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Cher Lluis Llach, ex-collègue, actuel chasseur de vautours et futur bourreau de fonctionnaires

Nilda Fernandez

Je réagis à tes déclarations.  L’une sur Twitter, insultant ceux qui allaient défiler à Barcelone pour dire leur attachement à l’Espagne (« Demain, laissons vides les rues de Barcelone. Il ne faut pas que les vautours trouvent de quoi manger »), l’autre dans la presse pour menacer les employés des services publics en leur promettant de « beaucoup souffrir » s’ils ne collaboraient pas avec le futur gouvernement catalan que tu appelles de tes voeux.
Ces « vautours »  du 8 octobre étaient près d’un million. Tout comme j’avais accompagné, cinq jours auparavant  ceux qui portaient des drapeaux catalans, j’ai défilé avec eux. C’était des gens « normaux », moins aisés que toi peut-être, moins « éduqués », mais qui osaient s’exprimer pour la première fois contre la dictature du « oui » à l’indépendance. Parmi eux : les inévitables nostalgiques du vieux régime franquiste que ta famille a toujours soutenu, des gens venus en autocar de toute l’Espagne, mais la plupart des habitants de la « périphérie » des villes catalanes. Descendants de cette Espagne andalouse, galicienne, asturienne, qui a longtemps fourni la main-d’œuvre bon marché à la Catalogne, ils sont aujourd’hui majoritaires. C’est eux qu’Oriol Junqueras, vice-président du Govern catalan, oublie lorsqu’il déclare : « 
Les Catalans ont plus de proximité génétique avec les Français qu’avec les Espagnols ; plus avec les Italiens qu’avec les Portugais, et un peu avec les Suisses. Alors que les Espagnols présentent plus de proximité avec les Portugais qu’avec les Catalans et très peu avec les Français. »
Des propos que n’aurait pas reniés un Jean-Marie Le Pen, pas plus que  l’opinion de Jordi Pujol, président de Catalogne pendant vingt-trois ans, sur tous mes grands-parents andalous émigrés à Barcelone, sur Garcia Lorca de Granada, et Antonio Machado de Séville  : « 
L’homme andalou n’est pas cohérent. C’est un homme anarchique, un homme détruit. Il vit dans un état d’ignorance et de misère culturelle, mentale et spirituelle. Si, par la force du nombre, il parvenait à dominer, il détruirait la Catalogne en introduisant sa mentalité anarchique et pauvre, autrement dit son absence de mentalité. »  Ce même Jordi Pujol, aujourd’hui en examen pour faits de corruption très graves, que tu as soutenu et qui t’a généreusement aidé !
Quoi qu’il en soit, Lluis, les artistes populaires que nous sommes ne peuvent pas être si dédaigneux envers leurs semblables. Même quand ceux-ci ne font pas partie de leur « clientèle ». Et je sais de quelle manière tu soignes la tienne. Je me souviens que tu n’as pas voulu chanter en français quand nous avions mêlé nos répertoires au festival des Francofolies. Tu m’as dit : « Je ne pourrai pas. Ceux qui me suivent ne le comprendraient pas. Je chanterai mes chansons, je traduirai un refrain ou une strophe des tiennes en catalan, mais pas plus. » J’avais trouvé ça grotesque, même grossier, puisque j’allais chanter avec toi… et en catalan. Sans parler de cette façon contre-productive de défendre une langue.
Le concert fut un triomphe. Les gens applaudissaient, trépignaient, pleuraient d’émotion face à deux artistes se partageant la scène. À la fin, dans un mouvement d’enthousiasme et de reconnaissance, je t’ai saisi le bras et nous avons chanté une Vie en rose d’Edith Piaf improvisée. Cela ne t’a pas plu. Dans les coulisses,  quand le directeur de l’Olympia est venu me dire : « C’est l’un des plus beaux concerts de ma vie. L’Olympia est à vous quand vous le voudrez », tu es resté enfermé dans ta loge, amer et sombre.
Lluis, nous sommes deux artistes populaires, admiratifs l’un de l’autre, tous deux nés en Catalogne, mais de lignées très différentes, presque opposées. Moi, petit-fils et fils de prolétaires andalous émigrés à Barcelone puis à Lyon. Toi, fils et petit-fils d’une petite-bourgeoisie rurale de tradition réactionnaire. Moi, enfant, donnant des coups au directeur d’école tandis qu’on chantait le
Cara al sol phalangiste. Toi, adolescent, affilié aux groupes de la « catholicité » franquiste. Moi, artiste d’une « chanson française » tétée depuis l’enfance. Toi, écrivant des chansons en catalan que je parlais, enfant, dans la cour de l’école à Sants.
Précisément, je t’écris aujourd’hui depuis Sants, le quartier ouvrier de mon enfance. Tu es devenu millionnaire et député. Moi, entre Barcelone, Paris et Moscou, je continue d’être de là où je me trouve. Je sors dans la rue, dans les manifestations, bavardant avec tous, lisant la presse de tous bords, dénonçant les ruses de ceux qui, de Barcelone à Madrid – en passant par n’importe quelle partie du monde –, n’aiment pas leur pays ni ses gens qu’ils entraînent derrière leur propre ambition et leurs intérêts déguisés en nationalisme politique.
Tu nommes « vautours » ceux qui s’abritent sous un autre drapeau que le tien. Malheureusement, Lluis, tous les drapeaux sont sales et personne ne nous protège. Alors, dis ce qu’il en est. Va dans la rue. Persuade nos concitoyens de ne pas former des troupeaux menés par des loups. A défaut de le faire, tu seras anéanti par la misanthropie, le mensonge et le ressentiment.

