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Archive for the ‘06. Espagne’ Category

Le texte ci-dessous est celui de la lettre ouverte adressée par l’ami Octavio Alberola à deux membres du gouvernement dit de « coalition progressiste » au sujet des victimes de la répression franquiste.

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Comme l’a annoncé le nouveau ministre de la Présidence, des Relations avec le Parlement et de la Mémoire démocratique, Félix Bolaños, dans une interview publiée le 18 juillet dans le journal El Pais, le Conseil des ministres a approuvé mardi 20 juillet l’avant-projet de loi sur la mémoire démocratique qui devait être approuvé lors du Conseil des ministres ayant suivi le remaniement du gouvernement.
Il faut donc supposer que, conformément à ce qui a été dit dans cette interview – en réponse à la question de savoir si on ne toucherait pas au texte « malgré les critiques » –, le projet de loi sur la mémoire démocratique approuvé n’a pas été modifié et, par conséquent, cette loi – « nous allons la présenter aux Cortes et là elle pourra être modifiée par des amendements » – continue à maintenir l’infamie de la division des victimes de la répression franquiste en victimes de première et de seconde classe.
Craignant que ce soit le cas et ignorant ce que le Conseil des ministres du mardi 20 juillet allait faire, j’ai envoyé trois jours avant cette lettre ouverte, que je reproduis ci-dessous :

Lettre ouverte à Yolanda Díaz* et Irene Montero* :
L’ « égalité » et la loi sur la mémoire démocratique.
Les raisons de cette « lettre ouverte » sont les suivantes :

Comme vous le savez, le remaniement de l’Exécutif et la nomination de Félix Baños comme nouveau ministre de la Présidence, des Relations avec le Parlement et de la Mémoire démocratique ont empêché – selon la presse – le Conseil des ministres d’approuver l’avant-projet de loi sur la Mémoire démocratique le mardi 13 juin (1). Le même texte que celui approuvé par le Conseil des ministres en septembre 2020, bien que modifié et élargi sur certains points suite aux protestations et réclamations des groupes mémorialistes. Un texte que ces groupes continuent de considérer comme insuffisant et indigne, malgré ces modifications et extensions. Non seulement parce qu’il ne correspond pas aux normes internationales en matière de droits humains, mais aussi parce qu’il maintient l’infamie (article 10 de la loi de 2007) de la division des victimes de la répression franquiste en deux catégories.
Une infamie, la division des victimes de la répression franquiste en fonction de la date de leur exécution, ce qui implique de ne pas les reconnaître ni de les indemniser toutes de la même manière, et d’accepter qu’il y ait des victimes de première et de seconde classe par le fait d’avoir été exécutées après ou avant 1968. Une date arbitraire, choisie et fixée par les rédacteurs de la loi de 2007 sans autre « justification » que celle des « circonstances exceptionnelles » et sans expliquer pourquoi c’est à partir de 1968 que les « circonstances » deviennent « exceptionnelles » seulement pour les victimes de la répression franquiste exécutées ; car cette division arbitraire n’existe pas pour la réparation envers ceux qui ont été emprisonnés pendant le régime franquiste. Comment justifier une division si arbitraire dans un cas et pas dans l’autre ? De plus, tant dans la loi de 2007 que dans les projets de loi visant à la réformer, les victimes de la répression franquiste ont toujours été incluses dans une définition unique, sans aucune référence à cette date et aux « circonstances exceptionnelles ». Comme c’est le cas aujourd’hui, avec le nouveau texte, dans lequel ses rédacteurs consacrent un long article à la définition des victimes du coup d’État de 1936, de la guerre civile qui a suivi et de la dictature, pour souligner que sont victimes toutes les personnes qui ont subi la répression franquiste.

Vous savez également que, pour réformer la loi sur la mémoire historique de 2007, le groupe parlementaire socialiste a présenté en décembre 2017 au Congrès des députés une « Proposition de loi sur la mémoire historique et démocratique » qui maintenait cet infâme article 10, et que le groupe parlementaire Unidas Podemos a présenté le 13 juillet 2018 une proposition de loi – elle aussi pour réformer cette loi de 2007 – avec un article (article 32) qui mettait fin à cette infâme discrimination et rétablissait l’égalité entre les victimes de la répression franquiste, en établissant une réparation unique pour « toutes les personnes bénéficiaires de ceux qui sont morts ou ont subi des blessures invalidantes dues à la répression franquiste dans leur lutte contre la dictature jusqu’au 15 octobre 1977 » (2).
Eh bien, le fait est que plus de trois ans se sont écoulés depuis lors et près d’un an depuis la présentation de l’avant-projet de loi sur la mémoire démocratique par le gouvernement de « coalition progressiste », dont vous êtes membres, et que l’avant-projet – qui devait être approuvé par le Conseil des ministres du mardi 13 juin – maintient toujours l’infamie de l’article 10 de la loi de 2007, bien que cet article n’apparaisse pas littéralement dans ledit texte et que le secrétaire d’État à la Mémoire démocratique, Fernando Martinez, prétende – sur la base de la rédaction maquillée et ambiguë de ce texte – qu’« il existe une autre lecture de l’avant-projet » qui efface cette infamie.
En effet, cet avant-projet entretient cette infamie car la disparition dans le nouveau texte de cet article (qui figurait bien dans la proposition de nouvelle loi « sur la mémoire historique et démocratique » du PSOE de décembre 2017) ne signifie pas qu’il n’est plus en vigueur, puisque dans la nouvelle loi – qui est composée de cinq titres « structurés autour du protagonisme et de la réparation intégrale des victimes… » – le chapitre III (du titre I, « sur les victimes »), qui « se réfère à la réparation », indique littéralement que, « avec les mesures qui ont été déployées depuis la Transition, et qui demeurent dans le système juridique, des actions spécifiques sont incorporées… ». Ainsi donc, l’article 10 – qui fait partie des mesures déployées depuis la Transition – reste dans la mise en ordre juridique, tout comme l’infamie de ne pas considérer et accorder des réparations de manière égale à toutes les « victimes de la guerre et de la dictature ». Unediscrimination qui ne fait qu’ajouter une peine injuste et douloureuse à celle déjà infligée par le criminel régime franquiste à ceux qui ont donné leur vie pour les libertés aujourd’hui constitutionnelles.
La poursuite d’une telle infamie est une indignité que Unidas Podemos ne doit pas assumer. Non seulement par dignité mais aussi par cohérence avec la proposition de loi présentée par ce groupe le 13 juillet 2018. Car il est évident que ce n’est que si la nouvelle loi considère et indemnise toutes les victimes de manière égale que l’égalité de toutes les victimes de la répression franquiste deviendra réelle et sera rétablie dans le système juridique.
Le rétablissement de cette égalité devrait donc être une priorité pour le gouvernement de « coalition progressiste ». Et plus encore pour la nouvelle deuxième vice-présidente du
gouvernement, qui vient de déclarer à la presse que « ce gouvernement doit être celui du redressement, mais aussi le gouvernement de l’égalité », et pour la responsable d’un ministère dont le titre est ministère de l’Egalité.

Octavio Alberola
(17 juillet 2021)

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* Yolanda Díaz est une élue du Parti communiste espagnol et Irene Montero de Podemos.

Traduction : Floréal Melgar.

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Quatre-vingt-deux ans après la fin de la guerre civile et quarante-six ans après la mort de Franco, l’Espagne compte toujours sur des associations de bénévoles pour prendre en charge la question des milliers de fosses communes réparties sur tout le territoire espagnol.
Le texte très émouvant publié ci-dessous, de Pablo « Pampa » Sainz et paru sur le site « El Salto », nous emmène dans la région de Castille-La Manche, dans le cimetière de Manzanares, où des volontaires s’emploient à tirer de l’oubli les victimes d’une dictature qui furent traitées comme des chiens.

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Une équipe de l’Association pour la récupération de la mémoire historique (ARMH) a exhumé 34 corps de deux fosses communes dans le cimetière de Manzanares, dans la province de Ciudad Real. Il y a là, encore, 255 personnes enterrées dans 14 fosses.

