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Archive for the ‘06. Espagne’ Category

L’Antigone de Sophocle a été l’une des tragédies les plus primées et les plus jouées dans l’Athènes de Périclès. L’intrigue nous dit que Créon, souverain de la ville de Thèbes, a interdit l’enterrement du cadavre de Polynice, mort en attaquant sa propre cité. La sœur de ce dernier, Antigone, désobéit à son ordre et l’enterre, ce qui lui vaut d’être condamnée à mort. Le despote Créon ignore toutes les suppliques et les demandes de pardon. Son intransigeance à défendre une loi d’État injuste, contraire à la piété et aux coutumes les plus anciennes du droit de la famille à enterrer les siens, le mène au désastre. Son fils Hémon, le fiancé d’Antigone, se suicide. Puis sa propre femme fait de même, bien qu’au dernier moment Créon ait reconsidéré son attitude.

La moitié de l’Espagne des misérables, qui a perdu une guerre et qui a été fusillée, exilée et humiliée jusqu’à la nausée, par son armée, son Eglise, ses maîtres et ses tueurs à gages, déguisés en phalangistes ou en policiers, souffre du syndrome d’Antigone, car pendant quarante ans il lui fut interdit d’enterrer et d’honorer ses morts, et quand il a fallu revendiquer ce droit, pendant la Transition*, elle a renoncé, parce que la terreur de ces quarante années nous empêchait encore d’être libres.
Et c’est ainsi que l’on continue, quarante ans après les quarante années de franquisme, à creuser par charité dans telle ou telle fosse commune, avec cette dernière escroquerie d’une loi infâme, dite de récupération de la mémoire historique. Le roi Créon condamna Antigone à être enterrée  vivante ; en Espagne, les parents et les frères et sœurs de ceux qui ont été fusillés et jetés comme des chiens dans les fossés sont morts de vieillesse, avec la malédiction d’Antigone et la rage aux tripes.
Les enfants et les petits-enfants doivent encore se battre comme des lions pour récupérer les ossements de leurs ancêtres. Ils ont assassiné et volé tout ce qu’ils voulaient e, se sachant impunis. Qu’un criminel de guerre, confessé et victorieux, occupe le poste de chef d’État pendant quarante ans ne s’efface pas facilement, et les séquelles sont innombrables et persistantes. Pendant ce temps, des juges espagnols, sans balayer devant leur porte, se sont attaqués à des criminels de guerre d’au-delà des mers et des continents**, poursuivant tortionnaires et génocidaires disciples et émules de leurs maîtres franquistes. Les archivistes de certaines institutions s’attribuent le pouvoir de décider, selon leur bon vouloir, ce qui peut être consulté ou non. Antigone a été enterrée vivante par Créon et la Transition. Il est trop tard pour beaucoup, mais les petits-enfants sont encore debout. L’ignominie continue, la lutte pour connaître toute la vérité aussi.
Nous voulons les noms, tous les noms : ceux des personnes assassinées et ceux des assassins. Nous voulons savoir comment, où, quand, pourquoi et qui s’est enrichi et/ou a détenu le pouvoir grâce à tant de morts, tant de répression féroce, tant de douleur.
La guerre civile ne fut pas une guerre fratricide, ce fut une guerre de classe. Le franquisme a réprimé, certes, des minorités démocratiques, mais il a surtout imposé la terreur à une classe ouvrière vaincue par les armes, défaite.
Et la croix du Valle de los Caídos*** doit être dynamitée, parce que c’est une croix impie, parce que c’est une croix de victoire, parce que c’est la croix d’une croisade contre le peuple. Et parce que cette croisade a exalté la croix de l’épée, mais cette croix est la croix gammée.
Il n’y a pas d’autre remède à la douleur, ni d’autre solution que de tout savoir, par tous les moyens, avec toutes les fosses communes ouvertes, avec toutes les archives ouvertes, sans aucune entrave, avec toutes les ressources économiques nécessaires. Nous voulons tout savoir, nous voulons connaître tous les noms des assassinés et des assassins, des complices et des informateurs, nous voulons savoir comment, où, quand et pourquoi chaque mort s’est produite. Et une fois que nous saurons tout cela, nous voulons la justice. Si tel n’est pas le cas, ils nous enterrent vivants, comme Créon avec Antigone.

Agustín Guillamón

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* La Transition désigne la période qui s’étend de fin 1975 à fin 1978, voire 1982 pour certains, durant laquelle fut discutée entre partis politiques et syndicats (hormis la CNT) le passage à un régime démocratique classique après la mort de Franco. L’oubli des crimes franquistes fut le honteux prix à payer par les partis et syndicats.
** Allusion aux actions menées par des juges espagnols au sujet de crimes commis au Chili ou en Argentine, durant les dictatures de Pinochet et des militaires.
*** Valle de los Caídos (en français « la Vallée de ceux qui sont tombés ») est un monument érigé sur la commune de San Lorenzo de El Escorial, au nord-ouest de Madrid, qui regroupe une basilique catholique, une abbaye et une croix haute de 150 mètres. Ce monument fut bâti par des prisonniers politiques sur ordre de Franco.

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Traduction : Floréal Melgar.
Lien d’origine : https://serhistorico.net/2019/01/02/el-sindrome-de-antigona-agustin-guillamon/

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Le 20 avril 1963, Julian Grimau, membre du comité central du Parti communiste espagnol, était fusillé à Madrid à l’issue d’un procès expéditif, après son arrestation quelques mois auparavant par la Brigade politico-sociale franquiste et après avoir été torturé dans les locaux de la Direction générale de sécurité. Tous les partis communistes du monde et compagnons de route avaient lancé une intense campagne de protestation pour tenter de sauver celui qui allait devenir leur martyr.
On connaît beaucoup moins, en revanche, ce que fut le rôle de Julian Grimau durant la guerre civile d’Espagne. C’est ce que rappelait ce texte d’Agustín Guillamón de mai 2019 que le site de langue espagnole « Ser histórico » vient de republier.

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L’assassinat
Le 10 février 1938, à Barcelone, vers dix heures du soir, un jeune homme d’une vingtaine d’années, vêtu de l’uniforme d’un capitaine de l’armée, venait d’allumer une cigarette. Il avait un rendez-vous. C’était une froide journée d’hiver. L’endroit était solitaire et morne, les maisons les plus proches se trouvaient à quelque cinq cents mètres de là. Il attendait dans la rue Legalidad, dans une zone non habitée et non urbanisée, près de la maison connue sous le nom de Can Compte. C’était une rue bordée de deux fossés qui la distinguaient à peine des vergers environnants. Les deux hommes avec lesquels il avait rendez-vous s’approchèrent. En réponse à son salut, le plus proche, sur sa gauche, lui tira dessus, à une distance d’un demi-mètre. La balle traversa le menton à gauche de la bouche, en suivant une trajectoire de bas en haut et de gauche à droite, brisant deux dents, une partie du palais et s’enfonçant dans le crâne, sans orifice de sortie. Le deuxième homme s’assura de sa mort en tirant deux fois dans la tête du capitaine, allongé sur le sol. Un peu de cervelle jaillit du crâne fracassé par les trois balles. Une grande flaque de sang entoura le cadavre, dessinant la silhouette du corps. Au sol, tout près, on trouvait une cigarette, une casquette militaire et deux douilles de balles de calibre 9 millimètres, courtes.

Leon Narwicz avant et après son assassinat.

Vers 23 heures, Jaime Planella, veilleur de nuit dans le quartier, découvrit le corps d’un homme en uniforme, allongé perpendiculairement au sens de la rue. Il téléphona au commissariat. Lorsque la police et le juge de garde arrivèrent sur les lieux de l’assassinat, le corps fut fouillé et, d’après les documents trouvés, la victime fut identifiée comme étant Leon Narwick, ou peut-être Narwicz ou Narwich, la dernière lettre du nom de famille étant douteuse et totalement étrangère à la graphie espagnole. Il était capitaine dans les Brigades internationales, 1re compagnie, 4e bataillon, 13e brigade, 45e division de l’armée de l’Est. Le 14 février, le corps de Leon Narwicz fut enterré dans la fosse commune du cimetière du Sud-Ouest de Barcelone.
Le 26 mars 1938, le délégué des Brigades internationales, le capitaine Jesús Prados Arrarte, se présenta au tribunal, à la demande du juge, pour répondre à ses questions. Il déclara orgueilleusement que le capitaine Leon Narwicz était de nationalité polonaise, qu’il avait été volontaire dans les Brigades internationales et qu’il travaillait alors au Service d’investigation militaire (SIM) des Brigades internationales. Le prénom Leon en polonais n’a pas d’accent. Il identifia Narwicz à partir des photos qui lui furent montrées. Le capitaine Prados exigea que Kurt Laube, chef du SIM et de la délégation des Brigades internationales à Barcelone, soit autorisé à emporter les papiers et les effets personnels du défunt, qui lui furent finalement remis le 12 avril. Le reçu signé par le chef du SIM de Barcelone détaillait les objets appartenant au défunt : plusieurs photographies, un peu plus de deux cents pesetas, un stylo-plume noir, une montre-bracelet blanche, un briquet, un peigne, un porte-cartes avec des tickets de métro, un mouchoir sans initiales et, bien que cela ne soit pas détaillé dans le reçu, cinq feuilles d’inscription numérotées du Secours rouge du POUM (1), ainsi que ses papiers personnels et un répertoire avec des adresses.
Dans le carnet d’adresses de Narwicz figurait celle de Munis, dirigeant de la Section bolchevique-léniniste d’Espagne (SBLE). Le commissaire général ordonna l’installation d’un service de surveillance du quatrième étage de la maison au numéro 308, rue Valencia, dans le but d’arrêter Munis et ses éventuels complices ou collaborateurs. Le commissaire général suivait les instructions de Julián Grimau García. Grimau était au courant de l’opération du SIM, préparée par deux de ses agents, le capitaine Narwicz assassiné et un autre, connu sous le nom de Marx ou Joan. Tous deux travaillaient sur la tentative de la police politique soviétique d’infiltrer les rangs des bolcheviks-léninistes.
Le 13 février 1938, à 13 heures, les policiers Antonio Martínez, José del Olmo, Francisco Llobet et Manuel Dayán, à la tête d’un important dispositif policier, se présentèrent au domicile de Munis pour l’arrêter. Avant d’entrer dans la maison, ils avaient déjà arrêté Jaime Fernández Rodríguez et Luis Zanon qui s’apprêtaient à rendre visite à Munis. Lors de la tentative d’arrestation de Munis, celui-ci se jeta sur l’officier Francisco Llobet, lui arrachant son pistolet. Une situation confuse et dangereuse s’ensuivit, qui fut résolue lorsque Munis, entendant l’avertissement que lui lança son ami Jaime comme quoi la maison était cernée par un énorme déploiement policier, abandonna toute résistance et rendit le pistolet.
Munis, Jaime Fernández et Zanon ainsi que d’autres militants du SBLE emprisonnés par la suite – l’Italien « Adolfo Carlini » (Domenico Sedran), le Danois Aage Kielso (qui parvint à s’évader), le Tchèque Víctor Ondik et Teodoro Sanz – furent détenus pendant un mois dans la prison clandestine du SIM au sous-sol de la place Berenguer, siège de la Brigade criminelle, soumis à toutes sortes de tortures par une équipe d’agents du SIM, dirigée par Julián Grimau : coups, simulacres d’exécution, cheveux arrachés à la racine avec des tenailles, plusieurs jours sans nourriture ni eau, au point d’être contraints de boire leur propre urine, etc.

Page du rapport d’enquête sur l’assassinat de Leon Narwicz.

Les détenus dormaient à la préfecture de police, rue Layetana, et étaient transférés quotidiennement dans une fourgonnette jusqu’à la place Berenguer, lieu des interrogatoires. Les deux endroits étaient distants d’une centaine de mètres.
Zanon qui avait été séparé du reste du groupe, fut le seul à dormir dans les locaux de la Brigade criminelle. Il s’effondra psychologiquement, absolument terrifié. Grimau fit signer à Zanon une « confession » accusant ses camarades de l’assassinat de Narwicz. Il se rétracta ensuite, dès qu’il intégra la prison Modelo de Barcelone.
Leon Narwicz, avant les journées de mai (2), s’était présenté comme un sympathisant de l’opposition russe, gagnant la confiance de Nin, Gorkin, Landau et Andrade (3). Avec son appareil photo, il avait fait le tour des différents locaux du POUM. Le groupe d’action du POUM qui avait tué le capitaine Narwicz était composé d’Albert Masó March et de Lluís Puig. Aucun d’eux ne fut arrêté. Avec la mort de cet agent polonais du SIM, le POUM voulait venger l’assassinat de Nin et le déchaînement répressif exercé contre ce parti depuis le 16 juin 1937. Les photos de Narwicz avaient joué un rôle irremplaçable dans l’identification et l’arrestation par la police des dirigeants et militants du POUM. Puig mourut de la tuberculose à la prison de la Santé à Paris en 1939. Masó fut un militant éminent de Socialisme ou Barbarie et, pendant la Transition (4), il participa à la tentative avortée de reconstruction du POUM. Munis, auteur d’ouvrages remarquables sur la théorie marxiste, fonda en 1958 avec le poète surréaliste Benjamin Péret un groupe révolutionnaire (Fomento Obrero Revolucionario) dans lequel milita également Jaime Fernández. Le tortionnaire Julián Grimau, militant du PCE, a été arrêté, interrogé, torturé, jugé, condamné et fusillé à Madrid en 1963. Le régime fasciste en a fait un martyr antifranquiste.
Tous ont un point de référence commun : l’assassinat de Leon Narwicz, agent de la police politique soviétique et du SIM, rue Legalidad, le 10 février 1938, il y a maintenant quatre-vingt-un ans.

Penser le « cas Narwicz »
Pourquoi le cas Narwicz est-il important ? Qu’apporte-t-il à l’historiographie et comment comprendre un assassinat commis il y a quatre-vingt-un ans ?
Le cas Narwicz est important car nous savons qu’il était un agent du NKVD avant mai 1937 et qu’à ce titre il a su gagner la confiance des dirigeants du POUM et obtenir des photographies de ses dirigeants, qui ont ensuite servi à leur identification et à leur détention. Nous savons que Leon Narwicz et Lothar Marx tentèrent d’infiltrer le SBLE. On sait que Léon Narwicz obtint un rendez-vous avec les militants du POUM, qui vivaient déjà dans la clandestinité, dans le but d’obtenir des preuves dans le procès en cours contre leurs dirigeants, et de démanteler l’organisation clandestine de ce parti. Ce rendez-vous lui fut fatal, car le POUM connaissait alors le rôle joué par Narwicz avant mai 1937. C’est pourquoi il fut exécuté par le commando avec qui il avait rendez-vous. Lorsque le chef du SIM de Barcelone identifia son cadavre, il certifia son appartenance au SIM et emporta des documents compromettants pouvant impliquer l’autre agent infiltré : Lothar Marx.
Par conséquent, le capitaine polonais des Brigades internationales Leon Narwicz est la preuve évidente qu’un agent du NKVD avant mai 1937 était en février 1938 un agent du SIM. Ce fait irréfutable, certifié par de la documentation, a certaines conséquences :
Premièrement : le SIM était la version espagnole du NKVD.
Deuxièmement : le NKVD et le SIM partageaient des agents et des informations.
Troisièmement : les deux certitudes précédentes nous permettent d’émettre l’hypothèse que le SIM était totalement subordonné au NKVD.

