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La neige sur Madrid

Il a neigé abondamment sur Madrid ces jours derniers.
Cela m’a remis en mémoire
la fin du magnifique poème de Jacques Prévert
« La crosse en l’air »,
où sont évoqués cet autre hiver neigeux de 1936
sur la capitale espagnole
et l’écrasement d’une révolution libertaire unique, suivie d’une nuit glaciale de près de quarante années tombée sur toute l’Espagne.
Ce poème, écrit en 1936, fut publié dans le recueil « Paroles » en 1949.

(…) Dans la rue la nuit est tombée
et le veilleur marche dans la rue
dans la nuit
il tombe une toute petite pluie
sa lanterne est allumée
quelqu’un court derrière lui
il se retourne et voit dans la lumière
un chat de gouttière
et le veilleur de nuit s’arrête
le chat aussi
Tu devrais venir par là dit le chat
il y a un oiseau blessé
des fois que tu serais vétérinaire
on ne sait jamais
il doit venir de très loin cet oiseau
ses ailes étaient couvertes de poussière
il volait
il saignait
et puis il est tombé très vite comme ça d’un seul coup
comme une pierre
j’ai sauté dessus pour le manger
mais il s’est mis à chanter
et sa chanson était si belle
que je me suis privé de dîner
Je crois que je le connais dit le veilleur
et le voilà parti avec le chat de gouttière
sous la pluie
ils arrivent sur une petite place
C’est là dit le chat
C’est ici dit le veilleur
je m’en doutais
il se baisse et ramasse l’oiseau
Je crois qu’il en a pris un bon coup dit le chat
son aile gauche est arrachée
il n’en a pas pour longtemps
Ta gueule dit le veilleur
le chat comprend qu’il faut se taire
il se tait
et dans la main du veilleur l’oiseau de la jeunesse
commence à délirer
Ah ça m’embêterait de mourir
j’ai vu des choses si belles… si terribles… si vivantes…
et puis des choses si drôles
si étonnantes
ah ça m’embêterait de mourir
j’ai un tas de choses à dire
et puis j’ai envie de rire… j’ai envie de chanter…
Tais-toi dit le veilleur tais-toi si tu veux guérir
Mais puisque je te dis que j’ai vu des choses…
et l’oiseau se retourne dans la main du veilleur
comme un malade dans son lit
le chat inquiet fronce les sourcils
l’oiseau raconte
Je volais très vite si vite et je voyais je voyais…
… au-dessus des Baléares j’ai vu l’été qui s’en allait
et sur le bord de la mer la Catalogne qui bougeait et partout des vivants…
des garçons et des filles qui se préparaient à mourir et qui riaient…
j’ai vu
la première neige sur Madrid
la première neige sur un décor de suie de cendres et de sang
et j’ai revu celle qui était si belle
la jolie fille du printemps
elle était debout au milieu de l’hiver
elle tenait à la main une cartouche de dynamite
ses espadrilles prenaient l’eau
le soleil qu’elle portait sur l’oreille
était d’un rouge éclatant
c’était la fleur de la guerre civile
la fleur vivante comme un sourire
la fleur rouge de la liberté
doucement j’ai volé autour d’elle
sous son sein gauche son cœur battait
et tout le monde l’entendait battre
le cœur de la révolution
ce cœur que rien ne peut empêcher de battre
que rien… personne ne peut empêcher d’abattre ceux qui veulent l’empêcher de battre…
de se battre…
de battre… de battre…
Ne t’excite pas comme ça dit le veilleur
tu as la fièvre
tu saignes
ton aile est arrachée
essaie de dormir… laisse-moi faire…
je te guérirai
et le veilleur s’en va la casquette sur la tête
l’oiseau blessé dans le creux de la main
le chat de gouttière tient la lanterne
et il leur montre le chemin.

Heureuse désobéissance et prospère résistance !
Que la liberté, la dignité et la rébellion nous accompagnent !

