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Cuba

L’économie change,

l’Etat autoritaire continue…


Ci-dessous, un texte de l’ami Octavio Alberola sur la situation à Cuba.

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En réponse aux dernières manifestations pacifiques de dissidents, fin 2020 et début 2021, le régime a annoncé l’extension de la réglementation des mesures de sécurité, interdisant les rassemblements dans les quartiers de La Havane où la puissante élite de Cuba vit et travaille habituellement : les zones des ministères et des bâtiments gouvernementaux, ainsi que les magasins pour touristes.

File d’attente à La Havane.

Bien que l’histoire officielle fixe le début de la révolution cubaine avec l’entrée triomphale des Barbudos à La Havane le 1er janvier 1959, ce n’est que le 16 avril 1961 que Fidel Castro a déclaré le caractère socialiste de cette révolution. Mais la réalité de la vie quotidienne des travailleurs cubains a depuis lors démenti le prétendu objectif émancipateur de cette révolution. Non seulement parce que le socialisme castriste est une simple expression caribéenne du socialisme soviétique – en réalité, un capitalisme d’État – mais aussi parce qu’il a été un argument dialectique de Fidel Castro et de la bureaucratie castriste pour s’emparer du pouvoir et s’y maintenir.

Au-delà des discours et des proclamations, la réalité est que cette révolution n’a jamais essayé de remplir la promesse d’éradiquer l’exploitation capitaliste ou de supprimer les différences de classe. C’est pourquoi, à Cuba, les touristes et les Cubains qui ont des dollars ont pu profiter de tout, alors que la majorité a vécu dans la pénurie et certains même dans la misère depuis les premiers jours de la révolution jusqu’à aujourd’hui, comme ont pu le vérifier tous ceux qui ont voyagé à Cuba (1) tout au long de ces soixante-deux années de révolution.
Une réalité aggravée pendant la « période spéciale » – provoquée par l’effondrement de l’Union soviétique – au cours de laquelle les Cubains ne pouvaient pas entrer, et encore moins acheter, dans les Diplotiendas, les magasins pour les diplomates. Une pratique d’apartheid qui en est venue à englober les marchés, les hôtels, les hôpitaux et les centres de loisirs, en plus de l’apartheid politique. Une pratique autoritaire constante de la révolution qui a empêché tous les changements impulsés – de l’intérieur et de l’extérieur de la Révolution – pour la démocratiser et rendre possible un socialisme réellement émancipateur. Par conséquent, les seuls changements produits n’ont été que ceux nécessaires pour que tout reste inchangé et sans modifier la relation traditionnelle entre l’élite et la société.


Limites et direction des changements

Il n’est donc pas surprenant que les changements – qui ont commencé à se produire dans les années 90 avec la chute du camp socialiste et encore plus depuis que Fidel a laissé la direction de l’État à son frère Raúl en 2006 – se soient concentrés dans la sphère économique afin d’ouvrir davantage d’espace au marché dans l’allocation des ressources. Mais seulement pour éliminer les interdictions excessives qui saturent la vie quotidienne et l’administration de Cuba « socialiste », obligeant la majorité de la population à se réfugier dans d’innombrables pratiques sociales de survie et de débrouille. Surtout pendant les années de la Période spéciale, bien que le triomphe de Chavez au Venezuela ait incité les autorités cubaines à revenir au modèle centralisé et étatisé.
Un retour au centralisme et à la litanie du socialisme étatiste qui entre à nouveau en crise en juillet 2006 avec la quasi-disparition de Fidel – en raison de graves problèmes de santé – et son remplacement provisoire par son frère Raúl, conscient de la situation économique critique et de l’apathie sociale qui règne à Cuba malgré les allègres subventions vénézuéliennes. Une situation difficile à maintenir, qui l’oblige à appeler au changement et à convoquer en 2007 un « débat populaire » pour fixer les orientations de la politique économique et sociale de Cuba. Un débat sans importance, mais nécessaire pour justifier l’ampleur et le rythme des nouveaux changements que Raúl a annoncés dans son discours inaugural : « En décembre, j’ai parlé de l’excès d’interdictions et de réglementations, et dans les semaines à venir nous commencerons à éliminer les plus simples. »


En effet, en mars, les interdictions les plus « simples » et les plus absurdes sont éliminées, de sorte que les Cubains peuvent séjourner dans n’importe quel hôtel de leur pays, louer une voiture ou une moto de tourisme et passer leurs vacances dans un établissement touristique de l’île, y compris Varadero (en fonction de leurs ressources), ainsi que vendre un bien immobilier sans autorisation préalable. Mais ce n’est qu’en 2011 que les autorités ont décidé de donner un nouvel élan au travail indépendant en approuvant 181 activités, et deux ans plus tard 201 autres métiers, en plus d’autoriser les Cubains à quitter légalement le pays pendant deux ans sans perdre le droit de résidence. Un réformisme progressif qui franchit une nouvelle étape avec les nouvelles mesures migratoires, de 2016 et 2018, facilitant les visites temporaires des Cubains ayant quitté illégalement le pays avant 2013.
Des étapes réformistes et ouvertes auxquelles il faut ajouter le nouveau plan de mesures économiques annoncé par l’actuel président de la République, Miguel Mario Díaz-Canel Bermúdez, endossé par Raúl comme président du PCC depuis qu’il lui a transmis la présidence de l’État le 10 octobre 2019.
Un plan qui, outre « l’unification monétaire et des échanges », la suppression de la liste des activités autorisées dans le secteur privé, et le maintien de l’interdiction de seulement 124 professions, sera appliqué « sur la base de la garantie pour tous les Cubains d’une plus grande égalité des chances, des droits et de la justice sociale, ce qui ne sera pas possible par l’égalitarisme, mais en favorisant l’intérêt et la motivation pour le travail ».


La dérive de la révolution vers le capitalisme privé

Autre file d’attente.

Face à une telle évaluation des limites et de la direction prise par les changements à Cuba, comment ne pas conclure que la révolution socialiste cubaine est de moins en moins socialiste (capitalisme d’État) et de plus en plus capitaliste privée ?
Une dérive décidée par cette direction face aux propositions et tentatives – de l’intérieur et de l’extérieur du mouvement révolutionnaire – de démocratiser et d’orienter le socialisme proclamé de cette révolution vers des objectifs réellement émancipateurs. Ces propositions et tentatives ont été rejetées et réprimées avec un zèle égal ou supérieur à celui de l’aile droite en exil à Miami pour réinstaller la démocratie bourgeoise à Cuba.
Une dérive que le nouveau plan Diaz-Canel tente de justifier en invoquant l’ « efficacité économique » et l’ « élimination des subventions excessives et des gratifications indues » pour justifier cyniquement la « transformation des revenus » et fêter la nouvelle année et le 62e anniversaire de la révolution « en famille », selon le potentiel de chaque poche : certains dans des palais et d’autres dans des cabanes, comme dans n’importe quel pays capitaliste.