L’assassinat du capitaine Narwicz par un groupe d’action du POUM rompt avec l’image victimaire du POUM que ce parti a toujours voulu présenter, pas toujours sans raison. Et l’image émerge d’un POUM qui, parfois, a su répondre justement au harcèlement répressif des staliniens, car après tout le POUM était un parti marxiste et non une association pacifiste. Lluís Puig et Albert Masó formèrent le commando du POUM qui assassina le capitaine Leon Narwicz, pour se venger de la disparition de Nin, de la dissolution du POUM, de la persécution, de l’assassinat et/ou de l’arrestation de ses militants, et du procès de Moscou contre ses dirigeants.
Par ailleurs, le fait que ce soit Julián Grimau qui ait été chargé de l’interrogatoire et de la torture des personnes accusées du meurtre du capitaine Narwicz n’est pas un pur hasard, mais démontre l’intérêt des Soviétiques à venger l’assassinat de leur agent. Cet assassinat fut faussement attribué aux militants de la Section bolchevique-léniniste d’Espagne, car ainsi ils éliminaient ce groupe politique trotskiste. Grimau était à l’époque « l’œil de Moscou » à Barcelone. Un Grimau tortionnaire, comme le montrent clairement les procès-verbaux des interrogatoires signés par lui. Un Grimau tortionnaire, comme en témoignent les trotskistes qu’il a martyrisés, comme le raconte Domenico Sedran (« Adolfo Carlini ») dans ses Mémoires, comme le décrit Zanon, alors libéré de la peur des tortures, depuis la prison Modelo. Grimau, le tortionnaire torturé par la police franquiste, en 1963. Grimau, le tortionnaire fusillé par le régime fasciste de Franco, qui en a fait par là même un martyr antifranquiste. Grimau eut-il à choisir entre l’exclusion du parti et le martyre ? Curieusement, une personnalité politique de premier plan et un bureaucrate rusé du PCE, Santiago Carrillo, gagnait quelle que soit l’option. Paradoxes de l’histoire : l’arroseur arrosé.

Agustín Guillamón*

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(1) POUM : Parti ouvrier d’unification marxiste, né d’une scission du Parti communiste espagnol, antistalinien et par là même cible permanente des staliniens.
(2) Les journées de mai 1937 désignent, pour aller vite, les journées d’affrontements, en Catalogne, entre les staliniens du Parti communiste espagnol, d’un côté, et les anarchistes de la CNT-FAI et militants du POUM de l’autre.
(3) Tous dirigeants du POUM.
(4) On appelle Transition, ou Transition démocratique, la période située entre la fin du franquisme et l’établissement de la démocratie parlementaire en Espagne.

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* Agustín Guillamón est historien, licencié en histoire contemporaine. Il est également éditeur depuis 1993 de la revue Balance (« Bilan ») consacrée à l’histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire.

Traduction : Floréal Melgar
Lien d’origine : https://serhistorico.net/2019/08/30/leon-narwicz-ca-1918-1938/



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Le texte ci-dessous a été publié sur l’excellent site en langue espagnole « Ser histórico ». On y trouve retranscrite l’importante allocution que Buenaventura Durruti prononça à la radio de la CNT-FAI le 4 novembre 1936, telle que reproduite dans le livre d’Agustín Guillamón « Durruti sin mitos ni laberinto y otras estampas » (« Durruti sans mythes ni labyrinthe et autres estampes »).
Le propos de Durruti, prononcé au moment même où la révolution espagnole connaissait un tournant décisif avec la décision de militariser les milices et d’en finir avec les comités révolutionnaires, est précédé et suivi d’une présentation et de conclusions que l’on doit à Agustín Guillamón, historien et éditeur, depuis 1993, de la revue « Balance » (« Bilan ») consacrée à l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire.

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Le 4 novembre 1936, il y avait une forte attente du discours imprévu de Durruti sur Radio CNT-FAI, qui allait être diffusé dans toute l’Espagne par les stations de Barcelone. Le même jour, la presse annonçait que quatre anarchistes avaient été nommés ministres du gouvernement central de Madrid : Federica Montseny, Juan García Oliver, Juan López et Joan Peiró. La colonne Durruti n’avait pas réussi à prendre Saragosse. Les difficultés d’approvisionnement en armement constituaient le principal problème du front. Durruti avait eu recours à tous les moyens à sa disposition pour se procurer des armes. Il avait même envoyé un détachement de miliciens, début septembre, dans une expédition punitive à Sabadell, pour qu’on lui remette les armes qui avaient été stockées en vue de la formation d’une colonne Sabadell qui n’avait jamais été constituée. En outre, le 24 octobre, la Generalitat (1) avait approuvé le décret de militarisation des milices, qui mettait en vigueur l’ancien code de justice militaire à partir du 1er novembre. Amis comme ennemis attendaient avec impatience ce que Durruti allait dire.

Avant même l’allocution, les gens se pressaient autour des haut-parleurs installés dans les arbres le long des Ramblas, qui diffusaient habituellement des chants révolutionnaires, de la musique et des informations. Partout où il y avait une radio dans la ville de Barcelone, les gens attendaient impatiemment que le présentateur annonce : « Durruti parle ».
Le décret de militarisation avait fait l’objet de discussions passionnées au sein de la colonne Durruti, qui avait décidé de la refuser car elle ne pouvait ni améliorer les conditions de combat des miliciens volontaires du 19 juillet, ni résoudre le manque chronique d’armement. Durruti signa, au nom du comité de guerre, une lettre de refus de la militarisation, qu’il adressa depuis le front d’Osera  au Conseil de la Generalitat, datée de manière significative de ce même 1er novembre où était rétabli l’odieux Code militaire monarchiste. La Colonne niait la nécessité d’une discipline de caserne à laquelle elle opposait la supériorité de la discipline révolutionnaire : « Miliciens, oui ; soldats, jamais ! »
Durruti, en tant que délégué de la Colonne, voulut se faire l’écho de l’indignation et de la protestation des miliciens du front d’Aragon envers le cours manifestement contre-révolutionnaire qui se frayait la voie à l’arrière. A neuf heures et demie du soir, le discours de Durruti commençait à être diffusé :

« Travailleurs de Catalogne : je m’adresse au peuple catalan, à ce peuple généreux qui, il y a quatre mois, a su briser la tentative de la soldatesque qui voulait le soumettre sous sa botte. Je vous transmets le salut des frères et compagnons qui se battent sur le front d’Aragon, à quelques kilomètres de Saragosse, et qui aperçoivent les tours de la Pilarica (2).
Malgré la menace qui pèse sur Madrid, il est important de garder à l’esprit qu’il y a un peuple debout et que rien au monde ne le fera reculer. Nous résisterons sur le front d’Aragon, face aux hordes fascistes aragonaises, et nous nous adressons à nos frères de Madrid pour leur dire de résister, car les miliciens de Catalogne sauront faire leur devoir, comme ils l’ont fait lorsqu’ils se sont lancés dans les rues de Barcelone pour écraser le fascisme. Les organisations ouvrières ne doivent pas oublier ce que doit être le devoir impératif du moment présent. Au front, comme dans les tranchées, il n’y a qu’une seule pensée, un seul objectif. On regarde en face, on regarde devant soi, dans le seul but d’écraser le fascisme.

Nous demandons au peuple de Catalogne de mettre fin aux intrigues, aux luttes intestines, de se montrer à la hauteur, de mettre de côté les querelles et la politique, et de penser à la guerre. Le peuple de Catalogne a le devoir de rendre la pareille à ceux qui luttent sur le front. Il n’y aura pas d’autre moyen que de mobiliser tout le monde ; et qu’on ne s’imagine pas que ce sont toujours les mêmes qui doivent se mobiliser. Si les travailleurs de Catalogne doivent assumer la responsabilité d’être au front, le moment est venu d’exiger du peuple catalan le sacrifice de ceux qui vivent dans les villes. Une mobilisation effective de tous les travailleurs de l’arrière est nécessaire, car nous qui sommes déjà au front voulons savoir sur quels hommes nous pouvons compter derrière nous.
Je m’adresse aux organisations et leur demande de cesser les querelles et les coups bas. Nous, ceux du front, nous demandons de la sincérité, surtout à la Confédération nationale du travail et à la FAI. Nous demandons aux dirigeants d’être sincères. Il ne suffit pas qu’ils nous envoient au front des lettres d’encouragement, qu’ils nous envoient des vêtements, de la nourriture, des cartouches et des fusils. Il faut aussi bien se rendre compte des circonstances actuelles, et prévoir l’avenir. Cette guerre présente tous les facteurs aggravants de la guerre moderne et coûte cher à la Catalogne. Les dirigeants doivent comprendre que si cette guerre s’éternise, il faut commencer par organiser l’économie de la Catalogne, il faut établir un code dans le domaine économique. Je ne suis plus disposé à écrire des lettres pour que des compagnons ou le fils d’un milicien puissent avoir un morceau de pain ou un verre de lait en plus, alors qu’il y a des conseillers
(3) qui mangent et dépensent sans frein. Nous nous adressons à la CNT-FAI pour lui dire que si, en tant qu’organisation, elle contrôle l’économie de la Catalogne, elle doit l’organiser comme il se doit. Et que personne ne pense maintenant à des augmentations de salaires et à des réductions des heures de travail. Le devoir de tous les travailleurs, et en particulier ceux de la CNT, est de se sacrifier, de travailler autant qu’il est nécessaire.

S’il est vrai qu’on se bat pour quelque chose de supérieur, les miliciens vous le démontreront, eux qui rougissent quand ils voient dans la presse ces souscriptions en leur faveur, ces tracts demandant de l’aide pour eux. Les avions fascistes nous jettent, lors de leurs visites, des journaux dans lesquels on peut lire des listes de souscription pour ceux qui se battent, comme vous le faites. C’est pourquoi nous devons vous dire que nous ne sommes pas des mendiants et que, par conséquent, nous n’acceptons la charité sous aucun prétexte. Le fascisme représente et est, de fait, l’inégalité sociale. Si vous ne voulez pas que ceux d’entre nous qui se battent confondent ceux de l’arrière avec nos ennemis, faites votre devoir. La guerre que nous menons actuellement est menée pour écraser l’ennemi sur le front, mais est-ce le seul ennemi ? Non. L’ennemi, c’est aussi celui qui s’oppose aux conquêtes révolutionnaires et qui se trouve parmi nous, et que nous écraserons aussi.
Si vous voulez stopper le danger, il faut former un bloc de granit. La politique est l’art des coups bas, l’art de vivre [comme des fainéants], et elle doit être supplantée par l’art du travail. Le moment est venu d’inviter les organisations syndicales et les partis politiques à mettre un terme à tout cela une fois pour toutes. A l’arrière, il faut savoir administrer. Nous qui sommes au front nous voulons à l’arrière responsabilité et garantie, et nous exigeons que ce soit les organisations qui veillent sur nos femmes et nos enfants.
Si cette militarisation décrétée par la Generalitat a pour but de nous faire peur et de nous imposer une discipline de fer, on se trompe. Vous vous trompez, conseillers, avec le décret de militarisation des milices. Puisque vous parlez de discipline de fer, je vous invite à venir avec moi au front. Nous y sommes, nous qui n’acceptons aucune discipline car nous sommes conscients de notre devoir. Et vous constaterez quels sont notre ordre et notre organisation. Ensuite, nous viendrons à Barcelone et nous vous interrogerons sur votre discipline, votre ordre et votre contrôle, qui vous font défaut.
Soyez tranquilles. Il n’y a ni chaos ni indiscipline sur le front. Nous sommes tous responsables et nous savons le trésor que vous nous avez confié. Dormez tranquilles. Mais nous avons quitté la Catalogne en vous confiant l’économie. Prenez vos responsabilités, disciplinez-vous. Ne provoquons pas, par notre incompétence, après cette guerre, une autre guerre civile entre nous.
Si chacun pense que son parti est le plus puissant pour imposer sa politique, il se trompe, car face à la tyrannie fasciste il faut opposer une seule force, une seule organisation, avec une discipline unique.
Pour rien au monde ces tyrans fascistes ne passeront là où nous sommes. C’est la consigne du front. Nous leur disons : « Vous ne passerez pas ! » Et il vous appartient de crier : « Ils ne passeront pas ! »

Quelques heures après avoir écouté Durruti, on continuait à commenter ce qu’il avait dit avec l’énergie et l’intégrité qui étaient  les siennes. Ses paroles résonnèrent avec force et émotion dans la nuit barcelonaise, incarnant la pensée authentique de la classe ouvrière. Cela avait été un signal d’alarme rappelant aux travailleurs leur condition de militants révolutionnaires. Durruti ne reconnaissait pas de dieux chez les autres, pas plus qu’il n’en était un pour la classe ouvrière. Il tenait pour acquis que les miliciens qui affrontaient le fascisme sur les champs de bataille n’étaient pas prêts à laisser quiconque escamoter le contenu révolutionnaire et émancipateur de leur lutte : ils ne se battaient pas pour la République ou la démocratie bourgeoise, mais pour le triomphe de la révolution sociale et l’émancipation du prolétariat.

Il n’y eut pas une seule phrase démagogique ou rhétorique dans toute cette harangue. Ce furent des coups de fouet pour ceux d’en haut et ceux d’en bas. Pour les travailleurs et pour les hiérarques cénétistes se laissant aller dans des centaines de postes de responsabilité, pour les citoyens ordinaires et pour les conseillers de la Generalitat ou les tout nouveaux ministres anarchistes. Une diatribe contre les dérives bureaucratiques de la situation révolutionnaire créée le 19 juillet, et une condamnation de la politique du gouvernement, avec ou sans confédérés. A  l’arrière, on confondait lamentablement le devoir avec la charité, l’administration avec le commandement, la fonction avec la bureaucratie, la responsabilité avec la discipline, l’accord avec le décret, et l’exemple avec les ordres et le commandement.
Les menaces de « descendre à Barcelone » ravivèrent la terreur des représentants politiques de la bourgeoisie, même s’il était trop tard pour réparer l’erreur inexcusable et naïve de juillet, lorsque la révolution fut reportée « après la prise de Saragosse », en raison des lacunes théoriques et du manque de perspectives du mouvement libertaire. Mais on ne menace pas le pouvoir en vain : ses paroles, adressées à ses frères de classe, avaient toute la valeur d’un testament révolutionnaire. Testament et non proclamation, car il s’agissait d’une mort annoncée, que sa déification posthume a convertie en énigme.
La conséquence immédiate du discours radiodiffusé fut la convocation par Companys d’une réunion extraordinaire de tous ses conseillers au palais de la Generalitat, le jour suivant, le 5 novembre à 23 heures, élargie aux représentants de toutes les organisations politiques et syndicales, pour aborder la résistance croissante à l’application du décret de militarisation des milices et de dissolution des comités révolutionnaires pour les remplacer par des conseils municipaux de Front populaire. Durruti était la cause et la cible du débat, même si tous évitèrent de prononcer son nom.

