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Archive for the ‘06. Espagne’ Category

Dans le cimetière San Rafael de Malaga, où se trouve la plus grande fosse commune découverte en Europe occidentale, se dresse une pyramide. Sous elle reposent 2840 personnes exécutées par les franquistes durant la guerre civile et au cours des années qui ont suivi la défaite républicaine. Sur les divers côtés de cette pyramide, on peut lire les noms des 4400 personnes dont les restes ont été trouvés dans les différentes fosses communes de cette capitale andalouse.
L’Andalousie et la ville et la région de Malaga* sont sans doute les endroits d’Espagne où la répression franquiste a été la plus sauvage et où ses victimes ont été les plus nombreuses. C’est la raison pour laquelle un espace dédié à la Mémoire historique sera inauguré dans l’enceinte de ce cimetière. Les travaux en sont à un stade avancé et pourraient être terminés dans quelques semaines, a promis le maire de la ville, Francisco de la Torre.
Le panthéon de la Mémoire historique , en forme de pyramide, inauguré en janvier 2014, est le résultat d’un accord entre la municipalité et l’Association contre le silence et l’oubli et pour la récupération de la mémoire historique de Malaga. Depuis lors, chaque année en janvier, les habitants sont invités à se réunir pour rendre hommage aux victimes et pour que le souvenir de leur histoire ne s’efface pas des mémoires.

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*  Voir https://florealanar.wordpress.com/2019/01/09/malaga-fevrier-1937-la-desbanda/

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Après trois ans de travaux sur la fosse commune Pico Reja, considérée comme l’une des plus grandes d’Europe occidentale, s’étendant sur plus de 670 mètres carrés et dans laquelle ont été répertoriés les restes de 1718 personnes civiles victimes de la répression franquiste, c’est maintenant sur une autre fosse commune, dénommée Monumento, de plus de mille mètres carrés, que les travaux devraient commencer au cours de l’année 2023, à moins que les élections et d’éventuels changements à la mairie de la capitale andalouse ne viennent perturber ce projet. Les deux fosses sont situées dans le cimetière San Fernando, à Séville. La première va être fermée dans le courant de ce mois de janvier et, s’agissant de la seconde, les démarches nécessaires pour le début des travaux d’exhumation devraient être entreprises prochainement.
Selon les premières prévisions, il pourrait y avoir jusqu’à 2600 victimes dans cette seconde fosse commune, un nombre proche des 2800 personnes dont les restes ont été trouvés dans la fosse du cimetière San Rafael, à Malaga, considérée comme la plus grande d’Espagne à ce jour.
Pico Reja, où les techniciens de la Société scientifique Aranzadi travaillent depuis trois ans, a été la première fosse commune du franquisme ouverte à Séville et est devenue un symbole. Un documentaire lui a été consacré. On estimait initialement que 900 victimes de la répression franquiste y avaient été jetées. Finalement, ces chiffres ont grimpé en flèche. Ce sont donc 1718 personnes assassinées qui ont été répertoriées. « Toutes les prévisions ont été dépassées », déclare Juan Manuel Guijo, responsable des fouilles.
Partant de ce précédent, on ne sait pas très bien à quoi s’attendre avec cette seconde fosse commune où des travaux préliminaires ont été effectués. Des recherches, comme celle de l’historien José Díaz Arriaza, indiquent que pourraient s’y trouver les restes de 2613 personnes exécutées par les franquistes.
Les exécutions massives dans les zones conquises par les franquistes ont commencé dès le début de la guerre civile espagnole et ont continué durant une décennie après la défaite définitive du camp dit républicain.

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Ces photos sont celles de la valise avec laquelle mon père est arrivé en France, en février 1939, lors de la « Retirada », cet exode des « républicains* » espagnols après la victoire militaire des franquistes. Il avait 25 ans et avait combattu le fascisme avec ses camarades de la CNT libertaire.
La valise mesure 25 cm sur 40. C’est le seul bagage qu’il emportait avec lui. Au camp de Saint-Cyprien, dans le département des Pyrénées-Orientales, où il fut enfermé avec des milliers d’autres réfugiés espagnols, on lui a fourni une couverture de mince épaisseur, que nous avons conservée également, mes sœurs et moi.
Mort en 1971, avant Franco, il n’a jamais revu son pays. En Espagne, mon père avait commencé à travailler à l’âge de 12 ans. Il avait amélioré sa lecture et son écriture dans les locaux de la CNT où les instituteurs libertaires œuvraient auprès des enfants du peuple dans une région où l’analphabétisme était très important. En France, il fut maçon jusqu’à ce qu’un problème cardiaque l’oblige à abandonner les chantiers. Plus tard, c’est un cancer qui devait l’emporter. Il avait 57 ans.
Reste cette petite valise dans laquelle il emporta sans doute un peu de linge de rechange et peut-être quelques souvenirs des vingt-cinq années passées dans son Andalousie natale.
Peut-être que ces simples photos pourront donner à certains lecteurs une idée de ce que peut représenter l’exil.

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*  Je mets le mot « républicains » entre parenthèses car il me semble, comme beaucoup d’autres choses dans cette histoire espagnole falsifiée par des historiens réactionnaires ou communistes, évidemment trompeur. Nombre de réfugiés espagnols n’étaient pas républicains, en effet, mais anarchistes. Il suffit de rappeler qu’avant comme pendant la guerre civile le syndicat libertaire CNT était largement majoritaire dans le monde du travail d’Espagne.

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Fosses communes

La carte ci-dessous indique l’emplacement des fosses communes où furent jetés les corps de centaines de milliers d’Espagnols antifranquistes, républicains, anarchistes, socialistes, communistes.
On mesure ainsi l’ampleur du majuscule crime commis après la victoire des militaires factieux et des bandes fascistes à leur côté, d’autant que quatre-vingt-trois ans après la fin de la guerre civile, toutes les fosses communes du pays n’ont pas été mises au jour. Il paraît que seul le Cambodge des Khmers rouges en compte davantage. En Espagne, les assassins n’ont jamais eu à rendre de comptes.