Les perspectives

Malgré les fréquents revers de l’histoire et le fait que rien ne nous permet d’être sûrs qu’elle ait un sens, l’avenir de l’histoire semble se diriger vers des horizons de plus en plus démocratiques et émancipateurs ; mais, à Cuba, rien n’indique que les perspectives immédiates soient ainsi.
Que ce soit à cause de l’effet des changements produits pendant les soixante-deux années de révolution ou à cause de la répression (dans certains cas extrême) de la dissidence et de l’exode massif provoqué par l’impérieuse nécessité pour la majorité du peuple cubain de trouver un moyen de survivre dans un pays où tout dépend de l’Etat, il n’a pas été possible à Cuba d’articuler une opposition capable d’être une véritable alternative au régime. Et encore plus en ces temps où le spectre politique est si fragmenté et polarisé.
Pour cette raison, bien que, dans un tel contexte, il y ait des explosions sociales et qu’’il y ait beaucoup de frustration et de mécontentement, chacun à sa façon empêche les oppositions qui se manifestent d’être des perspectives réellement émancipatrices pour la société cubaine. C’est le cas du Mouvement de San Isidro et des mobilisations pour exiger un dialogue avec les autorités, ainsi que de la dernière mobilisation menée par trois cents Cubains – de différentes couches professionnelles et idéologiques résidant à Cuba ou à l’étranger – qui ont envoyé une Lettre ouverte au président Joseph R. Bilden Jr. pour lui demander de mettre fin au blocus de Cuba. Une lettre, publiée par La Joven Cuba, dans laquelle bien que l’on reconnaisse que « les États-Unis ne sont pas les seuls responsables des problèmes auxquels le pays est confronté » et que l’on est encore loin d’un « Cuba totalement démocratique », il n’est pas clairement indiqué (bien que certains des signataires le reconnaissent en privé) que c’est le blocus interne qui empêche la solution de ces problèmes et la réalisation de cet objectif. En outre, aucune de ces initiatives ne remet en question la dérive du capitalisme d’État prévalant à Cuba vers le capitalisme privé. Une dérive qui, en plus d’être promue par le secteur des affaires de la révolution, est la principale revendication de l’opposition de droite à Miami.
Ainsi, quel que soit le bruit médiatique fait autour de ces initiatives, ce n’est pas à partir d’elles que des perspectives émancipatrices ou même démocratisantes s’ouvriront pour le peuple cubain. Non seulement parce que la dérive vers le capitalisme privé ne l’est pas, mais aussi parce que cette dérive est compatible avec le maintien de la dictature. Car, si l’on dit souvent que capitalisme rime avec démocratie, la vérité est qu’il existe de nombreux exemples montrant qu’il rime très bien avec des dictatures de toutes sortes.
Face à cette évidence, la seule perspective est celle du statu quo révolutionnaire autoritaire, du gouvernement à parti unique, avec l’extension de l’économie d’entreprise à tous les secteurs d’activité économique (sauf les 124 interdits), dans un processus graduel contrôlé par l’élite qui n’a pas cessé de contrôler le gouvernement et le parti pendant les soixante-deux années de la prétendue « révolution cubaine ».
Bien sûr, être conscient de cela ne nous empêche pas de continuer à souhaiter une « société où toutes les affaires publiques sont résolues par l’auto-organisation de ceux d’entre nous qui vivent, travaillent, créent et aiment, à Cuba et sur la planète », comme le souhaitent les libertaires cubains (2). Une société « où il n’y aura pas de travail salarié, pas d’imposition de l’autorité, pas de culte de la personnalité, pas de violence directe, structurelle ou symbolique, pas d’hyper-compétitivité, pas de bureaucratie, pas de décisions aux mains d’une élite, pas de concentration des richesses et pas d’appropriation inégale des connaissances », comme celle que nous souhaitons et pour laquelle se battent tous les libertaires de la planète. Car, malgré le fait que « la détérioration organisationnelle actuelle de la classe ouvrière et des segments les plus précaires de la société cubaine » et du monde rendent un tel désir irréaliste dans l’immédiat, l’histoire des peuples n’a cessé de démontrer que rien n’est définitivement écrit pour toujours et que, par conséquent, il n’est pas utopique de le souhaiter. En plus d’être de plus en plus nécessaire d’avancer vers elle – pour des raisons de justice sociale et de survie de l’humanité face aux menaces sanitaires et environnementales actuelles – dans tous les pays de la planète face au fiasco catastrophique du capitalisme privé et étatique.

Octavio Alberola
(mars 2021)

1. https://www.fifthestate.org/archive/383-summer-2010/cuba-state-private-capitalism/
2. https://www.portaloaca.com/opinion/15348-sobre-el-comunicado-del-taller-libertario-alfredo-lopez-de-la-habana.html

Traduction : Daniel Pinós.

En respuesta a las últimas manifestaciones pacíficas de disidencia de finales de 2020 y de comienzos de 2021, el régimen ha anunciado la ampliación de la normativa sobre medidas de seguridad, prohibiendo las concentraciones en los barrios habaneros donde habitualmente vive y trabaja la poderosa élite cubana : las zonas de ministerios de Estado y edificios gubernamentales, así como de tiendas para turistas.

Aunque la historia oficial fija el inicio de la Revolución Cubana con la entrada triunfal de los Barbudos en La Habana el 1 de enero de 1959, no es hasta el 16 de abril de 1961 que Fidel Castro declara el carácter socialista de esa Revolución. Pero la realidad de la vida cotidiana de los trabajadores cubanos ha desmentido desde entonces el pretendido objetivo emancipador de esa revolución. No solo por ser el socialismo castrista una simple expresión caribeña del socialismo soviético – en realidad capitalismo de Estado – sino también por ser una excusa dialéctica de Fidel Castro y la burocracia castrista para apoderarse y mantenerse en el Poder.

Más allá de los discursos y proclamas, la realidad es que esa Revolución no ha intentado cumplir en ningún momento la promesa de erradicar la explotación capitalista ni suprimir las diferencias de clase. Por eso en Cuba los turistas y los cubanos con dólares han podido disfrutar de todo, mientras la mayoría ha vivido en la escasez y algunos hasta en la miseria desde los primeros tiempos de la Revolución hasta ahora, como lo han podido comprobar todos los que han viajado a Cuba (1) a lo largo de estos 62 años de Revolución.

Una realidad agravada durante el “Periodo Especial” – provocado por el derrumbe de la Unión Soviética – en el que los cubanos no podían entrar, y aún menos comprar, en las Diplotiendas. Esa práctica de apartheid, que llegó a abarcar mercados, hoteles, hospitales y centros de recreación, además del apartheid político. Una práctica autoritaria constante de la Revolución que ha impedido todos los cambios propiciados – desde el interior como del exterior de ella – para democratizarla y hacer posible un socialismo verdaderamente emancipador. De ahí que los únicos cambios producidos hayan sido solo los necesarios para que todo siga siendo lo mismo y sin alterar la tradicional relación entre la élite y la sociedad.

Límites y dirección de los cambios

No es pues de sorprender que los cambios – que comienzan a producirse en la década de los noventa por la caída del campo socialista y más desde que Fidel deja en 2006 la dirección del Estado a su hermano Raúl – se hayan concentrado en la esfera económica para abrir mayores espacios al mercado en la asignación de recursos. Pero solo para eliminar las excesivas prohibiciones que saturan la vida cotidiana y la administración en la Cuba “socialista”, obligando a la mayor parte de la población a refugiarse en un sinnúmero de practicas sociales de supervivencia y simulación. Sobre todo durante los años del Periodo Especial ; aunque el triunfo de Chávez en Venezuela incita a las autoridades cubanas a volver a privilegiar el modelo centralizado y estatizado.

Cola en La Habana.

Una vuelta al centralismo y a la letanía del socialismo estatista que entra de nuevo en crisis en julio de 2006 con la virtual desaparición de escena de Fidel – por graves problemas de salud – y su reemplazo provisional por su hermano Raúl, consciente de la critica situación económica y de apatía social reinantes en Cuba pese a los alegres subsidios venezolanos. Una situación, difícil de mantener, que le obliga a apelar al cambio y convocar en 2007 un “debate popular” de para fijar los Lineamientos de la Política Económica y Social de Cuba. Un debate intrascendente, pero necesario, para justificar el alcance y ritmo de los nuevos cambios que Raúl anuncia en su discurso de investidura : “En diciembre hablé del exceso de prohibiciones y regulaciones, y en las próximas semanas comenzaremos a eliminar las más sencillas.

Efectivamente, en marzo se eliminan las prohibiciones más “sencillas” y absurdas para que los cubanos puedan alojarse en cualquier hotel de su país, alquilar un vehículo o una moto de turismo y pasar sus vacaciones en un establecimiento turístico de la isla, incluido Varadero (en función de sus recursos), así como vender una propiedad sin autorización previa. Pero no es hasta 2011 que las autoridades deciden dar un nuevo impulso a la actividad por cuenta propia aprobando 181 actividades, y dos años después 201 oficios más, además de autorizar a los cubanos a salir legalmente del país por dos años sin perder el derecho de residencia. Un reformismo gradual que alcanza un nuevo hito con las nuevas medidas migratorias, de 2016 y 2018, facilitando las visitas temporales de los cubanos que salieron ilegalmente del país antes de 2013.

Hitos reformistas y aperturistas a los que hay que agregar el nuevo plan de medidas económicas anunciado por el actual Presidente de la República, Miguel Mario Díaz-Canel Bermúdez, avalado por Raúl en tanto que presidente del PCC desde que le cedió la Presidencia del Estado el 10 de octubre de 2019.