« Quelle heure est-il ? », demande Isabel Fontiveros Carrión en regardant les aiguilles de la montre à chaîne de marque Majestime. « Elle fonctionne toujours », vérifie-t-elle. Elle appartenait à son grand-père, Alfonso Fontiveros Muñoz, président du Groupement des journaliers de la Fédération des travailleurs de la terre et membre de la CNT, qui a été fusillé le 20 juillet 1939 à Manzanares, province de Ciudad Real.
Alfonso serait l’une des 34 victimes jetées dans une fosse commune entre le 15 juin 1939 et le 8 novembre 1940 et qu’en cet après-midi du mercredi 2 juin l’équipe de l’Association pour la récupération de la mémoire historique (AMRH) a fini d’arracher à l’oubli. « Mon grand-père est répertorié comme disparu et nous sommes sûres qu’il est dans cette fosse. Dans le registre des sépultures, il apparaît dans la fosse n°1, corps n°13 », dit-elle. Il reste à attendre les tests ADN pour certifier l’identité.
« J’ai cette montre qui est à lui. Elle retarde un peu. Je ne sais pas quelle heure il est. 3 h 23 ? Ah, bien », confirme Isabel. Après les exécutions, lorsque son oncle s’est exilé en France, sa grand-mère a donné la montre à son père. Quand ce dernier est mort, en 1992, la vieille Majestime ne fonctionnait plus depuis quelques années. Depuis cette date, elle l’avait conservée dans une petite boîte avec la liste des fusillés de la fosse. Lorsque sa sœur, Alfonsa, est venue avec elle à Manzanares depuis la Catalogne pour assister aux travaux d’exhumation, elle l’a apporté avec elle.
« Nous étions dans le coin avec quelques familles et on nous a demandé si quelqu’un avait des objets appartenant aux victimes. J’ai dit que j’avais la montre de mon grand-père, mais qu’elle ne marchait plus depuis au moins quarante ans. Je la sors, et elle marchait ! Ma sœur ne croit pas beaucoup à ces choses et m’a dit : « Oui, c’est vrai, elle ne marchait plus depuis longtemps. » Je la porterai sur moi tous les jours », dit-elle.
La montre a recommencé à fonctionner là où la vie d’Alfonso avait été arrêtée par les balles et enterrée à six mètres de profondeur. La douleur d’Isabel est celle de tant de familles qui ont besoin de toute urgence que l’État garantisse les exhumations. « Quand nous sommes partis à Barcelone, ma tante Antonia nous a dit qu’il fallait sortir notre grand-père de cette fosse, qu’il fallait l’emmener. Et je le lui ai promis : Ma tante, on va travailler là-dessus », s’émeut Isabel.
La première vice-présidente du gouvernement, Carmen Calvo, a présenté l’avant-projet de loi sur la mémoire démocratique le 15 septembre dernier, arguant qu’« il ne fallait pas perdre une seconde ». Huit mois plus tard, il n’a toujours pas été traité. « Quand tu fais cela, tu montres que ta volonté politique a très peu de consistance », critique le président de l’ARMH, Emilio Silva.
« Le gouvernement s’occupe de la loi sur la mémoire comme d’un concours de subventions, où des familles de victimes se livreraient une compétition pour savoir qui en aurait une, c’est une honte. Il doit garantir toutes les exhumations. Si une victime du régime franquiste s’adressait à un organisme d’État qui s’occuperait d’elle pour savoir quelle réparation il doit faire, il s’établirait un contrat, un devoir, dans cette conversation. Quarante-cinq ans ont passé et il n’y a toujours pas d’organisme. Ils devraient mettre toutes les délégations et subdélégations du gouvernement à la disposition des familles pour s’occuper d’elles. Le gouvernement dispose de la police scientifique, de la police judiciaire, des laboratoires pour l’ADN, de tous les outils. Si nous pouvons le faire, alors que nous n’avons même pas de local, comment l’État ne pourrait-il pas le faire ? », demande-t-il.

Isabel n’a pas manqué un seul jour pour collaborer au travail de l’ARMH dans la zone hors des murs du cimetière de Manzanares, une parcelle rectangulaire qui, jusque dans les années 80, était exclue du périmètre du cimetière. C’était la zone civile que les génocidaires avaient grotesquement séparée de la zone catholique. Avec la démocratie, le mur qui les séparait a été détruit et cette partie a été fusionnée avec le reste du cimetière. Par ce symbole, la tentative institutionnelle démocratique de restaurer la mémoire des victimes a pris fin. Le reste du parcours a été quasi exclusivement le fait de la société civile.
Selon le dossier du projet d’exhumation de l’ARMH, le cimetière de Manzanares compte un total de 288 victimes assassinées entre 1939 et 1947. Parmi elles, 255 sont enterrées dans quatorze fosses communes à l’intérieur des murs et 30 personnes dans deux fosses à l’extérieur des murs. Mais dans ces deux dernières, 34 corps ont été retrouvés, parmi lesquels on attend la confirmation de la présence du dernier maire républicain de la ville voisine de Membrilla, Avelino Bellón.
« Mon père, cette nuit-là, ils l’ont jeté en dernier, puis ils leur ont jeté un peu de terre dessus et mon père s’est retrouvé avec une jambe découverte, hors de la terre, ils ne l’avaient pas achevé. Vous pensez que ce n’est pas dur ce dont je parle ? Un long moment sans savoir où il était enterré », confie María Alcarazo, fille de Francisco Martín Alcarazo, membre de l’UGT, qui a été fusillé le 25 octobre 1940.
Ni les fascistes ni l’amnésie décrétée lors de la transition n’ont réussi à enterrer la mémoire. Les familles ont réussi d’une manière ou d’une autre à contourner la censure franquiste. « Nous avons toujours su qu’ils étaient là. Il y avait un mur par-dessus lequel on sautait, ou bien on lançait des fleurs. Nous arrivions du côté des champs, j’avais une petite échelle qui me servait à grimper », se souvient Isabel.
María raconte à l’ARMH que sa famille a longtemps ignoré l’emplacement précis de la fosse. Ils savaient qu’elle se trouvait dans le corralillo (la petite cour), comme ils appelaient cette zone hors des murs à laquelle on accédait par une porte latérale « qui était presque toujours cadenassée ». De nombreuses années se sont écoulées jusqu’à ce que la mairie leur indique l’emplacement exact de la fosse.

« On ne pouvait rien mettre alors pour signaler son emplacement, on savait juste où elle était. Quelque temps plus tard, mon oncle Manuel, le frère de mon père, a osé aller demander une autorisation pour voir s’il pouvait mettre un panneau à l’endroit où elle se trouvait, parce que bien sûr c’était un peu caché, et voilà. Et ils ont fait un monolithe, comme disaient mes oncles, ils l’ont fait en granit, et c’est ce qu’il y a depuis lors, mais pas depuis beaucoup d’années, hein. Il n’y avait rien là, rien pour l’indiquer, rien… Puis on a mis une plaque et des barrières autour. Mon frère s’en est occupé et ils ont mis un panneau avec les noms des personnes qui sont là », précise-t-elle.
L’une des premières tâches de l’équipe de bénévoles de l’ARMH a été de retirer les pierres tombales de fortune que les familles avaient placées au fil des ans. Ce lundi 17 mai, Isabel a aidé à soulever et à déplacer des pavés et des débris de béton. « Pendant que je travaillais, je ne me rendais pas compte, j’étais comme un membre de l’équipe, mais quand nous nous arrêtions un moment, ça me remuait, j’allais un peu plus loin pour pleurer parce que je commençais à penser à mes proches, mon père, mon oncle, ma tante, à ce que nous avions subi. Pire encore, quand arrive la mise au jour et que vous voyez qu’ils ont été entassés, jetés, cela te rend malade, tu prends conscience de toute cette souffrance ». C’est beaucoup d’émotion.
Il a fallu dix-sept jours de travail ininterrompu pour que les derniers corps de ces hommes soient mis au jour. « Une intervention très compliquée, pour laquelle nous avons travaillé à six mètres de profondeur, alors que le maximum jusqu’à présent était de quatre mètres dans les trois fosses que nous avions ouvertes à Guadalajara », explique le coordinateur de l’exhumation, Marco Antonio González Carrera.
« Ce sont des fosses creusées dans le calcaire, dans le style de ce qui se fait lorsqu’on creuse des puits dans la région. Cela signifie qu’à partir d’avril 1939 nous pouvons parler d’un plan clair d’extermination de toutes les personnes de gauche, affiliées aux syndicats, qui avaient participé aux mouvements ouvriers, aux collectivisations des terres. Nous pensons que les fosses étaient préméditées, car même les fossoyeurs nous disent que les tombes de trois ou quatre niveaux ne sont pas aussi profondes », explique Marco.
Entre les fosses 1 et 4, se trouvaient les fosses 2 et 3, maintenant vides. L’impossibilité de travailler à une telle profondeur a obligé à utiliser une machinerie lourde. « A un endroit, nous avons vu que la boue s’effritait et entraînait plusieurs corps vers le centre. Nous avons dû nous arrêter pendant une journée et faire venir une machine pour tout mettre à niveau. A partir de 2,5 mètres de profondeur jusqu’à l’endroit où nous sommes maintenant, nous avons dû creuser avec des pioches et des pelles. Nous avons retiré plusieurs mètres cubes de terre dans des seaux, tirés par des cordes, avec une grande fatigue pour l’équipe », précise-t-il.