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Un livre de l’écrivain galicien Manuel Rivas, ouvrage qu’on dit « pour enfants » mais qui peut intéresser bien au-delà du lectorat jeune, est paru en novembre dernier en Espagne. Henrique Mariño en parle sur le site Público et nous fait ainsi découvrir une page d’histoire méconnue.

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Il y eut une Corogne libertaire qui semble aujourd’hui non seulement appartenir à un autre temps, mais aussi à un temps perdu. Une ville d’athénées, de bibliothèques et d’écoles de libre pensée où fleurit un mouvement de solidarité, fécondé par les ouvrières de la Manufacture de tabac, protagonistes de la grève luddite de 1857, réprimée par les troupes d’infanterie et de cavalerie.
Les femmes de la manufacture d’allumettes de la Viuda de Zaragüeta furent également courageuses, lassées de subir un patron tyrannique et incompétent, des conditions de travail déplorables, un environnement insalubre et la mauvaise qualité des matériaux qui leur causait des brûlures aux doigts et donnait un produit de mauvaise facture. Comme elles travaillaient à la pièce, le manque de fournitures les empêchait non seulement de faire leur travail, mais aussi d’être mieux payées.

Cependant, les allumetières n’ont pas hésité à faire grève à plusieurs reprises grâce à la solidarité d’autres ouvrières, comme celles de la Manufacture de tabac, qui ont créé des caisses de résistance, un des nombreux exemples de soutien mutuel. Les femmes se trouvaient à l’avant-garde de la lutte, car elles représentaient un pourcentage important de la classe ouvrière dans une ville qui comptait environ 50.000 habitants au début du XXe siècle.
L’écrivain Manuel Rivas a situé son dernier livre dans ce Finisterre galicien baigné par les marées libertaires, A nena lectora, une histoire illustrée par Susana Suniaga, dont l’action se déroule après la Semaine tragique de Barcelone, déclenchée en 1909 lorsque le gouvernement d’Antonio Maura a décrété l’envoi de réservistes au Maroc, parmi lesquels de nombreux ouvriers pères de famille.
Nonó est la fille de Leonor, une allumetière, et de Helenio, un chiffonnier qui n’hésite pas à inscrire la petite fille à l’école La Antorcha Galaica del Librepensamiento (le Flambeau galicien de la libre pensée). Elle prendra la place de son frère Liberto, contraint de s’exiler au Chili pour éviter des représailles après avoir manifesté contre la guerre à Melilla. Comme les filles n’y sont pas admises, Nonó se coupe les cheveux et met une casquette et un pantalon, tout cela pour apprendre à lire.
Le malheur s’abat ensuite sur la famille et Aurora, une cigaretière amie de sa mère, propose à l’enfant d’intégrer la manufacture de tabac. Cependant, elle ne roulera pas de cigares à la main, mais lira des romans aux employées pendant qu’elles travaillent. Nonó avait déjà commencé à La Antorcha à lire Les Misérables de Victor Hugo, mais un contretemps va l’amener à choisir Oliver Twist de Charles Dickens, qui reflète les difficultés des déshérités dans l’Angleterre victorienne.
L’argument de A nena lectora montre les efforts de la classe ouvrière pour s’imprégner de culture, même lorsqu’elle est analphabète. Cette Corogne de début du XXe siècle a vu surgir des initiatives populaires visant à éduquer ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de s’instruire et, ainsi, les cigarières de La Fábrica ont pu écouter les histoires que Galdós, Balzac, Zola et, bien sûr, Dickens avaient écrites.
«  La Fábrica a ouvert ses portes en 1808 et, dès le début, les ouvrières ont été les protagonistes de mobilisations contre les horaires de travail proches de l’esclavage – 16 et même 18 heures par jour, si bien que nombre d’entre elles s’écroulaient de sommeil et de fatigue – et contre leurs patrons abusifs, explique Manuel Rivas, qui considère que les cigarières n’étaient pas seulement « l’avant-garde ouvrière » en Galice, mais aussi un point de référence international au XIXe et au début du XXe siècle. Elles ont été les pionnières de la lutte des femmes dans toute l’Europe pour les droits du travail, avec des grèves historiques en 1831 et 1857, qui ont eu un écho dans le monde entier, ajoute l’écrivain de La Corogne. Il y a une histoire qui le reflète bien : avant de mourir, Kropotkine, le célèbre anarchiste, auteur de La conquête du pain, montrait fièrement à ses camarades son bien le plus cher : une montre à chaîne, cadeau des ouvrières de La Corogne. »

Illustration de Susana Suniaga.

Nonó remonte également une montre pour nourrir l’espoir face à l’adversité, un des nombreux clins d’œil du récit, à commencer par son propre nom, qui fait référence au protagoniste du classique de l’éducation libertaire, Les aventures de Nono, de Jean Grave. Un livre qui était lu dans l’Ecole moderne fondée à Barcelone par le pédagogue et libre penseur Francisco Ferrer i Guardia, fusillé après avoir été accusé d’être l’instigateur de la Semaine tragique. Le progrès et les symboles sont également présents dans les noms d’Idea et Sol (Idée et Soleil), les jeunes sœurs de Nonó, ainsi que d’Aurora, la lectrice de la manufacture de tabac protagoniste du roman La Tribuna d’Emilia Pardo Bazán. La fille qui lisait les romans de Dickens, en réalité, ce sont toutes ces femmes qui ravissaient les oreilles des cigaretières : « Nonó incarne cette lutte dans laquelle le pain et les livres étaient faits de la même étoffe que les rêves, dit Rivas.
Le plus important a été la façon dont elles ont mêlé l’émancipation sociale, l’émancipation féministe et l’émancipation culturelle », affirme l’auteur de A nena lectora, qui rappelle comment quelque 4000 ouvrières – « populairement connues sous le nom de Fédérées pour leur défense de la République fédérale » – ont célébré comme personne la glorieuse révolution qui a détrôné Isabel II et inauguré le « Sexenio Democrático* ».
Elles n’étaient pas seules, précise Rivas. À leur côté combattaient les allumetières et les ouvrières du port, sauf-conduit anarchiste vers la liberté. « Le Despertar Marítimo (le Réveil maritime) deviendra finalement le principal réseau de résistance au fascisme, organisant 700 évasions en bateau vers la côte républicaine, vers la France et même l’Angleterre », explique le codirecteur de la revue Luzes en référence au syndicat de pêcheurs de la CNT.
A nena lectora comprend un épilogue où s’ébauche le contexte libertaire dans lequel les cigarières ont vécu, travaillé et combattu, ainsi que les échos de la révolte populaire de Barcelone et des tambours de guerre au Maroc, exploités par les militaires africanistes pour prendre le pouvoir en Espagne. Un siècle plus tard, le souffle de l’esprit anarchiste s’étant perdu, Rivas les récompense avec un livre qui sera lu à haute voix par leurs arrière-petites-filles.
« Il faut se souvenir d’elles, car la mémoire est le meilleur hommage », conclut l’auteur de A nena lectora, deuxième titre de la collection Pequena Memoria (Petite Mémoire), par laquelle l’éditeur Xerais entend donner la parole à ceux que l’histoire a réduits au silence. « Mais aussi parce que cette mémoire sauve l’espoir des voix étouffées et retrouve l’idéal d’un temps nouveau, celui que voulait mesurer la montre qu’elles offrirent à Kropotkine. »