Un Plan que, además de la « unificación monetaria y cambiaria”, y de eliminar la lista de actividades permitidas en el sector privado, dejándolas vedadas a solo 124 ocupaciones, se aplicará “sobre la base de garantizar a todos los cubanos mayor igualdad de oportunidades, derechos y justicia social, la cual no será posible mediante el igualitarismo, sino promoviendo el interés y la motivación por el trabajo”.

La deriva de la Revolución hacia el capitalismo privado

Ante un tal balance, de los límites y la dirección en que han ido los cambios en Cuba, ¿cómo no concluir que la Revolución socialista cubana es cada vez menos socialista (capitalismo de Estado) y de más en más capitalismo privado?

Una deriva decidida por esa dirigencia frente a las propuestas y tentativas – del interior como del exterior del movimiento revolucionario – para democratizar y orientar el proclamado socialismo de esa Revolución hacia objetivos realmente emancipadores. Propuestas y tentativas rechazadas y reprimidas con igual o mayor celo que el puesto en rechazar y reprimir las de la derecha exiliada en Miami para volver a instalar en Cuba la democracia burguesa.

Una deriva que el nuevo Plan de Diaz-Canel pretende justificar con la invocación de la “eficiencia económica” y la “eliminación de subsidios excesivos y gratuidades indebidas” para poder justificar cínicamente la “transformación de los ingresos” y celebrar en “familia” el nuevo año y el 62 aniversario de la Revolución en función de las potencialidades de cada bolsillo : unos en palacetes y otros en chozas, como en cualquier país capitalista.

Las perspectivas

A pesar de los frecuentes retrocesos en la historia y de que nada permite asegurar si ella tiene un sentido, el devenir de ella parece ir hacia horizontes cada vez más democráticos y emancipadores ; pero, en Cuba, nada indica que las perspectivas inmediatas sean ésas.

Sea por el efecto de los cambios producidos durante los 62 años de la Revolución o por la represión (en algunos casos extrema) de la disidencia y el éxodo masivo provocado por la imperiosa necesidad para la mayor parte del pueblo cubano de buscar cómo sobrevivir en un país en donde todo depende del Estado, en Cuba no se ha podido articular una oposición capaz de ser una alternativa real al régimen. Y aún más en estos momentos con un espectro político tan fragmentado y polarizado.

Por ello, aunque en un tal contexto se produzcan explosiones sociales y haya mucha frustración y descontento, el cada uno a lo suyo impide a las oposiciones que se manifiestan ser perspectivas realmente emancipadoras para la sociedad cubana. Tal es el caso del Movimiento de San Isidro y las movilizaciones para exigir diálogo a las autoridades, como también el de la última protagonizada por 300 cubanos – de diferentes estratos profesionales e ideológicos residentes en Cuba o en el extranjero – enviando una “Carta abierta al Presidente Joseph R. Biden, Jr.” para pedirle poner fin al bloqueo de Cuba. Una Carta, publicada por La Joven Cuba, en la que, a pesar de reconocer que “EE UU no es el único responsable de los problemas que enfrenta el país” y que aún se está lejos de “una Cuba totalmente democrática”, no se dice claramente (aunque algunos de los firmantes lo reconozcan en lo privado) que es el bloqueo interno el que impide solucionar esos problemas y conseguir ese objetivo. Además de que ninguna de estas iniciativas cuestiona la deriva del capitalismo de Estado imperante en Cuba hacia el capitalismo privado. Deriva que, además de ser promovida por el sector empresarial de la Revolución, es el principal reclamo de la Oposición derechista de Miami.

De ahí que, por mucho ruido mediático que se haga en torno de tales iniciativas, no sea a partir de ellas que se abrirán perspectivas emancipadoras o siquiera democratizadoras para el pueblo cubano. No solo por no serlo la deriva hacia el capitalismo privado sino también por ser esta deriva compatible con el mantenimiento de la dictadura. Pues, aunque se dice frecuentemente que capitalismo rima con democracia, la verdad es que hay muchos ejemplos de que rima muy bien con dictaduras de todo tipo.

Ante tal evidencia, la única perspectiva es la del statu quo revolucionario autoritario, del gobierno de Partido único, con extensión de la economía empresarial a todos los sectores de la actividad económica (salvo los 124 prohibidos), en un proceso gradual controlado por la élite que no ha cesado de controlar el gobierno y el partido durante los 62 años de la pretendida “Revolución cubana”.

Claro que ser consciente de ello no impide seguir deseando una “sociedad donde todos los asuntos públicos sean resueltos mediante la auto-organización de quienes convivimos, trabajamos, creamos y amamos, en Cuba y el planeta”, como lo desean los libertarios cubanos (2). Una sociedad “donde no exista el trabajo asalariado, la imposición de la autoridad, el culto de la personalidad, las diversas violencias directas, estructurales ni simbólicas, la hiper-competitividad, el burocratismo, las decisiones en manos de una élite, la concentración de la riqueza y la apropiación desigual del conocimiento”, como la que deseamos y por la que luchamos todos los libertarios del planeta. Pues, a pesar de que “el actual deterioro organizativo de la clase trabajadora y los segmentos más precarizados de la sociedad cubana” y del mundo vuelven irrealista un tal deseo en un futuro inmediato, la historia de los pueblos no ha cesado de demostrar que nada está escrito definitivamente para siempre y que, por consiguiente, no es utópico desearlo. Además de ser cada vez más necesario avanzar hacia ella – por razones de justicia social y de supervivencia de la humanidad frente a las actuales amenazas sanitarias y medioambientales – en todos los países del planeta ante el catastrófico fiasco del capitalismo privado y de Estado.

Octavio Alberola
(Marzo de 2021)

(1) https://www.fifthestate.org/archive/383-summer-2010/cuba-state-private-capitalism/

(2) https://www.portaloaca.com/opinion/15348-sobre-el-comunicado-del-taller-libertario-alfredo-lopez-de-la-habana.html

Culture

Les questions qui tuent

A Bordeaux, ville passée à gauche aux dernières élections municipales avec un maire écolo qu’on dit « maître des punchlines » dans le langage crétin de l’époque, on se pose certaines questions en des termes qui devraient aller droit au cœur des membres d’un secteur aujourd’hui grandement sinistré.
Je songe à une campagne semblable où, à la place du mot « culture », figurerait celui de « politicien ».


Les références historiques, c’est bien. C’est encore mieux quand on connaît un peu l’Histoire… ou les chiffres romains.

Inquiétude

Il est beaucoup question, en ce moment, avec une certaine anxiété, de l’état mental des enfants et adolescents en temps de pandémie. Mais personne ne semble s’émouvoir de l’état mental des politiciens en campagne.
En réponse à Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste invité de France 2, qui critique les réunions non mixtes et « racisées » de l’UNEF et défend, contrairement à ce « syndicat », une position universaliste, l’histrion Mélenchon, qui racole sans cesse dans le sens du vent mauvais, l’interpelle ainsi sur Twitter : « Eh, Fabien Roussel ! Les groupes de parole exclusifs, ça commence avec les réunions de salariés sans les patrons ! »
Sur sa lancée, le voilà qui apostrophe la droite : « Hé la droite ! Les groupes de parole exclusifs, ça commence avec les réunions de famille. Vous voulez interdire ça ? »

Dans les réunions non mixtes de patronnes « racisées » de LFI, il fait un tabac, Jean-Luc !

Pensée profonde

Amis de la pensée subtile et nuancée, sachez que parfois, avec le militantisme, faut pas se prendre la tête, car les choses sont simples !

Entretien

La revue « Hexagone* » consacrée à la chanson proposait dans son numéro 18 (hiver 2021), comme je l’avais signalé ici même, un dossier « Chanson et anarchie ». Pour l’occasion, les éditeurs m’avaient demandé un entretien, en tant que militant libertaire de longue date, cofondateur de Radio-Libertaire et responsable du Forum Léo-Ferré durant une douzaine d’années. J’en publie ici la presque totalité. Pour l’intégrale, se reporter au numéro en question. J’en profite également pour signaler que le numéro suivant de cette revue, qui vient de paraître, consacre cette fois un excellent dossier à Georges Brassens.

