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Archive for the ‘06. Espagne’ Category

Fosses communes

La carte ci-dessous indique l’emplacement des fosses communes où furent jetés les corps de centaines de milliers d’Espagnols antifranquistes, républicains, anarchistes, socialistes, communistes.
On mesure ainsi l’ampleur du majuscule crime commis après la victoire des militaires factieux et des bandes fascistes à leur côté, d’autant que quatre-vingt-trois ans après la fin de la guerre civile, toutes les fosses communes du pays n’ont pas été mises au jour. Il paraît que seul le Cambodge des Khmers rouges en compte davantage. En Espagne, les assassins n’ont jamais eu à rendre de comptes.

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Un livre de l’écrivain galicien Manuel Rivas, ouvrage qu’on dit « pour enfants » mais qui peut intéresser bien au-delà du lectorat jeune, est paru en novembre dernier en Espagne. Henrique Mariño en parle sur le site Público et nous fait ainsi découvrir une page d’histoire méconnue.

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Il y eut une Corogne libertaire qui semble aujourd’hui non seulement appartenir à un autre temps, mais aussi à un temps perdu. Une ville d’athénées, de bibliothèques et d’écoles de libre pensée où fleurit un mouvement de solidarité, fécondé par les ouvrières de la Manufacture de tabac, protagonistes de la grève luddite de 1857, réprimée par les troupes d’infanterie et de cavalerie.
Les femmes de la manufacture d’allumettes de la Viuda de Zaragüeta furent également courageuses, lassées de subir un patron tyrannique et incompétent, des conditions de travail déplorables, un environnement insalubre et la mauvaise qualité des matériaux qui leur causait des brûlures aux doigts et donnait un produit de mauvaise facture. Comme elles travaillaient à la pièce, le manque de fournitures les empêchait non seulement de faire leur travail, mais aussi d’être mieux payées.

Cependant, les allumetières n’ont pas hésité à faire grève à plusieurs reprises grâce à la solidarité d’autres ouvrières, comme celles de la Manufacture de tabac, qui ont créé des caisses de résistance, un des nombreux exemples de soutien mutuel. Les femmes se trouvaient à l’avant-garde de la lutte, car elles représentaient un pourcentage important de la classe ouvrière dans une ville qui comptait environ 50.000 habitants au début du XXe siècle.
L’écrivain Manuel Rivas a situé son dernier livre dans ce Finisterre galicien baigné par les marées libertaires, A nena lectora, une histoire illustrée par Susana Suniaga, dont l’action se déroule après la Semaine tragique de Barcelone, déclenchée en 1909 lorsque le gouvernement d’Antonio Maura a décrété l’envoi de réservistes au Maroc, parmi lesquels de nombreux ouvriers pères de famille.
Nonó est la fille de Leonor, une allumetière, et de Helenio, un chiffonnier qui n’hésite pas à inscrire la petite fille à l’école La Antorcha Galaica del Librepensamiento (le Flambeau galicien de la libre pensée). Elle prendra la place de son frère Liberto, contraint de s’exiler au Chili pour éviter des représailles après avoir manifesté contre la guerre à Melilla. Comme les filles n’y sont pas admises, Nonó se coupe les cheveux et met une casquette et un pantalon, tout cela pour apprendre à lire.
Le malheur s’abat ensuite sur la famille et Aurora, une cigaretière amie de sa mère, propose à l’enfant d’intégrer la manufacture de tabac. Cependant, elle ne roulera pas de cigares à la main, mais lira des romans aux employées pendant qu’elles travaillent. Nonó avait déjà commencé à La Antorcha à lire Les Misérables de Victor Hugo, mais un contretemps va l’amener à choisir Oliver Twist de Charles Dickens, qui reflète les difficultés des déshérités dans l’Angleterre victorienne.
L’argument de A nena lectora montre les efforts de la classe ouvrière pour s’imprégner de culture, même lorsqu’elle est analphabète. Cette Corogne de début du XXe siècle a vu surgir des initiatives populaires visant à éduquer ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de s’instruire et, ainsi, les cigarières de La Fábrica ont pu écouter les histoires que Galdós, Balzac, Zola et, bien sûr, Dickens avaient écrites.
«  La Fábrica a ouvert ses portes en 1808 et, dès le début, les ouvrières ont été les protagonistes de mobilisations contre les horaires de travail proches de l’esclavage – 16 et même 18 heures par jour, si bien que nombre d’entre elles s’écroulaient de sommeil et de fatigue – et contre leurs patrons abusifs, explique Manuel Rivas, qui considère que les cigarières n’étaient pas seulement « l’avant-garde ouvrière » en Galice, mais aussi un point de référence international au XIXe et au début du XXe siècle. Elles ont été les pionnières de la lutte des femmes dans toute l’Europe pour les droits du travail, avec des grèves historiques en 1831 et 1857, qui ont eu un écho dans le monde entier, ajoute l’écrivain de La Corogne. Il y a une histoire qui le reflète bien : avant de mourir, Kropotkine, le célèbre anarchiste, auteur de La conquête du pain, montrait fièrement à ses camarades son bien le plus cher : une montre à chaîne, cadeau des ouvrières de La Corogne. »

Illustration de Susana Suniaga.

Nonó remonte également une montre pour nourrir l’espoir face à l’adversité, un des nombreux clins d’œil du récit, à commencer par son propre nom, qui fait référence au protagoniste du classique de l’éducation libertaire, Les aventures de Nono, de Jean Grave. Un livre qui était lu dans l’Ecole moderne fondée à Barcelone par le pédagogue et libre penseur Francisco Ferrer i Guardia, fusillé après avoir été accusé d’être l’instigateur de la Semaine tragique. Le progrès et les symboles sont également présents dans les noms d’Idea et Sol (Idée et Soleil), les jeunes sœurs de Nonó, ainsi que d’Aurora, la lectrice de la manufacture de tabac protagoniste du roman La Tribuna d’Emilia Pardo Bazán. La fille qui lisait les romans de Dickens, en réalité, ce sont toutes ces femmes qui ravissaient les oreilles des cigaretières : « Nonó incarne cette lutte dans laquelle le pain et les livres étaient faits de la même étoffe que les rêves, dit Rivas.
Le plus important a été la façon dont elles ont mêlé l’émancipation sociale, l’émancipation féministe et l’émancipation culturelle », affirme l’auteur de A nena lectora, qui rappelle comment quelque 4000 ouvrières – « populairement connues sous le nom de Fédérées pour leur défense de la République fédérale » – ont célébré comme personne la glorieuse révolution qui a détrôné Isabel II et inauguré le « Sexenio Democrático* ».
Elles n’étaient pas seules, précise Rivas. À leur côté combattaient les allumetières et les ouvrières du port, sauf-conduit anarchiste vers la liberté. « Le Despertar Marítimo (le Réveil maritime) deviendra finalement le principal réseau de résistance au fascisme, organisant 700 évasions en bateau vers la côte républicaine, vers la France et même l’Angleterre », explique le codirecteur de la revue Luzes en référence au syndicat de pêcheurs de la CNT.
A nena lectora comprend un épilogue où s’ébauche le contexte libertaire dans lequel les cigarières ont vécu, travaillé et combattu, ainsi que les échos de la révolte populaire de Barcelone et des tambours de guerre au Maroc, exploités par les militaires africanistes pour prendre le pouvoir en Espagne. Un siècle plus tard, le souffle de l’esprit anarchiste s’étant perdu, Rivas les récompense avec un livre qui sera lu à haute voix par leurs arrière-petites-filles.
« Il faut se souvenir d’elles, car la mémoire est le meilleur hommage », conclut l’auteur de A nena lectora, deuxième titre de la collection Pequena Memoria (Petite Mémoire), par laquelle l’éditeur Xerais entend donner la parole à ceux que l’histoire a réduits au silence. « Mais aussi parce que cette mémoire sauve l’espoir des voix étouffées et retrouve l’idéal d’un temps nouveau, celui que voulait mesurer la montre qu’elles offrirent à Kropotkine. »

Henrique Mariño

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* Le « Sexenio Democrático » désigne la période de six années démocratiques ou révolutionnaires, qui va de septembre 1868 à décembre 1874 et a vu la montée en puissance du mouvement ouvrier en Espagne.

Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://www.publico.es/culturas/nina-leia-novelas-dickens-cigarreras-libertarias-coruna.html

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Plaques avec les noms des antifranquistes exécutés.