Nilda Fernandez

 

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Pour faire suite à l’article de Tomás Ibáñez intitulé « Quelques certitudes », publié ici même le 4 octobre, voici, du même auteur, un autre texte qui s’intéresse à l’implication de militants libertaires dans les événements qui secouent actuellement la Catalogne.
Ce texte a été rédigé directement en français par Tomás Ibáñez. J’y ai simplement apporté quelques corrections relatives à certaines formulations, et non, bien sûr, à son contenu.

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C’est dans les moments agités, complexes et orageux qu’il importe de consulter nos boussoles pour ne pas nous égarer. Mais c’est aussi au cœur de l’orage que leurs indications se révèlent le moins fiable. C’est pourquoi il est crucial de ne pas se laisser emporter par le tourbillon des événements qui se succèdent de manière endiablée et qui exigent des réactions rapides. C’est pourquoi il est nécessaire de porter le regard, ne serait-ce qu’un instant, par-delà le contexte immédiat, prendre une certaine distance par rapport à l’orage, et tenter d’entrevoir l’horizon vers lequel nous poussent les actes que la situation semble nous imposer.
Malgré la sympathie, l’affection et la compréhension que j’éprouve envers bon nombre des libertaires qui s’impliquent dans les mobilisations qui secouent la Catalogne, je ne peux m’empêcher de considérer qu’ils sont en train de favoriser, de manière totalement involontaire, le processus conçu par le gouvernement catalan et par les formations nationalistes pour créer « 
un nouvel Etat ».
Il est clair que tel n’est pas leur objectif, bien au contraire, et que ce n’est pas cela qui les conduit à exposer leur corps dans une paradoxale « 
défense des urnes », ou à convoquer une grève générale en contiguïté temporelle avec le référendum pour la création d’un nouvel Etat.
Leurs objectifs vont de celui qui consiste à « 
détruire l’Etat espagnol » (souhaitons qu’il soit atteint), jusqu’à celui d’aller vers une situation où il soit possible de « décider de tout », et pas seulement de la forme politique du territoire, en passant par la volonté de radicaliser l’agitation actuelle en encourageant la créativité et les pincées d’auto-organisation qui pointent dans la population. Certains caressent même le rêve d’une (improbable) insurrection populaire ouvrant la voie à une véritable « autonomie », au sens fort du terme, allant bien au-delà du concept d’autodétermination des peuples.
Ces objectifs, ainsi que l’incontournable engagement à lutter contre la répression exercée par l’Etat sur ceux qui défient ses lois, m’inspirent le plus grand respect. Cela dit, il n’en demeure pas moins que les actions de ces camarades apportent leur petit grain de sable au développement du projet indépendantiste, ou plus exactement nationaliste car il ne vise pas autre chose que « 
l’indépendance » d’une « nation »… exclusivement.
Si cette contribution au développement du projet nationaliste me préoccupe, ce n’est pas parce qu’il conduit à l’éventuelle création d’un nouvel Etat, car en fin de compte il nous faudrait poursuivre nos luttes en son sein comme nous le faisons dans l’Etat où nous nous trouvons, sans qu’un changement du cadre étatique entraîne une différence qualitative digne d’être mentionnée. Vivre dans un nouvel Etat nous importe peu. Par contre, la principale conséquence négative qui découlera de notre participation au conflit actuel c’est que ce sera nous, et les travailleurs impliqués, qui paieront les « 
pots cassés » de l’affrontement entre l’Etat institué et l’Etat naissant, comme cela va être le cas, par exemple, pour la vingtaine d’anarchistes grecs arrêtés suite à l’occupation de l’ambassade espagnole en solidarité avec « la Catalogne » (sic).