Companys évoqua la nécessité d’en finir avec « les incontrôlés » qui, en dehors de toute organisation politique ou syndicale, « défont tout et nous compromettent tous ». Comorera (PSUC) (4) déclara que l’UGT expulserait de ses rangs ceux qui ne respecteraient pas les décrets et invita les autres organisations à faire de même. Marianet, secrétaire général de la CNT, après avoir vanté le sacrifice dont les anarchistes avaient fait preuve en renonçant à leurs propres principes idéologiques, se plaignit du manque de tact dans l’application immédiate du Code de justice militaire, et assura qu’après le décret de dissolution des comités, et grâce aux efforts de la CNT, il y aurait de moins en moins d’incontrôlés, et qu’il ne s’agissait pas tant de groupes à expulser que de résistances à vaincre, sans provoquer de rébellions, et d’individus à convaincre. Nin (POUM), Herrera (FAI) et Fábregas (CNT) louèrent les efforts réalisés par toutes les organisations pour normaliser la situation après le 19 juillet et renforcer le pouvoir du Conseil de la Generalitat. Nin intervint pour arbitrer le conflit entre Sandino, conseiller pour la Défense, et Marianet sur les causes de la résistance au décret de militarisation, en disant que, « au fond, ils étaient tous d’accord » et qu’il y avait une certaine crainte parmi les masses « de perdre ce qu’elles avaient gagné », mais que « la classe ouvrière était d’accord pour former une véritable armée ». Nin voyait la solution au présent conflit dans la création d’un commissariat à la guerre où toutes les organisations politiques et syndicales seraient représentées. Comorera, beaucoup plus intransigeant que Companys et Tarradellas, affirma que le problème fondamental résidait dans le manque d’autorité de la Generalitat : « des groupes incontrôlés continuent à faire ce qu’ils veulent », non seulement sur la question de la militarisation et de la direction de la guerre ou du commandement unique, mais aussi sur la dissolution des comités et la formation des conseils municipaux, ou sur la question de la collecte des armes à l’arrière, ou encore la mobilisation, pour laquelle il prédisait l’échec. Un manque d’autorité que Comorera étendait même  aux collectivisations « qui continuent d’être réalisées à volonté, sans être soumises au décret qui les régule ».
Companys accepta la possibilité de modifier le code militaire et de créer un commissariat à la guerre. Comorera et Andreu (ERC) (5) insistèrent sur la nécessité de faire appliquer les décrets. La réunion se termina par un appel unitaire au peuple catalan pour le respect discipliné de tous les décrets de la Generalitat, et par l’engagement de toutes les organisations à déclarer dans la presse leur soutien à toutes les décisions gouvernementales. Personne ne s’opposa à la militarisation : le problème des politiques et des bureaucrates était seulement de savoir comment se faire obéir.
Le 6 novembre, le Conseil des ministres de la République décida, dans une unanimité qui incluait le vote des quatre ministres anarchistes, de la fuite du gouvernement de Madrid assiégée par les troupes fascistes. Le mépris de la Fédération locale de Madrid de la CNT fut traduit dans un magnifique manifeste public qui déclarait : « Madrid, libre de ministres, sera le tombeau du fascisme. En avant miliciens ! Vive Madrid sans gouvernement ! Vive la révolution sociale ! »
Le 9 novembre, un plénum des sections locales de la région catalane décida d’ordonner à Durruti de rejoindre immédiatement le front de Madrid. Les comités régionaux catalans de la CNT et de la FAI se chargèrent de lui communiquer cet ordre le jour même.
Le 15, une partie de la colonne Durruti se battait déjà à Madrid, sous le commandement d’un Durruti qui avait résisté par tous les moyens à quitter l’Aragon et qui n’a jamais accepté les arguments de Marianet et de Federica.

Le 19 novembre, une balle perdue, ou non, le blessa sur le front de Madrid, où il mourut le lendemain. Le dimanche 22 novembre, à Barcelone, un cortège funèbre innombrable, interminable, défilé funèbre chaotique et désorganisé, avançait lentement, tandis que deux groupes musicaux ne parvenant pas à jouer à l’unisson ajoutaient à la confusion. La cavalerie et les troupes motorisées qui devaient précéder le défilé furent bloquées par la foule. Les voitures transportant les couronnes durent faire marche arrière. L’escorte des cavaliers tentait d’avancer, chacun comme il le pouvait. Les musiciens qui s’étaient dispersés tentaient de se regrouper parmi une masse confuse portant des bannières antifascistes et agitant des drapeaux rouges, et rouge et noir. Le cortège était présidé par de nombreux politiques et bureaucrates, mais l’acte public fut surtout accaparé par Companys, président de la Generalitat, Antonov-Ovseenko, consul soviétique, et Juan García Oliver, ministre anarchiste de la Justice de la République, qui prirent la parole devant le monument à Christophe Colomb pour faire valoir leurs talents d’orateurs devant la multitude. García Oliver anticipait les mêmes arguments d’amitié sincère et de confraternité entre antifascistes qu’il utilisera en mai 1937 pour aider à écraser les barricades de l’insurrection ouvrière contre le stalinisme. Le consul soviétique entreprit la manipulation idéologique en faisant de Durruti le champion de la discipline militaire et du commandement unique. Companys joua à l’insulteur misérable en déclarant que Durruti « était mort tué dans le dos comme meurent les lâches… ou comme meurent ceux qui sont tués par des lâches ». Tous trois coïncidèrent pour encenser par-dessus tout l’unité antifasciste. Le catafalque de Durruti servait déjà de tribune à la contrerévolution. Trois orateurs, les plus hauts représentants du gouvernement bourgeois, du stalinisme et de la bureaucratie cénétiste se disputaient la popularité du dangereux incontrôlé de la veille devenu héros embaumé du jour. Lorsque le cercueil, huit heures après le début du spectacle, sans le cortège officiel mais accompagné d’une foule curieuse, arriva au cimetière de Montjuic, il ne put être mis en terre que le lendemain car des centaines de couronnes bloquaient le passage, le trou creusé était trop petit et une pluie torrentielle avait empêché de l’agrandir.

Nous ne saurons peut-être jamais comment Durruti est mort, car il existe sept ou huit versions différentes et contradictoires ; mais il est plus intéressant de se demander pourquoi il est mort quinze jours après s’être exprimé à la radio, en menaçant de « descendre à Barcelone ». L’intervention radiophonique de Durruti fut perçue comme une menace dangereuse, qui trouva une réponse immédiate à travers la réunion extraordinaire du Conseil de la Generalitat, et surtout dans la brutalité de l’intervention de Comorera, qui ne fut guère adoucie par les cénétistes et les poumistes qui, en fin de compte, prêtèrent serment dans la tâche commune de promulguer et de faire appliquer les décrets. L’unité antifasciste sacrée entre bureaucrates ouvriers, staliniens et politiciens bourgeois ne pouvait tolérer des incontrôlés de l’envergure de Durruti : c’est pourquoi sa mort était urgente et nécessaire. En s’opposant à la militarisation des milices, Durruti incarnait l’opposition et la résistance révolutionnaires à la dissolution des comités, à la direction de la guerre par la bourgeoisie et au contrôle étatiste des entreprises expropriées en juillet. Durruti est mort parce qu’il était devenu un obstacle dangereux pour la contre-révolution en marche.
Et c’est pour cette même raison que Durruti devait être tué deux fois. Un an plus tard, à l’occasion de la célébration de l’anniversaire de sa mort, la toute-puissante machine de propagande du gouvernement stalinien Negrín fonctionnait à plein régime pour lui attribuer la paternité d’un slogan, inventé à l’origine par Ilya Ehrenburg, et soutenu ensuite par la bureaucratie des comités supérieurs de la CNT-FAI, dans lequel on lui faisait dire le contraire de ce qu’il avait toujours dit et pensé : « Nous renonçons à tout, sauf à la victoire. » C’est-à-dire que Durruti renonçait à la révolution. Nous ne disposons même pas d’une version complète et fiable de son discours radiodiffusé du 4 novembre 1936, car la presse anarchiste de l’époque a édulcoré et censuré Durruti de son vivant.
Une fois mort, Durruti pouvait désormais être Dieu et mis sur un piédestal en tant que Héros du Peuple. On l’a même promu lieutenant-colonel de l’armée populaire.

Agustín Guillamón*

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(1) Generalitat : gouvernement de Catalogne.
(2) La Pilarica : la cathédrale de Saragosse.
(3) Dans le gouvernement de Catalogne, « conseiller » équivaut à ministre dans le gouvernement central.
(4) PSUC : Parti socialiste unifié de Catalogne, en fait la branche catalane du Parti communiste espagnol.
(5) ERC : Esquerra Republicana de Catalunya (Gauche républicaine de Catalogne).

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* Agustín Guillamón est historien, licencié en histoire contemporaine. Il est également éditeur depuis 1993 de la revue Balance (« Bilan ») consacrée à l’histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire.

Traduction : Floréal Melgar.
Lien d’origine : https://serhistorico.net/2023/04/12/habla-durruti-noviembre-de-1936/

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En 2021 a paru en Espagne, aux éditions Catarata, « Historia de la FAI. El anarquismo organizado » (« Histoire de la FAI. L’anarchisme organisé »), de Julián Vadillo Muñoz, un livre jusque-là non traduit en français et qui bat en brèche cette idée, répandue par les adversaires de l’anarchisme et, il faut bien le dire, par certains secteurs du syndicalisme révolutionnaire, qui veut que la FAI ait été créée pour exercer un rôle dirigeant au sein de la CNT et préserver sa « pureté idéologique ».
Je vous propose de lire ci-dessous l’introduction à cet ouvrage, due à l’auteur lui-même.

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Entre 1952 et 1978, une série de brochures a été publiée en Espagne dans la collection « Temas Españoles » (« Thèmes espagnols »). Elles analysaient différentes questions liées à l’histoire et au folklore de notre pays. Cette collection, promue par le ministère de l’Information et du Tourisme sous le régime franquiste, a rassemblé 548 brochures. La liste des écrivains et des journalistes de cette collection est longue, de laquelle il faut distinguer le commissaire de police Eduardo Comín Colomer, catholique convaincu et fervent défenseur du régime franquiste. S’il est une chose qui caractérise l’œuvre de Comín Colomer, non seulement dans la collection « Temas Españoles » mais aussi dans d’autres ouvrages, c’est bien sa position anti-anarchiste, anticommuniste et antimaçonnique.
Que Comín Colomer  se soit intéressé au mouvement ouvrier et révolutionnaire reposait sur le fait qu’il eut accès à la quantité énorme de documentation saisie aux organisations vaincues après la guerre civile et conservée aux archives de la police à Salamanque. Une partie de son œuvre est consacrée à l’anarchisme, qu’il qualifie de façon péjorative, c’est-à-dire caractérisé par  un destin de violence débridée aux mains d’une organisation internationale qui agissait en Espagne pour subvertir l’ordre et briser les racines traditionnelles de la nation. Pour ce faire, il a utilisé tous les outils à sa disposition. Très logiquement, dans l’œuvre de Comín Colomer, que ce soit dans « Temas Españoles » ou dans des livres comme Historia del anarquismo español, 1836-1948 (« Histoire de l’anarchisme espagnol, 1836-1948 »), la Fédération anarchiste ibérique (FAI) devient le bouc émissaire et l’organisation mère de tous les malheurs de la nation. A côté de cette violence intrinsèque à l’anarchisme, la FAI était présentée comme une direction idéologique de la Confédération nationale du travail (CNT), une organisation appelée à sauvegarder la pureté doctrinale de l’anarchisme et à diriger les masses syndicales par la subversion et la violence.
De toute évidence, l’hyperbole de Comín Colomer, comme celle d’autres journalistes franquistes tels que Maximiano García Venero ou Mauricio Carlavilla, a fait fortune sous un régime qui a stigmatisé ses ennemis pendant des décennies selon les règles établies après la victoire dans la guerre civile. Bien qu’aujourd’hui ces points de vue ne soient plus défendus que par des néofranquistes, le fait est que l’histoire de la FAI a été maintenue dans l’ombre de l’ignorance et des lieux communs.

Très peu se sont penchés sur l’histoire de la FAI en tant qu’organisme. Toujours présente dans les histoires de l’anarchisme en général et de la CNT en particulier, presque personne n’a analysé de façon individualisée  l’organisation spécifique. De fait, les conclusions qui ont été tirées sur la FAI ont presque toujours été fondées sur des sources secondaires, et très peu d’ouvrages ont approfondi son histoire en analysant des documents de première main. C’est pourquoi la FAI, pratiquement dès sa naissance, a été analysée du point de vue d’un lieu commun qui en faisait une organisation née dans le but de contrôler la CNT dans ses présupposés idéologiques anarchistes. Cela a été justifié de nombreuses façons : depuis les réunions de la FAI préalables aux assemblées de la  CNT, l’imposition et la manipulation des organes confédéraux pour donner plus d’importance et de pouvoir à un secteur de la FAI, ou encore en établissant un lien entre la violence de la FAI et la zone géographique d’origine de ses militants. Autant de positions qui, lorsqu’on analyse les documents de première main et qu’on les met en relation avec le contexte dans lequel ils ont été élaborés, sont très difficiles à soutenir.
Un historien de poids comme le Britannique James Joll, dans son livre Les anarchistes,  définissait la FAI comme suit : « […] la FAI était également composée de jeunes et fanatiques révolutionnaires désireux de placer la cause anarchiste sur le terrain d’une opposition irréconciliable avec l’ordre existant et de mettre fin aux rapprochements par lesquels elle tentait d’attirer des politiciens républicains et divers dirigeants de la CNT » (Joll, 1978, p. 230).

L’anarchisme espagnol a compté des historiens qui ont analysé son histoire générale à partir de perspectives et de points de vue historiographiques différents. Des chercheurs tels que Clara E. Lidá, Josep Termes Ardevol, Javier Paniagua, Dolors Marín, Jacques Maurice et bien d’autres se sont introduits dans l’histoire de l’anarchisme espagnol à différents moments, périodes historiques ou zones géographiques. La CNT a également fait l’objet d’études de la part de nombreux chercheurs de qualité : Julián Casanova, Chris Ealham, Juan Pablo Calero, Ángel Herrerín, Antonio Bar, Xavier Cuadrat, etc. Cependant, la FAI ne compte que deux monographies. L’une est le livre classique de Juan Gómez Casas Historia de la FAI (« Histoire de la FAI »), dans lequel ce militant et historien ouvrier reconstruit l’histoire de l’organisation spécifique, en commençant par ses origines et en concentrant son étude sur les années républicaines et la guerre civile. L’autre est l’étude de Stuart Christie intitulée We Anarchists ! (« Nous les anarchistes ! »), une étude de la Fédération anarchiste ibérique de 1927 à 1937, qui a le mérite d’avoir retrouvé des documents de première main. À cela s’ajoutent les études de Jason Garner sur les origines de la FAI dans son contexte international, non traduites. Et s’il existe des études locales ou régionales, personne ne s’est penché sur l’histoire de la FAI en tant qu’organisation.
Ces questions ont rendu difficile l’analyse détaillée de l’histoire de la FAI et de son action dans le champ politique de la gauche espagnole. C’est la tâche à laquelle s’attelle ce livre. À cette fin, et sur la base de la bibliographie existante ainsi que de la presse et des documents de première main, il s’agit d’approcher la trajectoire de la FAI, sa composition organisationnelle, ses débats internes et son évolution politique. Pour cela, un parcours de l’histoire des organisations spécifiques et des groupes anarchistes au cours du XIXe siècle et du premier tiers du XXe siècle a été réalisé afin de contextualiser l’origine de la FAI.
Le premier chapitre est consacré aux origines ou à la préhistoire de la FAI au XIXe siècle, car la structure dont l’organisation spécifique s’est dotée en 1927 s’inspirait directement des exemples fournis par l’Alliance de la démocratie socialiste, depuis l’introduction de l’Internationale en Espagne, ou l’Organisation anarchiste de la région espagnole (OARE) à la fin du XIXe siècle. Deux organisations aussi méconnues (surtout la seconde) que mal comprises, qui posent la question de l’origine d’une articulation générale des groupes.
Le deuxième chapitre traite de la période précédant la fondation de la FAI, où des groupes anarchistes, dispersés mais parfois coordonnés dans des structures locales et régionales, faisaient vivre la pensée et maintenaient l’idéologie anarchiste dans les débats du monde ouvrier. La position des anarchistes sur des questions telles que la Première Guerre mondiale et la révolution russe est capitale pour comprendre l’enracinement de cette idéologie avant la dictature de Primo de Rivera. Dès cette époque, la nécessité d’une Fédération nationale des groupes anarchistes a commencé à être envisagée, mais elle a été bloquée par l’imposition de la dictature.

