des condamnés à de très longues peines d’emprisonnement pour raisons politiques, chacun évoquera bien sûr Nelson Mandela, connu dans le monde entier et qui passa 27 ans, 6 mois et 6 jours en prison.
Arrêté le 17 juillet 1961, Mario Chanes de Armas sera libéré le 16 juillet 1991, soit trente ans plus tard jour pour jour. Qui connaît son nom ?

La Sécurité d’Etat. C’est le nom de la police politique à Cuba. C’est elle qui, bien plus que la flicaille ordinaire, la Police nationale révolutionnaire (sic), se charge de harceler quasi quotidiennement tous ceux qui, sur l’île, souhaiteraient la fin de la dictature communiste et le font savoir publiquement.
Les chroniques cubaines publiées régulièrement ici même vous ont déjà donné un aperçu de ce qu’est cet acharnement bureaucratique et policier envers ces activistes. L’article ci-dessous, paru sur l’excellent site cubain « El Estornudo », montre de façon exemplaire ce qu’est le quotidien de l’une de ces femmes courageuses confrontées à ce chancre policier, mais qui ont placé leur liberté d’expression au-dessus des tracas que son exercice peut leur valoir.

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Qui est-il ou elle ? Quel est son visage ? Comment s’habille-t-il ou elle et comment marche-t-il ou elle ? Est-il un homme ou une femme ? Jeune ou vieux ? Où a-t-il ou elle fait ses études ? Quelle est sa famille ? Est-il ou elle en couple ? A-t-il ou elle des enfants ? Je répète. A-t-il ou elle des enfants ? Qui diable est la « Sécurité d’État » ?
Le castrisme n’aurait pu créer meilleur personnage. Personne ne sait qui il est et tout le monde soupçonne qu’il est à ses côtés. Il n’a pas de visage, mais il pourrait avoir celui de n’importe lequel d’entre nous. Tu penses que c’est lui, et lui pense que c’est toi. Il est chauve, il a les cheveux longs, il a une moustache, il se rase, il est gros, il ne l’est pas, il est sensuel, il est vieux jeu, il est démodé, il est lâche, il est noir, il est blanc, il vit à Cuba, il vit à l’étranger, il vit bien, il mange grâce à la carte d’alimentation. C’est votre petit ami, c’est votre voisin, c’est votre ami, c’est votre amant. C’est un inconnu.
La Sécurité d’État a séparé des familles, nous a fait douter de nos amis, a flirté avec nous, s’est assise à côté de nous, nous a mis au lit, nous a recommandé au psychiatre, nous a donné des médicaments pour notre paranoïa. Cela pourrait même être le psychiatre.

Luz Escobar.