En ce qui concerne les corps retrouvés, l’archéologue Serxio Castro Lois précise qu’« ils ont été retrouvés dans des positions comme jetés, dès les premières extractions de corps de chaque fosse, et nous avons constaté qu’il y avait eu des tirs sur eux alors qu’ils étaient déjà à l’intérieur de la fosse. Cela signifie que certains d’entre eux ont été abattus au bord de la fosse ». Une douzaine de douilles ont également été trouvées à une trentaine de mètres du site, juste le long de la ligne où était érigé l’ancien mur séparant la parcelle de la zone catholique.
« La position des individus dans la fosse n°1 indique qu’au moins sept ou huit d’entre eux étaient empilés contre la paroi sud de la fosse, ce qui peut indiquer qu’ils ont été jetés en même temps avec une brouette ou quelque chose de similaire. Il n’y avait pas de couche de terre entre eux, nous pouvons donc en déduire cela », décrit-il.
Pour l’anthropologue légiste bénévole qui travaille sur l’exhumation, Sergio León Matos, cette situation complique l’identification, mais plus encore le fait qu’il n’y a pas de corrélation entre le registre des sépultures et le nombre de corps exhumés. « Le fait que la documentation de l’époque ne soit pas correcte nous amène à douter », dit-il.
« Le travail de terrain est terminé et il ne reste plus que le travail de laboratoire : identifier et rapprocher chacun des restes retrouvés avec les individus dont nous avons trace dans les archives. Nous avons trouvé ce qui est typique : des ceintures, des sandales, des boutons, des lunettes, des allumettes, une petite médaille, mais il n’y a pas d’élément avec un pouvoir d’identification total », ajoute León.
Isabel et Alfonsa sont passées de l’état de veille à l’aube à l’état de sommeil. « Quand ils l’ont plus ou moins sorti, vraisemblablement, le mauvais sommeil a disparu. Nous avons gagné la paix », conclut-elle. De nombreuses familles des victimes enterrées dans les fosses communes du côté catholique étaient présentes à un événement organisé par l’ARMH dans le cimetière afin qu’elles puissent se rencontrer. « S’il y a des familles qui le demandent, avec nos ressources limitées, nous ferons ce que nous pourrons », confirme Emilio Silva. Le temps de la mémoire, à Manzanares, a repris son tic-tac.

Pablo « Pampa » Sainz

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Photos : David F. Sabadell et Alvaro Minguito.
Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://www.elsaltodiario.com/memoria-historica/el-tiempo-de-la-memoria?fbclid=IwAR2CT8mmZnsfeSrYqVZ3wThb9VNQLu_-Ot1hBqlUCr6x09evN66s2B_KSzQ

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En attendant de pouvoir accéder à l’ouvrage dont il est question ci-dessous, voici un article intéressant de Guillermo Martínez, publié par le site espagnol Público, qui en rend compte.

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Cette organisation anarchiste tenta de remuer les consciences d’un prolétariat effervescent, toujours au côté de la CNT, son organisation sœur. Les comptes rendus de ses sessions plénières et de ses assemblées, documentés par l’historien Julián Vadillo, éclairent une histoire pleine d’obscurité et de désinformation.

Réunions secrètes, obscurité, attaques à main armée et terrorisme. Toutes ces étiquettes se marient bien avec ce qui est populairement associé à la Fédération anarchiste ibérique (FAI), une organisation à peine évoquée dans la plupart des livres d’histoire et dont on se souvient grâce à ces trois lettres qui, pendant la guerre civile, accompagnaient, sur des affiches et des véhicules, d’autres lettres plus connues, celles qui désignaient la Confédération nationale du travail, la CNT. Si l’on sait peu de chose sur le fonctionnement des organisations libertaires en raison de l’ostracisme dont elles ont fait l’objet de la part de certaines historiographies, on en sait encore moins de l’organisation qui, du point de vue social, entendait secouer les consciences des travailleurs, dont beaucoup étaient déjà gagnées aux idées révolutionnaires dans le monde du travail grâce à la présence de la centrale anarcho-syndicaliste.
Julián Vadillo démolit la plupart des approches avancées à ce jour pour expliquer la Fédération, dans son livre récemment publié, Historia de la FAI. El anarquismo organizado (Catarata, 2021). Cette monographie comble ainsi une lacune historique en cinq chapitres et un épilogue qui vont des antécédants de l’organisation jusqu’à son stade actuel, en passant par la première dispersion des groupes anarchistes, sa situation pendant la dictature de Primo de Rivera et son action durant la Seconde République et le franquisme.
L’année 1927, année de fondation de la FAI, fut une année quelque peu convulsive en Espagne, ce qui rend la création d’une telle fédération assez exceptionnelle : la dictature de Primo de Rivera contraignit de nombreux libertaires à l’exil, mais la nature transnationale de la FAI rend inévitable le fait de se tourner vers le Portugal, où un an plus tôt avait eu lieu un coup d’État qui se transformera en une longue dictature avec Salazar. « Agitation, action et propagande, tel était le schéma suivi par les groupes qui composaient, indépendamment les uns des autres, la FAI », commence à expliquer Vadillo, docteur en histoire de l’université de Madrid.

La transnationalité de la FAI s’étendait jusqu’en Amérique latine, en France, en Afrique du Nord et aux États-Unis. Tous ces groupes étaient unis par une même mission : eux, qui défendaient ouvertement les idées anarchistes, devaient les faire connaître. Comment ? « La propagande, ce n’est pas seulement distribuer des tracts, mais organiser des causeries culturelles, des manifestations, des meetings, créer des athénées et publier des journaux », répond l’auteur, qui précise que dans le meilleur des cas ses militants n’atteignirent pas le nombre de 10 000 dans la Péninsule, la grande majorité d’entre eux étant également affiliés à la CNT. Selon Vadillo, « ils voulaient réaliser la révolution culturelle et individuelle si importante dans une période qu’ils considéraient comme prérévolutionnaire ». Par la suite, le temps leur donnera raison.

Le fantasme de l’orthodoxie face au réformisme

L’influence de l’anarchisme en Espagne dans les années 1920 et 1930 est quelque chose d’indiscutable. Des milliers de travailleurs ont milité dans ses organisations et ses journaux, comme l’organe d’expression de la FAI, Tierra y Libertad, et ont atteint la rue avec des tirages de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. « La FAI canalisait toute l’expression libertaire qui bouillonnait dans la société à travers ses groupes d’affinité, en se liant à son organisation sœur, la CNT », ajoute le professeur de l’université Carlos III de Madrid en guise de résumé de ce qu’il expose dans sa publication.
La Seconde République n’avait pas encore été proclamée que déjà les premières informations négatives autour de cette organisation circulèrent. Fausses. « Il y a toute une historiographie qui soutient que [les groupes de la FAI] ont essayé de contrôler la CNT dans le but de sauvegarder les fondements idéologiques, et certains points de vue évoquent un anarchisme orthodoxe face à une hypothétique tentative de réformisme. Cela ne tient en aucun cas si l’on consulte les sources primaires », poursuit le spécialiste de l’histoire du mouvement ouvrier.
Voici comment Vadillo se réfère au dénigrement auquel a été confrontée la Fédération anarchiste : « On dit que les membres de la FAI étaient les plus violents au sein de l’anarchisme, mais ce n’est pas vrai non plus. Le travail commun avec la CNT était structuré dans les Comités de défense nationale, où ils pratiquaient l’action directe dans les conflits du travail, et se préparaient même à la lutte armée, mais aussi dans les Comités de défense des prisonniers et les Comités révolutionnaires. En tout cas, la FAI en vint à condamner les attaques à main armée effectués au nom de l’anarchisme par des personnes qui n’étaient pas liées à l’organisation ; tout comme elle fut catégorique pour éviter la violence injustifiée dans l’arrière-garde républicaine. »


Collaborer avec la République, une erreur ?

Malgré le fait que la FAI n’était pas une entité uniforme mais très diverse, « elle a toujours essayé de faire en sorte que les erreurs de l’anarchisme retombent sur elle et non sur la CNT », allègue l’auteur. Parmi ces erreurs figurent, comme l’ont exprimé à l’époque et avec dureté différents groupes qui composaient la Fédération, la collaboration avec le gouvernement républicain pendant la guerre : « Même cela n’a pas été majoritairement considéré comme une erreur, si l’on tient compte de certaines des personnalités les plus influentes de l’époque : Cipriano Mera participa à la FAI dès le début de la République et opta pour la militarisation ; Mauro Bajatierra, qui fut l’un de ses fondateurs, fit partie du commissariat à la guerre ; et Melchor Rodriguez, connu sous le nom d’Ange rouge par les fascistes eux-mêmes, milita également au sein de la FAI et adopta la position collaborationniste. »
La guerre civile a modifié la structure initiale de la Fédération, une organisation illégale mais dont les groupes étaient tolérés. En 1937, ils se sont enregistrés comme association : « Elle est devenue un parti politique, a rejoint le Front populaire et est passée d’une organisation de groupes à une organisation plus régionale. De fait, la Fédération figure sur la liste des groupes persécutés par la loi de responsabilité politique du franquisme. »
Les noms de ces groupes d’affinité, tels que Luz (Lumière), El Reflejo libertario (Le Réflexe libertaire), La Eterna Llama (La Flamme éternelle), El Vencedor (Le Vainqueur), Los Iguales (Les Egaux), Acracia (Acracie) et Gran Bohemia (Grande Bohème), laissaient entrevoir les réminiscences évocatrices de l’esprit de leurs membres. « Il en allait de même pour les Unions anarchistes italienne et française. De nombreuses dénominations faisaient également référence à des faits historiques, comme les Martyrs de Chicago ou Spartacus, et aussi à de vieux militants ou référents comme les groupes Bakounine ou Proudhon », souligne Vadillo.