Ce qui me préoccupe, et c’est précisément ici que prend sens mon appel à porter plus loin le regard, c’est que la contribution aux affrontements actuels est en train de donner des ailes à « l’essor des nationalismes », comme cela se produit à chaque fois qu’il y a un choc entre nationalismes, et cela augure un affrontement entre travailleurs, aussi bien à l’intérieur même de la Catalogne qu’entre des travailleurs de Catalogne et ceux d’autres parties du territoire. Sans parler, par ailleurs, de l’ « essor de l’extrême droite » qui en découle et que l’on constate déjà en divers endroits d’Espagne. Bien entendu, il ne s’agit pas de renoncer à lutter sous prétexte que cela peut susciter l’essor de l’extrême droite, mais ce qu’il ne faut certainement pas faire c’est lutter dans une bataille définie en termes nationalistes, car c’est cela qui garantit cet essor.
En cet instant, les interventions respectives de Puigdemont (président du gouvernement catalan), qui hier a laissé dans les limbes la proclamation du nouvel Etat, et de Rajoy (président du gouvernement espagnol), qui a mis en marche, de façon pour l’instant voilée, la suspension de l’autonomie catalane, révèlent leur souci de ne pas nuire aux intérêts des grandes corporations, des entreprises ou des entités financières, et montrent les limites qu’aucun des deux gouvernements en lice n’est disposé à transgresser. Cela se traduit par une atténuation de la tension existante, accompagnée de la mise en scène d’un spectacle fait de poses et de tromperies assorties de tirs de balles à blanc. Jusqu’à présent le seul sang qui a été versé, et il faudrait éviter qu’il continue à l’être, est celui de « 
ceux d’en bas », qui se sont laissé entraîner dans une partie orchestrée et arbitrée par la classe politique en fonction de ses intérêts. Il nous faut lutter, bien sûr, mais pas dans des combats où nos ennemis nous appellent à les rejoindre.

Tomás Ibáñez
(Barcelone, 11 octobre 2017)

Un peu d’histoire

Le 6 octobre 1934, à 20 h 10, Lluis Companys faisait son apparition sur le balcon de la Generalitat de Catalogne, dont il était le président, et proclamait la naissance de « l’Etat catalan de la République fédérale espagnole ».
Après intervention de l’armée, il annonçait sa reddition au commandement militaire de la région, dix heures et quelques dizaines de morts plus tard. Il sera un temps emprisonné en compagnie des membres de son gouvernement et de quelques députés.
Les anarchistes, alors prédominants en Catalogne et organisés au sein de la CNT (Confédération nationale du travail) et de la FAI (Fédération anarchiste ibérique), n’appuyèrent en aucune manière cette proclamation. Un communiqué précisait : « Notre position n’a pas varié. Pour le peuple bafoué, pour les exploités, il ne peut y avoir de différence entre gouvernants. Ils sont tous pareils en matière de persécution du prolétariat, tous deviennent fascistes dès lors qu’il s’agit de défendre leurs privilèges. Tout pour la CNT, rien pour les politiques ! » Cette déclaration, fidèle à quelques principes premiers de l’anarchisme militant, devait aussi en partie à la détestation justifiée qu’éprouvaient les anarchistes envers un personnage comme Miguel Badia, au louche passé de conspirateur et alors promoteur, au côté de Companys, de l’Etat catalan. Badia avait été membre d’une société secrète catalaniste, Bandera negra (Drapeau noir), et avait tenté d’assassiner le roi d’Espagne Alphonse XIII. Il fut emprisonné un temps pour cela, puis amnistié. Une fois proclamée la République, il se convertit en « homme d’ordre », prit la tête du Commissariat général à l’ordre public et mena une chasse féroce aux militants anarchistes et anarcho-syndicalistes.
En avril 1936, il fut liquidé par des membres de la FAI dans une rue de Barcelone.