Le travail préliminaire de l’Association des familles de victimes du franquisme de la Fosse 126 de Paterna (province de Valence) a culminé ce samedi 11 décembre avec une cérémonie d’hommage, et avec le début de l’exhumation, le 16 décembre, des 243 personnes fusillées après la fin de la guerre civile pour leur appartenance au camp dit républicain qui se trouvent dans cette fosse commune. « Il est très difficile d’écouter tant d’histoires », déclare María Navarro, présidente de l’association, qui a réussi à localiser près d’une centaine de descendants des victimes. Les proches sont tenus informés par le biais d’un groupe Whatsapp.
L’association a pu entrer en contact avec les descendants des victimes grâce à des appels sur les réseaux sociaux et avec la collaboration des mairies et des chroniqueurs locaux. Chaque famille contactée reçoit la nouvelle « avec surprise et émotion », dit la présidente de l’association. María Navarro les conseille et leur indique où trouver de la documentation dans les archives concernant leurs ascendants. « Je les guide, nous avons un groupe Whatsapp où nous postons toutes les avancées, les rencontres, et qui nous avons trouvé », explique-t-elle.
Les travaux d’exhumation commencent la semaine prochaine. Financées par le Département de la participation, de la transparence, de la coopération et de la qualité démocratique, dirigé par Rosa Pérez Garijo, les fouilles seront menées par l’entreprise spécialisée Atics, déjà chargée de nombreuses exhumations aux îles Baléares concernant des fosses communes liées à la guerre civile et à la répression franquiste. Le travail d’identification génétique sera réalisé par la Fondation Fisabio grâce à un accord avec l’Université et la Generalitat de Valence.
Par ailleurs, à Llíria, dans la même province, des spécialistes de l’association Arqueoantro ont localisé une fosse commune contenant les restes de 113 personnes exécutées dans le cimetière municipal. L’Association des familles de victimes de Llíria a signalé que les fouilles se sont concentrées pour l’instant sur une tranchée correspondant aux fusillés du 24 octobre 1939, juste au-dessous d’une croix indiquant l’emplacement des corps, mêlés à des sépultures des années 1960.

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Au-delà du fait que l’amendement* à la loi sur la mémoire démocratique proposé par les partenaires de la coalition gouvernementale progressiste pour obtenir le soutien ou l’abstention de l’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) ne soit qu’un « écran de fumée » – comme le prétend Xavier Rufián – ou « la manière la plus claire d’y parvenir » – comme le prétend le secrétaire d’État Enrique Santiago –, la seule chose qui soit claire, c’est que cet amendement, qualifié par l’un de ses promoteurs de « dernière opportunité pour rendre justice en Espagne », « ne change rien », comme vient de l’affirmer le ministre de la Présidence, des Relations avec le Parlement et de la Mémoire démocratique, Félix Bolaños.


En effet, cet amendement « est déjà appliqué depuis 2002 », époque à laquelle l’Espagne a ratifié le statut de Rome de la Cour pénale internationale pour juger les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, le génocide et la torture, considérés comme imprescriptibles et non amnistiables, et par conséquent la seule chose qui résulte de cet amendement est de « simplement mettre en valeur » la loi d’amnistie de 1977** et de réaffirmer qu’elle doit être interprétée comme conforme aux traités internationaux.
En réalité, avec ou sans cet amendement, le projet de loi mémorialiste n’abroge ni ne rend inopérante la loi d’amnistie et, par conséquent, la situation juridique – lorsque la nouvelle loi entrera en vigueur – restera exactement la même qu’aujourd’hui, celle que nous avons depuis 2002, comme l’a souligné M. Bolaños.

Rien ne changera, et c’est pourquoi les difficultés qui ont existé jusqu’à présent pour juger les crimes du franquisme resteront les mêmes. Non seulement parce qu’il s’agit du domaine pénal, où la législation ne permet pas la non-rétroactivité, mais aussi parce que le Parti populaire (PP) continue d’avoir « le soutien de la majorité du pouvoir judiciaire ». Un soutien qui a été décisif pour interpréter et imposer une doctrine juridique en fonction de son orientation politique.
Comme le reconnaît Enrique Santiago lui-même : « Seul ce basculement majoritaire de la justice espagnole vers la droite post-franquiste peut expliquer pourquoi l’Espagne est le seul pays occidental où les crimes internationaux commis par la dictature restent impunis. Cette situation reflète un problème politique, et non juridique. Le cadre juridique est très clair. Permettre l’impunité du franquisme est un choix politique de ceux qui peuvent l’imposer, même s’il est revêtu de doctrine juridique. »
La réalité n’est pas qu’ils n’ont pu appliquer le droit international et national pour mettre fin à l’impunité, « c’est qu’ils n’ont pas voulu le faire, malgré les lois ». C’est cette inféodation idéologique du pouvoir judiciaire qui a empêché les victimes de la répression franquiste d’accéder à la justice, et par conséquent, tant que cette situation perdurera, il ne servira à rien que la loi sur la mémoire démocratique (qui n’est pas une loi organique) abroge le principe de prescription des délits de la loi de 1977.
Non seulement parce qu’une telle abrogation resterait lettre morte pour un pouvoir judiciaire idéologiquement inféodé au PP, mais aussi parce que l’application de la nouvelle loi dépend de la volonté du gouvernement du moment de rompre ou non avec ce qui a été convenu entre partis politiques lors de la Transition. Comme nous le savons, le PP et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), les deux partis ayant une réelle chance de gouverner, coïncident dans leur opposition à revenir sur ces accords.

Les pactes de la Transition comme « ligne rouge »
L’opposition à toucher aux pactes de la Transition ne vient pas seulement du PP, de Vox et de Ciudadanos, c’est aussi la « ligne rouge » à ne pas franchir pour le PSOE. Qu’il gouverne ou qu’il soit dans l’opposition. Au cas où nous l’aurions oublié, Bolaños a une fois de plus fait savoir que le PSOE ne remettra jamais en question l’étape de sortie de la dictature. « La Transition a été exemplaire, elle a été un modèle de dialogue et a laissé derrière elle la période sombre de la dictature. Parler en bien de la Transition, c’est parler en bien de la démocratie (…) qui nous a apporté les meilleures années de prospérité, et qui est un exemple dans le monde. »
En réalité, même UnidasPodemos (UP) ne remet pas en question la Transition. Dans un article défendant l’amendement des partenaires de la coalition, Enrique Santiago (l’un de ses auteurs) a décrit la loi d’amnistie comme « une conquête des démocrates face au bunker franquiste » et affirmé que l’annuler serait « donner raison à ceux qui ont refusé d’appliquer le droit international et national pour mettre fin à l’impunité ».
De plus, comme l’a dit la journaliste Soledad Gallego-Diaz, « présenter aujourd’hui leur réforme comme un succès de la gauche qui corrigera les grandes injustices acceptées par les politiciens démocrates de l’époque, incapables de se défaire de la tutelle de l’extrême droite, traduit d’une certaine manière l’ignorance de la lutte menée en faveur de cette loi et son sens réellement populaire. Les députés qui ont voté en faveur de l’amnistie le 14 octobre 1977 (dont 80 avaient séjourné dans les prisons franquistes) savaient exactement ce qu’ils votaient. L’amnistie a été accordée à ceux qui ont commis des crimes de sang même après la mort de Franco (notamment 90 prisonniers de l’ETA), ainsi qu’aux tortionnaires qui ont frappé des prisonniers politiques et des grévistes dans les commissariats de police jusqu’à très peu de temps avant qu’elle soit votée. Et tout cela a été fait dans un Parlement démocratiquement élu ». Un Parlement dans lequel l’opposition antifranquiste a été incapable d’aller au-delà de « l’oubli mutuel » (Xavier Arzalluz, porte-parole du Parti nationaliste basque-PNV) et de la reconnaissance que le texte était « le meilleur possible » (Donato Fuejo, porte-parole du Parti socialiste populaire-PSP).
On peut regretter cette incapacité et que les revendications aient été réduites au cri commun de « liberté, amnistie et statut d’autonomie » ; mais on ne peut oublier le pourquoi de cette incapacité/impuissance ni pourquoi il a fallu tant de mobilisations réprimées avec violence pour obtenir que les prisonniers – qui avaient lutté pour la démocratie proclamée par les promoteurs de la Transition – puissent sortir des prisons.
Bien qu’il soit douloureux de le reconnaître, l’Espagne a dû attendre près de quarante ans pour sortir de la dictature, et la transition vers la démocratie n’a commencé que deux ans après la mort (dans son lit) du dictateur, enterré avec tous les honneurs. Une longue attente qui s’est terminée sans rupture institutionnelle avec le régime franquiste.
La Transition espagnole n’est qu’une transformation/adaptation de l’institutionnalisme de l’État franquiste aux normes « démocratiques » (des droits et libertés fondamentaux) en vigueur en Europe, afin de rendre possible l’intégration de l’Espagne dans la Communauté européenne. Son objectif et sa fonction sont uniquement de rendre possible la participation des partis de l’opposition antifranquiste à des élections « libres » – seule exigence politique de la majorité des partis de cette opposition. Une « opposition » résignée à mettre en œuvre le « changement pacifique » de régime avec les ex-franquistes reconvertis du jour au lendemain en démocrates. Une catharsis opportune, bénie et justifiée par l’impératif de « réconciliation nationale » que le Parti communiste espagnol avait adopté comme signe d’identité politique après avoir renoncé à la lutte armée contre le franquisme.