Le troisième chapitre est essentiel, puisqu’il traite de la fondation de la FAI en 1927, en analysant les activités des groupes anarchistes dans tout le pays. Ici, j’ai voulu introduire un ajout qui situe l’anarchisme portugais comme l’autre point d’appui de l’organisation anarchiste, étant donné que le devenir du pays voisin fut très similaire à celui de l’Espagne. Les débats, les clés internationales et la nécessité d’articuler une organisation spécifique avec sa propre dynamique sont essentiels pour comprendre la naissance de la FAI.
Le quatrième chapitre est consacré aux années républicaines, importantes pour le développement. Bien qu’il traite du « mythe du faïsme », l’objectif était de montrer le développement réel de la FAI, ses groupes, ses débats idéologiques et ses différences régionales. L’histoire de l’anarchisme est souvent racontée en termes catalans ou levantins en raison de l’énorme force et influence de l’anarchisme dans ces régions. Mais la FAI était un tout et une diversité de groupes qui, selon les zones, avaient des positions différentes. Même les groupes d’une même localité pensaient différemment sur certaines questions. Dans ce chapitre, l’idée d’un contrôle de la CNT par la FAI s’effondre, car ce fut plutôt le contraire qui se produisit dans le milieu des groupes anarchistes. Les bases de l’imbrication sont la clé des relations entre les deux organismes.
Le cinquième chapitre traite de la guerre civile, un moment où tout a changé et qui a été le chant du cygne des aspirations libertaires. La FAI s’est vue englobée par les décisions de la CNT, et ses activités sont restées floues. Une époque où la FAI a changé de structure et a abandonné son organisation en groupes d’affinité pour devenir une organisation structurée territorialement. Ses débats, bien que doctrinaux, portèrent davantage sur la dynamique de la guerre et le pouvoir de l’arrière-garde républicaine.

Julián Vadillo Muñoz

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Le texte ci-dessous a été publié sur le site de langue espagnole « Ser histórico ». Il est signé Francesc Tur, un historien spécialiste de la seconde République et de la guerre civile, mais aussi de la période de l’entre-deux-guerres en Europe et plus généralement du premier tiers du XXe siècle.

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Le 28 juin 1935, les Cortès (1) républicaines, à l’unanimité de toutes les forces politiques, décidèrent d’abolir par décret la prostitution réglementée, définie comme « un mode de vie non licite » dans l’article 1. En tout état de cause, il ne s’agissait pas d’un abolitionnisme réel et, selon Mercedes Arjona, la loi mêlait des éléments des trois façons traditionnelles d’aborder le problème : la prohibition, la réglementation et l’abolition. Cela a entraîné des protestations de la part des féministes, des communistes et des socialistes qui ont contraint le gouvernement d’Alejandro Lerroux à modifier la loi.
Parmi les groupements de gauche, les républicains, les socialistes et les communistes très minoritaires, il n’y avait pas de position commune – même au sein de chacun d’eux – sur la question. En fait, seule une partie du mouvement libertaire l’a abordée en profondeur. En son sein, mais en conservant son autonomie, naissait à Madrid en mai 1936 la revue Mujeres Libres,  qui sera publiée à Barcelone jusqu’en 1938. Conçue comme un outil d’analyse et de débat sur l’émancipation des femmes, elle se présentait comme un magazine culturel œuvrant pour leur éducation.

Sur la question de la prostitution, qui avait fait l’objet de débats l’année précédente au Parlement, Mujeres Libres plaida en faveur de son abolition, mais se heurtant ensuite à une infinité d’obstacles pour y œuvrer, s’est concentrée sur l’amélioration des conditions de vie de celles qu’on appelle les « travailleuses du sexe ».
Les situations de guerre, dans lesquelles un grand nombre d’hommes sont mobilisés, entraînent très souvent une augmentation de la prostitution pour satisfaire la demande  de ceux-ci. Un exemple en est fourni avec ce que Juan Eslava Galán raconte dans son livre La Segunda Guerra Mundial contada para escépticos (« La Seconde Guerre mondiale racontée pour les sceptiques ») (Planeta, 2015) à propos de la politique des nazis en la matière après l’occupation de Paris en 1940 : « Le commandement allemand confie à l’hauptmann Haucke, commissaire de la Gestapo, l’organisation des maisons closes de Paris. Le Pantaleón allemand [allusion au personnage de Vargas Llosa] fait preuve d’un zèle exemplaire dans sa tâche : il fournit à ses troupes une liste des maisons closes sous contrat avec l’armée (presque toutes celles qui existent), fixe les tarifs, sélectionne les maquerelles, requiert des services médicaux… »
En Espagne, dans les deux zones, il y eut une augmentation du nombre de femmes exerçant la prostitution, bien que la politique des autorités dans le camp des militaires rebelles ne soit pas du tout comparable à celle de la zone républicaine en ce qui concerne le modèle féminin et ses droits. Dans l’Espagne du soulèvement militaire, malgré le discours officiel moralisateur sur le rôle de la femme comme repos du guerrier et maîtresse de maison dédiée à ses enfants, la vérité est que la prostitution était considérée comme une soupape de sûreté inévitable pour les hommes qui, grâce à elle, conservaient leur rôle de chef de famille sans que personne ne sache rien de leurs aventures extraconjugales. Nous disions ci-dessus que la forte concentration de soldats contribuait au développement de l’activité  prostitutionnelle. Ce fut le cas de la ville de Logroño, où les troupes expéditionnaires italiennes du Corps des troupes volontaires (CTV) avaient leur quartier général.
Que se passa-t-il dans la zone républicaine ? Selon Jean-Louis Guereña dans La prostitución en la España contemporánea (« La prostitution dans l’Espagne contemporaine ») (Marcial Pons Historia, 2003), le décret abolitionniste de 1935 cessa d’être en vigueur parce qu’il était inapplicable dans la pratique en raison des circonstances de la guerre. La situation entraîna, de fait, un retour à la réglementation et à la pratique traditionnelle de la prostitution.
Combien de femmes se livraient à l’exercice de ce « métier » à l’époque ? Les chiffres sont disparates. Par exemple, le neurologue et psychiatre Gonzalo Rodríguez Lafora estime qu’elles étaient plus de 40.000 à Madrid et à Barcelone en 1933. María Recasens, quant à elle, dans l’article « La prostitució » publié dans L’Obra le 13 juin 1931, avance le chiffre de 70.000 pour la seule capitale catalane.
Le déclenchement révolutionnaire de juillet 1936 permit à de nombreuses jeunes femmes de rompre avec les conventions de leur époque et de s’engager dans des activités jusqu’alors considérées comme masculines. Le fait que certaines d’entre elles aient pris les armes et combattu sur le front aux côtés des miliciens a fait le tour du monde, même si ce n’était pas la première fois que cela se produisait : en 1918, elles avaient combattu – pas en grand nombre, bien sûr – en tant que partisanes de l’Armée rouge, et deux mille femmes avaient également combattu parmi les « gardes rouges » en Finlande. Nombre d’entre elles ont été fait prisonnières et exécutées après la victoire des contre-révolutionnaires à la bataille de Tampere en mars-avril 1918.

Amparo Poch y Gascón.

Quelques jours avant le coup d’État militaire, Amparo Poch y Gascón (Saragosse, 1902-Toulouse, 1968) signait, dans le numéro trois de la revue Mujeres Libres, un article intitulé « Éloge de l’amour libre », dans lequel elle déclarait, entre autres : « […] La vie en a assez de la femme-épouse, lourde, trop éternelle, qui demande des ailes et le plaisir pour le délicieusement petit et pour le probablement grand ; elle en a assez de la femme-prostituée, à qui il ne reste plus que la racine succinctement animale ; elle en a assez de la femme-vertu, sérieuse, blanche, insipide, muette […]. Apprends à disparaître et à te décharger de ta présence ; et à connaître la valeur du « je » libre. Pour rien, ni pour l’argent, ni pour la paix, ni pour la tranquillité… Amour libre ! »
Avec une telle approche, il n’est pas surprenant que l’organisation ait fait tout ce qui était en son pouvoir pour en finir avec la prostitution. Dès les premiers mois de la guerre, les médias de l’Espagne rebelle traitaient systématiquement de prostituées toutes celles qui avaient décidé de combattre les putschistes par les armes. Il s’agissait d’une infamie car, même s’il y eut des prostituées infiltrées parmi les miliciens, la plupart des femmes enrôlées avaient autant sinon plus de conscience sociale et de culture politique que nombre de leurs camarades masculins. Sur le rôle des miliciennes, précisément, nous avons publié un article ici même, intitulé « La milicienne dans la guerre civile : de l’héroïne à la prostituée (1936-1937) » (2), et nous n’allons donc pas revenir sur la question ici.
La réalité, cependant, ne favorisait pas les revendications d’Amparo Gascón et de tant d’autres comme elle. Dès l’automne 1936, une campagne contre la présence des femmes sur le front se développait, qui conduira à l’abandon progressif du front par les femmes, et de manière encore plus nette après la bataille de Guadalajara. Cela se passait en mars 1937, et la propagation massive des maladies vénériennes fut l’une des raisons avancées qui amenèrent à pousser les femmes à occuper les lieux de travail abandonnés par les hommes à l’arrière. Qu’il s’agisse ou non d’un prétexte, il n’en reste pas moins que cet objectif fut largement atteint.
Pendant ce temps, les organisations féministes exprimaient leur impuissance et leur consternation face à l’activité fébrile des maisons closes et autres lieux de divertissement sexuel. « Les music-halls et les maisons de prostitution sont toujours garnis de foulards rouges, ou rouge et noir, et de toutes sortes d’insignes antifascistes », pouvait-on lire dans le manifeste de Mujeres Libres cité par Rafael Abella dans La vida cotidiana durante la guerra civil. La España republicana (« La vie quotidienne durant la guerre civile. L’Espagne républicaine ») (Barcelone, Editorial Planeta, 1975).
À Madrid, apparemment, les maisons closes ont continué à fonctionner avec une « normalité » absolue pendant toute la durée de la guerre. Dans son roman San Camilo  1936 (publié cependant trente ans après la fin de la guerre, en 1969), Camilo José Cela décrit avec une relative précision les maisons closes de la capitale durant ces années-là, comme « la maison de Madame Teddy, Maison française, dans la rue de la Gravina ». L’établissement était déjà mentionné dans le guide « Madrid de noche » (« Madrid de nuit ») publié par Antonio Aullón Gallego en 1935.

Les grands magasins « Madrid-Paris » en face desquels se trouvait la maison de prostitution la plus fréquentée.

Dans le quartier le plus huppé de la capitale, celui de Salamanque, il est fait référence à la « Villa Angelita », une maison située dans la rue Naciones, près de la rue Alcántara. On y trouve également un « petit hôtel discret » ou « Villa Paca ». Par ailleurs, selon l’auteur, « la maison la plus réservée de Madrid » se trouvait dans la rue Chinchilla, en face du grand magasin « Madrid-Paris », le premier  ouvert dans la capitale, en 1924, au numéro 32 de la Gran Vía, et aussi la « Casa discreta » dans la rue Pizarro, avec sa publicité multilingue. En dehors des établissements mentionnés ci-dessus, et même s’il s’agissait de cafés ou de music-halls comme le Pelikán Kursaal ou le Bataclán, on y voyait aussi des prostituées, et même dans le luxueux Hotel Palace.
Quant à Barcelone, le barrio chino continua à maintenir son activité principale, avec quelques changements, adaptés aux circonstances, dans l’apparence vestimentaire, comme le raconte Eulalio Ferrer dans son livre Entre alambradas (« Entre les barbelés ») (Grijalbo, 1988) : « À Barcelone, lorsque j’étais à la caserne Karl Marx, on m’a emmené dans une maison close du quartier voisin des Ramblas. Certaines prostituées s’exhibaient nues, d’autres drapées dans le drapeau rouge et noir des anarchistes. Il y avait davantage de gigolos, en âge d’être militaires, que de femmes. Un visiteur qui ne se décidait pas rapidement était traité de fasciste ou se voyait jeter un verre d’eau-de-vie à la figure.  Dans tous les cas, il fallait payer. »  Le même témoignage relate l’importance de l’offre à l’extérieur du bordel, évoquant les « dizaines de jeunes filles qui se tenaient à l’entrée même de la caserne Karl Marx, s’offrant pour une bouchée de pain – notre provision de pain quotidien ».
À l’instar de nombreux établissements industriels, commerciaux et de services, certaines maisons closes furent même « collectivisées » par des organisations politiques et syndicales de gauche. A cet égard, Mary Low, dans son Cuaderno Rojo de Barcelona, fait référence aux grandes affiches portant le slogan : « Mettons fin à la prostitution » : « La première fois que j’ai vu un panneau contre la prostitution, je descendais les Ramblas. C’était la première fois que je voyais quelque chose sur cette question. J’étais très heureuse que cela prenne de l’ampleur. L’affiche était énorme et couvrait une palissade. Cela attirait l’attention de tout le monde […]. Les prostituées elles-mêmes ont commencé à s’intéresser à leurs propres intérêts. Très vite, elles ont eu l’idée de s’affirmer. Un jour, elles ont compris qu’elles avaient elles aussi leur place dans la révolution. Elles se sont soulevées contre les patrons des maisons closes et ont occupé les « lieux de travail ». »
Le mouvement Mujeres Libres ne voyait pas cette situation d’un bon œil car, pour l’organisation, la prostitution était le pire des esclavages. C’est ce qu’affirme le numéro 3 du magazine du même nom. Ainsi l’exprimaient-elles dans le numéro 3 de la revue homonyme : « L’entreprise la plus urgente à réaliser dans la nouvelle structure sociale est d’abolir la prostitution. Avant de nous occuper de l’économie ou de l’enseignement, dès maintenant, en pleine lutte antifasciste, nous devons en finir radicalement avec cette dégradation sociale. Nous ne pouvons penser à la production, au travail, à une quelconque forme de justice, tant que le pire des esclavages demeure : celui qui empêche de vivre dignement. » À cette fin, Mujeres Libres proposait la création de centres de « libération de la prostitution » qui devraient répondre au plan suivant :
1. Recherche et traitement médico-psychiatrique.
2. Traitement psychologique et éthique pour favoriser le sens des responsabilités chez les pensionnaires.
3. Orientation et formation professionnelles.
4. Aide morale et matérielle chaque fois qu’elles en ont besoin, même après être devenues indépendantes.
Des publications telles que Solidaridad Obrera, organe de la CNT, ont également appelé, au cours de l’été 1936, à l’abolition de la prostitution, considérant qu’il s’agissait d’une  forme supplémentaire d’exploitation sociale : « La bourgeoisie installe ses quartiers de plaisir. Les petits messieurs et les maîtres des usines et des grands établissements financiers se prélassent dans la chair des bordels et des music-halls. Le Ve District [le barrio chino de Barcelone] est le réceptacle des filles et des invertis qui sont au service – par impératif économique – des exploiteurs de chair humaine. »
Certains auteurs remettaient cependant en cause l’utilité des centres consacrés aux prostituées. Ainsi, Michael Seidman, dans son livre Hacia una historia de la aversión de los obreros al trabajo. Barcelona durante la revolución española, 1936-38 (« Vers une histoire de l’aversion des ouvriers pour le travail. Barcelone durant la révolution sociale, 1936-38 »), soutient qu’on avait beau invoquer la collectivisation et chanter l’ode au travail dans les usines collectivisées, on n’échappait pas à l’exploitation. Cela explique, selon lui, pourquoi beaucoup ont continué à travailler dans le commerce du sexe et abandonné les centres de libération de la prostitution. Fernando Díaz-Plaja, quant à lui, affirme que « pour chaque femme qui a réussi à se réinsérer en travaillant dans un atelier ou un bureau, dix sont retournées à leur ancienne activité », soit en tant qu’indépendantes, soit dans des maisons closes. Francisco Martínez, quant à lui, affirme qu’« à Barcelone, comme à Valence, la FAI a pris le contrôle des maisons closes du barrio chino ». Là, leur objectif ne fut pas, semble-t-il, de mettre fin au commerce du sexe, mais plutôt de l’humaniser. Martínez affirme que les clients étaient sensibilisés à l’importance de traiter correctement les femmes, expliquant que chacune d’entre elles pouvait être leur sœur ou leur mère. Quoi qu’il en soit, selon cet historien, « il s’agissait d’un métier qui remplissait une fonction sociale ».
Il faut cependant préciser que dans certaines petites localités, les maisons closes ont été fermées dans le cadre d’une campagne parrainée par certaines organisations anarchistes, du moins là où elles avaient une certaine influence. À Mieres (Asturies), où il n’y avait que deux maisons closes dans le quartier de Gonzalín et « deux maisons bon marché », la commission de gestion municipale décida à l’unanimité, en novembre 1936, « la fermeture immédiate de toutes les maisons de prostitution et des cafés et bars  où œuvraient des serveuses ». C’est ce qui avait été proposé dix jours plus tôt dans une motion individuelle adressée à cette commission de gestion : « La prostitution réglementée est un fléau de la civilisation inhérent au régime capitaliste qui agonise, sous sa forme actuelle, parce qu’il est injuste. Aujourd’hui, le système de la prostitution réglementée ne peut être soutenu, pas même comme un moindre mal, dans aucun domaine, ni dans celui de l’hygiène, ni dans celui de la morale, ni dans aucun autre. »