Henrique Mariño

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* Le « Sexenio Democrático » désigne la période de six années démocratiques ou révolutionnaires, qui va de septembre 1868 à décembre 1874 et a vu la montée en puissance du mouvement ouvrier en Espagne.

Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://www.publico.es/culturas/nina-leia-novelas-dickens-cigarreras-libertarias-coruna.html

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Plaques avec les noms des antifranquistes exécutés.

Le travail préliminaire de l’Association des familles de victimes du franquisme de la Fosse 126 de Paterna (province de Valence) a culminé ce samedi 11 décembre avec une cérémonie d’hommage, et avec le début de l’exhumation, le 16 décembre, des 243 personnes fusillées après la fin de la guerre civile pour leur appartenance au camp dit républicain qui se trouvent dans cette fosse commune. « Il est très difficile d’écouter tant d’histoires », déclare María Navarro, présidente de l’association, qui a réussi à localiser près d’une centaine de descendants des victimes. Les proches sont tenus informés par le biais d’un groupe Whatsapp.
L’association a pu entrer en contact avec les descendants des victimes grâce à des appels sur les réseaux sociaux et avec la collaboration des mairies et des chroniqueurs locaux. Chaque famille contactée reçoit la nouvelle « avec surprise et émotion », dit la présidente de l’association. María Navarro les conseille et leur indique où trouver de la documentation dans les archives concernant leurs ascendants. « Je les guide, nous avons un groupe Whatsapp où nous postons toutes les avancées, les rencontres, et qui nous avons trouvé », explique-t-elle.
Les travaux d’exhumation commencent la semaine prochaine. Financées par le Département de la participation, de la transparence, de la coopération et de la qualité démocratique, dirigé par Rosa Pérez Garijo, les fouilles seront menées par l’entreprise spécialisée Atics, déjà chargée de nombreuses exhumations aux îles Baléares concernant des fosses communes liées à la guerre civile et à la répression franquiste. Le travail d’identification génétique sera réalisé par la Fondation Fisabio grâce à un accord avec l’Université et la Generalitat de Valence.
Par ailleurs, à Llíria, dans la même province, des spécialistes de l’association Arqueoantro ont localisé une fosse commune contenant les restes de 113 personnes exécutées dans le cimetière municipal. L’Association des familles de victimes de Llíria a signalé que les fouilles se sont concentrées pour l’instant sur une tranchée correspondant aux fusillés du 24 octobre 1939, juste au-dessous d’une croix indiquant l’emplacement des corps, mêlés à des sépultures des années 1960.

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Au-delà du fait que l’amendement* à la loi sur la mémoire démocratique proposé par les partenaires de la coalition gouvernementale progressiste pour obtenir le soutien ou l’abstention de l’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) ne soit qu’un « écran de fumée » – comme le prétend Xavier Rufián – ou « la manière la plus claire d’y parvenir » – comme le prétend le secrétaire d’État Enrique Santiago –, la seule chose qui soit claire, c’est que cet amendement, qualifié par l’un de ses promoteurs de « dernière opportunité pour rendre justice en Espagne », « ne change rien », comme vient de l’affirmer le ministre de la Présidence, des Relations avec le Parlement et de la Mémoire démocratique, Félix Bolaños.


En effet, cet amendement « est déjà appliqué depuis 2002 », époque à laquelle l’Espagne a ratifié le statut de Rome de la Cour pénale internationale pour juger les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, le génocide et la torture, considérés comme imprescriptibles et non amnistiables, et par conséquent la seule chose qui résulte de cet amendement est de « simplement mettre en valeur » la loi d’amnistie de 1977** et de réaffirmer qu’elle doit être interprétée comme conforme aux traités internationaux.
En réalité, avec ou sans cet amendement, le projet de loi mémorialiste n’abroge ni ne rend inopérante la loi d’amnistie et, par conséquent, la situation juridique – lorsque la nouvelle loi entrera en vigueur – restera exactement la même qu’aujourd’hui, celle que nous avons depuis 2002, comme l’a souligné M. Bolaños.