Comment expliquer qu’une telle chose existe à deux Cubaines de neuf et douze ans ? Et comment leur dire qu’un tel monstre traque leur maman ?
La journaliste Luz Escobar, du journal numérique 14ymedio, raconte que lors d’un des interrogatoires que la Sécurité d’État lui a fait subir depuis décembre 2018, on lui a dit : « Ecoute, Luz Escobar, nous savons où jouent tes filles. » En disant cela, cette personne dessinait un cercle parfait avec ses mains, en référence au parc où Isabel et Paula passent leur temps, au bas de l’immeuble du quartier de Nuevo Vedado, à La Havane.
L’agent, poursuit la journaliste, lui a dit de penser à ses filles. « Mais pourquoi, bien sûr que je pense à elles ? », a déclaré Luz. « Non, pense à tes filles, parce que si tu continues à faire ton travail, elles vont grandir loin de toi, parce que tu vas passer un bon moment en prison. »
La première fois que Luz a expliqué à ses filles ce qu’était la Sécurité d’État, la police ou ce genre de personnes, c’était le dimanche 28 juillet 2019, lors des funérailles du leader de l’Église catholique cubaine, le cardinal Jaime Ortega. À cette date, le gouvernement de l’île a fait tout son possible pour tenir les journalistes indépendants, les activistes ou les catholiques dissidents à l’écart des funérailles. Ce dimanche-là, Isabel et Paula étaient dans le parc lorsqu’un agent de la Sécurité d’État s’est approché de leur mère, qui était sur le point de sortir, pour l’empêcher de faire un pas de plus. Toutes les deux ont entendu ce que l’officier a dit à Luz. Qui était cet homme ? Pourquoi avait-il le droit d’empêcher leur mère de faire quoi que ce soit ? Et pourquoi leur mère obéissait-elle ? Luz se souvient qu’Isabel a eu le réflexe de vouloir appeler la police, et que Paula lui a dit : « Maman, ce n’est pas ton papa, il ne te commande pas. »
En mai dernier, Luz a été arrêtée alors qu’elle menait des entretiens dans un refuge pour les victimes de la tornade qui a balayé plusieurs quartiers de La Havane à la fin du mois de janvier 2019. « Quand je suis arrivée à la maison, elles m’ont regardée très sérieusement et m’ont dit : ‘Maman, tu nous as menti, tu nous as dit que tu étais au travail et tu étais dans une unité de police », se souvient Luz. Ses filles n’ont pas de compte Facebook, mais leurs amies d’école en ont un.
« Là, j’ai dû leur expliquer et leur dire la vérité, parce qu’elles l’auraient su de toute façon. Je leur ai dit qu’ils sont la police, qu’ils sont comme ça, que parfois, quand il y a des choses importantes, ils font ça pour que je ne puisse pas faire mon travail. Je leur ai expliqué que la police et le gouvernement n’aiment pas le travail que je fais. »
Luz a été menacée ou parfois empêchée de quitter sa maison. Lorsque l’artiste Tania Bruguera a appelé à une performance sur la place de la Révolution ou lorsque les utilisateurs de Street Net ont manifesté devant le ministère des Communications, par exemple. Cependant, les épisodes de « harcèlement » de la journaliste de 42 ans n’avaient jamais été aussi fréquents qu’en novembre dernier.
Le 16, lorsque la ville de La Havane a célébré son 500e anniversaire, Luz, habillée de noir, se rendait avec ses filles chez la grand-mère paternelle et s’est trouvée face à un homme qui montait la garde au rez-de-chaussée de l’immeuble. « Luz Escobar, tu ne peux pas sortir », lui a-t-il dit. Du dialogue qui a suivi, Luz se souvient que l’homme a seulement dit : « J’exécute les ordres. » Comme une machine : « J’exécute les ordres. » « Mais qui t’envoie ? » : « J’exécute les ordres. » « De quel droit ? » « J’exécute les ordres. » « Vous savez que c’est une violation ? » « J’exécute les ordres. »
Luz ne se querellerait jamais avec aucun de ces agents. Elle ne se montrerait jamais violente avec la Sécurité d’État, et elle dit que cela est dû à l’hygiène mentale qu’elle a héritée de son père, également journaliste, Reinaldo Escobar. Luz ne criera pas, elle ne lui lancera pas son sac à main au visage. Elle sait comment contrôler son impuissance. Elle sait ce qu’une mère doit faire dans ces cas-là. « Ils me menacent de ne plus pouvoir sortir et je ne sors pas, dit-elle. Je ne mettrai jamais mes filles en danger. »
Le samedi suivant, le 23 novembre, alors qu’elle se rendait à un déjeuner familial avec Isabel et Paula, un autre agent de la Sécurité d’État attendait pour lui dire qu’elle ne pouvait pas non plus quitter sa maison. Il n’avait pas de mandat d’arrêt ni aucun autre document légal, La Havane avait déjà célébré ses 500 ans, les rois d’Espagne, Philippe VI et Letizia, avaient déjà quitté la ville, le marché de Cuatro Caminos avait déjà été vandalisé*, et l’anniversaire de la mort de Fidel Castro était encore à venir. Si aucun événement majeur n’avait lieu dans la capitale et que le calendrier officiel n’indiquait aucun événement notable, quelle était alors la raison pour empêcher Luz Escobar de sortir dans les rues ? Personne ne le sait.
Le samedi est le jour où Luz en profite pour laver, nettoyer, ranger un peu la maison. « C’est le jour où j’ai le moins de travail, parce que les journalistes sont comme les médecins. Je me souviens de ma tante quand elle était enfant : elle n’avait jamais la paix, quand elle était à l’hôpital c’était les patients, et quand elle était à la maison c’était les voisins ».
C’est ce que fait Luz à chaque assignation à domicile : laver, nettoyer, ranger la maison. Le lundi 25 novembre – un jour de la semaine où Luz ne fait habituellement pas de travaux domestiques – un agent est revenu au bas de son immeuble. C’est précisément ce que veut la Sécurité d’État : que vous nettoyiez, laviez et rangiez, tous les jours et à tout moment. Tout sauf penser.