Quelques certitudes

Le texte ci-dessous a été rédigé par Tomás Ibáñez, militant libertaire de longue date, et a paru sur le site espagnol « Kaosenlared ». Il exprime un point de vue sur la récente actualité catalane que je partage pour l’essentiel.
(Traduit par mes soins.)

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La sauvage agression policière perpétrée le 1er octobre contre une partie de la population catalane nous rappelle, si c’était nécessaire, que l’usage de la force entre dans la définition même de l’Etat. L’action de l’Etat espagnol le reflète parfaitement, en montrant clairement ce que tous les Etats dissimulent derrière une façade aimable et protectrice. La répression ne doit jamais rester sans réponse, et il est évident que les anarchistes doivent la dénoncer et y faire face.
Cependant, du fait même que l’usage de la force est une « prérogative légale » de tout Etat, nous ne pouvons nous montrer naïfs face aux stratégies élaborées par l’indépendantisme catalan pour forger un nouvel Etat qui aura nécessairement les mêmes prérogatives. Il est clair que le bras de fer entre le gouvernement espagnol et le gouvernement catalan est terriblement inégal. Les instruments de pouvoir se concentrent aux mains du gouvernement central et, par là même, il est indispensable que le gouvernement catalan puisse lui opposer la seule arme pouvant lui fournir quelque avantage : l’ampleur du soutien populaire à ses intentions.