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L’anarchie à propos


Floréal Melgar ? Si certains lecteurs d’Hexagone connaissent et apprécient celui qui pendant douze ans a œuvré pour la chanson au sein du Forum Léo-Ferré à Ivry-sur-Seine, pour beaucoup son nom n’évoquera probablement pas grand-chose. Homme fort discret, Floréal Melgar n’est guère intéressé par les paillettes et le devant de la scène. Pourtant, il est aussi l’un des cofondateurs de Radio Libertaire (89.4 FM à Paris), une des rares stations (la seule ?) à avoir, dès son ouverture en 1981, diffusé en abondance une chanson francophone de qualité, à avoir donné la parole à ses créateurs et interprètes. Fils d’un militant libertaire espagnol, Floréal Melgar est lui-même devenu militant anarchiste à 21 ans, s’est rapproché du mouvement libertaire et a rejoint le groupe Louise-Michel à Montmartre, à Paris. Laissons-le conter son expérience, écoutons-le revenir sur l’histoire de l’anarchie en France, sur sa philosophie et les méprises qui parfois l’entourent. Entretien au long cours, passionnant, à propos d’un mouvement libertaire qui a beaucoup à voir avec la chanson.

Qui es-tu, Floréal ? Pourrais-tu présenter ton parcours – professionnel, militant – à nos lecteurs ?

Je suis le fils d’un militant anarchiste espagnol, entre autres, ce qui n’est pas un détail quand on sait que l’Espagne a été le pays où le mouvement anarchiste a été le plus important au monde – important en nombre comme au niveau des réalisations. Je peux ajouter que j’ai très tôt été remercié par l’Éducation nationale, car je n’étais apparemment pas fait pour la façon d’enseigner de l’époque. Mon diplôme le plus élevé est le BEPC, aussi je suis entré dans la vie active assez tôt. D’abord employé de banque, au Crédit Lyonnais, où je me suis trouvé d’ailleurs un temps dans le même service qu’Arlette Laguiller et ses copains trotskistes. Je suis resté chez mes parents jusqu’à l’âge de 20 ans, moment où la République a fait appel à moi pour grossir les rangs de son armée. Et c’est au retour du service militaire, qui s’est mal passé, qu’un jour, par hasard, sur le marché de la banlieue nord où je vivais, j’ai rencontré un copain avec lequel j’avais été au collège et qui vendait Le Monde libertaire. Je découvre donc ce gars devenu anarchiste et vendant Le Monde libertaire, que je lui ai d’ailleurs acheté. C’est de cette manière que je me suis rapidement approché du mouvement libertaire et, en particulier, du groupe Louise-Michel, établi sur la Butte-Montmartre, auquel j’ai adhéré entre 21 et 22 ans, à la fin de 1970. J’ai commencé à militer dans ce groupe, lui-même affilié à la Fédération anarchiste. Je suis resté quelques décennies dans cette organisation, jusqu’en 2001, moment où je l’ai quittée pour des questions de lassitude, dirons-nous, mais aussi parce que c’est à ce moment-là qu’on a fait appel à moi pour m’occuper du Forum Léo-Ferré.

Autrement, comme je n’avais pas de diplôme, ma vie professionnelle a été longtemps faite de plein de petits boulots pas toujours passionnants et jamais très bien payés. J’ai commencé, comme je le disais, comme employé de banque, et ça s’est mal terminé. Puis j’ai mis du vin en bouteilles, fabriqué des bateaux pneumatiques, fait de la prise de vue sur microfilm, un peu de menuiserie dans une entreprise de photographie, collé des photos pour des décors de cinéma ou des bistros… J’ai mené cette vie jusqu’à ce que je parte vivre un temps en Espagne, car j’avais rencontré une Andalouse. Puis je suis revenu en France, où j’ai dû travailler de nouveau, et je suis entré en presse comme correcteur grâce à des copains militants anarchistes. Car il faut le savoir, dans la presse quotidienne, le syndicat des correcteurs a été traditionnellement un îlot libertaire au sein de la CGT aux mains des communistes. J’ai mené cette carrière de correcteur dans divers journaux jusqu’à la retraite.

Par curiosité, d’où te vient ce prénom, « Floréal » ?

Mon père, réfugié espagnol, était viscéralement anticlérical. Aussi avait-il décidé que, s’il avait un fils, il le prénommerait soit Floréal, soit Germinal. Et, dans sa grande bonté, il a laissé le choix à ma mère. (Mes deux sœurs ont quant à elles des prénoms « normaux », chrétiens !) Et je remercie encore ma mère d’avoir opté pour Floréal. Le prénom est français, mais tous les Floréal que je connais sont fils de réfugiés espagnols, en référence à la Révolution française et par anticléricalisme.

Qu’est-ce qui t’a séduit dans le mouvement anarchiste ?

Nous étions immédiatement après 68, période que j’ai vécue à Paris. Pendant 68, je n’étais affilié à rien du tout. J’avais participé aux événements comme individu non encarté, j’avais beaucoup observé, et l’attitude du Parti communiste et de la CGT m’avait profondément dégoûté. J’avais été très méfiant vis-à-vis des gauchistes ; le discours maoïste me faisait rire par ses délires ; les trotskistes étaient manœuvriers et je n’aimais pas du tout ça. J’avais déjà une attirance pour les libertaires que je trouvais beaucoup plus honnêtes, francs et directs. Inconsciemment, j’ai certainement fait le lien avec le parcours de mon père, bien que je n’aie jamais eu de dialogue avec lui à ce sujet. J’ai lu dans ce journal acheté à mon ancien camarade de collège que le fameux groupe Louise-Michel auquel je n’étais pas encore adhérent organisait des cours, des rencontres, des discussions une fois dans la semaine et le samedi. Je m’y suis rendu. Ils faisaient venir des gens cultivés, passionnants, qui connaissaient parfaitement leur sujet, et moi qui ne connaissais pas grand-chose à l’époque, cela m’a véritablement passionné. Au bout d’un moment, je me suis décidé à adhérer au groupe. En premier lieu, ce qui m’a amené au militantisme anarchiste est l’honnêteté et la sincérité que j’ai trouvées chez ces militants, puis les propositions de cette philosophie m’allaient bien.

Tu étais en rejet des propositions politiques de l’époque ?

C’était l’époque du gaullisme puis du pompidolisme. Certains ont très bien dépeint ça : grandir sous le gaullisme, c’était vivre sous une chape de plomb, morale notamment. Nous en avions ras le bol. Comme le dit Michel Boutet dans sa chanson Les gardes-barrière, on avait l’impression qu’il y en avait plusieurs, des De Gaulle, tellement il était présent à la télévision. On étouffait sous le gaullisme, ce qui explique en partie les événements de Mai 68.

Il existait donc chez moi le rejet de cette droite gaulliste étouffante et, d’un autre côté, ce qui servait d’opposition au régime gaulliste ne me séduisait pas du tout. J’étais, comme beaucoup de jeunes gens à l’époque, assez exalté et radical, et les événements de 68 aidant, j’ai rapidement été en rejet de la politique en général, même des partis d’opposition, et surtout du Parti communiste qui s’est montré assez exécrable pendant lesdits événements. Tout cela et les rencontres formidables que j’ai pu faire avec les conférences organisées par le groupe Louise-Michel m’ont porté vers l’anarchisme.

Quelle est cette proposition ? S’agit-il d’une réorganisation de la société ?

Oui, bien sûr, mais à l’époque le mouvement anarchiste était assez faible : il était composé soit de gens très jeunes, soit de sexagénaires : il manquait une génération intermédiaire, celle qui forme généralement l’ossature des organisations politiques ou syndicales. C’était donc un mouvement assez faible qui, plutôt que de se donner comme tâche de réorganiser la société, était plutôt, à l’époque, dans une optique d’éducationnisme : faire connaître les propositions anarchistes, leurs théoriciens, à travers des conférences et des publications, même si pas mal de militants étaient également engagés dans le syndicalisme. Il ne s’agissait pas d’un mouvement suffisamment présent, suffisamment important en nombre pour prétendre vouloir organiser la société comme pouvaient le faire les communistes, les socialistes ou les partis de droite.

Justement, qu’est-ce qui différencie le mouvement anarchiste d’un mouvement politique ?

Fondamentalement, l’absence de hiérarchie dans ses structures : le mode d’organisation est fondé sur le fédéralisme alors que les partis politiques s’organisent avec une base et un sommet, ce qui n’existe pas théoriquement dans une organisation anarchiste. En l’espèce, l’organisation dont se dotent les anarchistes doit préfigurer ce à quoi doit ressembler l’organisation d’une société future que les militants souhaitent voir advenir. Pas de ligne directrice de laquelle il est interdit de s’éloigner, et donc pas de mouton noir pour qui ne suivrait pas cette ligne.