Luz allait avec Paula acheter du pain, mais peut-être aurait-elle dû deviner que la veille de l’anniversaire de la mort de Fidel Castro n’est pas exactement le bon jour pour un journaliste indépendant pour aller acheter de la nourriture. La Sécurité d’État ne veut pas savoir que ses filles ont faim, et il est temps que Luz et les autres le sachent. Ce lundi-là, dit-elle, l’agent s’est identifié comme étant Ramsés, l’agent Ramsés, qui exécutait également les ordres. C’est une autre stratégie de la Sécurité d’État : les prénoms. Ils ont le don de s’identifier de façon que les gens oublient plus tard de qui il s’agissait. Juste des prénoms, pas de noms de famille. Les enfants de personne. C’est ainsi que, dans la longue histoire de la Sécurité d’État, il y a eu les agents Roberto, Tania, Yasmani, Silvia, Fong, Miguel… Des prénoms qui ne disent rien à personne et n’offrent aucun indice.
Selon Luz Escobar, ses voisins lui ont dit que, pendant les longues gardes au bas de l’immeuble, on apporte des collations aux agents. A l’heure du déjeuner, l’agent en service se rend dans un restaurant d’État voisin, tandis qu’un autre agent le relève. Roberto relève Yasmani, Yasmani relève Miguel, Miguel relève Ramsès. Une course de fond vers nulle part.
Cette fois, l’agent Ramsés a dit à Luz – très brièvement, car la Sécurité a coutume d’être brève – que si elle sortait elle serait arrêtée. « C’est quelque chose de difficile pour une mère de devoir expliquer une situation comme celle-là, déclare Luz dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux. J’ai essayé de le gérer au mieux, mais cela me crée déjà de sérieux problèmes. »
Luz n’a pas tenté de quitter le bâtiment et est revenue sur ses pas.
« Être enfermée contre sa volonté est terrible, dit-elle. Ça fait réfléchir. Mais j’essaie de digérer les mauvaises choses qui m’arrivent, comme les vaches, j’essaie de mâcher, de ruminer. C’est comme filtrer l’eau sale pour qu’elle en ressorte propre. Je ne passe pas mon temps à me lamenter, parce qu’il faut vivre. »
Luz dit qu’elle n’a pas peur et elle semble vraiment ne pas avoir peur. Elle ne dit pas cela pour paraître courageuse. Elle l’est déjà en tant que journaliste indépendante et mère de deux enfants à Cuba. Elle n’a jamais pensé à abandonner son travail. Elle n’a jamais songé à la possibilité d’aller vivre dans un autre pays. Elle ne croit pas non plus que sa famille soit en danger ou que quelque chose puisse arriver à ses filles. « Je ne pense pas qu’ils osent toucher à mes filles ; je sais qu’ils disent cela pour m’intimider. Je suis convaincue qu’ils ne feront rien contre elles. »
En cela, la Sécurité d’État a échoué avec Luz Escobar. Elle n’a pas atteint ses objectifs fondamentaux, c’est-à-dire qu’elle ne l’a pas rendue malade, elle ne lui a pas fait perdre son sang-froid, elle ne l’a pas condamnée à prendre des anxiolytiques. La dissidence cubaine – artistes, journalistes, chercheurs, activistes, etc. –, qui ne peut s’entendre sur presque rien, a un point commun qui les unit : un mélange d’anxiété, de paranoïa, de fatigue, de déséquilibre. La Sécurité d’État leur a tissé ce costume et a essayé de le faire porter à tous ceux qui rejoignent ces groupes. Ce n’est donc pas la personne qu’ils montrent au monde, mais un personnage.
D’une certaine manière, Luz s’est échappée. Ce n’est pas facile à faire, et elle l’a fait. La meilleure preuve en est que Luz Escobar se fait sans cesse de nouveaux amis. Elle dit qu’elle ne se méfie jamais des gens qui entrent dans sa vie. Les gens sont ce qu’ils disent être. C’est tout.
Cependant, le travail de la Sécurité d’État, de la police politique, du gouvernement cubain, a porté ses fruits. […] Au 1er octobre 2019, la Sécurité d’État avait inculpé et emprisonné 125 personnes pour des raisons politiques, selon l’ONG Cuban Prisoners Defenders. La Sécurité d’État transforme les gens en chiffres, en statistiques. Les noms de Glenda Lobaina Pérez, Ovidio Martín Castellano, Alexander Palacio Reyes, Cristian Pérez Carmenate, Osmani Mendoza Ferriol, Maikel Mediaceja Ramos, Maité Hernández Cejas, Melkis Faure, Emeregildo Duvergel vous disent-ils quelque chose ?… Peu de gens connaissent ces noms, personne ne s’en souvient plus, mais tous ont été arrêtés cette année.
Rares sont ceux qui mentionnent Roberto Quiñones Haces, un journaliste condamné à un an de prison pour le crime de « résistance et désobéissance ». En réalité, pour avoir fait son travail. C’est le pari du gouvernement : nous faire perdre la mémoire.
En juillet 2015, on ne parlait plus dans tout le Mexique que du cas du photojournaliste du journal Proceso, Rubén Espinosa Becerril, assassiné dans son appartement de Colonia Narvarte. En un an seulement, le gouvernement d’Enrique Peña Nieto a fait oublier l
« affaire Narvarte » ; le sujet a été détourné, l’hypothèse a été émise que les assassinats [quatre autres personnes qui se trouvaient en compagnie du journaliste furent tuées en même temps] avaient eu lieu lors d’une tentative de vol, et à un moment donné on a même parlé de trafiquants de drogue colombiens simplement parce qu’une des victimes avait cette nationalité. On a essayé de réduire au maximum les voix qui attribuaient cet assassinat au travail effectué par Espinosa Becerril pour dénoncer le gouvernement de Javier Duarte dans l’État de Veracruz. À Mexico, des marches ont été organisées, des photos du journaliste ont été affichées sur toutes les avenues et des protestations ont été publiées pendant des mois sur les réseaux sociaux. Peu se souviennent aujourd’hui de cette affaire, qui demeure irrésolue.
C’est, je le répète, ce que les gouvernements essaient de faire. Nous faire perdre la mémoire. Espérons qu’il n’y aura jamais d’
« affaire Narvarte » à Cuba. Et si c’est le cas, espérons que la télévision cubaine et Granma** n’accuseront pas un cartel de la drogue de Guanajay. Car ce serait le comble, et il y en aurait encore, une fois de plus, pour le croire.