Ça n’a pas raté ! Le fait que Lallement, le préfet du LBD, commissaire politique à la répression à Paris, cite Trotski dans son message provocateur de vœux du nouvel an a fait bondir d’indignation la petite armée rouge des réseaux sociaux et d’inutiles élus de gauche, anciens adeptes du vieux Léon pour certains, aujourd’hui recyclés dans les salons feutrés d’une République peu rancunière.
Pourtant, on voit mal ce qu’il y a d’incongru dans ce rapprochement. Lallement est une brute épaisse, et quoi de plus naturel pour un tel personnage que d’aller chercher ses références chez une autre brute ? Car Trotski est tout de même ce personnage, dépeint par certains historiens comme l’un des plus cruels parmi la galerie d’enfants de chœur du bolchevisme, qui ont œuvré à l’élimination définitive de toutes les tendances politiques – autres que la sienne – ayant participé à la révolution russe, et contribué à l’instauration d’un régime totalitaire responsable de la mort de millions d’individus. Si la suite lui fut néfaste, c’est qu’il s’est simplement montré moins efficace et peut-être un peu moins pervers que son compère Staline dans la lutte entre camarades pour le pouvoir, suscitant depuis lors les pleurnicheries de ses fidèles, toutes tendances confondues.
L’histoire a amplement démontré qu’il existe des personnages, situés théoriquement dans des camps idéologiquement opposés, animés par des états d’esprit, des tempéraments semblables. Ce sont des gens qui préfèrent à ce point l’injustice à ce qu’ils appellent le désordre, comme disait l’autre, qu’ils sont capables et même désireux de se faire les artisans de répressions terribles. On en trouve dans tous les camps, même si j’ose espérer qu’ils s’en trouvent moins chez les libertaires. Oui, il existe des hommes, à droite comme à gauche, capables, sans émotion aucune, d’apposer leur signature, et le coup de tampon qui va avec, au bas de ces listes de noms de personnes à exterminer sur-le-champ pour que règne l’Ordre sacro-saint ou pour le bien du prolétariat. Lallement n’a fait fusiller personne, certes, mais il est possible que si les circonstances le permettaient il se montrerait à la « hauteur » de cette tâche. Il en montre les symptômes. Trotski était de toute évidence un type de ce genre-là. Il l’a montré. Voilà pourquoi cette citation du vieux Léon, placée là sur la carte de vœu d’un personnage méprisable, ne me fait ni chaud ni froid.
Passer son temps à trouver des circonstances atténuantes aux salopards que la gauche a engendrés est une occupation dérisoire et malsaine. Laissons cela à ceux qui, sur le parcours fléché des lendemains qui chantent, ont toujours une saloperie à justifier.

Alexandre Skirda est mort. Parfait connaisseur de la révolution russe et du mouvement libertaire makhnoviste en Ukraine, il laisse des ouvrages incontournables sur ces sujets. L’article ci-dessous, qui lui est consacré, est repris du site internet du « Monde libertaire ».

« Les morts vivent et, avec eux, les rêves qui les ont portés »
(Gustav Landauer)

A la suite d’une longue maladie, notre ami, notre compagnon Alexandre Skirda nous a quittés à l’âge de 78 ans, mercredi 23 décembre. Est-il allé sur les rives du Dniepr rejoindre Nestor Makhno, descendant de Cosaques zaporogues comme lui ?
Son intérêt pour cette région et sa connaissance de la langue lui avaient permis de connaître le mouvement révolutionnaire paysan du sud de l’Ukraine, héritier de plusieurs siècles de pratique de la démocratie directe. Dans des livres tel Nestor Makhno, le cosaque libertaire, la lutte pour les soviets libres en Ukraine 1917-1921, il montre comment dans cette période la création de communes libres visait à établir une société sans État, puis la façon dont l’État bolchevik les a détruites, après avoir éliminé l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, qui avait pourtant permis de vaincre les armées blanches.
Encore aujourd’hui le nom d’Alexandre Skirda fait frémir la majorité des militants trotskistes, qui ne lui pardonnent pas d’avoir révélé la manière dont l’armée rouge, envoyée par Trotski, avait écrasé la Commune de Kronstadt, qui souhaitait pour la Russie une démocratie directe, fédéraliste, et déclarait le 8 mars 1921 : « C’est ici à Kronstadt qu’est posée la première pierre de la IIIe Révolution opposée à l’ordre bureaucratique des bolcheviks, laissant derrière la dictature du Parti communiste, des tchékas et du capitalisme d’État. » En publiant Kronstadt 1921: soviets libres contre dictature de parti, Il exauçait longtemps après le souhait de Stepan Petrichenko, président du Comité révolutionnaire provisoire de Kronstadt : « Ils peuvent fusiller les kronstadiens, mais ils ne pourront jamais fusiller la vérité de Kronstadt. »