Par ailleurs, il n’y a pas de permanent à vie dans les organisations anarchistes. Pour l’exemple, la CNT, qui n’était pas une organisation spécifiquement anarchiste, mais un syndicat influencé par les idées anarchistes en Espagne, et qui a compté jusqu’à un million cinq cent mille membres, n’avait pas de permanents ! Cela semble impensable en France qu’une organisation avec un nombre d’adhérents pareil puisse fonctionner ainsi… Une telle organisation pose question : elle est possible, et ce n’est pas un détail pour autant, car cet exemple montre que le mouvement libertaire, contrairement à certains partis ou syndicats, n’est pas une fabrique de fonctionnaires politiques ou syndicaux, un tremplin pour ces gens qui font carrière et dont les idéaux se transforment en salaire appréciable. C’est un point important, car quand on vit des idées qu’on défend, on finit par un peu perdre le fil de ces idées et ne plus les défendre que pour les avantages que cela procure, ce qui est un peu embêtant.

Quelle définition donnerais-tu de l’anarchie ?

Dessin de Piérick.

Il s’agit d’une pensée, une philosophie, une proposition, qu’on est bien obligé de qualifier de politique, bien que le terme soit aujourd’hui galvaudé. C’est une proposition qui prétend à l’universalité : une proposition économique, d’organisation de la société et, autre élément important, une éthique de comportement. Ce sont ces trois choses ensemble qui composent cette philosophie, sachant que ces trois éléments ne peuvent être entendus séparément, et c’est aussi un point important. Ainsi, la morale de comportement des individus est forcément dépendante de la façon dont la société est organisée. Ce qui a pour conséquence que, dans une société de classes, inégalitaire, qui met en avant le profit, la concurrence et la hiérarchie, entre autres, le comportement des individus ne peut être un comportement apaisé : il est forcément dépendant de l’organisation globale.

C’est la raison pour laquelle l’anarchisme prône l’abolition des classes sociales, l’égalité économique et sociale, l’épanouissement le plus complet des individus, mais, pour y parvenir, il faut se débarrasser d’une multitude de règles, de lois, de croyances — économiques, morales et autres. Nous en sommes imprégnés, nous avons grandi avec, mais il est nécessaire de s’en débarrasser si un jour on veut voir naître une société libertaire à caractère égalitaire. C’est très difficile, il est vrai, bien plus difficile que d’aller glisser un bout de papier dans une boîte tous les cinq ans, mais c’est à mon avis un objectif beaucoup plus digne.

Peut-on rappeler les origines historiques de l’anarchie, et également les mésinterprétations, voire les dérives auxquelles elle a donné lieu ?

Les historiens de l’anarchie se plaisent à aller chercher des origines très lointaines, mais disons que le mouvement anarchiste tel qu’on le connaît aujourd’hui est né au milieu du XIXe siècle avec celui qu’on considère comme le père de l’anarchie, puisque c’est le surnom qu’on lui donne, c’est-à-dire Proudhon, le fameux auteur de Qu’est-ce que la propriété ? et qui répond : « C’est le vol. » Lui, le premier, va se montrer théoricien de l’anarchie et va dire que l’anarchie est la recherche du nécessaire équilibre entre la liberté individuelle et la nécessité de s’unir entre individus pour constituer une société vivable. Il pose que l’individu a dû se rendre compte il y a très longtemps que le fait de s’associer à d’autres lui permettait d’étendre sa propre liberté, et il établit la théorie selon laquelle l’individu, qui est le gardien scrupuleux de sa liberté, se doit de sacrifier volontairement une part de cette liberté au profit du collectif, ce qui ne fera en retour que renforcer sa liberté individuelle. On doit cette explication, au fondement de la pensée libertaire, à Proudhon.

Au-delà de ça, c’est lui qui va définir très clairement ce qu’est le fédéralisme, cette manière de s’organiser dans une société égalitaire en s’étant débarrassé de l’État parasite, et qui n’a rien à voir avec ce qu’on entend actuellement par fédéralisme en Suisse ou aux États-Unis. Il établit également certaines théories économiques. Je pique des colères chaque fois que j’entends citer Marx quand on parle d’économie : avant même que Marx ait écrit une ligne, Proudhon a déjà expliqué ce qu’est l’exploitation ouvrière, la plus-value, ainsi de suite. Cela a le don de m’énerver, car on a l’impression que Proudhon n’a jamais existé et que Marx a tout inventé, ce qui est faux.

Après Proudhon, d’autres théoriciens ont suivi le chemin tracé par lui. Le second est Bakounine, un personnage assez différent de Proudhon, un révolté auquel on doit des pages magnifiques sur la liberté et sur l’État. On le considère comme le père du collectivisme libertaire, ce que d’autres appellent socialisme libertaire ou encore communisme libertaire, bien qu’aujourd’hui il me semble nécessaire d’abandonner ce terme de « communisme », qui avait sa noblesse avant que les partis communistes se soient emparés du pouvoir, mais qui est maintenant inappropriée au regard de la nature des régimes à l’origine desquels ont été les communistes « officiels » dans l’Histoire.

Après Bakounine vient Kropotkine, et d’autres par la suite. Il est important de retenir de la période Proudhon/Bakounine qu’elle est contemporaine de la fondation de la Première Internationale au sein de laquelle vont s’affronter deux grands courants : d’un côté, le courant autoritaire que personnifient Marx et Engels ; de l’autre, un courant libertaire, personnifié par Bakounine. Et donc, au sein de cette Première Internationale, ces deux tendances vont finir par s’opposer. Je ne vais pas raconter l’histoire de la Première Internationale, si ce n’est en rappelant que Marx va œuvrer pour exclure Bakounine puis transférer le siège de l’Internationale à New York, ce qui va signer son arrêt de mort. Toujours est-il que se dessinent à cette occasion deux grands courants du socialisme : le marxisme et le courant libertaire. Courants qui vont eux-mêmes se fractionner ; du côté des marxistes : les réformistes et les léninistes ; du côté des libertaires : les prosyndicalistes, les procollectivistes. C’est une vaste histoire !

Et une chanson : « L’internationale » !

On trouve un couplet très libertaire dans L’internationale : « Il n’est pas de sauveurs suprêmes / Ni Dieu, ni César, ni tribun / Travailleurs, sauvons-nous nous-mêmes / Travaillons au salut commun. »

Tu disais que la pensée libertaire de Proudhon imaginait que les libertés individuelles trouveraient leur compte dans une organisation sociale. Mais finalement, qu’est-ce qui différencie cette idée du libéralisme et du capitalisme qui postulent bien souvent, à la suite de Stuart Mill et de « la main invisible du marché », que le marché se régule tout seul ?

Dessin de Piérick.

Dans une société libertaire, les différences de capacité entre les individus ne sont pas considérées comme devant établir une hiérarchie à la fois morale et surtout économique. Ce que postule le capitalisme, qui différencie les individus par le salaire, les honneurs, etc., en fonction de ce que ces individus produisent. L’anarchisme milite pour l’égalité économique quelles que soient les capacités intellectuelles ou physiques de chacun, quand le capitalisme met en avant la méritocratie, le travail, et nous savons tous qu’il s’agit d’une supercherie monumentale étant donné que, comme il n’y a pas égalité au départ, il ne peut y avoir égalité à l’arrivée !

Pour ce qui est des grandes tendances du socialisme, marxisme d’un côté, anarchisme de l’autre, la rupture va également se situer dans l’attitude face au pouvoir. Le marxisme va considérer qu’il faut s’en emparer et que, pour ce faire, il est nécessaire de créer un parti politique, ce que vont nier et combattre les anarchistes qui vont prétendre qu’au lieu de s’emparer du pouvoir, il faut le détruire une fois pour toutes parce que c’est la cause principale de tous les maux. C’est l’idée essentielle. Et c’est une erreur de s’engager dans la constitution d’un parti politique qui aurait pour but à terme la prise du pouvoir.

On a le sentiment que l’anarchie est méconnue. « Anarchie » est synonyme de désordre dans le langage courant, alors que l’idée est plus complexe, ainsi que tu le montres. Penses-tu que la « propagande par le fait », c’est-à-dire les attentats terroristes menés par certains anarchistes à la fin du XIXe siècle, ont contribué à produire ce résumé préjudiciable ?