Carla Gloria Colomé

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* Le 17 novembre 2019, la réouverture du marché couvert de Cuatro Caminos, à La Havane, donna lieu à une véritable émeute à l’intérieur dudit marché, une foule énorme, toujours en quête de nourriture, s’étant ruée vers les produits en vente. Dès le lendemain, le marché, dévasté, était de nouveau fermé.
** Granma, quotidien du comité central du Parti communiste cubain.

Traduction : Floréal Melgar.

Aujourd’hui : Waldo Fernández Cuenca.

Waldo Fernández Cuenca.

Deux journalistes indépendants, Waldo Fernández Cuenca et Manuel Alejandro León Velázquez, collaborateurs du site Diario de Cuba, ont reçu une convocation pour interrogatoire de la part de la Police nationale révolutionnaire (sic). Dans son souci d’empoisonner la vie quotidienne de tous ceux qui aspirent à la liberté d’expression sur l’île, la police les a convoqués dans des lieux situés loin de leurs domiciles respectifs, alors que tous les transports sont à l’arrêt à Cuba sur décision du gouvernement depuis l’apparition du virus pandémique.
Manuel Alejandro León Velázquez s’est donc rendu à pied, jeudi 14 mai, dans les locaux de la police de Guantánamo où il était convoqué, à six kilomètres de chez lui, et, à son arrivée, on lui a fait savoir que l’interrogatoire était reporté au samedi 16 mai.
Quant à Waldo Fernández Cuenca, un officier de police cubain l’a menacé de lui appliquer la loi sur le vagabondage pour
« n’avoir aucun travail ». « Il m’a posé les mêmes questions que le policier qui m’a rendu visite à la maison m’avait déjà posées : quel est mon travail, quelle est ma relation au travail, a-t-il raconté. Je lui ai dit que j’étais journaliste et que j’avais aussi une licence de plasticien. Il m’a dit que je devais montrer les documents l’attestant, mais comme ils ne m’avaient pas fourni les raisons de la convocation, je ne les avais pas pris. » Pendant l’interrogatoire, l’agent a assuré à Waldo que les gens du quartier où vit le journaliste lui avaient dit qu’il ne travaillait pas et qu’il était toujours à la maison. « Je lui ai dit que ce n’est pas vrai. De plus, être chez soi n’est pas un crime. Je lui ai demandé de me dire quel article du code pénal cubain stipule que le fait de ne pas travailler est un crime », a déclaré le journaliste.
Cependant, l’agent l’a menacé d’appliquer la loi sur le vagabondage, une disposition en vigueur à Cuba depuis les années 1970, par laquelle des milliers de personnes qui ne travaillaient pas pour l’État étaient obligées d’effectuer de durs travaux manuels que personne ne voulait faire.