Tomás Ibáñez

Lutter contre la répression est une chose, apporter de l’oxygène aux stratégies du gouvernement catalan et se laisser utiliser pour servir ses intentions, en grossissant les rangs de ceux qui lui servent de bouclier populaire contre le gouvernement espagnol, en est une autre.
En ce sens, l’appel à la grève générale lancé en Catalogne par la CGT et d’autres syndicats deux jours précisément après le référendum d’autodétermination, c’est-à-dire le 3 octobre, ne peut en aucune manière être dissocié du scénario établi à travers la convocation à une consultation qui prétend ouvrir la voie à la création d’un nouvel Etat sous la forme d’une république catalane. Comme on ne peut faire abstraction du contexte pour comprendre la signification des faits et les évaluer, cette convocation ne pouvait que me causer une certaine perplexité.
Qu’on puisse préférer un Etat catalan sous forme de république à un Etat espagnol sous forme de monarchie me paraît compréhensible, et j’entends qu’on puisse lutter pour cela, qu’on soit anarchiste (personne n’est uniquement « anarchiste ») ou nationaliste endurci. Il me semble plus difficile de comprendre que des organisations à caractère libertaire s’engagent dans cette lutte ou qu’on justifie la participation à cette lutte avec des arguments anarchistes. L’implication dans la lutte pour un nouvel Etat catalan n’a rien à voir avec l’anarchisme et répond à d’autres considérations.
Le contexte spécifique dans lequel s’inscrit l’appel à la grève du 3 octobre, après l’appel à un « arrêt national » lancé par d’autres entités, accroît la perplexité à laquelle je faisais référence. J’étais habitué à ce que le patronat et les autorités agissent contre les grèves, les empêchent ou les freinent, et dénigrent les raisons de leur déclenchement. Cette fois, il se passe tout le contraire. Une partie du patronat appuie la paralysation du pays, et le gouvernement catalan non seulement concède une journée libre aux travailleurs de la Generalitat, mais leur assure le paiement de cette journée. C’est comme si était décrété un lockout patronal, mais sans perte de salaire. L’ambiguïté se maintient donc quant à la nature de l’action lancée pour paralyser le pays. La « table ronde pour la démocratie », constituée par les principales entités indépendantistes, par les centrales syndicales majoritaires, et par les organisations patronales, entre autres, ne parle d’ailleurs pas de grève générale, et nie même qu’il s’agisse d’une grève, mais utilise l’expression d’« arrêt national » ou « arrêt civique ».
J’écris ce texte alors que la journée du 3 octobre est toujours en cours, mais il est déjà évident que cet « arrêt national » connaîtra un succès écrasant et amoindrira, sans l’annuler totalement, la portée de la grève générale convoquée par les organisations anarcho-syndicalistes jointes à d’autres syndicats.
J’avais manifesté publiquement ma divergence quant à l’opportunité pour les organisations anarcho-syndicalistes d’appeler à une grève générale deux jours après le référendum. Ces divergences étaient les mêmes que celles que j’avais avancées contre la participation, ou collaboration, au référendum impulsé par les nationalistes. Je maintiens ces divergences, et ma décision de ne pas participer aux mobilisations était prise.
Cependant, je me rendrai aujourd’hui, de façon critique, à la manifestation convoquée par la CGT et la CNT, parmi d’autres. Ce qui a fait varier ma décision est la « déclaration (abusivement qualifiée d’« unitaire ») du mouvement libertaire », dont je partage le contenu pour l’essentiel.
L’accent mis dans cette déclaration sur la dénonciation du gouvernement catalan et de ses forces de répression atténue partiellement la contribution que l’appel à la grève apporte à la stratégie indépendantiste gouvernementale et extra-gouvernementale en vue de la création d’un nouvel Etat. Cependant, le titre de cette déclaration ne me paraît pas recevable : « Nous avons choisi de lutter ». Il est évident que le choix pour les anarchistes n’est pas de lutter ou de ne pas lutter, tout simplement parce que cesser de lutter est incompatible avec l’anarchisme. Ce choix se pose en termes assez différents sur lesquels je ne vais pas insister ici.

Tomás Ibáñez
(Barcelone, 3 octobre 2017)

 

 

Même Arte s’y met : « Le comité de candidature de Paris a su vendre du rêve au Comité international olympique. » C’est ainsi qu’est commentée la décision d’attribuer l’organisation des J.O. à la capitale en 2024. Ah ! ces grands rêveurs qui peuplent les hautes instances du sport dans ce monde sans pitié, ça a quelque chose de touchant. Notons quand même que le rêve demeure pour ce beau monde dans le domaine marchand puisqu’on parvient à le « vendre », lui aussi.
Et d’ailleurs, en fait de rêve, très vite il n’est bien sûr question que de fric et de milliards dans le débat qui s’ensuit. Ainsi que des retombées formidables, à en croire les agents de la Propagande, en matière de transport, de logement, d’écologie, d’équipements divers et variés. Au point qu’on se demande ce qu’attendent les quartiers Nord de Marseille pour se porter candidats.
Cette débauche de fric et de sourires crétins à l’énoncé des sommes évoquées a quelque chose de surréaliste quand on sait que, cinq minutes auparavant, nous étaient proposées les images terribles d’une île dévastée où les besoins de reconstruction urgente paraissent si évidents.
Parmi ceux que la nouvelle n’a pas particulièrement fait sauter de joie, il est des Parisiens, présentés invariablement comme ringards et poussiéreux, qui entre autres griefs prétendent que leurs quartiers non touristiques deviennent de plus en plus immondes et qu’il y a fort à parier qu’ils ne gagneront rien à l’organisation de la foire aux biceps de 2024.
Peu sensibles au chant martial des « winners », ces râleurs ne se rendent pas compte que ces fréquents slaloms géants sur les trottoirs de la capitale, dont les merdes de chiens sont les balises, c’est un peu les Jeux olympiques du pauvre. Et c’est tous les jours !

Misère de la philosophie

Les animateurs du magazine bimestriel « Rebelle[s] »*, fondé et dirigé par Jean-Luc Maxence, écrivain et psychanalyste, m’ont demandé une tribune libre pour leur numéro de rentrée, qui vient de paraître. Je vous en propose ici la lecture.