Rien ne changera, et c’est pourquoi les difficultés qui ont existé jusqu’à présent pour juger les crimes du franquisme resteront les mêmes. Non seulement parce qu’il s’agit du domaine pénal, où la législation ne permet pas la non-rétroactivité, mais aussi parce que le Parti populaire (PP) continue d’avoir « le soutien de la majorité du pouvoir judiciaire ». Un soutien qui a été décisif pour interpréter et imposer une doctrine juridique en fonction de son orientation politique.
Comme le reconnaît Enrique Santiago lui-même : « Seul ce basculement majoritaire de la justice espagnole vers la droite post-franquiste peut expliquer pourquoi l’Espagne est le seul pays occidental où les crimes internationaux commis par la dictature restent impunis. Cette situation reflète un problème politique, et non juridique. Le cadre juridique est très clair. Permettre l’impunité du franquisme est un choix politique de ceux qui peuvent l’imposer, même s’il est revêtu de doctrine juridique. »
La réalité n’est pas qu’ils n’ont pu appliquer le droit international et national pour mettre fin à l’impunité, « c’est qu’ils n’ont pas voulu le faire, malgré les lois ». C’est cette inféodation idéologique du pouvoir judiciaire qui a empêché les victimes de la répression franquiste d’accéder à la justice, et par conséquent, tant que cette situation perdurera, il ne servira à rien que la loi sur la mémoire démocratique (qui n’est pas une loi organique) abroge le principe de prescription des délits de la loi de 1977.
Non seulement parce qu’une telle abrogation resterait lettre morte pour un pouvoir judiciaire idéologiquement inféodé au PP, mais aussi parce que l’application de la nouvelle loi dépend de la volonté du gouvernement du moment de rompre ou non avec ce qui a été convenu entre partis politiques lors de la Transition. Comme nous le savons, le PP et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), les deux partis ayant une réelle chance de gouverner, coïncident dans leur opposition à revenir sur ces accords.

Les pactes de la Transition comme « ligne rouge »
L’opposition à toucher aux pactes de la Transition ne vient pas seulement du PP, de Vox et de Ciudadanos, c’est aussi la « ligne rouge » à ne pas franchir pour le PSOE. Qu’il gouverne ou qu’il soit dans l’opposition. Au cas où nous l’aurions oublié, Bolaños a une fois de plus fait savoir que le PSOE ne remettra jamais en question l’étape de sortie de la dictature. « La Transition a été exemplaire, elle a été un modèle de dialogue et a laissé derrière elle la période sombre de la dictature. Parler en bien de la Transition, c’est parler en bien de la démocratie (…) qui nous a apporté les meilleures années de prospérité, et qui est un exemple dans le monde. »
En réalité, même UnidasPodemos (UP) ne remet pas en question la Transition. Dans un article défendant l’amendement des partenaires de la coalition, Enrique Santiago (l’un de ses auteurs) a décrit la loi d’amnistie comme « une conquête des démocrates face au bunker franquiste » et affirmé que l’annuler serait « donner raison à ceux qui ont refusé d’appliquer le droit international et national pour mettre fin à l’impunité ».
De plus, comme l’a dit la journaliste Soledad Gallego-Diaz, « présenter aujourd’hui leur réforme comme un succès de la gauche qui corrigera les grandes injustices acceptées par les politiciens démocrates de l’époque, incapables de se défaire de la tutelle de l’extrême droite, traduit d’une certaine manière l’ignorance de la lutte menée en faveur de cette loi et son sens réellement populaire. Les députés qui ont voté en faveur de l’amnistie le 14 octobre 1977 (dont 80 avaient séjourné dans les prisons franquistes) savaient exactement ce qu’ils votaient. L’amnistie a été accordée à ceux qui ont commis des crimes de sang même après la mort de Franco (notamment 90 prisonniers de l’ETA), ainsi qu’aux tortionnaires qui ont frappé des prisonniers politiques et des grévistes dans les commissariats de police jusqu’à très peu de temps avant qu’elle soit votée. Et tout cela a été fait dans un Parlement démocratiquement élu ». Un Parlement dans lequel l’opposition antifranquiste a été incapable d’aller au-delà de « l’oubli mutuel » (Xavier Arzalluz, porte-parole du Parti nationaliste basque-PNV) et de la reconnaissance que le texte était « le meilleur possible » (Donato Fuejo, porte-parole du Parti socialiste populaire-PSP).
On peut regretter cette incapacité et que les revendications aient été réduites au cri commun de « liberté, amnistie et statut d’autonomie » ; mais on ne peut oublier le pourquoi de cette incapacité/impuissance ni pourquoi il a fallu tant de mobilisations réprimées avec violence pour obtenir que les prisonniers – qui avaient lutté pour la démocratie proclamée par les promoteurs de la Transition – puissent sortir des prisons.
Bien qu’il soit douloureux de le reconnaître, l’Espagne a dû attendre près de quarante ans pour sortir de la dictature, et la transition vers la démocratie n’a commencé que deux ans après la mort (dans son lit) du dictateur, enterré avec tous les honneurs. Une longue attente qui s’est terminée sans rupture institutionnelle avec le régime franquiste.
La Transition espagnole n’est qu’une transformation/adaptation de l’institutionnalisme de l’État franquiste aux normes « démocratiques » (des droits et libertés fondamentaux) en vigueur en Europe, afin de rendre possible l’intégration de l’Espagne dans la Communauté européenne. Son objectif et sa fonction sont uniquement de rendre possible la participation des partis de l’opposition antifranquiste à des élections « libres » – seule exigence politique de la majorité des partis de cette opposition. Une « opposition » résignée à mettre en œuvre le « changement pacifique » de régime avec les ex-franquistes reconvertis du jour au lendemain en démocrates. Une catharsis opportune, bénie et justifiée par l’impératif de « réconciliation nationale » que le Parti communiste espagnol avait adopté comme signe d’identité politique après avoir renoncé à la lutte armée contre le franquisme.

L’objet de cette Transition n’étant pas autre chose, et la démocratie née de ce compromis étant ce qu’elle est aujourd’hui, il n’est pas surprenant que la plupart des politiciens continuent de la considérer comme « exemplaire » et s’opposent à l’abrogation de ses pactes. Ce qui est surprenant, c’est que les auteurs des amendements du PSOE-UP et de l’ERC, sachant que leur approbation « ne change rien » et que leur application ne serait que « symbolique » pour enquêter et juger les crimes commis pendant le franquisme, polémiquent et mettent en péril l’approbation de la loi sur la mémoire démocratique. Surprenant, car au-delà du « symbolique » et de fournir à la droite l’occasion de se présenter comme le défenseur de la « coexistence », la seule chose qu’ils obtiennent avec cette polémique stérile est que les victimes de la répression franquiste n’ont toujours pas le plein droit à la « reconnaissance » et à la « réparation », malgré les exigences de toutes les associations mémorialistes depuis de nombreuses années.