Il n’y a pas que ça. Mais il est vrai que cette période des attentats à la fin du XIXe siècle ainsi que celle de ce qu’on a appelé la reprise individuelle, période très courte dans l’histoire de l’anarchie, a fait énormément de mal. L’assimilation du terme « anarchie » au désordre et à la violence vient essentiellement de là, aidée également par les adversaires du courant libertaire qui vont s’appliquer à répandre l’idée que l’absence d’autorité, de hiérarchie, ne fait que concourir au désordre. Cette période va coûter très cher au mouvement libertaire. Puis ensuite va se constituer le Parti communiste, dans le sillage de la révolution russe, qui va prendre une certaine importance et contribuer à la prise en main du mouvement ouvrier et syndical par les communistes et balayer, de fait, le mouvement libertaire, le pousser vers la marge et le réduire en nombre. Il faut, hélas, ajouter aux causes de la marginalisation du mouvement libertaire, et je l’ai vécu en tant que militant, le comportement puéril de certains individus qui se réclament de l’anarchie, ce qui a pour conséquence que les gens regardent ce mouvement comme on regarde une bête curieuse.

On peut s’en étonner d’autant que parmi les principes fondamentaux de l’anarchie, on note l’élévation de l’individu par le savoir !

J’ai connu ça de l’intérieur, car le groupe Louise-Michel auquel j’ai adhéré mettait l’accent sur cette nécessité d’éducation et d’élévation de l’individu. Je me souviens être allé à ces conférences et avoir appris plein de choses. Les intervenants étaient admirables. Cela se passait immédiatement après 1968. Pour resituer, c’était la période où tout était contesté : à bas les cours magistraux, les profs, etc. Même dans les cours dispensés par ces groupes libertaires, il y avait des jeunes gens qui venaient pour semer le désordre.

L’attitude du groupe Louise-Michel vis-à-vis de ça a été pour moi formatrice : il ne s’agissait pas de gens susceptibles d’accepter n’importe quelle provocation sous prétexte de contestation. Inviter quelqu’un chez soi, qui se mouche dans les rideaux, et discuter aimablement ensuite de la nécessité de la présence des rideaux… Non ! L’état d’esprit était simple : on organise une conférence, ça ne te plaît pas, tu fous le camp ! Et si tu ne le fais pas de toi-même, on va t’y aider. C’était la manière de fonctionner de ce groupe et j’ai été formé à cette école. Une école qui mettait l’accent sur la nécessité de savoir, d’apprendre, de s’élever en tant qu’individu tout en participant aux luttes menées alors. Tous les théoriciens anarchistes, Proudhon y compris, ou Fernand Pelloutier plus tard, ont mis en avant l’élévation du peuple. Et dans les courants anarchistes dont le modèle est la CNT en Espagne, la première chose que faisait un syndicat anarchiste lorsqu’un local s’ouvrait, avant même qu’il y ait des chaises et une table, était d’installer une bibliothèque. C’est admirable. J’ai assisté à ça en Espagne dans l’après-franquisme, dans la période de reconstruction du mouvement libertaire espagnol. Il faut lire aussi les histoires des anciens militants racontant cette volonté d’éducation populaire. Mon père venait du fin fond de l’Andalousie, il a commencé à travailler à 11 ans, et il a appris à lire et à écrire dans les locaux du syndicat ! Je suis très ému par ça. L’école n’était pas obligatoire pour les enfants de la rue. Il faut s’imaginer ce que c’est. Il existe un livre sur l’histoire de la CNT et de la FAI (Fédération anarchiste ibérique), dans lequel un militant que j’ai connu, Juan Gomez Casas, aujourd’hui décédé, raconte cela. Il en fait un truc quasi mystique en racontant que les instituteurs, parfois les seuls à savoir lire dans les régions reculées d’Andalousie, lisaient aux ouvriers, aux paysans, après le travail, les articles des journaux anarchistes. C’était cela le mouvement libertaire espagnol !

En France, l’histoire a été différente et ce qui a fait de ce mouvement ce qu’il est devenu est la période illégaliste, attentats et autres, en plus des retombées de la révolution russe qui a permis au communisme de croître et de marginaliser le mouvement libertaire, ce qui a eu pour conséquence de faire des libertaires un groupuscule où certains membres se complaisaient dans une forme de marginalité. Or la marginalité est néfaste : on y cultive le maximalisme, on est quatre ou cinq pouilleux pour lesquels cela ne coûte rien de jouer les révolutionnaires radicaux dans la mesure où cela n’a aucune conséquence.

Où en est le mouvement anarchiste aujourd’hui ?

Il ne va pas fort. Il connaît de plus les mêmes déboires que toutes les organisations politiques dans la mesure où la vocation militante est en déclin. Mais quelle organisation va bien actuellement ? Ce qui est rassurant c’est qu’il y a, chez des individus, sans pour autant qu’ils le sachent, un esprit libertaire qui demeure, en dehors de toute forme d’organisation. C’est toujours ça !

Ce qui demeure également c’est Radio Libertaire, radio que tu as cofondée.

Dessin de Piérick.

Cette radio est, officiellement, une création de la Fédération anarchiste, qui voit le jour le 1er septembre 1981 à 18 heures. 1981, c’est l’année de l’élection de Mitterrand à la présidence de la République. Pour autant, la bataille des radios libres, ou plutôt radios pirates, avait débuté sous Giscard d’Estaing, avec des saisies de matériel, des courses poursuites sur les toits de Paris, etc. Le copain qui s’occupe encore aujourd’hui de la librairie Publico, Laurent Fouillard, a participé à ces émissions illégales. Il faut signaler d’ailleurs que sous Giscard d’Estaing les copains du groupe libertaire de Toulon, qui avaient créé Radio Trottoir et qui émettaient depuis différents endroits du mont Faron, se sont fait arrêter avec leur matériel. Ils sont passés en procès et, à ma connaissance, il s’agit là du seul cas en matière de radio libre en France où un militant a été condamné à une peine de trois mois de prison ferme !

Pendant sa campagne, François Mitterrand avait promis de libérer la bande FM. Nous avons fait en sorte, avec d’autres, qu’il tienne sa promesse, et les gens ont créé des radios. Un militant au sein de la Fédération anarchiste, Joël-Jacky Julien, que tout le monde appelait Julien, avait bien compris qu’il s’agissait de quelque chose d’important, et avait pris les choses en main pour que la Fédération dispose de sa propre radio. Il a fait appel à Gérard Caramaro et à moi-même. Nous avions travaillé ensemble au sein de la rédaction du Monde Libertaire. Nous nous connaissions bien.

À nous trois, nous avons proposé à l’organisation la création d’une radio. Nous n’en avions pas les moyens seuls, nous avions besoin de matériels, etc. Seule la Fédération pouvait prendre en charge le projet et cela devait être accepté en congrès. Ce qui fut le cas, sans grand enthousiasme.

Nous avions l’été pour monter la radio. Nous avons sollicité le groupe Louise-Michel pour installer le studio dans la cave du local qu’il possédait, à Montmartre. Nous avons démarré le 1er septembre 1981 à 18 heures. L’idée de créer une radio libre venait du fait qu’il n’y avait aucune raison que le mouvement libertaire, un courant historique en France, ne dispose pas d’une fréquence. Nous voulions également donner la parole à ceux qui ne l’avaient pratiquement jamais, comme la Ligue des droits de l’homme, par exemple. Mais tout cela a été une dure bataille car si, dans un premier temps, le gouvernement a laissé faire et que beaucoup de monde s’est installé sur la bande FM — ce qui a été un peu compliqué —, le gouvernement a par la suite décidé d’officialiser une liste de fréquences qu’il attribuerait légalement. Et à partir du moment où le gouvernement a pris les choses en main, les complications ont commencé pour nous, car le but a été de nous évincer. Je dois dire que dans cette histoire un personnage détestable qui suscite l’admiration de beaucoup s’est montré particulièrement tenace et talentueux pour nous mettre continuellement des bâtons dans les roues : Stéphane Hessel, qui était en charge des radios libres au sein de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle.