 

Michel Onfray s’étant curieusement montré avare en déclarations péremptoires et plus ou moins farfelues durant la période ayant précédé et suivi les élections législatives françaises de juin dernier, un autre philosophe médiatique en a alors profité pour s’engouffrer dans la brèche et entrer en concurrence sévère, en matière d’affirmations fantaisistes, avec notre hédoniste libertaire nietzschéen de gauche normand préféré.
Dans le monde comme il va, Raphaël Enthoven – il s’agit de lui – a trouvé un sujet d’indignation et de grosse colère : le taux d’abstention élevé lors desdites élections. Et comme en ces temps incertains nous ne saurions nous y retrouver dans le labyrinthe de nos réflexions sans le secours des avis forcément éclairés de ces inévitables « grands témoins de notre temps » que le Médiatisme cajole, notre penseur a donc estimé nécessaire d’étaler publiquement sa grosse irritation, qu’on n’hésitera pas à qualifier ici de rare stupidité.
Admirons donc la courte prose du monsieur et accrochons-nous aux parois, nous risquerions de tomber dans les profondeurs de la pensée du personnage, qui est tout même, rappelons-le, philosophe de métier, et donc payé pour réfléchir :
« Si, comme c’est le cas en Belgique, les abstentionnistes français payaient une amende, on pourrait financer un tas de trucs avec leur flemme. »
Tout observateur de la vie politique un tant soit peu renseigné sait que cette histoire d’amende au pays de Tintin et Milou relève davantage d’une promesse de sanction le plus souvent non tenue plutôt que d’une réalité tangible. Il n’est pas établi par ailleurs que, si amende il y a parfois, ce système ait permis de faire « un tas de trucs » au royaume de Belgique. Mais là n’est pas le plus important.
On reste pantois, en effet, devant le vide argumentaire d’une telle déclaration. Imputer à la seule paresse des électeurs l’importante désertion des bureaux de vote enregistrée au mois de juin démontre une assez stupéfiante ignorance des réalités politique et sociale de ce pays chez qui prétend d’autant plus les commenter publiquement. Il faut n’être pas sorti de sa petite caste privilégiée intello-mondaine depuis pas mal de temps maintenant pour tenir un tel propos et ne distinguer aucune autre cause à cette bérézina électorale. Certes, les journaux télévisés et tout ce qui concourt à maintenir ou renforcer les institutions et rites républicains garants des inégalités sociales sont dans leur rôle en présentant les allergiques à l’isoloir comme autant de pêcheurs à la ligne. Mais on est en droit d’attendre d’un prétendu commentateur réfléchi qu’il n’entonne pas bêtement le refrain des salariés du mensonge. Sans doute Raphaël Enthoven aura-t-il été influencé par un « reportage » affligeant consacré au phénomène abstentionniste, au lendemain du second tour, dans une émission de télévision du service public où il est souvent le bienvenu. Ledit reportage montrait en effet quelques spécimens représentatifs de ces citoyens oublieux de leur « devoir », en pleine séance de bronzette, en maillot de bain, sur une plage assommée par un soleil de plomb.
S’il a de tout temps existé une frange de la population indifférente à son environnement politique et social, les raisons de ce taux d’abstention historiquement élevé du mois de juin sont évidemment à chercher ailleurs que dans cette
« flemme » dénoncée par notre philosophe à la réflexion, pour le coup, bien paresseuse. Sans aller jusqu’à lui conseiller d’ingurgiter tout ce qui s’inscrit dans le cadre de la philosophie politique – laissons cela à Michel Onfray dans sa modeste ambition de vouloir réviser tout le savoir humain –, peut-être pourrait-on suggérer à Raphaël Enthoven de se pencher dans un premier temps sur Les Confessions d’un révolutionnaire, écrites en 1849 par Pierre-Joseph Proudhon évoquant son expérience de député, l’année précédente, magnifiquement résumée par cette phrase : « Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle une Assemblée nationale pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent. » Il semble aujourd’hui admis que, plus d’un siècle et demi après ce constat lucide du père de l’anarchie, de plus en plus nombreux sont les citoyens qui le partagent, même si, bien sûr, ce fort rejet des partis politiques de tout bord et cette défiance accrue envers la vie politique classique, observée depuis plusieurs années maintenant, n’ont en rien amené les abstentionnistes à se tourner vers la proposition libertaire, aussi méconnue que Proudhon lui-même pour l’immense majorité d’entre eux.
Sans se livrer ici à une analyse fouillée des causes de l’abstention, on pourrait aussi évoquer, outre l’incurie des responsables politiques d’hier et d’avant-hier, la présidentialisation à outrance de la politique française, qui rend aux yeux de beaucoup les autres rendez-vous aux urnes assez dérisoires, et plutôt sans importance la composition de cette inutile et coûteuse Assemblée nationale réduite à un rôle pas même secondaire où se joue en permanence le même spectacle navrant.