Condamnation explicite des attaques à main armée

Bien que des actions telles que des vols à main armée et des attentats aient été associées à l’anarchisme en général, et à la FAI en particulier, l’historien reconnaît qu’il s’agit d’une vision erronée de ce qui s’est passé dans ces années-là : « Il est indéniable que toutes les organisations politiques ont eu recours à la violence, mais cela reste hors du commun dans un contexte de lutte. La FAI a participé à l’insurrection ouvrière de 1934, par exemple. Dès janvier 1936, ils se sont mis d’accord pour se préparer à un éventuel coup d’Etat, qui se matérialiserait par la constitution de milices de défense armées. En fin de compte, la FAI avait sa part de responsabilité dans ce contexte de violence politique en tant qu’organisation de plus, mais en aucun cas toute la responsabilité. »
De fait, la FAI a accepté d’expulser tous les militants qui commettaient des attaques à main armée parce qu’ils « déshonoraient l’organisation », comme l’indique le compte rendu d’une session plénière. « La FAI a même fusillé un de ses militants à Barcelone après que les méfaits qu’il avait commis dans l’arrière-garde républicaine ont été vérifiés, et Melchor Rodriguez a mis fin aux extractions de prisonniers de Paracuellos auxquelles, selon les enquêtes, des militants anarchistes ont également participé », indique Vadillo à titre d’exemples, avant d’ajouter qu’« il a toujours été dit qu’il existe des idéologies sérieuses et responsables parmi lesquelles l’anarchisme ne figure pas, ce qui n’est pas vrai car, entre autres, [les groupes de la FAI] étaient également préoccupés par la violence opérée à l’arrière-garde et ont motivé les puissances internationales à soutenir la cause en sachant que, si la République perdait, le fascisme serait le vainqueur ».
L’historien n’évite pas de parler des attaques à main armée perpétrées au nom de l’anarchisme : « Il y avait des groupes spécifiques inclus dans la FAI, d’autres groupes anarchistes qui ne voyaient pas la nécessité de se fédérer, et puis les groupes d’action qui n’avaient aucune relation organique ni avec la FAI ni avec la CNT et dont les agissements n’ont rien à voir avec le milieu de l’agitation politique et syndicale. L’historiographie a eu tendance à tout mélanger sans prendre en considération les objectifs et les réalités de chaque groupe spécifique. Nous ne pouvons pas oublier que la FAI, c’était des dizaines de groupes répartis dans toute la péninsule Ibérique, dans des situations parfois différentes les unes des autres ; d’où la nécessité également d’une lecture régionale, car on ne peut pas faire la même analyse des groupes de la FAI dans les Asturies que pour ceux de Barcelone, de Madrid, face à un même événement. »
Le temps écoulé a réduit l’influence de cette organisation historique, sans pour autant la faire disparaître. Aujourd’hui, la Fédération est toujours agissante en Espagne et au Portugal avec la même structure qui l’a vue naître en 1927, elle continue de publier son journal mensuel, Tierra y Libertad, et participe à des événements et congrès internationaux. « Bien que minoritaire sur le territoire, la FAI continue d’agir, si bien que l’histoire de cette organisation reste inachevée », conclut Vadillo dans son livre.

Guillermo Martínez

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Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://www.publico.es/politica/anarquismo-desconocido-historia-fai-leyenda.html?fbclid=IwAR1vexmPTUguy0jS6n2KftfSpoj992_nR4n3E6Fs92Qkq8Rb2FQ902OwXTU

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La mise au jour de la fosse commune du cimetière de Castellón, financée par la Generalitat de Valence, a permis jusqu’à présent d’exhumer treize corps de républicains fusillés par le régime franquiste. Des archéologues et des anthropologues légistes ont localisé ce jeudi le corps de Casimiro Isidro Beltrán, maire de Lucena, membre de la Gauche républicaine, fusillé le 16 mars 1939 et qui fut probablement la première personne assassinée à être enterrée dans la fosse commune du cimetière cette année-là.

La fosse commune du cimetière de Castellón.

Le corps du maire a été retrouvé à environ 1,20 mètre de profondeur. Les douze premiers corps, situés à peine à un demi-mètre de profondeur, ont été retrouvés dans des boîtes de réduction. Tous, à l’exception d’un paysan membre du PSOE, étaient des militants anarchistes de la CNT, fusillés en 1943 et 1944.
Le maire de Lucena, une municipalité de la région de l’Alcalatén, faisait encore l’objet d’un dossier en cours, un an après son exécution, auprès du tribunal chargé de la répression économique, selon la liste établie par l’historien Fernando Peña dans El precio de la derrota. La Ley de Responsabilidades Políticas en Castellón, 1939-1945 (« Le prix de la défaite. La loi des responsabilités politiques à Castellón, 1939-1945 » (2010).
A la différence d’autres fosses communes comme celles de Paterna (province de Valence), qui peuvent avoir plusieurs mètres de profondeur et contenir de nombreux corps, celles du cimetière de Castellón sont de dimensions plus réduites (la liste complète des victimes figure au bas de ce texte). En 1989, selon l’archéologue Jorge García, codirecteur des fouilles, il y a eu des travaux dans le cimetière. « Le fossoyeur de l’époque, qui connaissait l’endroit où se trouvait chaque fusillé, a commandé des boîtes en bois, a mis les noms dessus, a sorti les républicains de là où ils se trouvaient et les a enterrés dans la zone n°1 du cimetière », explique-t-il lors d’une conversation téléphonique avec le site elDiario.es. Les spécialistes ont sorti les boîtes contenant les douze corps et ont commencé le processus d’identification. Au-dessous se trouve une douzaine de corps de militants de l’UGT, de la CNT et de la Gauche républicaine.
Un des corps, celui de Ramón Albella Peris, a été remis à son fils Ramón Albella et à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants, qui étaient accompagnés par le directeur général de Calidad Democrática, Iñaki Pérez Rico. Ramón Albella Peris, originaire de l’Alcora, militant de la CNT et soldat de l’armée républicaine, fut arrêté à la fin de la guerre civile, interné dans l’un des trois cents camps de concentration de l’Espagne franquiste, puis transféré dans une prison du Pays basque. Après avoir été jugé et libéré, il est retourné à l’Alcora pour rejoindre sa famille et, trois jours après son arrivée, il fut dénoncé, arrêté de nouveau et emprisonné à Castellón. Albella a été fusillé le 12 février 1943. Le rapport médical signé le jour même de l’exécution indique qu’il est mort d’une « hémorragie produite par un petit projectile ».
Maribel Albella, membre du Groupe d’enquête sur la mémoire historique de Castellón et l’une des petites-filles de la victime, était très reconnaissante de pouvoir clore ce terrible épisode avec la récupération des restes de son grand-père : « Aujourd’hui, ont été exhumés les restes de mon grand-père Ramon. Son fils Ramon, trois de ses petits-enfants et deux de ses arrière-petits-enfants étaient présents. C’était très émouvant et nous sommes reconnaissants pour l’énorme travail des membres de l’Association pour la mémoire historique, ainsi que pour l’attention et les marques de sympathie reçues », a-t-elle déclaré.

La conseillère Rosa Pérez discute avec les descendants des victimes.

L’équipe de fouille, formée par deux anthropologues légistes, deux archéologues et deux historiens, a été financée par la Conselleria de Participacion, Transparencia, Cooperacion y Calidad Democratica dirigée par Rosa Pérez Garijo. « L’ouverture des fosses communes nous permet de localiser et de récupérer les victimes, de les identifier, de les rendre à leurs familles. C’est le plus grand exercice de vérité, de justice et de réparation dont ce pays a besoin », affirme la conseillère Rosa Pérez.
Dans la province de Castellón, la répression franquiste a été encore plus sauvage que dans le reste du territoire. « Les terres de la province de Castellón ont connu une répression franquiste très supérieure à la moyenne de la région du Pays valencien », écrit l’historien Vicent Grau dans le livre collectif La repressió franquista al País Valencià (2009). La mise à jour la plus complète sur la répression dans la province, de l’historien José Luis Porcar, membre du Grup per a la Recerca de la Memòria Històrica de Castelló, dans Un país en gris i negre [« Un pays en gris et noir »] (2020), indique que 1.227 personnes ont été fusillées dans la province (dont 1.157 originaires de Castellón).