Ses recherches lui ont permis d’écrire plusieurs livres sur cet événement historique, qui ont été l’objet de traductions dans divers pays et de nombreuses rééditions, enrichies par de nouveaux documents. Il a notamment récemment traduit et présenté Kronstadt dans la révolution russe d’Efim Yartchouk, inédit jusque-là. Celui-ci, un des principaux animateurs des anarchistes de Kronstadt, décrit ce qu’il a vécu et dédie son ouvrage « à ceux qui versèrent leur sang lors de la révolution de 1905 pour l’émancipation complète du prolétariat du joug du capital et de l’autorité. À ceux qui luttèrent en février et en juillet 1917 contre les maîtres du monde. À ceux qui s’étant laissé abuser par les slogans de l’État prolétarien levèrent bientôt les armes contre les nouveaux maîtres, les bolcheviks. À la mémoire de ceux qui périrent sur la route menant à la Société des hommes libres : l’anarchie ».
Ayant eu l’occasion d’approcher la montagne de documents alimentant ses livres, ceux évoqués ici n’en étant qu’une partie, nous avons pu mesurer l’importance de son travail historique pour révéler ce qui a été longtemps occulté – aussi bien par les « blancs » que par les « rouges » – sur une révolution qui a eu des conséquences, pendant des dizaines d’années, sur le mouvement ouvrier de nombreux pays.
Nous n’oublierons pas Alexandre Skirda, l’historien incontournable de la révolution russe, et aussi le militant anarchiste qui, dès les années 1960, animait le Groupe d’études et action anarchiste.

Serge
(Le Monde libertaire)

Chanson et anarchie

Dessin de Piérick.

L’excellente revue Hexagone* consacrée à la chanson, que deux passionnés, Flavie Girbal et David Desreumaux, ont créée il y a maintenant plus de quatre ans, offre à la lecture, dans son dernier numéro qui vient de paraître, un dossier intitulé « Chanson et anarchie ».
Pour l’occasion, ils publient un long entretien qui m’est consacré, où il est bien sûr question de mon engagement militant libertaire, mais aussi de mes liens avec la chanson à travers l’aventure du Forum Léo-Ferré, à Ivry-sur-Seine, et la création, en 1981, de Radio-Libertaire, dont la programmation musicale mise en place par ses fondateurs, Jacky-Joël Julien, Gérard Caramaro et moi-même, fut très nettement marquée par ce que nous appelions la chanson d’expression française non crétinisante.
Dans ce même dossier figurent trois courts entretiens avec l’auteur compositrice interprète Elizabeth et le chanteur officiel de l’anarchisme, Serge Utgé-Royo, ainsi qu’avec l’ami Patrick Kipper, fondateur de l’association Mots et Musiques et infatigable « imprésario des anars ». Le tout est précédé d’une longue présentation fort honnête et bien documentée, signée Patrick Engel.
Outre l’importante pagination accordée à ce dossier, ce numéro d’Hexagone fait naturellement la part belle à nombre d’artistes : François Morel, Gérard Pierron, Bernard Joyet, Nour, Karimouche, Jérémie Bossone, Miossec… tandis que David Desreumaux signe un bel éditorial en hommage à Anne Sylvestre.
Je signale par ailleurs que l’ami Pierre Delorme et moi-même, animateurs du site « Crapauds et Rossignols » consacré lui aussi à la chanson, avons inauguré dans ce numéro une chronique appelée à devenir régulière, « Moderato ma non troppo ». Dans cette première contribution, nous nous posons la question : « Que sont nos amis (chanteurs anars) devenus ? »

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* Hexagone la revue, 9, place Saint-Sauveur, 22100 Dinan.
Site internet : http://hexagone.me
Contact : contact@hexagone.me
Prix au numéro : 15 euros (participation aux frais de port : 3 euros).
Mais on peut bien sûr s’y abonner (voir les détails sur le site de la revue).