« La dernière opportunité »
En effet, comme l’a rappelé Joan Tardá, représentant de l’ERC chargé de négocier la nouvelle loi sur la mémoire démocratique, il s’agit de « la dernière chance de réaliser ce qui aurait dû être fait il y a de nombreuses années », car « nous le devons aux victimes qui ont subi une double victimisation : celle de la dictature et, tout au long de ces quarante années, celle du mépris absolu ».
D’où la nécessité et l’urgence d’approuver des mesures qui leur rendent réellement justice, qui répondent à l’impératif moral et politique de « reconnaissance » et de « réparation » qu’elles méritent et qui, en outre, ne peuvent être gratuitement taxées de « revanchardes » ou contraires à la « coexistence entre Espagnols » mise en avant par les défenseurs de la Transition.
Et donc, « si nous pensons à ceux qui ont souffert de la répression franquiste », l’urgence est de mettre fin au « mépris » qu’ils ont subi « tout au long de ces quarante années » de démocratie. Non seulement parce que les sentences des tribunaux franquistes sont toujours en vigueur, mais aussi à cause de l’infamie de la division des victimes en deux catégories*** dans la loi de 2007. Un « mépris » qui est une véritable honte pour tous les démocrates. Autant parce que c’est un « non-sens » politique et juridique de la part de la justice de la démocratie de valider les jugements et les sentences de la justice franquiste, que parce que c’est un infâme « non-sens » politique et moral de discriminer les victimes de la répression du franquisme en fonction de la date de leur exécution.
Deux non-sens, injustes et arbitraires, qui ont empêché et empêchent de rendre « justice aux victimes de la répression franquiste », et perpétuent le « mépris » dont elles ont souffert pendant tant d’années de démocratie.
Aussi, pour leur rendre justice, l’urgence est d’annuler les jugements et sentences franquistes et de mettre fin à l’infamie qui consiste à diviser les victimes en deux catégories.
Messieurs Tardá et Santiago, n’oubliez pas que « c’est la dernière opportunité » et que « nous le leur devons »…

Octavio Alberola
(27 novembre 2021)

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* Cet amendement à leur propre loi, présenté conjointement par le PSOE et Unidas Podemos, précise « que toutes les lois espagnoles d’amnistie devront être interprétées et appliquées en conformité avec le droit international conventionnel et coutumier, et en particulier avec le droit international humanitaire selon lequel les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, le génocide et la torture sont imprescriptibles et non amnistiables ».
** La loi d’amnistie de 1977 a considérablement freiné, voire empêché les tentatives de juger les crimes du franquisme. Son article 2f amnistie « les délits commis par les fonctionnaires et agents de l’ordre public contre l’exercice des droits des personnes ».
*** Voir https://florealanar.wordpress.com/2021/07/21/espagne-la-loi-sur-la-memoire-democratique-et-linfamie-de-la-division-des-victimes-en-premiere-et-deuxieme-classe/

Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://kaosenlared.net/enmiendas-a-la-ley-de-memoria-democratica-la-ultima-oportunidad/
Les notes de bas de page sont le fait du traducteur.

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L’article ci-dessous, que l’on doit à Alejandro Torrús, est paru sur le site de langue espagnole « Público ».

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« Sais-tu quels mots ma mère me disait lorsque nous descendions sur la place pour prendre le frais ? Elle me disait : “Cœur sans fourberie, perle dessinée, petit nez d’or, petite poire confite.” Vous voyez quel vocabulaire riche pour une femme du peuple ? »
La personne qui parle ainsi est Soledad Ezquerra Casalé. Elle a 88 ans et ce qu’elle raconte est le seul souvenir qu’elle a de sa mère, Josefa Casalé Suñén. Soledad allait avoir quatre ans lorsque les phalangistes ont sorti sa mère de sa maison, en pleine nuit, pour l’emmener en prison. Elle était fusillée le lendemain, le 31 août 1936. Soledad ne se souvient pas de son visage. Elle n’a pas non plus de photographie ou de portrait. Tout ce qu’elle possède de sa mère, ce sont ces mots et une lettre. Celle que Josefa a écrite la nuit précédant son exécution, depuis la prison d’Ejea de los Caballeros, dans laquelle elle fait ses adieux à ses filles.

Photocopie de la lettre écrite par Josefa Casalé la veille de son exécution.

Josefa Casalé Suñén demandait à sa fille aînée, âgée d’à peine 11 ans, de s’occuper des trois autres enfants, qui allaient rester orphelines de mère. Elle la supplie de veiller à leur propreté et de ne pas oublier de prier. Elle lui demande également d’essayer de leur apprendre les bonnes choses qu’elle-même lui avait enseignées. Quelques heures seulement après avoir écrit cette lettre, Josefa Casalé était fusillée avec neuf autres femmes de son village, Uncastillo, dans la province de Saragosse.
Pas de procès. Une pure répression. Elles ont été exécutées à Farasdués, un village de la municipalité d’Ejea de los Caballeros, et jetées dans une fosse commune du cimetière local. En même temps que Josefa Casalé Suñén, furent exécutées et jetées dans la même fosse Lorenza Arilla Pueyo, Narcisa Pilar Aznárez Lizalde, Inocencia Aznárez Tirapo, Julia Claveras Martínez, Isidora Gracia Arregui, Melania Lasilla Pueyo, Felisa Palacios Burguete, Andresa Viartola García et Leonor Villa Guinda.
Elles avaient entre 32 et 61 ans. L’historienne Cristina Sánchez, auteur de Purificar y purgar. La Guerra Civil en las Cinco Villas (« Purifier et purger. La guerre civile à Cinco Villas »), explique à Público qu’il s’agit du premier massacre qui a eu lieu dans la prison d’Ejea de los Caballeros. Dans les jours et les mois qui ont suivi, trois autres ont eu lieu : un qui a vu l’exécution de douze hommes, puis un autre avec sept hommes et une femme, et enfin l’exécution de dix hommes, tous originaires du village d’Asín.
Aujourd’hui, quatre-vingt-quatre ans après ces exécutions impunies, la fosse commune a été localisée et exhumée dans le cadre de travaux promus par l’association Charata pour la récupération de la mémoire historique d’Uncastillo, en collaboration avec le Collectif d’histoire et d’archéologie mémorialiste aragonaise (CHAMA), avec l’aide d’autres associations de la région. La Députation provinciale de Saragosse, la région de Cinco Villas et les municipalités d’Uncastillo et d’Ejea de los Caballeros ont également collaboré financièrement.