« Evite les maladies vénériennes, aussi dangereuses que les balles ennemies »

Selon Jean-Louis Guereña, Clotilde Torres, l’une des personnes touchées par la mesure, a expliqué, dans sa demande – rejetée – de réouverture de son établissement, que « pour nous, c’est trop difficile de devoir faire face aux exigences des hommes devant nos portes, qu’ils menacent de briser de manière violente  pour entrer à l’intérieur ». Cependant, dans la pratique, les établissements fermés continuèrent souvent à fonctionner clandestinement, et c’est précisément le cas de celui de Clotilde Torres. En effet, quelques mois plus tard, en mai 1937, le chef de la Santé militaire du secteur signalait au maire de Mieres la découverte de cas de blennorragie chez certains soldats, et qu’il avait été procédé, en conséquence, à la recherche des femmes qui se livraient au commerce sexuel dans la ville, cinq d’entre elles se révélant infectées. Trois d’entre elles provenaient de la maison de Clotilde Torres et deux du Bar Regina, des établissements censés être fermés.
Agustín Guillamón, pour sa part, dans le livre La revolución de los comités. Hambre y Violencia en la Barcelona Revolucionaria.  De junio a diciembre de 1936 (« La révolution des comités. La faim et la violence dans la Barcelone révolutionnaire. De juin à décembre 1936 ») (Barcelone,  El Grillo Libertario, 2013), citant le Bulletin d’information CNT-FAI, numéro 37, 29 août 1936, déclare : « À Puigcerdá, ville frontalière avec la France, résidence d’été des castes parasitaires de l’aristocratie et de la ploutocratie espagnoles, de nombreux militants immigrés de France développent leurs activités, visant à la socialisation rapide des richesses sociales et naturelles. Des salaires uniques ont été établis sans distinction de catégories et de métiers. Il n’y a pas d’ouvriers au chômage forcé, ni de parasites d’aucune sorte. On parlait de Puigcerdá comme d’un canton libertaire et d’Antonio Martín comme du gouverneur de la frontière, très loué par les libertaires et criminalisé par leurs ennemis. A Puigcedá, la prostitution a été abolie et du travail est fourni aux malheureuses prostituées. La décision avait donc été beaucoup plus radicale et profonde que la lamentable réglementation adoptée à Barcelone. »
À Ciudad Real aussi, également située dans la zone d’arrière-garde pendant toute la guerre, le gouverneur civil Germán Vidal Barreiro, de la Gauche républicaine, ordonna la fermeture de toutes les maisons de prostitution dès le mois d’octobre 1936, ainsi que des cabarets, considérant comme « très peu approprié, dans la période actuelle, que, tandis que des milliers d’hommes meurent sur les lignes de front, il y ait des lieux permanents de bringue à l’arrière-garde où les gens se perdent dans des orgies et abusent d’un temps qui devrait être consacré à des choses beaucoup plus importantes ». Vicente Javier Mas, professeur d’histoire à l’université de Valence, raconte qu’à la fin de l’année 1937, au moment de la bataille de Teruel, et au début de l’année 1938, des spectacles ont continué à être organisés dans la capitale levantine (ce que l’on appela le « front de Rusafa » [3], avec ses théâtres, ses clubs et ses cabarets). Dans ce contexte, un comité de l’UGT dénonça le fait que de tels divertissements aient lieu dans la capitale alors que des maladies vénériennes frappaient les soldats de la 83e brigade à Vinaroz, et demanda que la République tente de les prévenir avec des préservatifs fabriqués à Valence. Pour être précis, cet épisode s’est déroulé en 1937, alors que les hommes de la 83e brigade de Vinaroz tombaient presque tous malades, victimes de maladies vénériennes. Dans un ordre signé par le commandant J. Pellicer en juin de la même année, il insistait sur la nécessité d’un examen médical pour toutes les prostituées qui travaillaient dans cette municipalité de la province de Castellón. Cette singulière épidémie de maladies sexuellement transmissibles avait entraîné l’hospitalisation et le traitement de la quasi-totalité des soldats.
Ce cas ne fut pas le seul à avoir fait parler de lui. Par exemple, le 27 juillet 1937, le journal de tendance libertaire Liberación, à Alicante, mettait en garde : « La question de la prostitution est négligée à cause des soins qu’exige l’hygiène », et ajoutait que « la prostitution des mineurs se fait sous les yeux de qui veulent voir les choses et qui pourtant s’en désintéressent ». Le correspondant de ce journal à Elche confirmait que « dans certaines maisons les malheureuses qui y végètent ne se soumettent à aucun examen médical et sont toutes atteintes, semant la maladie vénérienne chez les pauvres malheureux qui reviennent du front et sont blessés, ces sources d’infection causant plus de mal que les balles ».
Selon Jean-Louis Guerreña, la prostitution et ses conséquences auraient atteint de telles extrémités que José González Prieto, délégué du Parti communiste à la commission de l’ordre public du conseil municipal d’Elche, est allé jusqu’à demander que « les mesures nécessaires soient prises pour la supprimer, car elle est cause de maladies dont il faut éviter la propagation ».
En Catalogne, par une circulaire d’octobre 1936, Félix Martí Ibáñez (Carthagène, 1911-New York, 1972), directeur général de la Santé et de l’Assistance sociale, avait procédé à la réorganisation de la lutte antivénérienne. Le décret de la Generalitat de Catalogne de juin 1938 cherchait en plus à réglementer la prostitution, ses espaces et ses acteurs, en édictant de nouvelles règles dans la lutte antivénérienne afin de « corriger la situation créée par les circonstances actuelles », en empêchant sous peine d’amende « le stationnement dans la rue ou dans des lieux d’accès facile, et l’exhibition des personnes qui pratiquent ou incitent à la prostitution », ainsi qu’en interdisant la propagande publique « des procédés et outils de prophylaxie antivénérienne ou contraceptive ».

Federica Montseny.

Federica Montseny (Madrid, 1905-Toulouse, 1994), ministre de la Santé et de l’Assistance sociale de novembre 1936 à mai 1937, dans un livre publié l’année suivante, Mi experiencia en el Ministerio de Sanidad y Asistencia Social (« Mon expérience au ministère de la Santé et de l’Assistance sociale ») (Valence, commission de propagande et de presse du comité national de la CNT), considérait qu’il est impossible d’abolir la prostitution par un simple décret « parce qu’elle représente un problème de nature morale, économique et sociale qui ne peut être résolu de manière radicale, et qu’elle ne sera abolie que lorsque les relations sexuelles seront libérées ».
En février 1939, comme on le sait, la Catalogne tombait définitivement aux mains des troupes rebelles et des dizaines de milliers de personnes franchirent la frontière avant qu’elle ne soit atteinte par les troupes de Franco. Comme on le sait aussi, l’accueil qui leur a été réservé ne fut pas des plus cordiaux, car elles furent traitées non pas comme des réfugiés politiques, mais comme des délinquants, et placées dans des camps de concentration dans des conditions misérables, souffrant du froid, de la faim et de toutes sortes de privations. Si nous évoquons cet épisode malheureux, c’est parce que, là aussi, sur la plage d’Argelès, dans les Pyrénées-Orientales, une sorte de « barrio chino » s’est reconstitué. Des dizaines de milliers de soldats républicains et de civils qui avaient dû fuir l’avancée de l’armée franquiste s’entassaient sur le sable. Dans un coin du camp « le plus fréquenté », certains bars sont ainsi devenus des « cabarets à tout faire et à dépendance féminine ». Selon Eulalio Ferrer, dans Entre alambradas, l’une des filles qui se relayaient dans le bar « n’avait pas plus de vingt ans, bien qu’elle eut l’aspect d’une véritable épave humaine ».
Quelles conclusions pourrions-nous tirer à ce stade ? En premier lieu, jamais avant l’été 1936 une solution globale au problème de la prostitution n’a été proposée par les différents secteurs en faveur des droits de la femme et, en particulier, par Mujeres Libres. La création des centres de libération de la prostitution a été une initiative qui, probablement, si elle avait eu le soutien réel de toutes les forces antifascistes, aurait représenté un pas en avant très important pour son éradication. Ensuite, après l’euphorie révolutionnaire des premiers mois, le mouvement Mujeres Libres s’est rendu compte qu’il était impossible de mettre en œuvre ses propositions, n’ayant pas reçu le soutien escompté, même au sein du mouvement anarchiste. En dernier lieu, les préoccupations des autorités et des commandements républicains à l’égard de la prostitution se limitaient presque exclusivement à son rôle de transmetteur potentiel de maladies vénériennes susceptibles d’affecter les soldats et d’affaiblir les positions militaires. Bien qu’il y ait eu quelques tentatives pour humaniser le traitement qu’elles recevaient dans les maisons closes, cela reste des cas isolés.
Finalement, les – maigres –  tentatives d’abolition de la prostitution n’ont pas connu de succès, celle-ci continuant à être pratiquée clandestinement, comme on l’a vu dans le cas, par exemple, de Mieres.

Francesc Tur

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(1) Les Cortès : le Parlement espagnol.
(2) https://florealanar.wordpress.com/2019/01/19/la-milicienne-dans-la-guerre-civile-despagne-de-lheroine-a-la-prostituee-1936-37/
(3) Rusafa est le nom du quartier de Valence où se trouvaient les lieux de prostitution. On disait ironiquement que les hommes qui les fréquentaient se trouvaient sur le « front de Rusafa ».

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Traduction : Floréal Melgar.
Lien d’origine : https://serhistorico.net/2021/01/03/la-prostitucion-durante-la-revolucion-y-la-guerra-en-espana/

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Il est de coutume de dire que la première grève de femmes fut celle des ovalistes de Lyon, à l’été de 1869. Pourtant, douze ans plus tôt, les cigarières de La Corogne, en Galice, se révoltaient et faisaient preuve d’une telle détermination qu’il fallut l’intervention immédiate de l’infanterie et de la cavalerie pour les réprimer durement. Certes, on pourra jouer sur le mot « grève » dans la mesure où elle ne dura qu’une journée – mais quelle journée ! – quand celle des ovalistes de Lyon s’étendit sur un mois. L’important demeure, quoi qu’il en soit, de sortir de l’oubli cette histoire des révoltes de femmes, grandement ignorée.
Floréal Melgar

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Le texte ci-dessous a été publié sur le site de langue espagnole « quincemil » et on le doit à Iván Fernández Amil, qui n’est pas historien mais ingénieur, et qui s’est intéressé de près à cette histoire pour la simple et bonne raison que sa propre mère exerça le métier de cigarière à La Corogne.

La Manufacture de tabac de La Corogne.

Le 7 décembre 1857, une conflagration eut lieu à La Corogne. Quelque 4000 femmes, des ouvrières de la Manufacture royale de tabac, déclenchaient une grève que certains considèrent comme le point de départ du mouvement ouvrier féminin en Espagne. L’ampleur de la révolte fut telle qu’il fallut envoyer des troupes d’infanterie et de cavalerie pour réprimer la protestation. Les cigarières furent à même de générer une force collective en ne laissant jamais aucune de leurs collègues derrière elles. Voici l’histoire d’un collectif qui organisa des grèves et manifestations de protestation pour réclamer de meilleurs salaires, des conditions de travail décentes et l’égalité avec les hommes, et qui font et feront toujours partie de l’histoire de La Corogne.
La Manufacture royale de tabac de La Corogne trouve son origine dans le bâtiment de la Poste maritime, érigé en 1764, qui assurait le trafic commercial entre La Corogne et les ports d’outre-mer. En 1802, elle fut transférée à Ferrol et le bâtiment est resté vide. En 1804, un décret royal de Charles IV accorda à la ville le privilège d’y installer la Manufacture royale de tabac de La Corogne.
Cette industrie a démarré en 1804, après la rénovation du vieux bâtiment, avec 400 ouvrières dont la moyenne d’âge ne dépassait pas 14 ans, bien que les conditions de travail de l’époque avaient de quoi décourager quiconque. Le travail était dur, mal payé, l’usine était située loin de la ville, au bord de la mer, dans une zone venteuse et humide. Les débuts furent hésitants, mais le projet a rapidement pris de l’ampleur. L’État réalisait (et réalise toujours) d’importants bénéfices grâce aux taxes sur le tabac. Il fallait donc que ça fonctionne.

Des cigarières dans l’usine de La Corogne.

La production était spécialisée dans les cigares et l’on embauchait que du personnel féminin pour leur fabrication, ce qui permettait de réduire les coûts grâce à leurs bas salaires. À partir de 1808, avec l’occupation française, la consommation de tabac augmenta, ainsi que la capacité de production de la manufacture, qui employa jusqu’à 3000 ouvrières en 1834 et 4000 quelques années plus tard, un chiffre record et une référence pour l’époque.
Bien que les cigarières fussent considérées comme des ouvrières à part entière, leur statut réel était celui de « travailleuses à domicile », ce qui entraînait pour elles une importante impossibilité de se défendre,  car elles n’étaient pas considérées comme un personnel fixe et par là même disposaient de beaucoup moins de droits. Elles n’avaient pas droit à la retraite, et nombre d’entre elles travaillaient donc toute leur vie, aussi longtemps que leur physique le leur permettait.
En 1857, on estime que 4000 cigarières travaillaient à l’usine de La Palloza, ce qui en faisait le plus grand groupe d’ouvrières de Galice. Les salaires étaient très bas et dépendaient du nombre de cigares produits, les heures de travail interminables et les exigences en matière de production de plus en plus élevées. De plus, tout cela était menacé, car l’arrivée de nouvelles machines et les changements que cela entraînait dans le système de production annonçaient des suppressions d’emplois et la réduction du recours à la main-d’œuvre.
C’est ainsi que le 7 décembre de cette année-là, à 11 heures du matin, les cigarières, excédées, se sont révoltées. Ce fut la première grève des femmes dans l’histoire de la Galice. Les milliers d’ouvrières se sont alors jetées sur leurs chefs, ont détruit les nouvelles machines et les ont jetées dans la mer qui bordait l’usine, ont fait éclater le coffre-fort, brisé le mobilier, détruit les registres et les papiers administratifs.