L’objet de cette Transition n’étant pas autre chose, et la démocratie née de ce compromis étant ce qu’elle est aujourd’hui, il n’est pas surprenant que la plupart des politiciens continuent de la considérer comme « exemplaire » et s’opposent à l’abrogation de ses pactes. Ce qui est surprenant, c’est que les auteurs des amendements du PSOE-UP et de l’ERC, sachant que leur approbation « ne change rien » et que leur application ne serait que « symbolique » pour enquêter et juger les crimes commis pendant le franquisme, polémiquent et mettent en péril l’approbation de la loi sur la mémoire démocratique. Surprenant, car au-delà du « symbolique » et de fournir à la droite l’occasion de se présenter comme le défenseur de la « coexistence », la seule chose qu’ils obtiennent avec cette polémique stérile est que les victimes de la répression franquiste n’ont toujours pas le plein droit à la « reconnaissance » et à la « réparation », malgré les exigences de toutes les associations mémorialistes depuis de nombreuses années.

« La dernière opportunité »
En effet, comme l’a rappelé Joan Tardá, représentant de l’ERC chargé de négocier la nouvelle loi sur la mémoire démocratique, il s’agit de « la dernière chance de réaliser ce qui aurait dû être fait il y a de nombreuses années », car « nous le devons aux victimes qui ont subi une double victimisation : celle de la dictature et, tout au long de ces quarante années, celle du mépris absolu ».
D’où la nécessité et l’urgence d’approuver des mesures qui leur rendent réellement justice, qui répondent à l’impératif moral et politique de « reconnaissance » et de « réparation » qu’elles méritent et qui, en outre, ne peuvent être gratuitement taxées de « revanchardes » ou contraires à la « coexistence entre Espagnols » mise en avant par les défenseurs de la Transition.
Et donc, « si nous pensons à ceux qui ont souffert de la répression franquiste », l’urgence est de mettre fin au « mépris » qu’ils ont subi « tout au long de ces quarante années » de démocratie. Non seulement parce que les sentences des tribunaux franquistes sont toujours en vigueur, mais aussi à cause de l’infamie de la division des victimes en deux catégories*** dans la loi de 2007. Un « mépris » qui est une véritable honte pour tous les démocrates. Autant parce que c’est un « non-sens » politique et juridique de la part de la justice de la démocratie de valider les jugements et les sentences de la justice franquiste, que parce que c’est un infâme « non-sens » politique et moral de discriminer les victimes de la répression du franquisme en fonction de la date de leur exécution.
Deux non-sens, injustes et arbitraires, qui ont empêché et empêchent de rendre « justice aux victimes de la répression franquiste », et perpétuent le « mépris » dont elles ont souffert pendant tant d’années de démocratie.
Aussi, pour leur rendre justice, l’urgence est d’annuler les jugements et sentences franquistes et de mettre fin à l’infamie qui consiste à diviser les victimes en deux catégories.
Messieurs Tardá et Santiago, n’oubliez pas que « c’est la dernière opportunité » et que « nous le leur devons »…

Octavio Alberola
(27 novembre 2021)

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* Cet amendement à leur propre loi, présenté conjointement par le PSOE et Unidas Podemos, précise « que toutes les lois espagnoles d’amnistie devront être interprétées et appliquées en conformité avec le droit international conventionnel et coutumier, et en particulier avec le droit international humanitaire selon lequel les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, le génocide et la torture sont imprescriptibles et non amnistiables ».
** La loi d’amnistie de 1977 a considérablement freiné, voire empêché les tentatives de juger les crimes du franquisme. Son article 2f amnistie « les délits commis par les fonctionnaires et agents de l’ordre public contre l’exercice des droits des personnes ».
*** Voir https://florealanar.wordpress.com/2021/07/21/espagne-la-loi-sur-la-memoire-democratique-et-linfamie-de-la-division-des-victimes-en-premiere-et-deuxieme-classe/

Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://kaosenlared.net/enmiendas-a-la-ley-de-memoria-democratica-la-ultima-oportunidad/
Les notes de bas de page sont le fait du traducteur.

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L’article ci-dessous, que l’on doit à Alejandro Torrús, est paru sur le site de langue espagnole « Público ».

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« Sais-tu quels mots ma mère me disait lorsque nous descendions sur la place pour prendre le frais ? Elle me disait : “Cœur sans fourberie, perle dessinée, petit nez d’or, petite poire confite.” Vous voyez quel vocabulaire riche pour une femme du peuple ? »
La personne qui parle ainsi est Soledad Ezquerra Casalé. Elle a 88 ans et ce qu’elle raconte est le seul souvenir qu’elle a de sa mère, Josefa Casalé Suñén. Soledad allait avoir quatre ans lorsque les phalangistes ont sorti sa mère de sa maison, en pleine nuit, pour l’emmener en prison. Elle était fusillée le lendemain, le 31 août 1936. Soledad ne se souvient pas de son visage. Elle n’a pas non plus de photographie ou de portrait. Tout ce qu’elle possède de sa mère, ce sont ces mots et une lettre. Celle que Josefa a écrite la nuit précédant son exécution, depuis la prison d’Ejea de los Caballeros, dans laquelle elle fait ses adieux à ses filles.

Photocopie de la lettre écrite par Josefa Casalé la veille de son exécution.

Josefa Casalé Suñén demandait à sa fille aînée, âgée d’à peine 11 ans, de s’occuper des trois autres enfants, qui allaient rester orphelines de mère. Elle la supplie de veiller à leur propreté et de ne pas oublier de prier. Elle lui demande également d’essayer de leur apprendre les bonnes choses qu’elle-même lui avait enseignées. Quelques heures seulement après avoir écrit cette lettre, Josefa Casalé était fusillée avec neuf autres femmes de son village, Uncastillo, dans la province de Saragosse.
Pas de procès. Une pure répression. Elles ont été exécutées à Farasdués, un village de la municipalité d’Ejea de los Caballeros, et jetées dans une fosse commune du cimetière local. En même temps que Josefa Casalé Suñén, furent exécutées et jetées dans la même fosse Lorenza Arilla Pueyo, Narcisa Pilar Aznárez Lizalde, Inocencia Aznárez Tirapo, Julia Claveras Martínez, Isidora Gracia Arregui, Melania Lasilla Pueyo, Felisa Palacios Burguete, Andresa Viartola García et Leonor Villa Guinda.
Elles avaient entre 32 et 61 ans. L’historienne Cristina Sánchez, auteur de Purificar y purgar. La Guerra Civil en las Cinco Villas (« Purifier et purger. La guerre civile à Cinco Villas »), explique à Público qu’il s’agit du premier massacre qui a eu lieu dans la prison d’Ejea de los Caballeros. Dans les jours et les mois qui ont suivi, trois autres ont eu lieu : un qui a vu l’exécution de douze hommes, puis un autre avec sept hommes et une femme, et enfin l’exécution de dix hommes, tous originaires du village d’Asín.
Aujourd’hui, quatre-vingt-quatre ans après ces exécutions impunies, la fosse commune a été localisée et exhumée dans le cadre de travaux promus par l’association Charata pour la récupération de la mémoire historique d’Uncastillo, en collaboration avec le Collectif d’histoire et d’archéologie mémorialiste aragonaise (CHAMA), avec l’aide d’autres associations de la région. La Députation provinciale de Saragosse, la région de Cinco Villas et les municipalités d’Uncastillo et d’Ejea de los Caballeros ont également collaboré financièrement.

Leonor Villa, Melania Lasilla y Julia Claveras, trois des dix femmes exécutées.

« Anthropologiquement, en attendant les rapports, les restes retrouvés proviennent de corps de femmes. Il y en a précisément dix. Ils apparaissent accompagnés d’épingles à cheveux, de peignes ou de dés à coudre, de petits objets qu’elles portaient sur elles au moment de leur arrestation, et elles ont été exécutés seulement un jour plus tard », poursuit Cristina Sánchez.
L’archéologue chargé des travaux, Francisco Javier Ruiz, explique dans la publication Uncastillo, Mujeres del 36 (« Uncastillo, Femmes de 36 ») que les victimes ont été choisies pour avoir participé à la transformation sociale de l’époque républicaine ou par « vengeance », par le fait de n’avoir pas trouvé les hommes de la famille membres d’organisations de gauche. C’était le cas de Josefa. Josefa était marquée par sa façon de penser et d’agir.
C’était une femme, selon sa fille, très religieuse. Elle avait son propre prie-dieu dans l’église du village et était aussi ouvertement républicaine. Elle avait appris elle-même à lire et à écrire, et chaque soir elle donnait des cours dans sa maison pour ceux qui n’avaient pu aller à l’école. « Et comme on le sait, la culture mène à la politique », ajoute Soledad. En outre, après la révolution d’octobre 1934, Josefa avait vendu des roses rouges préparées avec sa belle-sœur afin de récolter des fonds pour les prisonniers.
Aujourd’hui, Soledad, au côté d’autres familles, attend des nouvelles des associations chargées des travaux sur la fosse commune. Elle a fourni son ADN pour que les restes de sa mère puissent être identifiés et explique qu’elle souhaite que les dix femmes reposent ensemble dans le cimetière d’Uncastillo. « Elles sont ensemble depuis plus de quatre-vingts ans et elles ont été tuées pour avoir eu des idées semblables. J’aimerais qu’elles restent ensemble, avec à côté un panneau expliquant pourquoi elles ont été tuées et qui elles sont », dit Soledad.
Ainsi, le panneau souhaité par Soledad devrait expliquer les raisons pour lesquelles un groupe de phalangistes, au nom de l’Espagne, de Dieu et des autorités franquistes, a fait fusiller des femmes comme Narcisa Aznárez, âgée d’à peine 32 ans, mère de trois filles et dont le seul « délit » était d’avoir un frère membre de la CNT qui s’était enfui dans la montagne. Ou encore Isidora Gracia, boulangère, mère de trois enfants et socialiste connue. Sans oublier Melania Lasilla, assassinée parce qu’elle était la sœur du premier adjoint au maire d’Uncastillo, et le reste des femmes et des hommes d’Uncastillo qui ont été exécutés au cours de l’été 1936.