Identification des victimes trouvées dans les boîtes de réduction
à 50 cm de profondeur dans la fosse :
1. Luis Picó Salvan (Segorbe), milicien de la CNT, potier, fusillé le 15 juin 1944.
2. Bautista Palatsí Montull (Salzadella), membre de la CNT, ouvrier journalier, fusillé le 15 juin 1944 .
3. Benigno Morata Roca (Sot de Ferrer), comptable, membre de la CNT et de la Gauche républicaine, fusillé le 1er juillet 1943.
4. Salvador Peris Llorens (Onda), milicien de la CNT-FAI, fusillé le 1er juillet 1943.
5. Eduardo Pallarés Barrachina (Sant Joan de Moró), chauffeur, membre de la CNT-FAI, fusilléé le 23 mai 1943.
6. Vicente Julián Asensio Reverter (Vila-real), paysan, milicien, membre de la CNT, fusillé le 6 juin 1943.
7. Vicente Claramonte Martínez (Almassora), membre du comité confédéral de la CNT-FAI, élagueur, fusillé le 6 juin 1943.
8. Clemente Garcia Beltrán (Sant Mateu), membre du comité du PSOE, agriculteur, fusillé le 20 avril 1943.
9. Ramón Aicart Andrés (l’Alcora), briquetier, milicien de la CNT-FAI, fusillé le 18 février 1943.
10. José Tormo Granell (l’Alcora), vendeur ambulant, milicien de la CNT-FAI, fusillé le 13 février 1943.
11. Álvaro Barberá Segarra (Albocàsser), conseiller municipal, membre de la CNT, ouvrier municipal, fusillé le 13 février 1943.
12. Ramón Albella Peris (l’Alcora), manoeuvre, membre de la CNT, fusillé le 12 février 1943.

Identification des huit victimes recherchées
à 1,50 mètre de profondeur dans la fosse :

1. Ricardo Sánchez Vila (Canals), tanneur, membre de la Gauche républicaine et de l’UGT, mort le 16 mars 1939.
2. José Garí Boix (Burriana, alq. Sta Bárbara), cultivateur, milicien de l’UGT, mort le 16 mars 1939.
3. Manuel Bueso Puig (Coves de Vinromà), travailleur journalier et huissier de justice, membre de la CNT, mort par asphyxie des suites de tortures le 4 mai 1939.
4. Marcelino Ora Ribera (Castellón), paysan, membre de l’UGT, fusillé le 22 août 1939.
5. Agustín Martí Mateu (Useres), paysan, milicien de la Gauche républicaine et de la CNT, fusillé le 3 novembre 1939.
6. Francisco Bachero Bartol (Argelita), travailleur journalier, conseiller municipal, membre de la CNT, fusillé le 3 novembre 1939.
7. Casimiro Isidro Beltrán (Lucena del Cid), praticien, maire Gauche républicaine, mort le 16 mars 1939.
8. José Llach Ibañez (Villahermosa del Río), commerçant, maire UGT-CNT, fusillé le 3 novembre 1939.

Source : « eldDiario.es ».
Traduction : Floréal Melgar.

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Selon la presse, vous coordonnez les travaux de préparation du texte de réforme de la loi sur la mémoire historique de 2007, que votre gouvernement souhaite soumettre au Conseil des ministres avant la fin du mois afin qu’il puisse suivre son cours parlementaire à l’automne et d’approuver la nouvelle norme avant la fin de l’année.

Une fosse commune en Espagne.

Selon ces mêmes informations, les bases de ce texte sont les propositions de loi déjà présentées par le PSOE au Congrès et les « contributions » que nous, citoyens, avons envoyées avant le 11 juillet, et l’objectif est de disposer d’une norme juridiquement irrévocable, contre laquelle il ne puisse y avoir de recours et qui rende justice aux victimes de la guerre civile et du franquisme.
C’est pourquoi, dans vos déclarations à la presse, vous avez très opportunément rappelé que l’Espagne « est la seule démocratie importante au monde qui a des fosses communes avec des disparus et des familles entières, certaines personnes très âgées espérant ne pas mourir en pensant que leurs parents, leurs grands-parents, leurs proches demeurent non identifiés, sans la dignité qui correspond à une démocratie ».
La raison pour laquelle nous vous envoyons cette lettre ouverte est donc de vous rappeler que l’Espagne est aussi une « démocratie » qui, depuis la publication du texte de la loi sur la mémoire historique au « Journal officiel » de décembre 2007, ne reconnaît pas la même dignité à toutes les victimes du franquisme en établissant, par son article 10, une indigne division discriminatoire entre elles.
Une discrimination qui continuera tant que ne sera pas modifié cet article infâme, qui divise arbitrairement les victimes en deux catégories et attribue une indemnisation de 9.615,18 euros aux personnes condamnées « à la peine de mort effectivement exécutée » avant 1968 et de 135.000 euros (plus de treize fois plus) à celles qui le furent après cette date jusqu’en 1977.

María Pérez « la Jabalina ».

Une discrimination arbitraire et infamante que les rédacteurs de cette norme ont tenté de « justifier » avec des phrases volontairement imprécises : « au vu des circonstances exceptionnelles qui ont contribué à leur mort » et pour avoir lutté « pour la défense et la revendication des libertés et des droits démocratiques ». Comme si les circonstances qui ont contribué à la mort de Federico García Lorca, Blas Infante, Lluís Companys, Juan Peiró, Julián Zugazagoitia, Francisco Cruz Salido, Julián Grimau, Francisco Granado et Joaquín Delgado, les Treize Roses*, María Pérez la Jabalina et tant et tant d’autres, parce qu’elles se sont produites avant 1968, n’étaient pas aussi exceptionnelles que celles qui ont contribué à la mort de ceux qui, après cette date jusqu’en 1977, ont lutté pour les mêmes valeurs !
Cette discrimination ne fait qu’ajouter en démocratie une peine injuste et douloureuse à celle déjà infligée par le franquisme criminel aux familles de ces victimes, et dont l’infâme injustice a incité le groupe Unidas Podemos/Izquierda Unida à présenter une proposition de loi, visant à réformer celle portant sur la Mémoire historique de 2007, dans laquelle une « réparation de caractère économique » unique est fixée pour toutes les victimes de la répression franquiste.
Il est légitime de supposer que cette proposition, puisqu’elle émane d’un groupe qui fait partie du gouvernement de la « coalition progressiste », sera retenue et figurera dans le texte qui sera présenté au nom de ce gouvernement pour réformer la loi de 2007 et mettre ainsi fin à cette honteuse et inacceptable infamie.
Je vous salue cordialement,

Octavio Alberola

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* « las trece rosas » (« les treize roses ») désigne en Espagne un groupe de treize jeunes filles, âgées de 18 à 29 ans, fusillées le 5 août 1939 par le régime franquiste à Madrid.

Source : Público.
Traduction : Floréal Melgar.

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L’article ci-dessous a été publié le 3 mai 2020 sur le blog de Manuel Aguilera Povedano, qui en est l’auteur.

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Le 10 mai 1937, le juge Josep Vidal fut saisi d’une affaire compliquée. Plusieurs corps non identifiés avaient été retrouvés dans un vignoble de la banlieue de Barcelone et c’est lui, âgé de 30 ans seulement, qui fut désigné pour mener l’enquête. Dans l’après-midi, il arriva à Cerdanyola avec trois agents et un médecin légiste. Cela n’allait pas être facile. Il nota dans son carnet qu’il y avait « douze corps, avec des visages très sales, commençant à se décomposer, montrant apparemment des signes extérieurs de violence ».
L’affaire se présentait mal. En pleine guerre contre le fascisme, les communistes et les anarchistes venaient de s’affronter dans les rues de Barcelone lors des « journées de mai » (1) et, au moment même où les choses semblaient se calmer, voilà ce qui arrivait. Les corps étaient allongés sur le dos le long de la route et plusieurs des victimes avaient été abattues d’un tir à bout portant à la tête. Il était clair qu’ils avaient été exécutés ailleurs et abandonnés là. Aucun habitant des alentours n’avait entendu de coups de feu. « Il y a des traces de pneus. Elles ressemblent à celles d’une camionnette », nota le juge. C’était le seul indice. On pouvait voir clairement qu’un véhicule avait manoeuvré pour faire demi-tour. Il n’y avait rien d’autre de significatif. Juste un paquet de cigarettes et un morceau de corde taché de sang.

La broderie avec le sigle CNT trouvée sur la chemise d’une des victimes.