Monument aux cigarières
de La Corogne.

Immédiatement, le capitaine général et le gouverneur civil envoyaient des troupes d’infanterie et de cavalerie pour mater la révolte. Les cigarières, montées sur les toits de l’usine, lancèrent des tuiles sur les troupes, les empêchant dans un premier temps de pénétrer dans le bâtiment. Finalement, les troupes parvinrent à y entrer et à maîtriser la situation. La plupart des cigarières furent immobilisées et vingt d’entre elles arrêtés et conduites à la prison de Parrote. Mais alors que les troupes effectuaient ce transfert, elles furent la cible de jets de pierres, ce qui amena la Garde civile à intervenir pour disperser les manifestants. A 16 heures, la protestation avait pris fin.
Bien qu’elles n’aient pas atteint leur objectif (les machines finirent par s’imposer), la Manufacture de tabac est restée un lieu de rencontre, d’entraide et de formation, que la grande Emilia Pardo Bazán a magistralement dépeint dans son œuvre La Tribuna, considérée comme le premier grand roman social espagnol. Écrit en 1883, il a pour personnage principal une cigarière de La Corogne, Amparo, une activiste ouvrière républicaine et fédéraliste.
À La Corogne, la Manufacture de tabac était un symbole de la société industrielle, et les cigarières celui de la lutte pour l’égalité et pour leurs droits. Ce n’est pas pour rien qu’elles ont été les premières à disposer de salles d’allaitement, de garderies et même d’écoles dans leurs fabriques. Bien que vivant avec des salaires inférieurs à ceux des hommes et dans des conditions d’exploitation, les cigarières ont ouvert la voie aux revendications et aux luttes du mouvement ouvrier. Emilia Pardo Bazán a dit d’elles : « Elles sont comme le démon, mais quand elles doivent défendre le collectif, elles sont aguerries et toujours unies. »
La Manufacture royale de tabac de La Corogne a fermé ses portes en 2002 et, avec elle, c’est une partie de notre ville que nous ne retrouverons jamais. Au moins, celui qui écrit cet article a encore l’honneur, le plaisir et la chance de pouvoir profiter de la présence de la meilleure cigarière qui soit passée par la Manufacture de tabac : ma mère.

Iván Fernández Amil

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Traduction : Floréal Melgar.
Lien d’origine : https://www.elespanol.com/quincemil/articulos/actualidad/el-dia-que-en-a-coruna-tuvo-lugar-la-primera-huelga-de-mujeres-de-galicia

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L’article ci-dessous a été publié sur le site de langue espagnole « Ser histórico ». On le doit à Soledad Bengoechea, docteur en histoire contemporaine à l’université autonome de Barcelone. Elle s’est spécialisée dans l’histoire du patronat catalan et des mouvements sociaux durant les premières décennies du XXe siècle. Elle a travaillé également dans le domaine de l’histoire des femmes.

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Cigarières de Séville.

Carmen, la protagoniste du roman de Mérimée (1847) puis de l’opéra de Bizet (1875), rebelle et séductrice, indépendante et provocante, capable de mener un homme à la perdition, est une création tout à fait dans le goût de l’époque romantique du XIXe siècle où elle a été décrite. Un idéal exotique et érotique. Les cigarières et l’environnement dans lequel elles travaillaient ont inspiré de nombreux écrivains, comme l’Asturien Armando Palacio Valdés, dans son roman La Hermana San Sulpicio (« La sœur Saint-Sulpice »), paru en 1889, ou Pierre Louys avec son roman La femme et le pantin, écrit en 1896. Ce dernier a fait l’objet de quatre adaptations cinématographiques, la plus célèbre étant la version de Luis Buñuel, Cet obscur objet du désir (1977). Présenter la cigarière comme une femme économiquement émancipée et donc sur un pied d’égalité dans ses relations avec les hommes, une femme  à qui on a attribué la liberté de prendre des amants quand elle en avait envie et de les quitter quand ils l’ennuyaient, comme s’il s’agissait d’une conséquence de cette indépendance, n’était rien d’autre qu’une fiction. C’est qu’à l’époque on attribuait au tabac une forte charge érotique associée à des mœurs relâchées. C’était encore plus vrai  si le cigare avait été fabriqué par des femmes,  car cela contribuait à renforcer l’aspect voluptueux du tabac.

Le stéréotype de la cigarière – une femme brune aux cheveux ornés de fleurs et aux yeux noirs brillants (à cause de la poussière de tabac, beaucoup devenaient aveugles), vêtue d’une série d’éléments communs, fleur, châle, mouchoir de soie pour les solennités, jupe en percale repassée avec une traîne, ce qui permettait de l’identifier comme telle lorsqu’elle se trouvait hors du lieu de travail – ne faisait que cacher la réalité, qui était très dure. Des ouvrières sans couverture sociale travaillant à la pièce, sans salaire de base et pour un salaire inférieur à celui de leurs collègues masculins. Si elle tombait malade, elle n’était plus payée, c’était aussi simple que cela. Et ce malgré le fait que, apparemment, le travail terminé était de meilleure qualité que celui des cigariers, les mains des femmes étant plus aptes à la finition dans la fabrication des cigares. Cette réalité a provoqué plus d’une situation tendue.
Depuis le début du XIXe siècle, dans des villes comme Séville, Cadix, Malaga et Andújar, nous trouvons un exemple paradigmatique chez ces femmes des quartiers populaires, dont beaucoup de Gitanes, qui ont mis en pratique des luttes collectives et une grande capacité de réaction en créant des réseaux de solidarité.
Dans les manufactures de tabac, la division sexuelle du travail est reproduite selon le rôle social traditionnellement établi : les hommes occupent des postes de direction, administratifs et techniques – mécaniciens, électriciens, etc. Les femmes étaient chargées de manipuler manuellement le tabac et de le traiter à ses différents stades. Les cigarières ont été au cœur de certaines des plus importantes manifestations de femmes dans le monde du travail. Leurs révoltes étaient leur marque d’identité. Le fait qu’elles travaillaient ensemble autour d’une table leur donnait de la force, du courage, et entretenait la camaraderie. Au XIXe siècle, on trouve des traces de grèves pour réclamer de meilleures conditions de travail en 1838, en 1842 et en 1872. Au début de la mécanisation, les cigarières, voyant que leurs emplois, essentiellement manuels, étaient menacés, ont mené des actions de protestation contre ce phénomène. Entre 1885 et 1896, plusieurs émeutes ont eu lieu contre l’introduction de certaines machines. Elles ont compté parmi les pionniers de la lutte ouvrière, à tel point que les échos de leurs efforts se font encore sentir aujourd’hui. On dit que, jusqu’à la fin du XIXe siècle, aucune grève n’a réussi sans l’appui des cigarières. Ce n’est pas étonnant, puisqu’il y en avait alors 23000 dans toute l’Espagne. On dit aussi qu’il n’y a pas eu de plus grand exemple de solidarité et de lutte commune que celui de ces femmes. Aucune femme n’a jamais été abandonnée par ses collègues, quel qu’en soit le prix. Le fait que les cigarières travaillaient côte à côte, comme on l’a dit, assises autour d’une table commune, ont évidemment influé sur ces comportements.
Sans doute ne correspondaient-elles pas à la version sensuelle et impitoyable que Carmen nous a laissée, mais elles ont appris l’importance de la revendication et de l’indépendance féminines. Et cela est bien plus précieux.

Les cigarières de Cadix
La manufacture de tabac de Cadix est l’une des plus anciennes d’Espagne – elle a été fondée en 1741 – avec celle de Séville. Le produit arrivait d’Amérique via Séville et était ensuite expédié à Cadix. L’entreprise qui comptait le plus grand nombre de travailleurs, essentiellement des femmes, était celle de Cadix. Un centre qui a eu un grand impact sur la vie sociale et politique de la ville, où est né un groupe de travailleuses aux caractéristiques très particulières.

Cigarières de Cadix en 1930.

L’usine s’est établie dans différents endroits avant de s’installer en 1829 dans les locaux de l’ancienne Alhóndiga, un bâtiment municipal – une grande halle qui servit jadis au commerce et devenue aujourd’hui l’office de tourisme de la ville . Tout cela a été consigné dans des documents qui ont d’abord été conservés à Séville avant d’être transférés aux Archives historiques provinciales, grâce à un contrat entre la Junte d’Andalousie et la Fondation Altadis. La rébellion des cigarières de Cadix était due aux heures de travail interminables et aux salaires toujours inférieurs à ceux des hommes qui travaillaient à leur côté. Tout cela a conduit ces femmes à créer un mouvement révolutionnaire qui a évolué jusqu’au XXe siècle. Les ouvrières de Cadix étaient des femmes en avance sur leur temps, des militantes de la lutte ouvrière.
Voyons ce qui s’est passé en 1887. La création, cette année-là, de la Compañía Arrendataria de Tabacos (régie des tabacs, entreprise privée exploitant un monopole directement contrôlé par l’État) a entraîné des changements dans le régime de travail. Le machinisme et la réduction du personnel qui en découlait ont été introduits, provoquant des tensions qui ont conduit à la contestation ouvrière. Dans ce mouvement, les femmes ont joué un rôle prépondérant. Très vite, elles ont organisé des grèves qui ont posé des problèmes à l’entreprise. Une lettre de l’époque du directeur de l’usine de Madrid relatant les révoltes contre la restructuration et les tentatives du gouverneur civil pour empêcher la fermeture met en lumière l’attitude des ouvrières et la réponse des institutions gouvernementales.

Les cigarières de Séville
En Andalousie, des milliers de femmes étaient employées comme cigarières. Comme nous l’avons mentionné plus haut, le métier s’est d’abord installé à Cadix et s’est ensuite étendu à d’autres usines. Là, comme à Séville, les cigarières ont donné naissance à l’une des premières expériences organisationnelles du mouvement ouvrier et ont été reconnues comme des précurseuses de la lutte féministe. « Le féminisme et le mouvement des femmes travailleuses ne peuvent être étudiés sans connaître le monde des cigarières sévillanes », déclare la politicienne socialiste Ana María Ruiz-Tagle. Au début du XXe siècle, on disait à Séville que la lutte ouvrière lancée par les travailleurs de n’importe quelle entreprise ne pouvait aboutir si les cigarières ne s’en mêlaient pas.

Cigarières de Séville en grève.

Le bâtiment qui allait devenir la Manufacture royale de tabac de Séville a commencé son activité  au cours de l’été de 1758. À l’époque, seuls les hommes y travaillaient. Au fil des ans, on a considéré que le salaire des femmes pouvait être inférieurs, car on le considérait comme un complément à ce que leurs maris rapportaient à la maison ; on a également fait valoir qu’elles étaient plus productives et que leurs mains plus fines et plus petites leur permettaient de mieux rouler le tabac et plus vite (en particulier les cigarettes qui allaient remplacer le tabac à priser). Il fut donc décidé de confier ce travail à des femmes, ce qui fut à l’origine des cigarières de Séville. À la fin du XVIIIe siècle, la demande en cigares avait augmenté et on commençait à les préférer au tabac à priser. Cette augmentation de la demande s’est accompagnée d’une augmentation des exigences des consommateurs quant à la qualité du produit. Les cigares de Séville étaient généralement considérés comme étant de très mauvaise qualité par rapport aux produits importés de Cuba ou aux cigares fabriqués par les cigarières de Cadix.
En général, les cigarières étaient issues de milieux sociaux très modestes. Les filles prenaient le relais des mères vers l’âge de 13 ans ; elles apprenaient le travail auprès d’elles et le savoir-faire se transmettait ainsi de génération en génération. Il y avait celles qui fabriquaient les cigares, d’autres les cigarettes, les formatrices et les apprenties ; le salaire n’était pas le même pour tous, il variait selon le rang. Il était établi que chaque cigarière devait rouler un nombre minimal de cigares par jour ; mais, par solidarité, si l’une n’atteignait pas ce nombre, ses compagnes pouvaient venir l’aider. Dans l’usine, pendant la période de production manuelle, on employa jusqu’à 5000 femmes.
Les cigarières de Séville bénéficiaient d’une certaine flexibilité dans leurs horaires de travail. Cela permettait, en particulier aux femmes mariées ayant des enfants, de combiner leur vie personnelle en tant que femme au foyer et en tant que travailleuse. Il y avait aussi beaucoup de liberté à l’intérieur du centre, et les vols de matières premières étaient fréquents. Mais en même temps, il régnait une grande discipline dans l’entreprise : il y avait des contrôles à l’entrée et à la sortie, et un hôpital et une prison à l’intérieur du bâtiment !
En 1887, la Manufacture royale passa aux mains d’une régie des tabacs créée par la Banque d’Espagne et un groupe d’actionnaires privés. En 1902, la Sévillane d’électricité facilita la mécanisation du travail de l’usine et, six ans plus tard, l’étendit à l’emballage. L’une des conséquences les plus importantes a été la réduction de la main-d’œuvre féminine et une nouvelle arrivée d’hommes dans le travail d’entretien et de réparation des machines. Ainsi, à la fin de la première décennie du XXe siècle, le nombre de femmes dans l’usine avait été réduit à moins de la moitié.
Au fil du temps, les fréquentes révoltes des cigarières ont permis d’améliorer leur situation professionnelle. Elles ont obtenu un salaire minimum de base, de sorte que leurs salaires étaient les plus élevés parmi toutes les travailleuses de Séville, un petit paiement mensuel lorsqu’elles prenaient leur retraite (qu’elles appelaient la masita), une prime d’un an lorsqu’elles se mariaient, et d’autres avantages sociaux. Certaines travailleuses cessaient de travailler à l’extérieur lorsque leurs enfants étaient en mesure de remplacer leur revenu au sein de l’économie familiale, et non après la naissance de leurs enfants. En général, cependant, elles continuaient à travailler à l’usine après leur mariage et tout au long de leur vie, jusqu’à la mort ou la vieillesse.

Tableau du peintre Gonzalo Bilbao.

De nos jours, l’historienne Rosa Capel nous raconte les trois noms par lesquels l’intérieur de la Manufacture royale de tabac de Séville était populairement décrit : « L’Enfer », ou atelier d’effeuillage, occupe la partie inférieure du bâtiment, sans lumière ni ventilation, où les femmes les plus âgées et les moins habiles travaillent dans les feuilles de tabac jusqu’à la taille. Le « Purgatoire », où sont fabriquées les cigarettes. C’est là où se trouvent la plupart des ouvrières. Le « Paradis » est l’atelier des cigares et cigarillos. Le travail étant plus délicat, l’étage principal du bâtiment leur est réservé. »
Le peintre Gonzalo Bilbao a compris et rendu visible comme personne la véritable réalité de ces femmes. En 1915, il peint Cigarières à l’intérieur de l’usine, où l’on voit au premier plan une ouvrière allaiter son enfant sous le regard affectueux de ses collègues, qui observent la scène avec sympathie. Et la preuve de l’affection que les cigarières portaient à cet artiste fut leur participation active à l’hommage que lui rendit la ville de Séville le 16 juin 1915 à l’occasion de la présentation du tableau. Soixante cigarières sont arrivées en calèches à la gare de la Plaza de Armas pour accueillir et acclamer le peintre et son épouse, qui arrivaient en train de la capitale.