Une partie des restes trouvés dans la fosse commune.

Pour le moment, en l’absence d’une décision finale, le souhait de Soledad est plus proche que jamais de se réaliser. Le travail d’exhumation est terminé et il reste maintenant à faire le travail dans les laboratoires d’identification médico-légale et attendre les rapports d’experts. On verra ensuite quelle est la volonté de toutes les familles, associations et institutions quant à une décision définitive.
Soledad, à 88 ans, attend ce moment. « Je suis très fière de ma mère et de ce qu’on me dit d’elle. Je suis également fière de ses idées et de son combat », ajoute-t-elle. En attendant, elle se souvient des matins de son enfance où elle fuyait l’école pour ne pas avoir à subir l’humiliation de chanter le Cara al Sol*. Elle raconte également la faim et la misère dont elle a souffert dans son enfance en raison de la répression franquiste. Sa situation économique a commencé à s’améliorer lorsque sa sœur aînée, destinataire de la lettre de Josefa, a épousé un ancien membre de la Division Azul** qui était revenu de Russie.
« J’ai souvent pensé à la douleur, à la souffrance et à la faim qu’ils nous ont fait subir parce que ma mère avait des idées républicaines. Et je ne peux pas le comprendre. Nous ne faisons que passer rapidement dans ce monde. Je ne vois pas la nécessité de faire subir aux autres tant de calamités et d’avoir tant de haine. Mais bon. Ce qui est arrivé est arrivé. Nous ne pouvons pas changer cela, mais nous devons maintenant le raconter », déclare Soledad Ezquerra Casalé.

Alejandro Torrús

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* Cara al sol : hymne franquiste que les enfants devaient chanter quotidiennement avant les cours à l’école.
** Division Azul : corps de volontaires espagnols et portugais créé en juin 1941 par Franco et mis à disposition de l’Allemagne nazie pour combattre sur le front de l’Est.

Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://www.publico.es/politica/fosa-10-mujeres-uncastillo-dedales-peinetas-honor-luchar-fascismo.html

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L’article de Vicente G. Olaya ci-dessous est paru sur le site du journal espagnol « El País ». Il apporte une énième confirmation de l’horreur de la répression phalangiste. On sera en droit de douter quelque peu de l’affirmation de son auteur quant à l’indignation que le massacre dont il est question souleva jusque dans les rangs des troupes régulières franquistes.

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Photo Carlos Gil-Roig.

La rivière Aguasvivas (eaux vives, en français) coule, sarcastiquement, tout près de l’endroit où se cachent les morts les plus cruelles. L’association Mariano Castillo Carrasco a promu l’ouverture des fosses communes concernant au moins 150 personnes fusillées dans le cimetière de Belchite (province de Saragosse) le 20 juillet 1936, entre 22 heures et minuit, par une centaine de membres locaux de la Phalange. L’horreur du massacre – on estime qu’il y a encore 200 autres corps au-delà des murs du cimetière – a fait que les troupes mêmes de Franco, lorsqu’elles ont repris la ville à la fin de la guerre, ont été choquées par des actes aussi inhumains. Les premiers squelettes retrouvés, à quelques centimètres de la surface, hommes et femmes confondus, sont tous sans chaussures et certains ont même les pieds liés et les mains attachées dans le dos. La plupart d’entre eux présentent des traces de balles dans le crâne. Aux côtés de leurs restes, on trouve de petits objets du quotidien tels que des boutons, des boucles et même un humble crayon. « Nous ne connaissons pas l’étendue de la fosse, mais les deux sondages que nous avons effectués [à une vingtaine de mètres de distance l’un de l’autre] révèlent à seulement quelques centimètres du sol les ossements des personnes exécutées. Les témoins de tout cela ont dit la vérité », déclare l’archéologue Gonzalo García Vegas, codirecteur des fouilles.
Deux jours après le coup d’État du 18 juillet 1936, les milices phalangistes entraient à Belchite, déposaient le maire de la ville, le socialiste Mariano Castillo, et arrêtaient sa femme et son fils. Castillo s’est suicidé dans la cellule où il était détenu, mais cette décision désespérée n’empêcha pas ses deux proches d’être fusillés sans pitié. Mais ils ne furent pas les dernières victimes innocentes.
Les républicains attaquèrent cette municipalité, qui comptait alors 3800 habitants, un an plus tard, en août 1937, dans leur tentative de s’approcher de la ville de Saragosse, ce qui entraîna de violents combats qui se terminèrent par la destruction totale de la ville. On lutta rue par rue, maison par maison, porte par porte. Il existe aujourd’hui un parcours appelé « traces de la guerre civile » qui montre les tranchées, les abris et les constructions militaires, tant d’attaque que de défense, de cette bataille qui a duré treize jours et s’est terminée par la prise de la ville par les républicains.

Ce squelette montre que la victime avait les pieds liés et les mains attachées dans le dos. Photo Carlos Gil-Roig.

Dans l’un des combats, Constantino Lafoz Garcés, paysan de 35 ans affilié à la Phalange le jour même de la prise de la ville, fut arrêté par les partisans de la République et interrogé le 7 septembre 1937. Sa déclaration, qui est conservée aux Archives générales de la guerre civile espagnole, à Salamanque, est d’une grande violence. Il affirme que quelque 200 personnes ont été abattues à l’intérieur du cimetière – et 200 autres à l’extérieur –, tous des civils, parmi lesquels il a lui-même tué 50 hommes et 5 femmes, comme le lui avaient ordonné les chefs de la Phalange. Lafoz a précisé que les troupes qui défendaient la ville comprenaient une centaine de phalangistes, 150 membres d’Acción Ciudadana et une centaine de requetés*. Leurs chefs s’appelaient Miguel Salas, Don Antonio et le requeté Narciso Garreta.
À la fin de la guerre, et après la destruction complète de la ville, le dictateur Francisco Franco a ordonné qu’elle reste en l’état et qu’une autre soit construite à proximité. Une chape de silence a ainsi recouvert la ville pendant la dictature. Les fonds du projet « Mémoire Démocratique » – avec des contributions du ministère de la Présidence, du secrétariat d’Etat à la Mémoire démocratique et du gouvernement d’Aragon – ont été utilisés pour que l’équipe composée de l’anthropologue et légiste Ignacio Lorenzo Lizalde, des archéologues Hugo Chautón, Gonzalo García Vegas, Sergio Ibarz, de la restauratrice Eva Sanmartín et d’un groupe de collaborateurs tente de récupérer les restes des personnes assassinées.
« Presque toutes les victimes du massacre étaient des habitants de Belchite ou d’un village voisin, explique le codirecteur des fouilles, Hugo Chautón. C’est pourquoi, sous la coordination d’Ignacio Lorenzo, des tests ADN vont être réalisés sur les restes exhumés, afin de les comparer avec l’ADN de leurs descendants et de les intégrer dans la base de données du gouvernement d’Aragon. De cette façon, nous pourrons déterminer qui est qui. »
La fouille archéologique en cours occupe environ 80 mètres carrés et est adjacente à la partie où se trouvent les niches murales, bien qu’il y en ait une plus petite à une vingtaine de mètres. En ouvrant la terre, on a trouvé une douzaine de corps – à moins de cinquante centimètres de profondeur –, dont certains sont coincés par les briques du mur de niches, bâti bien après le massacre. On ne sait pas si sous ces corps entremêlés s’en trouvent d’autres, mais ce n’est pas exclu.

Entrée du cimetière de Belchite. Photo Carlos Gil-Roig.

L’une des dépouilles, celle d’un homme de plus de 1,80 mètre, a été retrouvée face contre terre, les pieds liés et les mains attachées derrière le dos. « Il est possible, explique García Vegas, qu’en raison de sa grande corpulence il ait résisté davantage et qu’ils l’aient attaché avant de le tuer. Ils l’ont jeté dans la tombe sans ménagement ».
Et qui étaient-ils ? Le témoignage de Constantino Lafoz ne laisse aucune place au doute. Il donne les noms et surnoms des victimes et raconte qu’ils ont abattu, par groupes de 20 personnes, les frères Sargantanas, Hojalatero, Listero, Alpargatero, les Sopas, Carruela, Simón Pedro Juan et sa fille, la Pascualota et les Muñecas… Avant cela, selon Lafoz, ils étaient torturés « pour les faire parler ».
En 1940, Franco a décidé de ne pas reconstruire la ville dévastée de Belchite en signe de reconnaissance du courage de ses défenseurs. Plus de 2000 soldats franquistes sont morts sur les 7000 qui résistaient dans la ville, et quelque 2500 assaillants républicains ont péri dans une armée de quelque 25000 soldats. Le nombre d’habitants de la ville est passé d’environ 3800 avant la guerre à moins de la moitié. « Je vous jure que sur ces ruines de Belchite une belle et vaste cité sera construite en hommage à votre héroïsme sans pareil », déclara le dictateur. Ce qu’il a oublié, cependant, c’est de mentionner que sous la terre du cimetière, ainsi qu’au-delà de ses murs, les restes de centaines d’innocents étaient ignominieusement cachés, tout près de la rivière Aguasvivas.