Aujourd’hui : Jorge Félix Vázquez Acosta.
Jorge Felix
Vázquez Acosta, un employé de l’hôtel cinq étoiles+ Grand Packard à La Havane, s’est vu notifier, lundi 11 mai, son licenciement. Selon le document officiel reçu par le travailleur, cette mesure est le résultat de déclarations « contre le système socialiste et la réforme constitutionnelle » à Cuba. La lettre de licenciement, dont le contenu a été confirmé au site 14ymedio par le département des ressources humaines de l’hôtel, explique que parmi les « preuves » contre Vázquez, qui occupait le poste de technicien en économie et utilisation rationnelle de l’énergie, figurent les « déclarations de travailleurs témoins de son indiscipline », en plus du « rapport de la commission d’enquête ».

Jorge Felix Vázquez Acosta.

La signataire de la lettre, Frida Arias Sánchez, directrice adjointe de l’hôtel Grand Packard, propriété du conglomérat militaire cubain Grupo de Turismo Gaviota SA (Gaesa), a expliqué qu’elle avait appris, le 7 mai dernier, que « le travailleur Jorge Felix Vázquez Acosta avait émis des opinions contre notre système socialiste et la réforme constitutionnelle. De plus, le fait de se manifester contre l’administration de notre groupe affecte le prestige et le moral de notre entreprise et sape l’esprit politico-idéologique qui doit prévaloir chez nos travailleurs », a-t-elle ajouté.
Comme l’explique le document, les prétendues opinions de Vázquez « dénigrent » le groupe d’administration de l’entreprise et entraînent la perte de la confiance qui lui avait été accordée, « nécessaire et requise pour tous les travailleurs civils de l’entreprise commerciale cubaine Grupo de Turismo Gaviota S.A. ».
Dans des déclarations au site 14ymedio, Jorge
Vázquez a déclaré que, vendredi, il terminait des rapports sur son travail quand il a été convoqué dans le bureau de la directrice. « Il y avait là un membre du syndicat, un membre du Parti [communiste], la responsable des ressources humaines, mon chef et la directrice elle-même. Ils m’ont expliqué que je m’étais manifesté dans les couloirs contre le gouvernement, contre le socialisme, a-t-il précisé. De plus, on me reprochait de m’être « montré favorable au multipartisme et contre le fait que Gaesa, en tant qu’institution militaire, ait tant de sociétés sous son pouvoir ». Dès la première réunion, j’ai dit que je n’allais pas répondre à ces accusations parce qu’en premier lieu ils ne me montraient aucune preuve et parce que dans ce bureau je ne répondrais qu’à des questions portant sur mon travail. C’était comme me demander quelle est ma préférence sexuelle ou quelle équipe de football ou de base-ball j’apprécie, des choses personnelles et non liées au travail. Je leur ai demandé de s’en tenir à des questions de travail. La directrice m’a répondu que j’étais un bon travailleur, mais que les principes de la Révolution étaient au-dessus de ses propres père et mère. Je suis resté sans voix. »
Vázquez a déclaré que sa famille est « très inquiète » car il a un bébé de quatre mois à charge, sans soutien financier après ce licenciement. « C’est très injuste, je veux faire appel auprès de plusieurs instances, même le procureur provincial, pour exercer mon droit de citoyen », a-t-il déclaré à ce site.
Le document ne contient pas d’autre plainte concernant le jeune homme. Même dans la section intitulée « comportement du travailleur », il est dit que, jusqu’à présent, « il n’avait jamais fait l’objet d’un signalement de son supérieur immédiat » et qu’il avait « obtenu de bonnes notes » dans ses évaluations.

(D’après un article de Luz Escobar paru sur le site 14ymedio.)