Les cigarières de Gijón et la grève de 1903
La manufacture de tabac de Gijón a été fondée en 1823, mais elle n’a vécu que quelques mois. En 1837, elle reprit son activité, installant l’usine dans le palais des Valdés, aujourd’hui collège Saint-Ange, et déménagea définitivement en 1843 dans l’ancien couvent des augustiniens récollets, qui avait été désaffecté. Ce couvent était situé au Campo de las Monjas, plus tard connu sous le nom de Plaza la Tabacalera, actuellement Plaza del Periodista Arturo Arias, populairement connue sous le nom de Plaza del Lavaderu. Depuis 1975, c’est un bien d’intérêt culturel car il est situé dans le quartier historique de Cimadevilla. Le bâtiment a subi des transformations et le caractère du couvent et celui de l’usine ont été combinés dans le même espace.

Les cigarières formèrent un groupe d’une importance fondamentale pour l’identité de Gijón. Dans toutes les œuvres littéraires ou picturales qui ont trait à cette ville, la présence des cigarières apparaît dès la fin du XIXe siècle. Je dirais que l’on oublie parfois la chose la plus importante : jusqu’à la guerre civile, les cigarières constituaient le plus grand contingent de travailleuses à Gijón.
Au début du mois de janvier 1903, la manufacture de tabac de Gijón a voulu imposer à ses ouvrières un travail plus intensif à un tarif plus bas. Les 800 femmes qui travaillaient à la fabrication des cigarettes et à l’emballage ont refusé de ne plus travailler que sur les cigares fins, passant de 80 centimes, comme c’était alors le cas, à 45 centimes par paquet. Les autres ouvrières, quelque 600 femmes, firent cause commune avec elles. L’entreprise les menaça de leur faire perdre leur emploi, voire de fermer l’usine. Elles refusèrent de céder et se mirent en grève. Les cigarières occupèrent leurs postes de travail, en gardant le plus grand calme, et une série de réunions eut lieu entre les responsables (des représentants de l’usine vinrent de Madrid) et les ouvrières. Quelques jours plus tard, les femmes acceptaient de revenir au travail si la décision prise lors de la réunion du conseil d’administration de l’entreprise, qui devait se tenir ce jour-là, leur était favorable. « Toute la ville sera du côté de celles qui, pour faire valoir leurs revendications, ne s’écartent pas du chemin que le bon sens et les convenances conseillent », déclarait la chronique du journal El Noroeste, qui prenait parti dans cette l’affaire. En l’absence d’accord, les cigarières ont poursuivi leur grève. Les menaces de fermeture de l’atelier des grévistes, voire de l’usine entière, recommencèrent. Mais elles sont restées sur leurs positions. Le « diviser pour régner » a alors été tenté, mais n’a pas réussi non plus. La grève s’est finalement soldée par une victoire pour les cigarières. L’entreprise a retiré sa menace de fermer l’usine et a déclaré qu’elle envisageait même de procéder à un certain nombre de réformes pour assainir les ateliers. Mais il fallut plusieurs jours pour que les promesses soient tenues. Le 20 janvier, l’atelier rouvrait, mais la menace de licencier toute personne qui ne reprendrait pas le travail avant le 25 était de nouveau lancée.

Nous savons qu’en 1890, alors que la population de l’ensemble de la commune était inférieure à 40.000 habitants, 1.935 femmes et 50 hommes travaillaient quotidiennement dans les entrepôts et magasins. En 1925, l’entreprise comptait 1054 cigarières et comptait une importante production de toutes sortes de cigares et cigarettes. Sept ans plus tard, elle produisait le Farias, la marque emblématique de l’entreprise.
En juillet 2002, la Manufacture de tabac de Gijón a définitivement fermé ses portes, après une existence quasi ininterrompue de plus de cent soixante ans. Cette fermeture, si triste et symbolique à la fois, a marqué la fin d’une industrie qui a largement contribué à façonner la ville telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Une réflexion
Le nom de María Josefa Zapata Cárdenas (Cadix, 1822-1878) est associé à celui de Margarita Pérez de Celis y Torhbanch (1840?-1882) en tant que précurseuse du journalisme féministe en Espagne. À partir de 1857, elles dirigeaient El Pénsil de Iberia. Dans cette publication, pour la première fois, les relations hommes-femmes apparaissaient en termes d’oppression, raison pour laquelle ces femmes sont considérées comme les pionnières du journalisme féministe libertaire. Josefa a exercé divers métiers, mais dans les dernières années de sa vie elle était cigarière. On dit qu’elle est morte aveugle. Un an après la création de ce journal naissait Ángeles López de Ayala à Séville. À l’âge de 8 ans, elle partait vivre à Morón de la Frontera (province de Séville) et plus tard à Zahara de la Sierra (province de Cadix). En 1881, Ángeles se marie et s’installe à Madrid. À cette époque, elle est déjà sensibilisée à la cause féministe. À l’âge de 30 ans, elle s’installe à Barcelone. C’est là qu’elle fonde, en 1892, le premier groupe féministe d’Espagne : la Sociedad Autónoma de Mujeres (Société autonome des femmes), à laquelle collaborent l’anarcho-syndicaliste Teresa Claramunt, de Sabadell, et Amalia Domingo Soler, de Séville, spirite et aveugle de naissance. En 1910, Ángeles López de Ayala a été la principale promotrice de la première manifestation féministe organisée à Barcelone et la première en Espagne, à laquelle des milliers de femmes ont participé.
López de Ayala s’est-elle abreuvée des idées des premières féministes de Cadix et a-t-elle été en contact avec María Josefa Zapata Cárdenas, cigarière dans ses dernières années ? Il s’agit pour l’instant d’hypothèses, aucun document ne semble les étayer, mais n’est-il pas permis de les formuler ?

Soledad Bengoechea

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Traduction : Floréal Melgar.
Lien d’origine : https://serhistorico.net/2022/07/03/primeros-movimientos-obreros-de-mujeres-el-caso-de-las-cigarreras/


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Le texte ci-dessous a été publié sur le site de langue espagnole « Ser histórico ». Il est signé Francesc Tur, un historien spécialiste de la seconde République et de la guerre civile, mais aussi de la période de l’entre-deux-guerres en Europe et plus généralement du premier tiers du XXe siècle.
J’ai pensé qu’il était utile de demander à Claire Auzias, à qui l’on doit de remarquables ouvrages et articles sur le sujet, son point de vue quant à une déclaration contenue dans ce texte. Il figure en bas de page.

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Les Gitans vivent en Espagne depuis six siècles, mais l’historiographie les a traditionnellement oubliés et, quand ce n’est pas le cas, elle a dû aborder, jusqu’à très récemment, la réalité de ce peuple sur la base d’une documentation qui ne donne lieu qu’à un récit peu objectif. En effet, les sources auxquelles les historiens ont dû recourir sont, dans une large mesure, des textes procéduraux et législatifs chargés de connotations négatives, rédigés par une société ignorant l’idiosyncrasie gitane.
L’une des nombreuses zones d’ombre de l’histoire des Roms porte sur leur rôle pendant la guerre civile espagnole. Presque rien n’a été dit à ce sujet, c’est presque comme s’ils avaient disparu pendant ces années-là. Il est évident que la guerre les a touchés comme le reste de la population et, bien qu’il soit très courant d’invoquer l’apolitisme des Gitans, la vérité est que certains d’entre eux ont participé activement à la guerre, dans les deux camps.
En fait, au cours de la dernière décennie, seules deux ou trois études ont tenté de découvrir comment ils ont vécu et combattu pendant cette guerre. Eusebio González Padilla, auteur de El pueblo gitano en la Guerra Civil y la Postguerra en Andalucía Oriental (ROMI, 2009), a déclaré au journal ABC : « Lorsque j’ai consulté la bibliographie pour savoir ce qui avait été fait sur ce sujet, je me suis rendu compte qu’il n’y avait absolument rien. C’était tellement original que j’ai eu du mal à le faire. »
David Martínez Sánchez, dans son article « El pueblo gitano y la guerra civil. Una historia desconocida de la contienda del 36 » (« Le peuple gitan et la guerre civile. Une histoire inconnue du conflit de 36 »), affirme que les Gitans, en tant que groupe humain, ne se sont positionnés ni en faveur ni contre l’un ou l’autre des deux camps dans ce qu’ils considéraient comme un conflit entre payos* dans lequel ils ne souhaitaient pas être impliqués. Au moment du coup d’État, ceux qui se trouvaient dans la zone rebelle ont été expulsés des communes où ils vivaient, mais aussi des collectivités dans la zone républicaine. Pourtant, dès les premiers jours du conflit, certains Gitans y ont pris une part active.

C’est le cas de Ceferino Jiménez Malla, surnommé « El Pelé », un Gitan très croyant exécuté le 9 août 1936 par des soldats républicains pour avoir défendu un prêtre de sa paroisse et ne pas avoir voulu renoncer à ses croyances religieuses et remettre aux miliciens le chapelet qu’il portait sur lui. Ceferino était une personne populaire dans sa communauté. Son activité économique était celle d’un marchand de chevaux, comme beaucoup d’autres Gitans de l’époque, et à la fin de la Première Guerre mondiale il s’était enrichi grâce à un coup de chance dans le commerce de mules appartenant à l’armée française. Il faut dire que plus qu’une icône de la cause nationale, il fut un défenseur de la tradition et de la religion, ce qui lui valut d’être béatifié par le pape Jean-Paul II en 1997. La cérémonie s’est déroulée au Vatican devant 3000 Roms. Les activistes de la cause gitane ont profité de l’occasion pour demander qu’il soit mis fin à leur marginalisation. Dans la soirée, dans la salle où le Pape tient ses audiences et où ont lieu les concerts de Noël, s’est déroulée la représentation de Un gitano de ley, un spectacle auquel ont assisté quelque 5000 personnes. L’auteur, José Heredia Maya, a crié : « Vive les bons Gitans, et Ceferino qui en était un. » Pour sa part, Enrique Jiménez Abel, directeur de la Pastorale gitane en Espagne, a déclaré qu’« au moins, il y a un gitan qui est authentiquement reconnu comme bon ». La délégation espagnole était conduite par Federico Trillo, alors président du Congrès des députés espagnols.
Une autre personne pourrait être considérée comme une victime des républicains pour ses convictions religieuses. Il s’agit d’une femme, Emilia Fernández Rodríguez. Elle fait partie des 115 noms que le diocèse d’Almería présente depuis les années 1990 comme candidats à la béatification. La guerre civile surprit Emilia à Tijola, dans la province d’Almería. Là, après l’échec du coup d’État dans la province, le conseil municipal décide de fermer l’église et décrète l’expulsion des Gitans de la ville. En 1938, elle épouse Juan Cortés, un parent à elle et d’un an son cadet, selon le rite gitan. Leur joie fut cependant de courte durée, car des miliciens pénétraient bientôt dans le village à la recherche d’hommes et interrogèrent Juan. Comme beaucoup d’autres Roms, il ne voulait pas aller au front, d’autant plus que sa femme était enceinte. Emilia prépara un liquide bleuâtre à base de plante vénéneuse des champs et en versa quelques gouttes dans ses yeux. Le piège fonctionna et Juan fut aveuglé pendant un certain temps. Cependant, les miliciens revinrent plus tard et constatèrent que le jeune homme voyait parfaitement. Il fut arrêté et elle envoyée à la prison de Gachas Colorás. Emilia y apprit qu’un juge l’avait condamnée à six ans de prison et éprouva alors un désir véhément de trouver du réconfort dans la religion. La directrice de la prison, Pilar Salmerón Martínez, informée que la jeune femme avait appris à réciter le rosaire, la fit appeler pour qu’elle dénonce sa catéchiste, en échange de quelques promesses : intercéder pour sa libération, faire sortir Juan de prison, etc.

Elle refusa et fut placée en isolement. Le 13 janvier, elle accoucha dans ces conditions et, dans la soirée, mère et fille furent emmenées à l’hôpital. Quatre jours plus tard, elles étaient renvoyées dans leur cellule, où Émilia meurt le 25 janvier. L’Église la considérera comme la première femme gitane martyre au monde.
Comme on le voit dans le cas de Ceferino comme dans celui d’Emilia, on ne peut pas parler de personnes ayant rejoint la rébellion ou manifesté des sympathies politiques de quelque nature que ce soit. Elles ont été victimes de l’arbitraire dans un contexte hostile à la religion catholique et, bien sûr, leur statut de Gitans n’a pas vraiment joué en leur faveur.

En ce qui concerne les Gitans identifiés à la cause républicaine, il convient de mentionner Helios Gómez (Séville, 1905-Barcelone, 1956), artiste et révolutionnaire qui, dans les années 1930, s’est engagé alternativement dans le communisme et l’anarchisme. Entre 1932 et 1934, il séjourne en URSS et, à son retour, publie une série de reportages écrits pour le journal catalan Rambla qu’il intitule « Deux ans chez les bolcheviks ». À Barcelone, il vit les élections qui donnent la victoire au Front populaire et, plus tard, le soulèvement militaire contre la République. Il s’engage alors dans la lutte armée sans abandonner la bataille de la propagande graphique. « Le pistolet à la ceinture pour se battre et le crayon à la main », disait-il. Les photographies de Centelles le montrent sur les barricades urbaines, mais il voit aussi le front en tant que commissaire politique : Baléares, Guadarrama, Andújar et Madrid. Helios Gómez a accordé une interview à l’hebdomadaire Crónica le 18 octobre 1936, dans laquelle, sous le surtitre « Un grand artiste révolutionnaire : Helios Gómez » (en petits caractères), le titre du reportage était : « Les Gitans dans la guerre civile ». Il s’agissait d’une initiative journalistique exceptionnelle qui a transformé de façon éphémère en protagonistes de la vie de l’État ceux qui n’avaient jamais été considérés comme des citoyens de fait et à part entière. Gómez y appelle les Espagnols à reconnaître les capacités du peuple gitan et à cesser de les considérer suivant des stéréotypes où se mêlent  « le pittoresque, la fourberie et des traditions d’opérette ». Le gitan n’est pas paresseux, n’est pas fêtard par nature et est apte, comme tout le monde, « au travail, à l’art et aux conceptions idéologiques ».

Dans le même entretien, Gómez affirme que les Gitans sont une partie active du peuple espagnol qui risque sa vie et son avenir dans la guerre civile et dénonce la marginalisation historique dont ils ont souffert en Espagne. Et il considère tout cela comme un cliché typique des pays politiquement arriérés, qui contraste avec la situation dans les pays plus avancés comme l’URSS. « L’une de mes plus grandes émotions en Russie a été de constater que les Gitans ont été pleinement intégrés dans la vie sociale. Dans la grande République des soviets, les Gitans ont le même statut social que les autres. Ils travaillent dans toutes les industries ; ils ont formé des kolkhozes agricoles qui, organisés et dirigés par des Gitans, donnent un rendement magnifique. Des experts dans le commerce du bétail le  contrôlent et le promeuvent dans plusieurs républiques. Dans le Caucase, ils élèvent des chevaux pour les besoins de la célèbre cavalerie rouge. À Moscou se trouve le théâtre Tzigane, exclusivement réservé aux Gitans, et c’est de cette race que proviennent aujourd’hui de nombreux artistes de premier plan du théâtre de l’opéra. En Russie, le Gitan, considéré comme un individu d’une race aussi apte que les autres aux activités sociales, a un statut politique et social égal à celui de tous les autres. C’est ce qu’il faut obtenir en Espagne. » [Voir note de bas de page de Claire Auzias.]
Enfin, Helios Gómez souligne le rôle joué par les Roms sur différentes scènes du combat antifasciste.
« A Séville, les Gitans de La Cava, Pagés del Corro et Puerto Cameronero ont lutté désespérément pendant dix jours contre Queipo de Llano. A Barcelone, les Gitans de Sans (sic), le quartier le plus prolétaire, ont été les premiers à se mobiliser et […] ont barré la route aux forces de la caserne Pedralbes sur la place d’Espagne. Puis j’ai vu les Gitans se battre en héros sur le front d’Aragon, à Bujaraloz et à Pina. Les Gitans sont arrivés avec la colonne Bayo à Majorque et ont débarqué à Puerto Cristo, et là, dans une centurie du Parti socialiste unifié de Catalogne, il y avait des Gitans qui se battaient comme des lions sur un parapet appelé le « parapet de la mort ». Et en ce moment même, dans une colonne de cavalerie qui est en train de se former, les premiers à s’engager sont des Gitans. Je vous dis que cette guerre civile, qui va mettre en lumière tant de choses magnifiques, doit aussi amener en Espagne la revalorisation des Gitans, leur pleine intégration dans la vie civile. »
Dans les premiers mois de la guerre, Helios Gómez était membre du Parti communiste espagnol et en était même un membre important, car il faisait le lien entre le Syndicat des dessinateurs professionnels et le parti, mais un événement sur le front andalou, à Andújar, allait tout changer. Selon David Martínez Sánchez dans Historia del pueblo gitano en España (« Histoire du peuple gitan en Espagne ») (Catarata, 2018), il a commis un acte très grave : tuer un capitaine de sa propre armée. Auparavant, il avait déjà eu des problèmes avec ses subordonnés sur le front de Madrid, ordonnant des opérations que personne n’autorisait et punissant ceux qui désobéissaient. C’est la raison pour laquelle son expulsion de l’organisation fut rendue publique dans divers organes de presse du Parti communiste. En 1938, il intègre les rangs anarchistes en tant que milicien chargé de la culture dans la 26e division de Durruti, avec laquelle il passera en France en 1939.