Leonor Villa, Melania Lasilla y Julia Claveras, trois des dix femmes exécutées.

« Anthropologiquement, en attendant les rapports, les restes retrouvés proviennent de corps de femmes. Il y en a précisément dix. Ils apparaissent accompagnés d’épingles à cheveux, de peignes ou de dés à coudre, de petits objets qu’elles portaient sur elles au moment de leur arrestation, et elles ont été exécutés seulement un jour plus tard », poursuit Cristina Sánchez.
L’archéologue chargé des travaux, Francisco Javier Ruiz, explique dans la publication Uncastillo, Mujeres del 36 (« Uncastillo, Femmes de 36 ») que les victimes ont été choisies pour avoir participé à la transformation sociale de l’époque républicaine ou par « vengeance », par le fait de n’avoir pas trouvé les hommes de la famille membres d’organisations de gauche. C’était le cas de Josefa. Josefa était marquée par sa façon de penser et d’agir.
C’était une femme, selon sa fille, très religieuse. Elle avait son propre prie-dieu dans l’église du village et était aussi ouvertement républicaine. Elle avait appris elle-même à lire et à écrire, et chaque soir elle donnait des cours dans sa maison pour ceux qui n’avaient pu aller à l’école. « Et comme on le sait, la culture mène à la politique », ajoute Soledad. En outre, après la révolution d’octobre 1934, Josefa avait vendu des roses rouges préparées avec sa belle-sœur afin de récolter des fonds pour les prisonniers.
Aujourd’hui, Soledad, au côté d’autres familles, attend des nouvelles des associations chargées des travaux sur la fosse commune. Elle a fourni son ADN pour que les restes de sa mère puissent être identifiés et explique qu’elle souhaite que les dix femmes reposent ensemble dans le cimetière d’Uncastillo. « Elles sont ensemble depuis plus de quatre-vingts ans et elles ont été tuées pour avoir eu des idées semblables. J’aimerais qu’elles restent ensemble, avec à côté un panneau expliquant pourquoi elles ont été tuées et qui elles sont », dit Soledad.
Ainsi, le panneau souhaité par Soledad devrait expliquer les raisons pour lesquelles un groupe de phalangistes, au nom de l’Espagne, de Dieu et des autorités franquistes, a fait fusiller des femmes comme Narcisa Aznárez, âgée d’à peine 32 ans, mère de trois filles et dont le seul « délit » était d’avoir un frère membre de la CNT qui s’était enfui dans la montagne. Ou encore Isidora Gracia, boulangère, mère de trois enfants et socialiste connue. Sans oublier Melania Lasilla, assassinée parce qu’elle était la sœur du premier adjoint au maire d’Uncastillo, et le reste des femmes et des hommes d’Uncastillo qui ont été exécutés au cours de l’été 1936.

Une partie des restes trouvés dans la fosse commune.

Pour le moment, en l’absence d’une décision finale, le souhait de Soledad est plus proche que jamais de se réaliser. Le travail d’exhumation est terminé et il reste maintenant à faire le travail dans les laboratoires d’identification médico-légale et attendre les rapports d’experts. On verra ensuite quelle est la volonté de toutes les familles, associations et institutions quant à une décision définitive.
Soledad, à 88 ans, attend ce moment. « Je suis très fière de ma mère et de ce qu’on me dit d’elle. Je suis également fière de ses idées et de son combat », ajoute-t-elle. En attendant, elle se souvient des matins de son enfance où elle fuyait l’école pour ne pas avoir à subir l’humiliation de chanter le Cara al Sol*. Elle raconte également la faim et la misère dont elle a souffert dans son enfance en raison de la répression franquiste. Sa situation économique a commencé à s’améliorer lorsque sa sœur aînée, destinataire de la lettre de Josefa, a épousé un ancien membre de la Division Azul** qui était revenu de Russie.
« J’ai souvent pensé à la douleur, à la souffrance et à la faim qu’ils nous ont fait subir parce que ma mère avait des idées républicaines. Et je ne peux pas le comprendre. Nous ne faisons que passer rapidement dans ce monde. Je ne vois pas la nécessité de faire subir aux autres tant de calamités et d’avoir tant de haine. Mais bon. Ce qui est arrivé est arrivé. Nous ne pouvons pas changer cela, mais nous devons maintenant le raconter », déclare Soledad Ezquerra Casalé.

Alejandro Torrús

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* Cara al sol : hymne franquiste que les enfants devaient chanter quotidiennement avant les cours à l’école.
** Division Azul : corps de volontaires espagnols et portugais créé en juin 1941 par Franco et mis à disposition de l’Allemagne nazie pour combattre sur le front de l’Est.

Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://www.publico.es/politica/fosa-10-mujeres-uncastillo-dedales-peinetas-honor-luchar-fascismo.html

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L’article de Vicente G. Olaya ci-dessous est paru sur le site du journal espagnol « El País ». Il apporte une énième confirmation de l’horreur de la répression phalangiste. On sera en droit de douter quelque peu de l’affirmation de son auteur quant à l’indignation que le massacre dont il est question souleva jusque dans les rangs des troupes régulières franquistes.

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Photo Carlos Gil-Roig.