La grande question était de savoir qui ils étaient. Il n’y avait aucune pièce d’identité dans les poches ou quoi que ce soit qui puisse les identifier. Les paysans de la région n’en avaient aucune idée. Les cinquante curieux qui observaient la scène avec un regard horrifié, non plus. Il régnait alors à Barcelone une grande vague de signalement de disparitions, et communistes et anarchistes libéraient encore des prisonniers. Pendant les combats, il y eut 218 morts, mais là c’était autre chose. Ceux-là n’étaient pas tombés dans un combat de rue : ils avaient été sauvagement torturés et exécutés. « S’ils sont de la CNT, ils vont nous emmerder », déclara l’un des agents. Un autre agent s’approcha d’un des corps et montra aux autres l’inscription sur sa chemise : « CNT ». « Ils vont bien nous emmerder », murmura le juge.
Le juge ordonna que les corps soient photographiés et transférés à l’entrepôt judiciaire de Barcelone. Tôt ou tard, quelqu’un viendrait les réclamer et ils pourraient donc être identifiés. Ce fut le cas, sauf pour deux d’entre eux. Quatre-vingt-trois ans plus tard, leurs noms ne sont toujours pas connus.
Le 12 mai, Solidaridad Obrera publiait un article précisant qu’à Cerdanyola « une mystérieuse ambulance a abandonné les corps, massacrés de façon barbare, de douze militants des Jeunesses libertaires ». L’autopsie détermina qu’ils avaient été « battus, maltraités et torturés avant d’être abattus ». L’instruction de l’affaire mettait le jeune juge dans une position inconfortable. Les tueurs semblaient être très déterminés et avoir beaucoup de pouvoir. Le PSUC (2) et le PCE (3) étaient plus que jamais à la tête des gouvernements catalan et central. Les témoins pouvaient réanimer une histoire risquant de faire tomber l’arrière-garde républicaine.
Une semaine auparavant, le 4 mai 1937, à six heures du soir, cinq jeunes anarchistes s’étaient réunis dans le quartier de Sant Andreu. Ils avaient quelques fusils et voulaient se joindre à la lutte contre le PSUC et l’ERC (4) qui avait commencé la veille. Le plus jeune, Joan, 20 ans, marchait en tête. L’aîné, José, 33 ans, était à ses côtés. Derrière eux se trouvaient Francisco, César et Juan Antonio. « Où allons-nous ? Il y a des barricades partout », demanda l’un d’eux. Circuler dans Barcelone était un suicide. Une rue était anarchiste, l’autre était communiste. « Nous allons à la Maison CNT-FAI, n’est-ce pas ? Il vaut mieux éviter le centre. Ils contrôlent le Paseo de Gracia. »
La destination étant la Via Laietana, ils préférèrent faire un détour par le Parc de la Ciutadella. Ils ne savaient pas que des miliciens de la colonne Karl-Marx y avait été déployés et tous les accès se transformaient en piège. Alors qu’ils marchaient le long de la rue Pujades, ils entendirent des coups de feu et une barricade leur barra le chemin. Ils furent immédiatement entourés par « des individus portant une casquette avec une étoile rouge ». « Cinq putschistes ! » s’écria l’un des communistes. « Emmenez-les à la caserne et faites-les avouer. »
Là, dans plusieurs cellules de la caserne Karl-Marx, ils furent tabassés un par un. Dans les heures qui suivirent, d’autres membres de la CNT furent arrêtés dans les environs. Agustín, un cheminot, Santos, un tanneur père de quatre enfants, et Carles, un lieutenant de la Colonne Durruti qui était en permission. Puis vint Joaquín, âgé de 18 ans seulement, militant actif des Jeunesses libertaires de Gracia. Deux autres détenus, âgés de 18 et 55 ans, vinrent s’ajouter aux autres ce même jour. Le jeune homme avait fait broder les initiales « CNT » sur sa chemise. Au total, ils étaient onze dans les cellules.
À Sant Andreu, on s’inquiétait car on n’avait pas de nouvelles de ces compagnons. Le lendemain, quatre anarchistes partirent à leur recherche. Ils firent le même parcours qu’eux jusqu’à ce que, à Poble Nou, certains habitants les avertissent que continuer en voiture était un suicide. Ils décidèrent de continuer à pied, avec leurs fusils bien en main, mais ils ne purent éviter l’embuscade. Il y eut une fusillade et l’un d’eux fut mortellement blessé : Toni, 20 ans. Un autre fut arrêté : Lluís, 19 ans.

Le corps d’une des douze victimes, abandonné sur un chemin de vignoble.

Les douze détenus de la caserne Karl-Marx furent maltraités pendant trois jours, battus à coups de crosses de fusil, tailladés avec des couteaux… Jusqu’à ce que le cessez-le-feu dans Barcelone soit déclaré le 7 mai. Leurs geôliers durent alors décider s’il fallait les libérer et risquer une accusation de torture ou s’en débarrasser. Ils les abattirent le jour même et les corps furent emmenés à Cerdanyola.
La mère du plus jeune, Joaquín, remuait ciel et terre à la recherche de son fils. Les indices la conduisirent à la caserne où elle se présenta. Là, on lui dit qu’elle se trompait, que son fils n’était pas là. Et c’était vrai. Son corps gisait déjà à Cerdanyola. Le frère aîné, Alfredo, un dirigeant bien connu des Jeunesses libertaires, le recherchait également. Comme il était en mesure de causer beaucoup de problèmes aux communistes, il fut également assassiné et son corps jamais retrouvé.
Le juge Josep Vidal renonça à poursuivre l’enquête. Il n’osa pas envoyer la police au quartier général communiste. Sans preuve concluante, l’Audience a clos l’affaire mais la CNT n’était pas disposée à l’oublier. Elle entreprit sa propre enquête secrète et identifia les assassins présumés. Les Archives de Salamanque possèdent un rapport manuscrit avec les noms des coupables, leurs fonctions et leurs adresses. On ne sait pas s’ils ont subi des représailles…

Voici les noms des douze militants libertaires assassinés de Sant Andreu :
* Joan Calduch Novella. 20 ans. Né à Arenys de Mar. Célibataire.
* José Villena Alberola. 33 ans. Il vivait avec ses parents et son frère dans le quartier de La Sagrera à Barcelone.
* Francisco Viviana Martínez. 27 ans. Né à Valence. Marié à Montserrat Uch Moré, deux enfants : Josefa et Francisco.
* César Fernández Pacheco. Vingt-cinq ans. Né à Barcelone. Célibataire.
* Juan Antonio Romero Martínez. 24 ans. Originaire d’Águilas (Murcie). Célibataire.
* Agustín Lasheras Cosials. 25 ans. Originaire d’El Vendrell. Célibataire. Cheminot.
* Santos Poblet Santos Carré. 30 ans. Marié. Quatre enfants. Tanneur.
* Carles Alzamora Bernad. Vingt-sept ans. Né à Cuba. Célibataire. Cheminot. Lieutenant de la colonne de Durruti.
* Lluís Carreras Orquín. 19 ans. Né à Barcelone. Célibataire.
* Inconnu. Dix-huit ans. Il portait une broderie CNT sur sa chemise.
* Inconnu. Cinquante-cinq ans.
Comme nous l’avons indiqué, deux autres personnes impliquées dans l’histoire furent également assassinées : Antoni Torres Marín (20 ans) et Alfredo Martínez Hungría (24 ans).

Manuel Aguilera Povedano

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(1) Les « journées de mai » désignent la période du 3 au 8 mai 1937, durant laquelle, après la tentative de « coup d’Etat » stalinien au sein du camp dit républicain, des combats opposeront à Barcelone communistes et catalanistes de gauche, d’un côté, et anarchistes, de l’autre.
(2) PSUC : Parti socialiste unifié de Catalogne, branche catalane du Parti communiste espagnol.
(3) PCE : Parti communiste espagnol.
(4) ERC : Esquerra republicana de Catalunya (Gauche républicaine de Catalogne).

Traduction : Floréal Melgar.
Source : « Así asesinaron los comunistas a 12 anarquistas en Barcelona ».

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[A la mémoire de ma mère, à qui je dois mon prénom.]

Dans la vidéo ci-dessous, la jeune femme qui s’exprime évoque la question des prénoms que le franquisme a interdits en Espagne après la défaite républicaine de 1939, mais aussi ceux que l’état-civil des fascistes changea pour leur en substituer d’autres, avec la bénédiction de l’Eglise catholique.
Vous trouverez ci-dessous le texte du propos tenu dans cette vidéo, traduit par mes soins.