« Aujourd’hui, on n’a plus le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid. » Cela fait trente-cinq ans qu’on nous assène ce refrain, chanté le plus souvent par des gavés du showbiz. Au 31 décembre, près de 13000 « aujourd’hui » se seront donc succédé, au cours desquels de plus en plus d’individus à la dérive auront attendu en vain qu’il soit mis fin à cet étrange « droit ». Mais chacun sait bien que, sans un bouleversement complet qui va bien au-delà de l’isoloir et des querelles de clocher politiciennes, cela perdurera et qu’une honteuse charité publique continuera de servir de politique sociale aux décideurs à venir, comme elle l’a été jusque-là pour les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, dont pas un n’aura même su contenir la progression constante de la misère.
En cette période de fin d’année, il n’est pas que les seuls Restos du cœur pour faire appel au porte-monnaie. La charité, qui fut, reste et restera le contraire de la justice sociale, bat son plein. Un tout petit moment passé devant le petit écran suffit à se voir sollicité par Handicap International, Médecins du monde, l’Institut Curie, l’Unicef, l’Institut du cerveau, et j’en passe. On ne sait plus où donner de la pièce.
Pour inciter au don, de gentilles vedettes apprivoisées viennent parfois prêter leur concours à ce scandale permanent, jamais dénoncé, qu’est cette honte du recours à la quête et au bon cœur dans ces domaines du handicap, du cancer et autres fléaux. Pas une once de révolte, pas l’ombre d’un début d’accusation, pas un mot de travers qui pourrait déplaire aux responsables du désastre ou à l’Industrie culturelle dont ils dépendent.
Il y a bien des années, alors qu’on lui demandait, sur une chaîne de télévision, ce qu’il pensait du monde dans lequel nous vivions, Lény Escudero, avec un sentiment profond d’indignation, répondit, exemples à l’appui, que c’était « un monde de merde » (voir vidéo ci-dessous). Vous voyez une de ces stars militantes et médiatisées de la curetonnerie généralisée nous dire cela aujourd’hui ?

Une partie des amis cubains présents au rassemblement.

Hier, de 10 heures à midi, à Paris, à l’angle des rues de la Fédération et de Presles, a eu lieu un rassemblement de Cubains vivant en France, pour dénoncer la dictature castriste et en faveur des droits humains les plus élémentaires, bafoués depuis plus de soixante ans sur l’île, ainsi que pour la liberté des prisonniers politiques.
J’y étais, et c’était joyeux et fraternel. Derrière les grilles de l’ambassade, protégés par la police d’un pays dont ils exècrent le régime, les sbires de la dictature ont sorti leurs images pieuses, la photo de Fidel Castro et le drapeau arborant la figure de Guevara, deux assassins, deux cadavres.
Suite à ce rassemblement, l’ambassade cubaine à Paris a fait paraître un communiqué officiel, grand moment de littérature stalinienne de toujours.
Ce qui est peinard pour eux, c’est que les rédacteurs n’ont pas à se fatiguer, c’est le même communiqué depuis des décennies. Il n’y a qu’à changer la date et le lieu. Le voici, dans tout son aspect grotesque :

« Face aux provocations mercenaires qui cherchent un changement de régime à Cuba, le collectif de l’ambassade à Paris a répondu fermement, démontrant que le peuple cubain défendra jusqu’aux ultimes conséquences la révolution, l’indépendance et la souveraineté.
Tandis qu’un groupuscule de mercenaires payés par l’Empire tentaient de manifester aux abords du siège diplomatique cubain à Paris, le collectif de la Mission d’Etat a fait flotter le drapeau de la patrie, au rythme des chansons et des consignes de réaffirmation révolutionnaire et en défense de notre société socialiste, prospère et durable.
Les slogans « Je suis Fidel », « Cuba libre et souveraine », « La patrie ou la mort, nous vaincrons », par la voix des diplomates cubains, ont résonné avec beaucoup de force dans le 15e arrondissement de la capitale française, où se trouve l’ambassade de Cuba.
Vive Cuba libre !
Vive Fidel ! Vive Raúl ! »

Anniversaire (4)

C’était il y a trente-sept ans,
jour pour jour.
Le 13 décembre 1983,
un gala de soutien
à Radio-Libertaire,
dont l’existence
demeurait alors menacée,
avait lieu à l’Espace BASF,
près de la place Balard à Paris,
avec Léo Ferré.
Plus de 6500 spectateurs
y assistèrent.
Inoubliable !

Pour écouter l’enregistrement de ce concert, c’est là :
https://leo-ferre.eu/html-g/Galaradiolibertaire.html

Vient de paraître

Mon livre consacré à la répression à Cuba, « Chroniques d’un cauchemar sans fin »,
vient de paraître
aux éditions L’Esprit frappeur,
au prix fort aimable de 5 euros
pour 260 pages.
On pourra le trouver ces jours-ci

sur place (ou le commander)
à Publico, 145, rue Amelot, Paris-11e
ou encore à la librairie

Lady Long Solo,
38, rue Keller, Paris-11e.
Puis dans les librairies sympathiques
qui voudront bien le mettre en vente.
Que chacun voie avec ses libraires préférés !