Vicente G. Olaya

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* Requetés : ce mot désigne les membres du corps de volontaires carlistes combattant dans le camp franquiste.

Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://elpais.com/espana/2021-10-25/hallada-la-fosa-comun-de-150-civiles-asesinados-en-belchite-dos-dias-despues-de-estallar-la-guerra-civil.html

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C’est une triste nouvelle pour le mouvement libertaire et une perte incalculable pour la récupération de la mémoire historique d’Aragon. Martín Arnal a toujours été impliqué dans la diffusion de ses idées anarchistes et était l’un des rares témoins vivants de l’époque de la guerre de 1936. Il aurait eu 100 ans le 12 novembre. Il est décédé jeudi 21 octobre en France.

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Né à Angües (région de La Plana de Huesca) le 12 novembre 1921 dans une famille d’agriculteurs affiliés à la CNT d’Aragon et disposant de peu de ressources, Martín Arnal Mur était le sixième d’une fratrie de dix enfants. À l’âge de 12 ans, il commença à travailler comme domestique dans une famille de Bespén. À 15 ans, il participa activement à la communauté agricole d’Angües pour récupérer les récoltes perdues après le coup d’État du général Franco. Il était le frère de deux militants du groupe Bakounine de la FAI (Fédération anarchiste ibérique), José et Román, qui ont été fusillés à Huesca au début de la guerre. En mars 1938, à l’âge de 16 ans, il fut mobilisé par le gouvernement républicain sur le front de Huesca pour participer à la construction de fortifications et de tranchées à Monflorite.
Après l’avancée des troupes franquistes, il s’enfuit à pied vers la France depuis Angües, via Balbastro, Graus et Benás. Le gouvernement français le transporta en train au camp de réfugiés d’Angoulême avec d’autres antifascistes aragonais et espagnols. Il s’évada avant d’être déporté à Mauthausen, comme cela s’est produit pour ceux qui n’ont pu s’enfuir. Il retourna ensuite en Espagne via Cerbère en février 1939. Mais il rentra rapidement en France après la Retirada.
Il resta à Perpignan, dans un camp gardé par la cavalerie française, et de là il est allé au camp de concentration d’Argelès-sur-Mer où il a été recruté par l’armée française. Il a travaillé dans un champ de tir à Bourges où l’on testait des armes et où il fallait être près de l’endroit où les obus allaient exploser pour vérifier qu’ils fonctionnaient correctement. Il y resta sept mois. En France, il participa à la Résistance, à la réorganisation clandestine de la CNT et à des opérations de pénétration sur le territoire de l’État espagnol. Au début de l’année 1944, Martín fut chargé de surveiller la frontière et de reconnaître le terrain pour le passage de la guérilla dans la région de Sobrarbe. En novembre de la même année, il dut s’échapper de nuit en raison du siège de la Garde civile à Saravillo.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il fut démobilisé de l’armée française en mars 1945, et resta vivre en France. Il a travaillé comme coupeur de bois de chauffage, dans les chemins de fer et dans le bâtiment comme maçon. À Rabastens, il a rencontré Ángela Salas González. Elle était issue d’une famille émigrée d’Almería (Andalousie) pour des raisons économiques après la Première Guerre mondiale (1914-1918) et elle travaillait dans les champs. Ils se sont mariés en 1949 et, dès lors, il fit sa vie dans cette ville française en travaillant comme maçon jusqu’à sa retraite à l’âge de 63 ans. Ils ont eu un fils et deux filles. Après la mort du dictateur Franco en 1975, il retourna vivre avec Angela à Angües, tandis que ses enfants restèrent en France.
En octobre 2018, Martín Arnal vécut un autre des moments les plus émouvants et les plus attendus de sa vie lors des travaux d’exhumation d’une fosse commune du cimetière de Los Mártires de Huesca. Ces travaux ont permis de découvrir les restes de cinq personnes assassinées par le fascisme, dont plusieurs compagnons de Martín. Parmi eux se trouvait son frère Román, assassiné le 4 janvier 1937. Román était accusé d’avoir participé aux communautés agraires promues par la CNT à Angüés.
Au cours de l’été 2020, avec sa force et sa joie habituelles, Martín a participé à Boltaña à la première du Festival d’Espiello du film Dans la même terre, qui raconte sa vie impressionnante et extraordinaire, réalisé par Marco Potyomkin, et produit par Rubén Barranco et Raúl Mateo.
Jusqu’à ses derniers jours, Martín Arnal a continué à s’impliquer dans la diffusion de ses idées anarchistes et restait l’un des rares témoins vivants de l’époque de la guerre de 1936. Il aurait eu 100 ans le 12 novembre prochain. « Il nous laisse son histoire, son combat inlassable contre le fascisme. Que la terre lui soit légère », a écrit Mercedes Sánchez, de l’ARMHA (Association pour la mémoire historique d’Aragon) sur les réseaux sociaux, l’un des nombreux témoignages d’affection pour l’antifasciste et guérillero aragonais décédé jeudi en France.

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Texte repris du site Mémoire libertaire :
http://www.memoire-libertaire.org/Deces-de-Martin-Arnal-Mur-guerillero-libertaire-aragonais

Texte d’origine publié para AraInfo :
https://arainfo.org/fallece-martin-arnal-mur-libertario-colectivista-y-guerrillero-antifascista-aragones/

Traduction Daniel Pinós.

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Le texte ci-dessous est celui de la lettre ouverte adressée par l’ami Octavio Alberola à deux membres du gouvernement dit de « coalition progressiste » au sujet des victimes de la répression franquiste.

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Comme l’a annoncé le nouveau ministre de la Présidence, des Relations avec le Parlement et de la Mémoire démocratique, Félix Bolaños, dans une interview publiée le 18 juillet dans le journal El Pais, le Conseil des ministres a approuvé mardi 20 juillet l’avant-projet de loi sur la mémoire démocratique qui devait être approuvé lors du Conseil des ministres ayant suivi le remaniement du gouvernement.
Il faut donc supposer que, conformément à ce qui a été dit dans cette interview – en réponse à la question de savoir si on ne toucherait pas au texte « malgré les critiques » –, le projet de loi sur la mémoire démocratique approuvé n’a pas été modifié et, par conséquent, cette loi – « nous allons la présenter aux Cortes et là elle pourra être modifiée par des amendements » – continue à maintenir l’infamie de la division des victimes de la répression franquiste en victimes de première et de seconde classe.
Craignant que ce soit le cas et ignorant ce que le Conseil des ministres du mardi 20 juillet allait faire, j’ai envoyé trois jours avant cette lettre ouverte, que je reproduis ci-dessous :

Lettre ouverte à Yolanda Díaz* et Irene Montero* :
L’ « égalité » et la loi sur la mémoire démocratique.
Les raisons de cette « lettre ouverte » sont les suivantes :

Comme vous le savez, le remaniement de l’Exécutif et la nomination de Félix Baños comme nouveau ministre de la Présidence, des Relations avec le Parlement et de la Mémoire démocratique ont empêché – selon la presse – le Conseil des ministres d’approuver l’avant-projet de loi sur la Mémoire démocratique le mardi 13 juin (1). Le même texte que celui approuvé par le Conseil des ministres en septembre 2020, bien que modifié et élargi sur certains points suite aux protestations et réclamations des groupes mémorialistes. Un texte que ces groupes continuent de considérer comme insuffisant et indigne, malgré ces modifications et extensions. Non seulement parce qu’il ne correspond pas aux normes internationales en matière de droits humains, mais aussi parce qu’il maintient l’infamie (article 10 de la loi de 2007) de la division des victimes de la répression franquiste en deux catégories.
Une infamie, la division des victimes de la répression franquiste en fonction de la date de leur exécution, ce qui implique de ne pas les reconnaître ni de les indemniser toutes de la même manière, et d’accepter qu’il y ait des victimes de première et de seconde classe par le fait d’avoir été exécutées après ou avant 1968. Une date arbitraire, choisie et fixée par les rédacteurs de la loi de 2007 sans autre « justification » que celle des « circonstances exceptionnelles » et sans expliquer pourquoi c’est à partir de 1968 que les « circonstances » deviennent « exceptionnelles » seulement pour les victimes de la répression franquiste exécutées ; car cette division arbitraire n’existe pas pour la réparation envers ceux qui ont été emprisonnés pendant le régime franquiste. Comment justifier une division si arbitraire dans un cas et pas dans l’autre ? De plus, tant dans la loi de 2007 que dans les projets de loi visant à la réformer, les victimes de la répression franquiste ont toujours été incluses dans une définition unique, sans aucune référence à cette date et aux « circonstances exceptionnelles ». Comme c’est le cas aujourd’hui, avec le nouveau texte, dans lequel ses rédacteurs consacrent un long article à la définition des victimes du coup d’État de 1936, de la guerre civile qui a suivi et de la dictature, pour souligner que sont victimes toutes les personnes qui ont subi la répression franquiste.