La rivière Aguasvivas (eaux vives, en français) coule, sarcastiquement, tout près de l’endroit où se cachent les morts les plus cruelles. L’association Mariano Castillo Carrasco a promu l’ouverture des fosses communes concernant au moins 150 personnes fusillées dans le cimetière de Belchite (province de Saragosse) le 20 juillet 1936, entre 22 heures et minuit, par une centaine de membres locaux de la Phalange. L’horreur du massacre – on estime qu’il y a encore 200 autres corps au-delà des murs du cimetière – a fait que les troupes mêmes de Franco, lorsqu’elles ont repris la ville à la fin de la guerre, ont été choquées par des actes aussi inhumains. Les premiers squelettes retrouvés, à quelques centimètres de la surface, hommes et femmes confondus, sont tous sans chaussures et certains ont même les pieds liés et les mains attachées dans le dos. La plupart d’entre eux présentent des traces de balles dans le crâne. Aux côtés de leurs restes, on trouve de petits objets du quotidien tels que des boutons, des boucles et même un humble crayon. « Nous ne connaissons pas l’étendue de la fosse, mais les deux sondages que nous avons effectués [à une vingtaine de mètres de distance l’un de l’autre] révèlent à seulement quelques centimètres du sol les ossements des personnes exécutées. Les témoins de tout cela ont dit la vérité », déclare l’archéologue Gonzalo García Vegas, codirecteur des fouilles.
Deux jours après le coup d’État du 18 juillet 1936, les milices phalangistes entraient à Belchite, déposaient le maire de la ville, le socialiste Mariano Castillo, et arrêtaient sa femme et son fils. Castillo s’est suicidé dans la cellule où il était détenu, mais cette décision désespérée n’empêcha pas ses deux proches d’être fusillés sans pitié. Mais ils ne furent pas les dernières victimes innocentes.
Les républicains attaquèrent cette municipalité, qui comptait alors 3800 habitants, un an plus tard, en août 1937, dans leur tentative de s’approcher de la ville de Saragosse, ce qui entraîna de violents combats qui se terminèrent par la destruction totale de la ville. On lutta rue par rue, maison par maison, porte par porte. Il existe aujourd’hui un parcours appelé « traces de la guerre civile » qui montre les tranchées, les abris et les constructions militaires, tant d’attaque que de défense, de cette bataille qui a duré treize jours et s’est terminée par la prise de la ville par les républicains.

Ce squelette montre que la victime avait les pieds liés et les mains attachées dans le dos. Photo Carlos Gil-Roig.

Dans l’un des combats, Constantino Lafoz Garcés, paysan de 35 ans affilié à la Phalange le jour même de la prise de la ville, fut arrêté par les partisans de la République et interrogé le 7 septembre 1937. Sa déclaration, qui est conservée aux Archives générales de la guerre civile espagnole, à Salamanque, est d’une grande violence. Il affirme que quelque 200 personnes ont été abattues à l’intérieur du cimetière – et 200 autres à l’extérieur –, tous des civils, parmi lesquels il a lui-même tué 50 hommes et 5 femmes, comme le lui avaient ordonné les chefs de la Phalange. Lafoz a précisé que les troupes qui défendaient la ville comprenaient une centaine de phalangistes, 150 membres d’Acción Ciudadana et une centaine de requetés*. Leurs chefs s’appelaient Miguel Salas, Don Antonio et le requeté Narciso Garreta.
À la fin de la guerre, et après la destruction complète de la ville, le dictateur Francisco Franco a ordonné qu’elle reste en l’état et qu’une autre soit construite à proximité. Une chape de silence a ainsi recouvert la ville pendant la dictature. Les fonds du projet « Mémoire Démocratique » – avec des contributions du ministère de la Présidence, du secrétariat d’Etat à la Mémoire démocratique et du gouvernement d’Aragon – ont été utilisés pour que l’équipe composée de l’anthropologue et légiste Ignacio Lorenzo Lizalde, des archéologues Hugo Chautón, Gonzalo García Vegas, Sergio Ibarz, de la restauratrice Eva Sanmartín et d’un groupe de collaborateurs tente de récupérer les restes des personnes assassinées.
« Presque toutes les victimes du massacre étaient des habitants de Belchite ou d’un village voisin, explique le codirecteur des fouilles, Hugo Chautón. C’est pourquoi, sous la coordination d’Ignacio Lorenzo, des tests ADN vont être réalisés sur les restes exhumés, afin de les comparer avec l’ADN de leurs descendants et de les intégrer dans la base de données du gouvernement d’Aragon. De cette façon, nous pourrons déterminer qui est qui. »
La fouille archéologique en cours occupe environ 80 mètres carrés et est adjacente à la partie où se trouvent les niches murales, bien qu’il y en ait une plus petite à une vingtaine de mètres. En ouvrant la terre, on a trouvé une douzaine de corps – à moins de cinquante centimètres de profondeur –, dont certains sont coincés par les briques du mur de niches, bâti bien après le massacre. On ne sait pas si sous ces corps entremêlés s’en trouvent d’autres, mais ce n’est pas exclu.

Entrée du cimetière de Belchite. Photo Carlos Gil-Roig.

L’une des dépouilles, celle d’un homme de plus de 1,80 mètre, a été retrouvée face contre terre, les pieds liés et les mains attachées derrière le dos. « Il est possible, explique García Vegas, qu’en raison de sa grande corpulence il ait résisté davantage et qu’ils l’aient attaché avant de le tuer. Ils l’ont jeté dans la tombe sans ménagement ».
Et qui étaient-ils ? Le témoignage de Constantino Lafoz ne laisse aucune place au doute. Il donne les noms et surnoms des victimes et raconte qu’ils ont abattu, par groupes de 20 personnes, les frères Sargantanas, Hojalatero, Listero, Alpargatero, les Sopas, Carruela, Simón Pedro Juan et sa fille, la Pascualota et les Muñecas… Avant cela, selon Lafoz, ils étaient torturés « pour les faire parler ».
En 1940, Franco a décidé de ne pas reconstruire la ville dévastée de Belchite en signe de reconnaissance du courage de ses défenseurs. Plus de 2000 soldats franquistes sont morts sur les 7000 qui résistaient dans la ville, et quelque 2500 assaillants républicains ont péri dans une armée de quelque 25000 soldats. Le nombre d’habitants de la ville est passé d’environ 3800 avant la guerre à moins de la moitié. « Je vous jure que sur ces ruines de Belchite une belle et vaste cité sera construite en hommage à votre héroïsme sans pareil », déclara le dictateur. Ce qu’il a oublié, cependant, c’est de mentionner que sous la terre du cimetière, ainsi qu’au-delà de ses murs, les restes de centaines d’innocents étaient ignominieusement cachés, tout près de la rivière Aguasvivas.