Toujours est-il que les débuts de la radio ont connu un gros succès, et elle a touché un public que n’arrivaient à toucher ni notre militantisme classique ni notre journal. Et pour faire le lien avec la chanson, il se trouve que Julien, Gérard et moi étions à peu près du même âge et avions à peu près les mêmes goûts en matière de chanson. Julien s’était occupé pendant longtemps de l’organisation des galas de soutien au Monde Libertaire, il s’était essayé un temps à faire de la chanson. J’étais moi-même très fervent de chanson. Et donc nous avions apporté nos propres 33-tours pour assurer la programmation musicale, si bien que l’identité de Radio Libertaire s’est forgée également, au-delà du propos, à travers cette programmation qui reflétait nos goûts. Si bien qu’on entendait sur Radio Libertaire du Brassens, du Ferré, du Caussimon, du Mouloudji, du Colette Magny, du Brel, Catherine Sauvage, Anne Sylvestre, etc. La liste est longue. Et déjà à cette époque, il s’agissait là d’artistes qu’on n’entendait plus beaucoup sur les ondes, ce qui faisait que lorsque tu te baladais sur la bande FM aux alentours de 89,5, quand tu entendais Mouloudji, tu étais presque sûr que tu étais sur Radio Libertaire.

Voilà pour la création de la station, mais par la suite, ç’a été une bagarre joyeuse. Nous avons mené plein d’actions et j’en garde un souvenir formidable parce que la radio a suscité un engouement que le journal n’a jamais suscité. Et pas seulement de la part des militants. Tous ceux qui s’était montrés frileux au congrès ont totalement changé d’attitude et ont mené des actions en province — où la radio n’émettait pourtant pas — ou à l’étranger — Espagne, Grèce et Italie — au moment où la radio a été saisie en 1983.

Vous ne teniez l’antenne qu’à trois ?

Oui, les premières semaines, de 18 heures à 22 heures. Nous avions des invités, souvent issus du monde artistique, de la chanson en particulier. Nous étions installés sommairement dans cette cave de Montmartre et Guidoni, Caussimon, Laffaille, Dautin ont connu ces premiers temps.

Immédiatement, la chanson a eu une place prépondérante dans la programmation que nous avons établie. Il y a toujours eu des créneaux réservés à la chanson, des émissions qui lui étaient consacrées, De rimes et de notes de Marlène Bouvier ou Ça urge au bout de la scène. J’ai récemment été contacté par Félix Paties, un jeune homme qui a écrit une thèse sur l’histoire de Radio Libertaire – qui d’ailleurs sera sans doute publiée. Lors de sa soutenance, j’ai été très touché par la remarque de l’historien Pascal Ory qui disait que certes la chanson avait une place prépondérante dans l’histoire de Radio Libertaire, mais inversement, dans l’histoire de la chanson française, Radio Libertaire avait aussi toute sa place.

La chanson, notamment à travers l’organisation de galas, joue donc un rôle dans l’histoire de la Fédération anarchiste.

Effectivement. La Fédération s’est reconstituée à la Libération. Pour faire vivre le journal, très vite, des galas ont été organisés, dès 1947 ou 1948. Compte tenu de la relative faiblesse du mouvement anarchiste, pour faire vivre son seul moyen d’expression c’est-à-dire son journal, elle a sollicité des artistes pour des galas annuels de soutien. Quand on consulte les archives, on peut voir les programmes de l’époque. Brassens ou Ferré ont souvent été en tête d’affiche avec une quinzaine d’autres artistes, souvent en début de carrière : Jean Yanne, Serge Lama, etc. La maîtresse d’œuvre des galas était Suzy Chevet. Il y a eu, dans le mouvement libertaire, une longue tradition de galas artistiques. Brassens a arrêté d’y participer quand les galas ont été perturbés. Le plus fidèle a été Ferré et on peut dire que c’est à lui qu’on doit l’équipement du studio de la radio. Nous avions pour cela organisé un gala à l’espace BASF et nous avons vendu grâce à lui quasiment sept mille entrées. Il y a eu pas mal de galas au profit de la radio.

D’où vient la création du Forum Léo-Ferré, à Ivry-sur-Seine ?

Ce n’est pas une création de la Fédération anarchiste. Dans la foulée de la création de Radio Libertaire, et profitant de son succès, un tas de choses ont été faites. Notamment la création du Trou Noir, un cabaret ouvert par Jean Touzot et René Pic auquel Julien, Gérard et moi avons un peu participé. Plus tard est arrivée la mort de Léo Ferré, le 14 juillet 1993, et Alain Aurenche et Julien, qui l’avaient bien connu, ont organisé pour l’anniversaire de sa mort, au Trianon, à Paris, un gala hommage. Ont participé Louis Capart, Paco Ibáñez, Fabienne Elkoubi, etc., qui interprétaient des chansons de Ferré. Ç’avait été un succès. Alain Aurenche et Julien ont voulu recommencer et, pour assurer l’organisation de ce gala annuel, ils ont créé l’association Thank You Ferré. Puis parallèlement, les copains qui en étaient à l’origine ont considéré qu’un gala par an, c’était insuffisant pour la chanson. Il y a eu des tentatives d’organisation de concerts dans des bistrots, mais les conditions techniques et d’écoute étaient peu satisfaisantes.

C’est pour cette raison qu’est née dans le cerveau de Julien l’idée d’avoir un lieu qui appartiendrait à l’association, de manière à ne plus dépendre de vendeurs de limonade et à avoir des conditions techniques acceptables. L’idée était de s’installer dans Paris, mais c’était hors de prix. Et un jour, Julien a trouvé dans le quartier du Petit-Ivry le local de ce qui allait devenir le Forum Léo-Ferré. C’était un local brut de béton. Pour l’acheter et effectuer les travaux nécessaires, il fallait contracter un prêt. C’était encore possible au début des années 2000. Et donc une petite équipe, qui auparavant s’était occupée du Théâtre Déjazet qu’ils avaient rebaptisé TLP (Théâtre Libertaire de Paris), s’est lancée cette fois dans l’aménagement de cette salle de spectacle, inaugurée en mai 2001. Alain Aurenche a été le maître d’œuvre des travaux. Julien était déjà malade. Je faisais partie de l’association Thank You Ferré, mais je suis resté en dehors de cette création. Et, en novembre 2001, à la mort de Julien, j’ai été sollicité par Alain Aurenche pour assurer la présidence de l’association. La mort de Julien m’avait affecté et j’ai davantage accepté par respect pour sa mémoire que par réel désir de m’occuper d’un lieu de chanson. J’y suis allé un peu à reculons. Mais très vite j’ai rencontré là-bas Christian Guerreau et sa femme Marie-Hélène qui ont intégré l’association peu de temps après mon arrivée. Après six mois d’existence, la situation n’était pas brillante. J’ai dû répondre à trois convocations chez les banquiers. Heureusement, avec Marie-Hélène et Christian, nous avons remanié pas mal de choses, ouvert la programmation, diversifié le menu proposé avant spectacle, et avons réussi à redresser la barre avec d’autres bénévoles. La fréquentation s’est améliorée, et la situation financière aussi.

Quelle était-elle, cette programmation ?

Gilbert Laffaille, Michel Bülher, Bernard Joyet, Louis Capart… Nous recevions beaucoup de CD, mais la programmation était peu fondée sur leur écoute qui était assez fastidieuse. Le seul artiste que j’ai découvert de cette façon est Michel Boutet. Sont venus également Jean-Michel Piton, Annick Cisaruk, Francesca Solleville, Allain Leprest, Jacques Bertin, Philippe Forcioli, Gilles Roucaute, Frédéric Bobin, Laurent Berger, François Gaillard… et plein d’autres.

Comment pour toi s’est terminée cette histoire ?

Au bout de dix ans, nous étions fatigués. Nous avons finalement arrêté au bout de douze ans et nous voulions dissoudre également l’association. Aussi, avec les fonds qui restaient, nous avons organisé avec l’aide de Xavier Lacouture et de Didier Pascalis Le Marathon de la chanson, à l’Alhambra, qui nous a permis de faire venir 42 artistes sur scène en une même journée. Je garde de cette journée un souvenir formidable. Nous avons assuré la programmation, mais avons confié l’organisation à une autre structure — Tacet, en l’occurrence — afin de ne pas retarder la dissolution de notre association. C’était une sacrée aventure. Nous avons également fait don des fonds restants à une douzaine d’associations. Nous avions à souhait de vendre les locaux à qui mettrait en œuvre un projet chanson. C’est à ce moment que nous avons cédé les lieux à Gilles Tcherniak, Jules Bourdeaux et l’association « La chanson pour tout bagage ».

Je voudrais que tu nous parles également de Crapauds et Rossignols, le blog que tu animes avec Pierre Delorme…

Dessin de Piérick.