Vous savez également que, pour réformer la loi sur la mémoire historique de 2007, le groupe parlementaire socialiste a présenté en décembre 2017 au Congrès des députés une « Proposition de loi sur la mémoire historique et démocratique » qui maintenait cet infâme article 10, et que le groupe parlementaire Unidas Podemos a présenté le 13 juillet 2018 une proposition de loi – elle aussi pour réformer cette loi de 2007 – avec un article (article 32) qui mettait fin à cette infâme discrimination et rétablissait l’égalité entre les victimes de la répression franquiste, en établissant une réparation unique pour « toutes les personnes bénéficiaires de ceux qui sont morts ou ont subi des blessures invalidantes dues à la répression franquiste dans leur lutte contre la dictature jusqu’au 15 octobre 1977 » (2).
Eh bien, le fait est que plus de trois ans se sont écoulés depuis lors et près d’un an depuis la présentation de l’avant-projet de loi sur la mémoire démocratique par le gouvernement de « coalition progressiste », dont vous êtes membres, et que l’avant-projet – qui devait être approuvé par le Conseil des ministres du mardi 13 juin – maintient toujours l’infamie de l’article 10 de la loi de 2007, bien que cet article n’apparaisse pas littéralement dans ledit texte et que le secrétaire d’État à la Mémoire démocratique, Fernando Martinez, prétende – sur la base de la rédaction maquillée et ambiguë de ce texte – qu’« il existe une autre lecture de l’avant-projet » qui efface cette infamie.
En effet, cet avant-projet entretient cette infamie car la disparition dans le nouveau texte de cet article (qui figurait bien dans la proposition de nouvelle loi « sur la mémoire historique et démocratique » du PSOE de décembre 2017) ne signifie pas qu’il n’est plus en vigueur, puisque dans la nouvelle loi – qui est composée de cinq titres « structurés autour du protagonisme et de la réparation intégrale des victimes… » – le chapitre III (du titre I, « sur les victimes »), qui « se réfère à la réparation », indique littéralement que, « avec les mesures qui ont été déployées depuis la Transition, et qui demeurent dans le système juridique, des actions spécifiques sont incorporées… ». Ainsi donc, l’article 10 – qui fait partie des mesures déployées depuis la Transition – reste dans la mise en ordre juridique, tout comme l’infamie de ne pas considérer et accorder des réparations de manière égale à toutes les « victimes de la guerre et de la dictature ». Unediscrimination qui ne fait qu’ajouter une peine injuste et douloureuse à celle déjà infligée par le criminel régime franquiste à ceux qui ont donné leur vie pour les libertés aujourd’hui constitutionnelles.
La poursuite d’une telle infamie est une indignité que Unidas Podemos ne doit pas assumer. Non seulement par dignité mais aussi par cohérence avec la proposition de loi présentée par ce groupe le 13 juillet 2018. Car il est évident que ce n’est que si la nouvelle loi considère et indemnise toutes les victimes de manière égale que l’égalité de toutes les victimes de la répression franquiste deviendra réelle et sera rétablie dans le système juridique.
Le rétablissement de cette égalité devrait donc être une priorité pour le gouvernement de « coalition progressiste ». Et plus encore pour la nouvelle deuxième vice-présidente du
gouvernement, qui vient de déclarer à la presse que « ce gouvernement doit être celui du redressement, mais aussi le gouvernement de l’égalité », et pour la responsable d’un ministère dont le titre est ministère de l’Egalité.

Octavio Alberola
(17 juillet 2021)

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* Yolanda Díaz est une élue du Parti communiste espagnol et Irene Montero de Podemos.

Traduction : Floréal Melgar.

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Quatre-vingt-deux ans après la fin de la guerre civile et quarante-six ans après la mort de Franco, l’Espagne compte toujours sur des associations de bénévoles pour prendre en charge la question des milliers de fosses communes réparties sur tout le territoire espagnol.
Le texte très émouvant publié ci-dessous, de Pablo « Pampa » Sainz et paru sur le site « El Salto », nous emmène dans la région de Castille-La Manche, dans le cimetière de Manzanares, où des volontaires s’emploient à tirer de l’oubli les victimes d’une dictature qui furent traitées comme des chiens.

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Une équipe de l’Association pour la récupération de la mémoire historique (ARMH) a exhumé 34 corps de deux fosses communes dans le cimetière de Manzanares, dans la province de Ciudad Real. Il y a là, encore, 255 personnes enterrées dans 14 fosses.

« Quelle heure est-il ? », demande Isabel Fontiveros Carrión en regardant les aiguilles de la montre à chaîne de marque Majestime. « Elle fonctionne toujours », vérifie-t-elle. Elle appartenait à son grand-père, Alfonso Fontiveros Muñoz, président du Groupement des journaliers de la Fédération des travailleurs de la terre et membre de la CNT, qui a été fusillé le 20 juillet 1939 à Manzanares, province de Ciudad Real.
Alfonso serait l’une des 34 victimes jetées dans une fosse commune entre le 15 juin 1939 et le 8 novembre 1940 et qu’en cet après-midi du mercredi 2 juin l’équipe de l’Association pour la récupération de la mémoire historique (AMRH) a fini d’arracher à l’oubli. « Mon grand-père est répertorié comme disparu et nous sommes sûres qu’il est dans cette fosse. Dans le registre des sépultures, il apparaît dans la fosse n°1, corps n°13 », dit-elle. Il reste à attendre les tests ADN pour certifier l’identité.
« J’ai cette montre qui est à lui. Elle retarde un peu. Je ne sais pas quelle heure il est. 3 h 23 ? Ah, bien », confirme Isabel. Après les exécutions, lorsque son oncle s’est exilé en France, sa grand-mère a donné la montre à son père. Quand ce dernier est mort, en 1992, la vieille Majestime ne fonctionnait plus depuis quelques années. Depuis cette date, elle l’avait conservée dans une petite boîte avec la liste des fusillés de la fosse. Lorsque sa sœur, Alfonsa, est venue avec elle à Manzanares depuis la Catalogne pour assister aux travaux d’exhumation, elle l’a apporté avec elle.
« Nous étions dans le coin avec quelques familles et on nous a demandé si quelqu’un avait des objets appartenant aux victimes. J’ai dit que j’avais la montre de mon grand-père, mais qu’elle ne marchait plus depuis au moins quarante ans. Je la sors, et elle marchait ! Ma sœur ne croit pas beaucoup à ces choses et m’a dit : « Oui, c’est vrai, elle ne marchait plus depuis longtemps. » Je la porterai sur moi tous les jours », dit-elle.
La montre a recommencé à fonctionner là où la vie d’Alfonso avait été arrêtée par les balles et enterrée à six mètres de profondeur. La douleur d’Isabel est celle de tant de familles qui ont besoin de toute urgence que l’État garantisse les exhumations. « Quand nous sommes partis à Barcelone, ma tante Antonia nous a dit qu’il fallait sortir notre grand-père de cette fosse, qu’il fallait l’emmener. Et je le lui ai promis : Ma tante, on va travailler là-dessus », s’émeut Isabel.
La première vice-présidente du gouvernement, Carmen Calvo, a présenté l’avant-projet de loi sur la mémoire démocratique le 15 septembre dernier, arguant qu’« il ne fallait pas perdre une seconde ». Huit mois plus tard, il n’a toujours pas été traité. « Quand tu fais cela, tu montres que ta volonté politique a très peu de consistance », critique le président de l’ARMH, Emilio Silva.
« Le gouvernement s’occupe de la loi sur la mémoire comme d’un concours de subventions, où des familles de victimes se livreraient une compétition pour savoir qui en aurait une, c’est une honte. Il doit garantir toutes les exhumations. Si une victime du régime franquiste s’adressait à un organisme d’État qui s’occuperait d’elle pour savoir quelle réparation il doit faire, il s’établirait un contrat, un devoir, dans cette conversation. Quarante-cinq ans ont passé et il n’y a toujours pas d’organisme. Ils devraient mettre toutes les délégations et subdélégations du gouvernement à la disposition des familles pour s’occuper d’elles. Le gouvernement dispose de la police scientifique, de la police judiciaire, des laboratoires pour l’ADN, de tous les outils. Si nous pouvons le faire, alors que nous n’avons même pas de local, comment l’État ne pourrait-il pas le faire ? », demande-t-il.