Vicente G. Olaya

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* Requetés : ce mot désigne les membres du corps de volontaires carlistes combattant dans le camp franquiste.

Traduction : Floréal Melgar.
Source : https://elpais.com/espana/2021-10-25/hallada-la-fosa-comun-de-150-civiles-asesinados-en-belchite-dos-dias-despues-de-estallar-la-guerra-civil.html

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C’est une triste nouvelle pour le mouvement libertaire et une perte incalculable pour la récupération de la mémoire historique d’Aragon. Martín Arnal a toujours été impliqué dans la diffusion de ses idées anarchistes et était l’un des rares témoins vivants de l’époque de la guerre de 1936. Il aurait eu 100 ans le 12 novembre. Il est décédé jeudi 21 octobre en France.

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Né à Angües (région de La Plana de Huesca) le 12 novembre 1921 dans une famille d’agriculteurs affiliés à la CNT d’Aragon et disposant de peu de ressources, Martín Arnal Mur était le sixième d’une fratrie de dix enfants. À l’âge de 12 ans, il commença à travailler comme domestique dans une famille de Bespén. À 15 ans, il participa activement à la communauté agricole d’Angües pour récupérer les récoltes perdues après le coup d’État du général Franco. Il était le frère de deux militants du groupe Bakounine de la FAI (Fédération anarchiste ibérique), José et Román, qui ont été fusillés à Huesca au début de la guerre. En mars 1938, à l’âge de 16 ans, il fut mobilisé par le gouvernement républicain sur le front de Huesca pour participer à la construction de fortifications et de tranchées à Monflorite.
Après l’avancée des troupes franquistes, il s’enfuit à pied vers la France depuis Angües, via Balbastro, Graus et Benás. Le gouvernement français le transporta en train au camp de réfugiés d’Angoulême avec d’autres antifascistes aragonais et espagnols. Il s’évada avant d’être déporté à Mauthausen, comme cela s’est produit pour ceux qui n’ont pu s’enfuir. Il retourna ensuite en Espagne via Cerbère en février 1939. Mais il rentra rapidement en France après la Retirada.
Il resta à Perpignan, dans un camp gardé par la cavalerie française, et de là il est allé au camp de concentration d’Argelès-sur-Mer où il a été recruté par l’armée française. Il a travaillé dans un champ de tir à Bourges où l’on testait des armes et où il fallait être près de l’endroit où les obus allaient exploser pour vérifier qu’ils fonctionnaient correctement. Il y resta sept mois. En France, il participa à la Résistance, à la réorganisation clandestine de la CNT et à des opérations de pénétration sur le territoire de l’État espagnol. Au début de l’année 1944, Martín fut chargé de surveiller la frontière et de reconnaître le terrain pour le passage de la guérilla dans la région de Sobrarbe. En novembre de la même année, il dut s’échapper de nuit en raison du siège de la Garde civile à Saravillo.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il fut démobilisé de l’armée française en mars 1945, et resta vivre en France. Il a travaillé comme coupeur de bois de chauffage, dans les chemins de fer et dans le bâtiment comme maçon. À Rabastens, il a rencontré Ángela Salas González. Elle était issue d’une famille émigrée d’Almería (Andalousie) pour des raisons économiques après la Première Guerre mondiale (1914-1918) et elle travaillait dans les champs. Ils se sont mariés en 1949 et, dès lors, il fit sa vie dans cette ville française en travaillant comme maçon jusqu’à sa retraite à l’âge de 63 ans. Ils ont eu un fils et deux filles. Après la mort du dictateur Franco en 1975, il retourna vivre avec Angela à Angües, tandis que ses enfants restèrent en France.
En octobre 2018, Martín Arnal vécut un autre des moments les plus émouvants et les plus attendus de sa vie lors des travaux d’exhumation d’une fosse commune du cimetière de Los Mártires de Huesca. Ces travaux ont permis de découvrir les restes de cinq personnes assassinées par le fascisme, dont plusieurs compagnons de Martín. Parmi eux se trouvait son frère Román, assassiné le 4 janvier 1937. Román était accusé d’avoir participé aux communautés agraires promues par la CNT à Angüés.
Au cours de l’été 2020, avec sa force et sa joie habituelles, Martín a participé à Boltaña à la première du Festival d’Espiello du film Dans la même terre, qui raconte sa vie impressionnante et extraordinaire, réalisé par Marco Potyomkin, et produit par Rubén Barranco et Raúl Mateo.
Jusqu’à ses derniers jours, Martín Arnal a continué à s’impliquer dans la diffusion de ses idées anarchistes et restait l’un des rares témoins vivants de l’époque de la guerre de 1936. Il aurait eu 100 ans le 12 novembre prochain. « Il nous laisse son histoire, son combat inlassable contre le fascisme. Que la terre lui soit légère », a écrit Mercedes Sánchez, de l’ARMHA (Association pour la mémoire historique d’Aragon) sur les réseaux sociaux, l’un des nombreux témoignages d’affection pour l’antifasciste et guérillero aragonais décédé jeudi en France.

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Texte repris du site Mémoire libertaire :
http://www.memoire-libertaire.org/Deces-de-Martin-Arnal-Mur-guerillero-libertaire-aragonais

Texte d’origine publié para AraInfo :
https://arainfo.org/fallece-martin-arnal-mur-libertario-colectivista-y-guerrillero-antifascista-aragones/

Traduction Daniel Pinós.

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