L’idée de ce blog est venue de discussions que nous avions sur Facebook entre amateurs de chanson. C’est ainsi que je suis entré en contact avec René Troin et Pierre Delorme. Nous avions en commun un esprit espiègle face à des gens que nous trouvions souvent trop sérieux. Pierre a proposé la création d’un blog. Au départ je n’étais pas emballé par cette idée. Nous vivions, Pierre, René et moi, à différents endroits de France. Puis je me suis laissé convaincre. Moins que des chroniques consacrées à l’actualité, nous souhaitions publier des billets d’humeur et des réflexions sur la chanson. Depuis, René a disparu brutalement en 2016, ce qui nous a fait un choc bien évidemment, mais nous continuons tant bien que mal avec Pierre Delorme. Nous avons fait paraître un livre réunissant une sélection d’articles, La chanson des trois gars, édité chez l’Harmattan.

D’où vient ce nom, Crapauds & Rossignols ?

C’est Pierre qui l’a trouvé. Il joue d’une part sur la polysémie du mot « rossignol » qui, malgré sa belle voix, peut aussi désigner un article oublié d’une boutique, ringardisé, et d’autre part sur l’idée qu’un crapaud peut se transformer en prince malgré sa voix déplorable et un physique disgracieux. Le titre souligne cette idée qu’on peut passer d’un côté ou l’autre de la gloire.

Quant au ton du blog, vous n’êtes pas tellement dans le consensus…

Ce qui nous réunissait à l’origine, c’est la lassitude face aux éloges de plus en plus flatteurs qui nous semblaient envahissants dans les discussions ou dans les chroniques chanson. Comme si chaque sortie d’album se révélait être la révélation du siècle ! Nous nous inscrivions régulièrement en faux, convaincus que, dans un même album, se trouvaient des chansons réussies et d’autres ratées et qu’on pouvait le dire sans démonter l’artiste pour autant. Nous nous méfiions de cette autosatisfaction qui régnait au sein de la chanson en marge, celle qui nous intéressait. Nous déplorions le manque de regard critique dont a besoin la chanson même quand elle est en marge. On ne peut pas dire à tout le monde à tout moment que ce qu’il fait est formidable : ce n’est pas lui rendre service. Pour autant nous ne souhaitions pas nous spécialiser dans la critique féroce.

Il y a chez Crapauds & Rossignols ce côté poil à gratter. Qu’on adhère ou pas aux idées, les articles sont toujours argumentés. La polémique n’est pas non plus le but ?

Tous les articles que nous publions ne sont pas polémiques, mais la polémique n’est pas non plus un gros mot ! Elle est parfois nécessaire lorsque le monde de la chanson se mire dans son autosatisfaction et se trouve magnifique : il y a peut-être besoin de mettre les pieds dans le plat. Chaque fois que quelqu’un émet une critique, on dit qu’il est clivant : cela en dit long sur l’état du regard critique ! Je suis pour la polémique quand elle est argumentée.

Existe-t-il pour toi une chanson anarchiste ou des chanteurs anarchistes dont l’œuvre n’est pas anarchiste ?

On pourrait dire oui et non. Comme je le rappelais, l’anarchie est une proposition globale de fonctionnement de la société. Or on trouvera difficilement des chansons qui parlent de la propriété et des moyens de production et d’échange… Le thème ne va pas intéresser beaucoup d’artistes. La nécessité de s’organiser en section syndicale non plus. La chanson se dirigera plus aisément vers l’aspect anticonformiste : combattre les idées reçues, les comportements admis, la morale générale, les croyances inutiles et imbéciles. La chanson peut s’en faire davantage l’expression et d’ailleurs elle ne s’en est pas privée. Brassens est le chanteur anticonformiste par excellence. On peut regretter aussi, notamment dans la critique, que certains ne veulent voir dans l’anarchie que cet aspect anticonformiste : c’est réducteur et ne reflète pas la globalité de la philosophie libertaire. D’autant que parfois c’est un anticonformisme de circonstance ! On peut chanter que le drapeau noir est le plus beau et finir par embrasser des flics. Il est dommage que seul l’aspect anticonformiste ou provocateur de l’anarchie intéresse des artistes. L’anarchie, c’est bien autre chose.

(Propos recueillis par Flavie Girbal et David Desreumaux.)

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* Hexagone la revue, 9, place Saint-Sauveur, 22100 Dinan.
Site internet : http://hexagone.me
Contact : contact@hexagone.me
Prix au numéro : 15 euros (participation aux frais de port : 3 euros).
Mais on peut bien sûr s’y abonner (voir les détails sur le site de la revue).

Samedi 20 mars, vers 14 heures, une meute d’une quarantaine de militants fascistes a pu tranquillement traverser certains quartiers de Lyon pour se rendre rue Diderot et s’en prendre avec violence à la devanture de la librairie libertaire La Plume noire. Une fois son petit « après-midi de cristal » terminé, la meute a pu quitter les lieux, avec force saluts et slogans nazis, sans être inquiétée le moins du monde.
Il semble que nous allons devoir apprendre de plus en plus fréquemment que de tels actes – ça n’était pas le premier ! – ont lieu ici ou là dans ce pays où une atmosphère nauséabonde s’installe progressivement, sans que les réactions soient à la hauteur de la gravité des faits. Je ne fais pas seulement allusion ici à ceux qui en haut lieu sont aux responsabilités, comme on dit, et qui participent grandement à l’extension de cette puante atmosphère. Les réseaux dits sociaux, par exemple, à l’exception de quelques pages militantes, se foutent bien de tout cela, préoccupés qu’ils sont à se bouffer le nez à propos d’une comédienne ayant assuré le spectacle dans le spectacle autorisé, pour tenter de nous convaincre ensuite que la vulgarité et l’inculture seraient la caractéristique et la force du peuple.
Cette pauvre Ligue des droits de l’homme, née à la fin du XIXe siècle d’une célèbre « affaire », s’est fendue de son côté d’un communiqué de soutien à cette artiste, qui ne risque pourtant rien. A Lyon, les responsables de La Plume noire, eux, attendent encore que ce glorieux organisme se manifeste à leur endroit. A la Ligue comme dans les rangs des commentateurs avisés de l’actualité importante fournie par les médias, on sait aller à l’essentiel. On a les « affaires Dreyfus » qu’on peut…

Les faisans

Toute cette question du consentement m’énerve au plus haut point.
Fort heureusement, une philosophe et psychanalyste, Clotilde Leguil, viens de publier «  Céder n’est pas consentir ».
Nécessaire remarque, indispensable même, tant il faut encore évoluer.
Et pas qu’un peu : dans consentir il y a toujours l’inévitable présence d’une inégalité irréductible entre qui propose et qui accepte (comme dans tout contrat, qu’il soit tacite ou moral).
Il manque encore une notion cependant essentielle fort différente du consentement : le partagé.
Quand l’un ET l’autre ne le souhaitent pas (dans quelque domaine que ce soit d’ailleurs), il n’y a pas à en parler, pas même à le proposer.
On est là dans ce grossier et grotesque refrain où le machisme et la misogynie tentent de se masquer du cynisme mondain : « L’homme propose et la femme dispose ».
Je me souviens avoir assisté à une « danse nuptiale » chez des faisans, et je ne peux me défaire de la certitude que l’évolution est un phénomène très lent. Très !

Jean Verlinde

Commune de Paris

Le printemps des « crapauds »

Le 20 juillet 1870, dans une lettre adressée à son compère Engels, Marx écrit ceci : « Les Français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, […] la prépondérance allemande transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France en Allemagne… La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon. »
Le 28 mars 1871, comme en réponse à cette abjection, la Commune, cette « fête nuptiale de l’idée et de la révolution », est proclamée.
Du 21 au 28 mai 1871, Thiers et sa flicaille se chargeront de satisfaire pleinement les désirs du « Ténia du socialisme » au cours d’une semaine sanglante qui fera taire pour longtemps ces ouvriers parisiens que Marx qualifie à maintes reprises de « crapauds ».
Le 30 mai 1871, le Barbu de Londres fait paraître La guerre civile en France, admirable hommage à la Commune. Mais bien vite il se ressaisit, et les communards redeviennent sous sa plume « une bande de gueux » et « des mouchards ». L’illusion d’un « Marx libertaire » aura duré l’espace d’un printemps, le printemps des « crapauds ».