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« Pour instaurer le monde nouveau que les anarchistes des années 30 portaient dans leur cœur, il fallait mettre en œuvre une nouvelle temporalité, une organisation du temps qui éliminerait celle du calendrier traditionnel et réordonnerait le monde selon d’autres paramètres. Ce nouveau monde à venir se projetait entre autres à travers les prénoms donnés aux enfants et qui correspondaient précisément aux mois du calendrier républicain français : Germinal, Messidor, Floréal. La portée de ce geste était si efficace qu’une des premières mesures que prit le franquisme fut d’interdire tous les prénoms ayant une telle filiation idéologique pour leur en substituer d’autres qui répondaient à sa doctrine.
Cette chasse aux prénoms ne s’est pas exercée uniquement contre la sphère anarchiste, la filiation nominale dans les années 30 englobait toute la pensée progressiste. C’est ainsi que, si nous étudions les actes de naissance de 1936, on peut observer des prénoms comme Lénine, Durruti ou Trotski donnés à des fils de travailleurs journaliers ou de paysans, ou, dans le cas des femmes, des prénoms comme Aida, Lina ou Libertad. Les deux premiers de ces prénoms féminins font référence à Aida Lafuente et à Lina Odena, deux militantes communistes importantes, assassinées respectivement en 1934 et 1936.
Le 26 février 1939 est publié au Journal officiel un décret, rédigé à Vitoria par celui qui devint ministre de la Justice de Franco, Tomás Dominguez Arévalo, laissant un délai de 60 jours aux parents pour qu’ils changent l’inscription de leurs enfants sur le registre des actes de naissance. Passé ce délai sans que le changement ait été effectué, le responsable de l’état-civil devait imposer aux enfants inscrits le prénom du saint correspondant à leur jour de naissance, rayant d’office [comme on peut le voir sur la vidéo] le prénom d’origine dès lors déclaré illégal. Ces nouvelles appellations comme forme de répression s’étend à toute l’Espagne, en une vague qui transforme en saint tout prénom lié aux partis ou syndicats de gauche. Cette transformation, consistant à rebaptiser étatiquement, faisait partie d’un « nettoyage » plus vaste commencé avec l’assassinat de milliers de personnes et poursuivi avec l’instauration d’une cosmologie national-catholique, qui s’exprime dans ce qu’il y a de plus intime en chacun, son propre prénom.
Où que nous regardions, nous verrons uniquement des prénoms de saints. Tel est le régime de visibilité qui s’instaure. Tels sont les horizons qui délimitent les frontières du nouveau monde.
Libertad disparaît. Elle s’appelle maintenant Máxima. »

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Le « garçon boiteux » de la photo mythique et dramatique, icône de l’exil républicain de 1939, est mort en novembre dernier.

Le « garçon boiteux » de la photo choc et dramatique dans laquelle on voyait un groupe d’exilés républicains entrer sur le territoire français (Prats-de Mollo) après avoir traversé la frontière par la province de Gérone, est mort le 1er novembre dernier.
Le protagoniste de cette image très dure était Amadeo Gracia Bamala et ce cliché est devenu une photo mythique qui montrait la cruauté et la souffrance subies par l’exil républicain, d’abord dans la guerre civile, puis dans son séjour forcé hors de son pays et plus tard à son retour en Espagne.
La force dramatique de l’image réside essentiellement dans ses trois enfants. Au premier plan, on voit Alicia Gracia appuyée sur une béquille. Elle n’avait alors que sept ans et on peut la voir tenir la main de son père. Il lui manque une jambe, perdue dans un bombardement de l’aviation italienne, les troupes fascistes de Mussolini qui ont aidé Franco à gagner la guerre.
Le petit garçon au pied amputé, aidé par un homme qui lui tient la main, est Amadeo Gracia Bamala, le « garçon boiteux », qui vient de mourir et qui est le frère d’Alicia. Il avait alors quatre ans. Il a perdu une partie de sa jambe qui a dû lui être amputeé à cause des blessures causées par les éclats d’une bombe ayant coûté la vie à sa mère et fait perdre sa jambe à sa sœur Alicia. A sa gauche sur la photo, nous voyons aussi un adolescent qui marche. C’est son autre frère, Antonio, qui a alors douze ans. En tête, avec sa sœur Alicia, nous voyons Mariano Gracia, le père des trois enfants.
Cette photo est demeurée comme un fort témoignage de la souffrance des réfugiés fuyant la guerre atroce et cruelle provoquée par le franquisme. Il s’agit sans aucun doute d’une photo-symbole de la Retirada et de l’exil républicain dont on a précisément célébré cette année le 80e anniversaire.

Mais que fut la vie d’Amadeo
après son arrivée en France comme réfugié ?
Amadeo n’a jamais vraiment voulu parler de cette période de sa vie ni de la guerre civile, jusqu’en 1998.
On sait qu’Amadeo a vécu avec ses parents et ses frère et
sœur dans la ville de Monzón, dans la province de Huesca. Son père était ouvrier dans l’entreprise Azucarera Española et sa mère couturière. On sait aussi que Mariano faisait partie des militants qui ont collectivisé cette entreprise. Le 20 novembre 1937, le jour fatidique est arrivé pour eux. L’aviation fasciste italienne a bombardé Monzón.
La mère et les deux petits enfants ont couru vers la périphérie du village en essayant, en vain, d’échapper aux bombes. L’un de ces projectiles meurtriers les a frappés de plein fouet. Voici la description des événements par Amadeo : « Bizarrement, la voie ferrée est restée intacte après le passage des avions, mais deux bombes ont frappé le groupe. Un garçon a été tué et sa mère a été gravement blessée, tout comme ma mère qui s’était rapidement jetée sur moi pour me protéger. La bombe l’a blessée sur le côté et au ventre. La jambe de ma sœur a également été atteinte et elle a dû être amputée (elle avait six ans), et moi, qui n’avais pas encore trois ans, on a dû m’amputer au-dessous du genou. »

La mère mortellement blessée
Le père a été sauvé car la mère, Pilar, avait demandé à son mari de retourner à la maison pour chercher un dé à coudre. Pilar était couturière ; on en déduit donc qu’il s’agissait d’un dé à coudre d’une signification et d’une valeur particulières pour elle.
Un voisin qui avait protégé Alicia avec son corps est également mort. Pilar n’a tenu que deux semaines, mourant des suites de ses blessures au ventre, à l’hôpital de Lleida.
Après le bombardement, les trois enfants seront envoyés à l’hôpital Sant Pau, à Barcelone, en même temps que leur père. Lorsqu’ils furent remis de leurs blessures, ils partirent pour l’exil et passèrent la frontière. Après avoir été interné dans un camp de concentration, leur père commença à travailler à Bergerac, en Dordogne.
Mais le père est mort peu de temps après, et les enfants retournèrent alors à Monzón chez leurs grands-parents. Mais Alicia et Amadeo durent être placés dans un orphelinat. Amadeo a alors un peu plus de six ans et se souvient de son séjour dans ce centre comme d’une période horrible car ils étaient des enfants de « rouges ». Il l’expliquait lui-même en déclarant : « Nous sommes restés là pendant douze ans, subissant toutes sortes d’humiliations et de coups parce que nous étions les enfants des vaincus. » Pour Amadeo, cette période fut pire que la guerre et l’exil. Après avoir quitté l’orphelinat à l’âge de 18 ans, il a commencé à travailler au même endroit que son père, dans la sucrerie, jusqu’à ce qu’il passe un concours et s’installe à Madrid.
Pour en revenir à la photographie, icône des républicains – attribuée à l’agence Safara puis à l’agence Roger-Viollet, mais dont on ignore qui en est l’auteur, bien que certains l’attribuent à Hélène Roger-Viollet –, elle a été publiée le 18 février 1939 dans la revue française L’ Illustration. L’image est devenue célèbre lorsque, deux jours plus tard, le magazine américain Life la publiait également. A partir de là, cette photo a fait le tour du monde. Cependant, Amadeo ne l’a vue pour la première fois, illustrant un article de journal, qu’au moment de Noël 1998.

Lettre à « El País »
Après avoir revu la photo dans une exposition de la Fondation Pablo-Iglesias sur l’exil, en 2003, Amadeo a décidé d’écrire à ce sujet et a envoyé une lettre au quotidien El País. La lettre était intitulée « Ni pardon ni oubli ». Dans une partie de la lettre, il écrivait : « Non. Je ne peux pas, même si je le voulais, pardonner, ni oublier, ni… Pardonner, pourquoi ? Ont-ils jamais demandé le pardon, eux ? Je ne hais pas, bien que j’aie haï ; je ne veux pas me venger, bien que je l’aie voulu autrefois… Je ressens simplement un profond et absolu mépris pour eux… »
Par la suite, en 2009, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire de la Retirada, il affirmait : « Je me souviens que nous avons eu très froid et très faim. » Et il soulignait que l’un des faits qui lui ont causé le plus de douleur était qu’il n’a jamais su comment son père est mort, ni où il est enterré. « Je n’arrive pas à me sortir ça de la tête », se lamentait-il.
Voilà donc notre petit hommage à Amadeo Gracia, un de plus, juste un de plus parmi les protagonistes du drame de la guerre civile provoquée par les militaires putschistes de l’Espagne franquiste. Un de plus qui meurt sans savoir où son père est enterré.

Juan Luis Valenzuela

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Source : El Plural.
Traduction : Floréal Melgar.

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Deux articles publiés dans le numéro du mois de novembre de la revue Catalunya, organe de la régionale catalane de la Confederación general del trabajo (CGT) d’Espagne, favorables à la participation des anarchistes aux manifestations liées à la question indépendantiste, ont amené l’ami Tomás Ibañez à réagir, à travers un texte* publié ici même. Cette saine réaction m’amène à mon tour à faire deux remarques.