L’obligation d’être démocrate
Tout cela, apparemment, n’est pas venu à l’idée de notre philosophe, réagissant comme un papa de mauvais poil devant des enfants surpris à paresser et qui n’auraient pas fait leurs devoirs. Peut-être serait-on en droit de demander en retour à cet éminent penseur de plancher sur la question de savoir si une démocratie qui obligerait chacun de ses membres à être démocrate, ce qu’implique son désir de voir punir tout abstentionniste, mérite encore ce nom de démocratie. Cette question a toutefois peu de chances d’ébranler les convictions de notre philosophe répressif, à en croire sa récidive dans le domaine des déclarations stupéfiantes dès le lendemain de son lamentable commentaire. Un contradicteur lui ayant fait remarquer qu’il se trouvait sans doute parmi les abstentionnistes des individus accordant la priorité au combat social plutôt qu’aux consultations électorales, Raphaël Enthoven balayait en quelques mots ahurissants tout un pan de l’histoire humaine, celui des révoltes et des luttes sociales, n’accordant de crédit qu’au seul régime parlementaire :
« Citez-moi (hors révolution) une seule conquête qui soit le résultat des luttes et non des lois ! »
C’est assez dire qu’il ne sera pas aisé d’amener un jour notre parlementariste inconditionnel, et avec lui tous les commentateurs apprivoisés du monde médiatique, à laisser sa pensée s’aventurer en dehors des clous pour s’intéresser à ce qu’écrivait dans ses Mémoires la grande Louise Michel, dans un passage admirable que les adorateurs du bulletin de vote façon Enthoven devraient lire, relire et méditer :
« Eh bien, à force de comparer les choses, les événements, les hommes, ayant vu à l’œuvre nos amis de la Commune si honnêtes qu’en craignant d’être terribles ils ne furent énergiques que pour jeter leur vie, j’en vins rapidement à être convaincue que les honnêtes gens au pouvoir y seront aussi incapables que les malhonnêtes seront nuisibles, et qu’il est impossible que jamais la liberté s’allie avec un pouvoir quelconque. Je sentis qu’une révolution prenant un gouvernement quelconque n’était qu’un trompe-l’œil ne pouvant que marquer le pas, et non ouvrir toutes les portes au progrès ; que les institutions du passé, qui semblaient disparaître, restaient en changeant de nom, que tout est rivé à des chaînes dans le vieux monde et qu’il est ainsi un bloc destiné à disparaître tout entier pour faire place au monde nouveau heureux et libre sous le ciel. »
On a les indignations qu’on peut. Mais les ridicules petites colères télévisuelles ou radiophoniques, même quand on se réclame parfois d’Albert Camus, cet homme et philosophe d’une autre trempe, ne suffisent pas à faire de vous un « homme révolté » digne de ce nom.

*  « Rebelle[s] ».

Liu Xiaobo est mort

Liu Xiaobo

C’est en vain qu’on cherchera sur les sites, blogs et autres endroits où s’expriment les ardents humanistes à géométrie variable menant une implacable et permanente surveillance des agissements des Etats américain, israélien et autres, inféodés au Grand Capital, un mot, un seul, consacré à la façon dégueulasse dont le régime communiste chinois a laissé crever comme un chien le dissident Liu Xiaobo.