Isabel n’a pas manqué un seul jour pour collaborer au travail de l’ARMH dans la zone hors des murs du cimetière de Manzanares, une parcelle rectangulaire qui, jusque dans les années 80, était exclue du périmètre du cimetière. C’était la zone civile que les génocidaires avaient grotesquement séparée de la zone catholique. Avec la démocratie, le mur qui les séparait a été détruit et cette partie a été fusionnée avec le reste du cimetière. Par ce symbole, la tentative institutionnelle démocratique de restaurer la mémoire des victimes a pris fin. Le reste du parcours a été quasi exclusivement le fait de la société civile.
Selon le dossier du projet d’exhumation de l’ARMH, le cimetière de Manzanares compte un total de 288 victimes assassinées entre 1939 et 1947. Parmi elles, 255 sont enterrées dans quatorze fosses communes à l’intérieur des murs et 30 personnes dans deux fosses à l’extérieur des murs. Mais dans ces deux dernières, 34 corps ont été retrouvés, parmi lesquels on attend la confirmation de la présence du dernier maire républicain de la ville voisine de Membrilla, Avelino Bellón.
« Mon père, cette nuit-là, ils l’ont jeté en dernier, puis ils leur ont jeté un peu de terre dessus et mon père s’est retrouvé avec une jambe découverte, hors de la terre, ils ne l’avaient pas achevé. Vous pensez que ce n’est pas dur ce dont je parle ? Un long moment sans savoir où il était enterré », confie María Alcarazo, fille de Francisco Martín Alcarazo, membre de l’UGT, qui a été fusillé le 25 octobre 1940.
Ni les fascistes ni l’amnésie décrétée lors de la transition n’ont réussi à enterrer la mémoire. Les familles ont réussi d’une manière ou d’une autre à contourner la censure franquiste. « Nous avons toujours su qu’ils étaient là. Il y avait un mur par-dessus lequel on sautait, ou bien on lançait des fleurs. Nous arrivions du côté des champs, j’avais une petite échelle qui me servait à grimper », se souvient Isabel.
María raconte à l’ARMH que sa famille a longtemps ignoré l’emplacement précis de la fosse. Ils savaient qu’elle se trouvait dans le corralillo (la petite cour), comme ils appelaient cette zone hors des murs à laquelle on accédait par une porte latérale « qui était presque toujours cadenassée ». De nombreuses années se sont écoulées jusqu’à ce que la mairie leur indique l’emplacement exact de la fosse.

« On ne pouvait rien mettre alors pour signaler son emplacement, on savait juste où elle était. Quelque temps plus tard, mon oncle Manuel, le frère de mon père, a osé aller demander une autorisation pour voir s’il pouvait mettre un panneau à l’endroit où elle se trouvait, parce que bien sûr c’était un peu caché, et voilà. Et ils ont fait un monolithe, comme disaient mes oncles, ils l’ont fait en granit, et c’est ce qu’il y a depuis lors, mais pas depuis beaucoup d’années, hein. Il n’y avait rien là, rien pour l’indiquer, rien… Puis on a mis une plaque et des barrières autour. Mon frère s’en est occupé et ils ont mis un panneau avec les noms des personnes qui sont là », précise-t-elle.
L’une des premières tâches de l’équipe de bénévoles de l’ARMH a été de retirer les pierres tombales de fortune que les familles avaient placées au fil des ans. Ce lundi 17 mai, Isabel a aidé à soulever et à déplacer des pavés et des débris de béton. « Pendant que je travaillais, je ne me rendais pas compte, j’étais comme un membre de l’équipe, mais quand nous nous arrêtions un moment, ça me remuait, j’allais un peu plus loin pour pleurer parce que je commençais à penser à mes proches, mon père, mon oncle, ma tante, à ce que nous avions subi. Pire encore, quand arrive la mise au jour et que vous voyez qu’ils ont été entassés, jetés, cela te rend malade, tu prends conscience de toute cette souffrance ». C’est beaucoup d’émotion.
Il a fallu dix-sept jours de travail ininterrompu pour que les derniers corps de ces hommes soient mis au jour. « Une intervention très compliquée, pour laquelle nous avons travaillé à six mètres de profondeur, alors que le maximum jusqu’à présent était de quatre mètres dans les trois fosses que nous avions ouvertes à Guadalajara », explique le coordinateur de l’exhumation, Marco Antonio González Carrera.
« Ce sont des fosses creusées dans le calcaire, dans le style de ce qui se fait lorsqu’on creuse des puits dans la région. Cela signifie qu’à partir d’avril 1939 nous pouvons parler d’un plan clair d’extermination de toutes les personnes de gauche, affiliées aux syndicats, qui avaient participé aux mouvements ouvriers, aux collectivisations des terres. Nous pensons que les fosses étaient préméditées, car même les fossoyeurs nous disent que les tombes de trois ou quatre niveaux ne sont pas aussi profondes », explique Marco.
Entre les fosses 1 et 4, se trouvaient les fosses 2 et 3, maintenant vides. L’impossibilité de travailler à une telle profondeur a obligé à utiliser une machinerie lourde. « A un endroit, nous avons vu que la boue s’effritait et entraînait plusieurs corps vers le centre. Nous avons dû nous arrêter pendant une journée et faire venir une machine pour tout mettre à niveau. A partir de 2,5 mètres de profondeur jusqu’à l’endroit où nous sommes maintenant, nous avons dû creuser avec des pioches et des pelles. Nous avons retiré plusieurs mètres cubes de terre dans des seaux, tirés par des cordes, avec une grande fatigue pour l’équipe », précise-t-il.

En ce qui concerne les corps retrouvés, l’archéologue Serxio Castro Lois précise qu’« ils ont été retrouvés dans des positions comme jetés, dès les premières extractions de corps de chaque fosse, et nous avons constaté qu’il y avait eu des tirs sur eux alors qu’ils étaient déjà à l’intérieur de la fosse. Cela signifie que certains d’entre eux ont été abattus au bord de la fosse ». Une douzaine de douilles ont également été trouvées à une trentaine de mètres du site, juste le long de la ligne où était érigé l’ancien mur séparant la parcelle de la zone catholique.
« La position des individus dans la fosse n°1 indique qu’au moins sept ou huit d’entre eux étaient empilés contre la paroi sud de la fosse, ce qui peut indiquer qu’ils ont été jetés en même temps avec une brouette ou quelque chose de similaire. Il n’y avait pas de couche de terre entre eux, nous pouvons donc en déduire cela », décrit-il.
Pour l’anthropologue légiste bénévole qui travaille sur l’exhumation, Sergio León Matos, cette situation complique l’identification, mais plus encore le fait qu’il n’y a pas de corrélation entre le registre des sépultures et le nombre de corps exhumés. « Le fait que la documentation de l’époque ne soit pas correcte nous amène à douter », dit-il.
« Le travail de terrain est terminé et il ne reste plus que le travail de laboratoire : identifier et rapprocher chacun des restes retrouvés avec les individus dont nous avons trace dans les archives. Nous avons trouvé ce qui est typique : des ceintures, des sandales, des boutons, des lunettes, des allumettes, une petite médaille, mais il n’y a pas d’élément avec un pouvoir d’identification total », ajoute León.
Isabel et Alfonsa sont passées de l’état de veille à l’aube à l’état de sommeil. « Quand ils l’ont plus ou moins sorti, vraisemblablement, le mauvais sommeil a disparu. Nous avons gagné la paix », conclut-elle. De nombreuses familles des victimes enterrées dans les fosses communes du côté catholique étaient présentes à un événement organisé par l’ARMH dans le cimetière afin qu’elles puissent se rencontrer. « S’il y a des familles qui le demandent, avec nos ressources limitées, nous ferons ce que nous pourrons », confirme Emilio Silva. Le temps de la mémoire, à Manzanares, a repris son tic-tac.

Pablo « Pampa » Sainz

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Photos : David F. Sabadell et Alvaro Minguito.
Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://www.elsaltodiario.com/memoria-historica/el-tiempo-de-la-memoria?fbclid=IwAR2CT8mmZnsfeSrYqVZ3wThb9VNQLu_-Ot1hBqlUCr6x09evN66s2B_KSzQ

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En attendant de pouvoir accéder à l’ouvrage dont il est question ci-dessous, voici un article intéressant de Guillermo Martínez, publié par le site espagnol Público, qui en rend compte.

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Cette organisation anarchiste tenta de remuer les consciences d’un prolétariat effervescent, toujours au côté de la CNT, son organisation sœur. Les comptes rendus de ses sessions plénières et de ses assemblées, documentés par l’historien Julián Vadillo, éclairent une histoire pleine d’obscurité et de désinformation.