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En premier lieu, même si cela peut paraître anecdotique, je suis surpris que des libertaires ou anarcho-syndicalistes intitulent leur publication du seul nom de la région où ils vivent et militent. Ce n’est certes pas la première fois que le nom d’une région d’Espagne apparaît dans le titre d’un journal ou d’une revue de là-bas, mais les camarades qui donnaient naissance à ces publications ont toujours pris soin d’y ajouter un qualificatif explicite. Il y eut ainsi Castilla libre, Andalucía libertaria, etc. Là, le seul nom de « Catalunya » laisse supposer que les promoteurs du titre sont bien davantage catalans que libertaires, et cet arrière-goût de patriotisme régional a déjà quelque chose d’amer.
J’aimerais bien sûr me tromper, mais cette impression pénible me paraît en second lieu confirmée par l’expression lamentable choisie par nos anarcho-catalanistes pour dénigrer ceux qui exercent leur sens critique vis-à-vis des manifestations actuelles en Catalogne, à savoir : « Anarcho-puristes, go home ! » Comme le rappelle Tomás Ibañez, la seconde partie de cette expression renvoie à celle qui fut employée abondamment par le passé et qui invitait fermement les Américains à quitter un pays qui n’était pas le leur, à leur signifier qu’ils n’étaient pas chez eux au Vietnam.
Soyons indulgents et oublions le coup particulièrement bas et répugnant qui consiste à établir un parallèle entre anarchistes critiques et armée américaine en guerre hors de son territoire. Rapporté au cas de la Catalogne actuelle, on a peur de comprendre ce que signifie cette expression. Laissons de côté l’appellation idiote d’« anarcho-puristes ». Avec l’expression « gardiens du temple », elle est utilisée depuis longtemps et partout par ces libertaires qui, pensant qu’il est des moments où toute réflexion est inutile, aiment à n’agir qu’avec leurs tripes et à servir de petits soldats ou de troupes sans cervelle à des projets qui les dépassent et n’ont rien à voir avec l’anarchisme. Ce qui est plus intéressant ici, c’est ce « go home ! », qui laisse entendre encore une fois que ceux à qui il s’adresse ne seraient pas « chez eux » en Catalogne, pour cause de critiques adressées aux complices, conscients ou non, du nationalisme catalan. Là encore, cette espèce de slogan qui invite les anarchistes critiques à quitter un territoire qui ne serait pas le leur a des relents quelque peu nauséabonds.
Si je vivais en Catalogne, moi qui suis d’accord avec les positions exprimées par Tomás Ibañez, donc « anarcho-puriste » j’imagine, je ne participerais pas aux manifestations actuelles de Barcelone. Mais moi qui suis aussi le fils d’un exilé chassé de son Andalousie natale en 1939 et d’une mère française, donc d’une certaine impureté territoriale, dites-moi, camarades, où est cet « home » où vous m’inviteriez à foutre le camp puisque je ne serais pas digne de votre Catalunya ?

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* Voir « Que se passe-t-il en Catalogne ? “Anarcho-puristes, go home!” ».

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L’ami Tomás Ibañez, dont j’ai déjà traduit et publié plusieurs textes relatifs à la situation en Catalogne, m’a fait parvenir un nouvel article, dont je vous propose ici la lecture dans sa version française. Comme pour ses précédents écrits, j’en partage pleinement le contenu.

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Je viens de lire dans la revue Catalunya de la CGT (1) du mois de novembre deux articles qui cadrent assez bien avec la tendance suivie par cette publication depuis que le « Govern » (2) a décidé d’organiser, en octobre 2017, le référendum sur l’indépendance.
Ces articles célèbrent la réponse spectaculaire et énergique qui a été apportée par la rue à la sentance condamnant une partie du « Govern », la présidente du Parlement catalan et les deux plus hauts dirigeants des deux grandes organisations nationalistes catalanes.
Dans chacun des articles, on salue le courage, l’énergie et la détermination de cette réponse populaire à l’Etat espagnol et aux forces répressives qui dépendent de lui et de la Generalitat (3). La présence anarchiste dans ces mobilisations ne se voit pas seulement justifiée, on célèbre cette participation, on appelle à l’intensifier et l’on disqualifie l’inhibition supposée de celles et ceux des anarchistes qui s’enferment dans leur « tour d’ivoire », qui n’assument pas les contradictions propres à toutes les luttes, et qui se réfugient dans la « pureté anarchiste » : « Anarcho-puristes, go home ! » conclut l’un des deux textes, rappelant le fameux « Yankee go home ! » des temps passés.
Il apparaît cependant que parler de la défense de la « pureté anarchiste » pour expliquer les raisons qui inciteraient à ne pas s’engager dans l’actuelle mobilisation révèle qu’on n’a rien (ou très peu) compris à l’essence même de l’anarchisme. Aucun individu se prétendant anarchiste et possédant un minimum de cohérence fonderait son refus de s’impliquer dans les mobilisations actuelles sur sa préoccupation à préserver la pureté de l’anarchisme, pour la simple raison que l’anarchisme est radicalement contraire à toute prétention de pureté.
La prétention de préserver la pureté de l’anarchisme apparaît totalement absurde à tout anarchiste, car l’anarchisme est constitutivement impur. Il est métis, il est divers, il est multiforme, il est changeant et inévitablement ouvert. L’idée de pureté est propre à tous les énoncés les plus réactionnaires, dans tous les domaines, depuis la religion jusqu’aux supposées races, les idéologies, les cultures, etc. Et donc, penser que la critique d’une mobilisation se fait au nom de la « pureté anarchiste » montre, je le répète, qu’on ne comprend décidément rien à l’anarchisme.
Imputer la critique envers les mobilisations actuelles à la « pureté anarchiste » ou au refuge dans une « tour d’ivoire » est une façon commode, aisée, d’évacuer le débat politique autour de ces mobilisations. Peut-on diverger politiquement sur les mobilisations actuelles sans que cela soit dû à cette absurde préoccupation de préservation d’une inexistante pureté anarchiste ou parce qu’on préfère contempler les choses depuis une supposée tour d’ivoire ? Evidemment, oui, et il est clair que les arguments à opposer à ceux qui défendent, célèbrent ou encouraget cette implication ne manquent pas.
J’écrivais dans un texte (4) récent : « 
Aussi belles que soient les flammes des barricades et aussi scandaleux que soient les tirs de la police, nous ne devons pas laisser ces flammes nous empêcher de voir les chemins trompeurs qu’elles illuminent, ni laisser ces tirs nous empêcher d’entendre les leçons que nous enseigne la longue histoire de nos luttes émancipatrices. » Il ne fait aucun doute que brûler des containers, lancer des objets divers ou des cocktails sur les policiers, bloquer des autoroutes ou des gares sont des formes de lutte qui nous enthousiasment quand elles parviennent à rompre la passivité et la soumission régnantes et réveillent les solidarités. »
Mais ne conviendrait-il pas de nous interroger sur ceux qui élaborent les stratégies et mettent en œuvre les moyens qui rendent possibles ces mobilisations ? De nous demander comment et pourquoi ils le font ? Et à quelle fin ? Ne devrions-nous pas nous interroger, par exemple, sur la prétendue horizontalité des décisions qui articulent les mobilisations du « tsunami démocratique » ?
Suffit-il qu’une mobilisation se produise et adopte des formes d’affrontement pour que nous devions nous y joindre ? Notre place était-elle à Maiden (5), aussi massive et populaire que fut cette révolte et aussi répressives les autorités ukrainiennes ? L’anarchisme ne disposerait-il pas d’outils propres pour décider de façon authentiquement autonome comment, quand et dans quel but nous devons nous engager dans les luttes ?
Face au mantra qui veut que l’important est de lutter et qu’on verra ensuite où cela nous mène et quels effets cela produira, peut-être vaudrait-il la peine de reconnaître l’importance de penser ces questions et d’en débattre sans recourir à des disqualifications qui font obstacle à l’analyse, à la réflexion, à la discussion et à la pleine légitimité qu’il y a à prendre éventuellement une position fortement critique face à la mobilisation anarchiste actuelle.

Tomás Ibañez
(novembre 2019)

(1) CGT : Confederación general del trabajo, organisation anarcho-syndicaliste issue de la scission intervenue dans la CNT (Confederación nacional del trabajo) en 1977.
(2) « Govern » : terme catalan qui désigne
le gouvernement de Catalogne, une institution établie par le statut d’autonomie catalan.
(3) Generalitat : la Generalitat de Catalogne est l’organisation politique de la communauté autonome de Catalogne, en Espagne.
(4) Voir « Catalogne, octobre 2019 : quand nous sommes aveuglés par les flammes des barricades et assourdis par les tirs de la police ».
(5) Maiden : nom de la place centrale de Kiev où eurent lieu, en février 2014, des émeutes très violentes qui firent plus de 80 morts.

Traduction : Floréal Melgar.

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