Réunions secrètes, obscurité, attaques à main armée et terrorisme. Toutes ces étiquettes se marient bien avec ce qui est populairement associé à la Fédération anarchiste ibérique (FAI), une organisation à peine évoquée dans la plupart des livres d’histoire et dont on se souvient grâce à ces trois lettres qui, pendant la guerre civile, accompagnaient, sur des affiches et des véhicules, d’autres lettres plus connues, celles qui désignaient la Confédération nationale du travail, la CNT. Si l’on sait peu de chose sur le fonctionnement des organisations libertaires en raison de l’ostracisme dont elles ont fait l’objet de la part de certaines historiographies, on en sait encore moins de l’organisation qui, du point de vue social, entendait secouer les consciences des travailleurs, dont beaucoup étaient déjà gagnées aux idées révolutionnaires dans le monde du travail grâce à la présence de la centrale anarcho-syndicaliste.
Julián Vadillo démolit la plupart des approches avancées à ce jour pour expliquer la Fédération, dans son livre récemment publié, Historia de la FAI. El anarquismo organizado (Catarata, 2021). Cette monographie comble ainsi une lacune historique en cinq chapitres et un épilogue qui vont des antécédants de l’organisation jusqu’à son stade actuel, en passant par la première dispersion des groupes anarchistes, sa situation pendant la dictature de Primo de Rivera et son action durant la Seconde République et le franquisme.
L’année 1927, année de fondation de la FAI, fut une année quelque peu convulsive en Espagne, ce qui rend la création d’une telle fédération assez exceptionnelle : la dictature de Primo de Rivera contraignit de nombreux libertaires à l’exil, mais la nature transnationale de la FAI rend inévitable le fait de se tourner vers le Portugal, où un an plus tôt avait eu lieu un coup d’État qui se transformera en une longue dictature avec Salazar. « Agitation, action et propagande, tel était le schéma suivi par les groupes qui composaient, indépendamment les uns des autres, la FAI », commence à expliquer Vadillo, docteur en histoire de l’université de Madrid.

La transnationalité de la FAI s’étendait jusqu’en Amérique latine, en France, en Afrique du Nord et aux États-Unis. Tous ces groupes étaient unis par une même mission : eux, qui défendaient ouvertement les idées anarchistes, devaient les faire connaître. Comment ? « La propagande, ce n’est pas seulement distribuer des tracts, mais organiser des causeries culturelles, des manifestations, des meetings, créer des athénées et publier des journaux », répond l’auteur, qui précise que dans le meilleur des cas ses militants n’atteignirent pas le nombre de 10 000 dans la Péninsule, la grande majorité d’entre eux étant également affiliés à la CNT. Selon Vadillo, « ils voulaient réaliser la révolution culturelle et individuelle si importante dans une période qu’ils considéraient comme prérévolutionnaire ». Par la suite, le temps leur donnera raison.

Le fantasme de l’orthodoxie face au réformisme

L’influence de l’anarchisme en Espagne dans les années 1920 et 1930 est quelque chose d’indiscutable. Des milliers de travailleurs ont milité dans ses organisations et ses journaux, comme l’organe d’expression de la FAI, Tierra y Libertad, et ont atteint la rue avec des tirages de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. « La FAI canalisait toute l’expression libertaire qui bouillonnait dans la société à travers ses groupes d’affinité, en se liant à son organisation sœur, la CNT », ajoute le professeur de l’université Carlos III de Madrid en guise de résumé de ce qu’il expose dans sa publication.
La Seconde République n’avait pas encore été proclamée que déjà les premières informations négatives autour de cette organisation circulèrent. Fausses. « Il y a toute une historiographie qui soutient que [les groupes de la FAI] ont essayé de contrôler la CNT dans le but de sauvegarder les fondements idéologiques, et certains points de vue évoquent un anarchisme orthodoxe face à une hypothétique tentative de réformisme. Cela ne tient en aucun cas si l’on consulte les sources primaires », poursuit le spécialiste de l’histoire du mouvement ouvrier.
Voici comment Vadillo se réfère au dénigrement auquel a été confrontée la Fédération anarchiste : « On dit que les membres de la FAI étaient les plus violents au sein de l’anarchisme, mais ce n’est pas vrai non plus. Le travail commun avec la CNT était structuré dans les Comités de défense nationale, où ils pratiquaient l’action directe dans les conflits du travail, et se préparaient même à la lutte armée, mais aussi dans les Comités de défense des prisonniers et les Comités révolutionnaires. En tout cas, la FAI en vint à condamner les attaques à main armée effectués au nom de l’anarchisme par des personnes qui n’étaient pas liées à l’organisation ; tout comme elle fut catégorique pour éviter la violence injustifiée dans l’arrière-garde républicaine. »


Collaborer avec la République, une erreur ?

Malgré le fait que la FAI n’était pas une entité uniforme mais très diverse, « elle a toujours essayé de faire en sorte que les erreurs de l’anarchisme retombent sur elle et non sur la CNT », allègue l’auteur. Parmi ces erreurs figurent, comme l’ont exprimé à l’époque et avec dureté différents groupes qui composaient la Fédération, la collaboration avec le gouvernement républicain pendant la guerre : « Même cela n’a pas été majoritairement considéré comme une erreur, si l’on tient compte de certaines des personnalités les plus influentes de l’époque : Cipriano Mera participa à la FAI dès le début de la République et opta pour la militarisation ; Mauro Bajatierra, qui fut l’un de ses fondateurs, fit partie du commissariat à la guerre ; et Melchor Rodriguez, connu sous le nom d’Ange rouge par les fascistes eux-mêmes, milita également au sein de la FAI et adopta la position collaborationniste. »
La guerre civile a modifié la structure initiale de la Fédération, une organisation illégale mais dont les groupes étaient tolérés. En 1937, ils se sont enregistrés comme association : « Elle est devenue un parti politique, a rejoint le Front populaire et est passée d’une organisation de groupes à une organisation plus régionale. De fait, la Fédération figure sur la liste des groupes persécutés par la loi de responsabilité politique du franquisme. »
Les noms de ces groupes d’affinité, tels que Luz (Lumière), El Reflejo libertario (Le Réflexe libertaire), La Eterna Llama (La Flamme éternelle), El Vencedor (Le Vainqueur), Los Iguales (Les Egaux), Acracia (Acracie) et Gran Bohemia (Grande Bohème), laissaient entrevoir les réminiscences évocatrices de l’esprit de leurs membres. « Il en allait de même pour les Unions anarchistes italienne et française. De nombreuses dénominations faisaient également référence à des faits historiques, comme les Martyrs de Chicago ou Spartacus, et aussi à de vieux militants ou référents comme les groupes Bakounine ou Proudhon », souligne Vadillo.


Condamnation explicite des attaques à main armée

Bien que des actions telles que des vols à main armée et des attentats aient été associées à l’anarchisme en général, et à la FAI en particulier, l’historien reconnaît qu’il s’agit d’une vision erronée de ce qui s’est passé dans ces années-là : « Il est indéniable que toutes les organisations politiques ont eu recours à la violence, mais cela reste hors du commun dans un contexte de lutte. La FAI a participé à l’insurrection ouvrière de 1934, par exemple. Dès janvier 1936, ils se sont mis d’accord pour se préparer à un éventuel coup d’Etat, qui se matérialiserait par la constitution de milices de défense armées. En fin de compte, la FAI avait sa part de responsabilité dans ce contexte de violence politique en tant qu’organisation de plus, mais en aucun cas toute la responsabilité. »
De fait, la FAI a accepté d’expulser tous les militants qui commettaient des attaques à main armée parce qu’ils « déshonoraient l’organisation », comme l’indique le compte rendu d’une session plénière. « La FAI a même fusillé un de ses militants à Barcelone après que les méfaits qu’il avait commis dans l’arrière-garde républicaine ont été vérifiés, et Melchor Rodriguez a mis fin aux extractions de prisonniers de Paracuellos auxquelles, selon les enquêtes, des militants anarchistes ont également participé », indique Vadillo à titre d’exemples, avant d’ajouter qu’« il a toujours été dit qu’il existe des idéologies sérieuses et responsables parmi lesquelles l’anarchisme ne figure pas, ce qui n’est pas vrai car, entre autres, [les groupes de la FAI] étaient également préoccupés par la violence opérée à l’arrière-garde et ont motivé les puissances internationales à soutenir la cause en sachant que, si la République perdait, le fascisme serait le vainqueur ».
L’historien n’évite pas de parler des attaques à main armée perpétrées au nom de l’anarchisme : « Il y avait des groupes spécifiques inclus dans la FAI, d’autres groupes anarchistes qui ne voyaient pas la nécessité de se fédérer, et puis les groupes d’action qui n’avaient aucune relation organique ni avec la FAI ni avec la CNT et dont les agissements n’ont rien à voir avec le milieu de l’agitation politique et syndicale. L’historiographie a eu tendance à tout mélanger sans prendre en considération les objectifs et les réalités de chaque groupe spécifique. Nous ne pouvons pas oublier que la FAI, c’était des dizaines de groupes répartis dans toute la péninsule Ibérique, dans des situations parfois différentes les unes des autres ; d’où la nécessité également d’une lecture régionale, car on ne peut pas faire la même analyse des groupes de la FAI dans les Asturies que pour ceux de Barcelone, de Madrid, face à un même événement. »
Le temps écoulé a réduit l’influence de cette organisation historique, sans pour autant la faire disparaître. Aujourd’hui, la Fédération est toujours agissante en Espagne et au Portugal avec la même structure qui l’a vue naître en 1927, elle continue de publier son journal mensuel, Tierra y Libertad, et participe à des événements et congrès internationaux. « Bien que minoritaire sur le territoire, la FAI continue d’agir, si bien que l’histoire de cette organisation reste inachevée », conclut Vadillo dans son livre.

Guillermo Martínez

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Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://www.publico.es/politica/anarquismo-desconocido-historia-fai-leyenda.html?fbclid=IwAR1vexmPTUguy0jS6n2KftfSpoj992_nR4n3E6Fs92Qkq8Rb2FQ902OwXTU

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