L’anarchisme fut, de fait, l’idéal qui attira le plus les Gitans. C’est le cas d’un autre d’entre eux, Mariano Rodríguez Vázquez, surnommé Marianet, qui devint même secrétaire général de la CNT, un jeune Gitan qui s’imprégna de l’idéologie anarchiste lors de son séjour en prison, où il prit connaissance des œuvres des libertaires Sánchez Rosa, Elisée Reclus et Jean Grave. Accusé par certains de ses camarades de se laisser séduire par les  idées communistes et de trahir la révolution anarchiste, Marianet fut une personne qui, arrachée à sa culture, avait grandi dans un orphelinat et flirté avec la délinquance jusqu’à ce qu’il devienne un membre actif de la cause anarchiste. Il s’exila en France, où il mourut en juin 1939 dans des circonstances peu claires, bien que la version officielle affirme  qu’il s’est accidentellement noyé dans la Marne.

Marianet, en juillet 1936 à Barcelone, adopta des positions de compromis, essayant d’unir les groupements antifascistes avant d’arriver à la révolution sociale. Dans le débat sur la priorité entre gagner la guerre ou faire la révolution sociale, il opta pour la première option. Quelques mois plus tard, en 1937, et grâce à l’expérience acquise à l’école des militants libertaires, Manuel Buenacasa rédigeait le Manuel du militant, approuvé par Marianet, alors secrétaire général de la CNT. Ce manuel était destiné à apprendre au militant quelles étaient ses obligations et à le rendre cohérent avec les principes et la conduite morale de l’organisation, qu’il était obligé de servir, ainsi qu’à mettre l’accent sur l’analphabétisme qui empêchait le « militantisme conscient ». Il fut sévèrement critiqué par d’autres auteurs anarchistes qui y voyaient une contradiction avec l’esprit libertaire et une perversion de l’idéal au profit du bolchevisme. Marianet connut des moments difficiles en 1938, lorsque les fascistes occupèrent l’Aragon et atteignirent Vinaroz, divisant la zone républicaine en deux. L’année suivante, en 1939, il s’exila en France. C’est grâce à lui que les archives de la CNT ont pu être  conservées. Le contrat les concernant a été signé le 11 mai 1939 par lui à titre personnel afin d’éviter d’éventuelles réclamations de la part du régime franquiste. Il s’agissait de 21 caisses contenant 106 paquets qui ont été envoyés en Angleterre le jour même.
Mariano Rodríguez a toutefois été questionné sur sa façon de procéder, qu’il a défendue par ces mots : « En Catalogne, le 20 au soir, l’organisation confédérale s’est réunie en Plénum régional des fédérations locales et cantonales. Elle ne s’est pas laissé impressionner par l’ambiance et ne s’est pas enivrée de la victoire rapide et éclatante qu’elle venait de remporter. Dans les rues de Barcelone, il n’y avait que la CNT-FAI. Toutes les voitures étaient marquées de ces lettres. Le peuple inscrivit ces glorieuses initiales sur les murs, en guise de lauriers aux héros. Sur les hauteurs, le drapeau rouge et noir flottait. Dans les quartiers, notre militance était le maître absolu. Les klaxons répétaient les trois coups, « CNT-CNT-CNT-CNT », comme un cri de guerre. Le peuple avait vu les anarchistes se battre en première ligne. Il avait vu les figures de l’anarchisme dirigeant les batailles, se démultiplier partout, exposant leurs poitrines aux balles ennemies, tandis que leurs fusils, leurs mitrailleuses crachaient des grêlons de feu sur l’ennemi. Ascaso, García Oliver, Durruti… ils étaient l’âme du combat de Barcelone. Le peuple les acclamait. »
Et il saluait la responsabilité et la capacité de retenue dont, selon lui, les anarchistes avaient fait preuve lorsque, après le 19 juillet, ils prirent le contrôle des rues en Catalogne, tout en doutant que d’autres organisations antifascistes eussent agi de la même manière.
« Le sauf-conduit qui donnait libre passage était de la CNT et au milieu de cette domination absolue de la situation, la militance examinait la situation et s’exclamait : « Conquérir les positions occupées par le fascisme ! », « Il n’y a pas de communisme libertaire ! », « D’abord battre l’ennemi où qu’il se trouve ! ». Et il a décidé : « Qu’il y ait une organisation regroupant tous les antifascistes ».  Et le Comité des milices antifascistes de Catalogne a vu le jour, avec des représentants de la CNT, de la FAI, d’Esquerra, du PSUC, de l’UGT, du POUM, d’Acció Catalana et des Rabassaires. Ce fut la première note de responsabilité collective. Nous étions maîtres de la rue, de la situation et nous avons fait avec. Et nous avons respecté les autres. A notre place, avec nos possibilités, les autres secteurs antifascistes auraient-ils fait la même chose ? L’histoire contient la réponse dans le comportement ultérieur de chacun : non. Seul l’anarchisme noble, responsable et sensé était capable de traiter en égaux ceux qu’il pouvait éliminer, ceux qui étaient de moindre importance. »
Federica Montseny a fait partie de ceux qui ont eu des divergences avec Marianet, mais malgré tout, dans un article publié dans la revue CENIT, « Sociología, ciencia y literatura », en 2016, elle évoque sa figure : « Lors d’une étape, nous nous sommes rencontrés, non pas côte à côte, mais face à face. Nous étions séparés par une différence fondamentale d’appréciation sur la manière de mener la lutte, sur la ligne suivie par l’organisation. Mais si je me suis trouvée face à Marianet à un moment où je le jugeais mal inspiré, dépassé par les événements, entraîné dans une action suicidaire et entraînant toute l’organisation avec lui, je n’ai jamais douté de sa bonne foi et de sa loyauté, même dans l’erreur (…).
En tant que militant, c’était un homme totalement et absolument dévoué à l’organisation, sans domicile, sans vie privée, esclave de ses devoirs, toujours à son poste, faisant face à toutes les situations, seul ou accompagné. Des défauts, qui n’en a pas ? Des erreurs, qui n’en a pas commis ? Et il ne peut en être tenu pour seul responsable, car cette responsabilité doit être partagée par nous tous (…). Mais j’ai vu Marianet, comme j’ai vu plus tard d’autres compagnons occupant les mêmes postes dans l’organisation, obligé  d’assumer certaines attitudes et responsabilités face au silence et à l’inhibition totale de ceux qui étaient à ses côtés dans la gestion. Silence ou inhibition nés de l’incapacité ou de la peur. »

Dessin d’Helios Gómez.

Un nom moins connu est celui de José Palma León, « ce Gitan qui s’est rendu à l’Olympiade de Barcelone et qui est resté dans les tranchées », titrait La Voz le 17 octobre 1937. Et d’ajouter : « Sur les routes de la sierra, il allait et venait avec son fusil, animant les lieux de repos de ses camarades ou défendant les positions loyalistes par des tirs précis et furieux. Dès lors, il était toujours en première ligne dans les tranchées, aux endroits les plus dangereux. Nous venons d’apprendre sa mort sur une ligne de front près de Madrid. S’il pouvait parler, il dirait, en bon fataliste, qu’il a toujours eu l’empreinte de cette mort écrite sur la paume de sa main. Le Gitan, par les voies du monde. Là où ses pieds le mènent. Ses pieds l’ont emmené à la recherche de la meilleure mort. La mort pour défendre la liberté de ses frères. »
Les cas d’Helios Gómez, de Marianet ou de José Palma ne doivent cependant pas faire oublier que les Gitans ont également été répudiés par certains secteurs de la gauche, dont certains militants parmi les plus anciens proposaient de les expulser « parce qu’ils étaient trop jeunes et trop famille », comme ce fut le cas dans la collectivité paysanne Adelante de Lérida. C’est ce que raconte Dolores Fernández, présidente de l’association des femmes roms ROMI et auteur, avec Eusebio González Padilla, de El Pueblo Gitano en la Guerra Civil y la Posguerra (« Le peuple gitan durant la guerre civile et la postguerre ») et Mujeres gitanas represaliadas en Granada durante la guerra civil y la posguerra (1936-1950) (« Femmes gitanes réprimées à Grenade durant la guerre civile et la postguerre »), (ROMI, 2010).
D’autre part, de nombreux Roms considéraient que le conflit ne les concernait pas, qu’il s’agissait d’une guerre entre payos dans laquelle ils n’avaient rien à gagner. En fait, leur apparente invisibilité au cours de ces années était aussi une conséquence, comme l’a dit Mundo Gráfico en octobre 1936, du fait qu’ils se considéraient comme des « ennemis des documents officiels ». Ils n’enregistraient pas leurs enfants sur les registres d’état-civil ou donnaient aux garçons des prénoms féminins pour qu’ils ne soient pas obligés d’effectuer le service militaire. C’est pourquoi de nombreux Roms s’appellent Trinidad ou Consuelo, selon Eusebio González Padilla, auteur de El pueblo gitano en la Guerra Civil y la Posguerra en Andalucía Oriental  (« Le peuple gitan durant la guerre civile et la postguerre en Andalousie orientale ») (ROMI, 2009). Dans cette invisibilité volontaire, le peuple gitan se caractérisait par un fort sentiment apatride, « supérieur à celui de la plupart des anarchistes », un rejet des politiques imposées par l’État et un sens aigu de communauté solidaire, « supérieur à celui de nombreux communistes », affirme l’historien David Martín, qui n’oublie pas l’énorme foi catholique de ce groupe, supérieure même à celle dont se glorifiait le camp rebelle.
Quant à la situation juridique des Roms, il convient de noter que la loi sur les vagabonds et les voleurs, publiée au Journal officiel de Madrid le 5 août 1933, fut adoptée dès le début de la République. L’article 2 de cette loi visait les souteneurs et les proxénètes, les mendiants professionnels et, comme le stipule le point 8 de l’article susmentionné, ceux qui, à la demande légitime des autorités et de leurs agents, « dissimulent leur vrai nom, maquillent leur identité ou falsifient leur adresse, et ceux qui utilisent ou possèdent de faux documents d’identité ou dissimulent les vrais ». Ce point sera utilisé par la Garde civile contre les Gitans, dont beaucoup n’avaient aucun papier et se déplaçaient constamment d’un endroit à l’autre, sans adresse fixe.
Pendant la guerre, certains aspects sont venus aggraver la discrimination et le manque de protection des Roms dans la zone de guerre nationaliste. En 1937, un projet de loi est élaboré, dont l’article 2 prévoit « la peine de réclusion maximale pour ceux qui épousent des individus de race inférieure ». Si l’on tient compte du fait qu’à l’époque le seul groupe ethnique différencié était celui des Gitans (à l’exception du protectorat du Maroc, de Ceuta et de Melilla), il est clair que cet article faisait implicitement référence aux Gitans.
Une fois la guerre terminée, une ordonnance du 14 mai 1942 établissait dans le règlement de ce corps de police militaire que la Garde civile devait se livrer à un suivi des membres de ce groupe ethnique. Ainsi le stipulent les articles 4, 5 et 6, qui ne seront abrogés qu’en juillet 1978 :
Article 4 – Les Gitans seront scrupuleusement surveillés, en prenant soin de vérifier les documents qu’ils peuvent posséder, leurs signes particuliers, en observant leurs vêtements, en s’assurant de leur mode de vie et de tout ce qui permet de se faire une idée exacte de leurs déplacements et de leurs occupations, de leur destination et du but de leurs voyages.
Article 5 – Cette catégorie de personnes n’ayant généralement pas de domicile fixe et se déplaçant fréquemment d’un endroit à un autre où elles sont inconnues, il convient de prendre auprès d’elles toutes les informations nécessaires pour les empêcher de commettre des vols de chevaux ou de toute autre nature.
Article 6 : Il est demandé que les Gitans et les maquignons soient tenus de porter, outre leur documentation personnelle, la patente du Trésor les autorisant à exercer leur métier de marchand de chevaux. Pour chaque monture, ils devront avoir un carnet indiquant la race, l’origine, l’âge, le ferrage et autres détails, qui doit être remis à l’acheteur. Les notes portées sur ce document relatives aux échanges et aux ventes doivent être autorisées par les maires des villes ou par un inspecteur de l’ordre public dans les villes-capitales, et, pour le bétail muletier, par les vétérinaires municipaux. Les personnes qui ne sont pas en possession de ces documents ou qui ne sont pas en règle seront arrêtées par la Garde civile et mises à la disposition de l’autorité compétente comme contrevenants à la loi.

Dessin d’Helios Gómez.

De plus, des criminologues du franquisme comme Valentín Guerra et le Dr Echaleco y Canino furent des admirateurs des théories nazies sur la criminologie biologique. Ce dernier s’est même rendu en Allemagne en 1943 pour s’informer des méthodes de l’Institut de biologie criminelle. Lesdits criminologues, sur la base des théories national-socialistes, considéraient les Roms comme des « voleurs naturels » et l’individu rom comme « naturellement criminel » en raison de sa « race ». Un autre criminologue positiviste, Rafael Salillas, a qualifié les Roms de « race de criminels », non seulement en raison de leur sang, mais aussi de leur mode de vie et de leur nomadisme.
Quelques années auparavant, un décret du 26 octobre 1939, publié au Bulletin officiel du 3 novembre de la même année, établissait « l’illégalité de la vente de produits à des prix supérieurs au tarif en vigueur ». Cependant, de nombreux Roms, surtout des femmes, prirent le risque. C’est le cas de María González Campos, dite la Faruta, née en 1873, veuve, vendeuse de légumes et originaire de Montefrío, qui fut accusée par le maire de cette ville de la province de Grenade de vendre du chocolat à 34 pesetas la livre, alors que, selon les constatations, elle coûtait 4 ou 5 pesetas au tarif normal. Malgré le manque évident de ressources de cette femme, un tribunal militaire jugea son cas en cour martiale le 18 août 1941. La Faruta fut arrêtée le 29 octobre 1943 et ne sera libérée que le 30 décembre de la même année. Trois mois de prison et une amende qui l’empêchèrent de poursuivre son activité de survie.
En novembre 1939, sous prétexte de lutter contre le typhus exanthématique, probablement transmis par les troupes d’Afrique du Nord, les Gitans firent l’objet de rafles et furent internés dans des centres ne disposant pas des conditions minimales d’hébergement et de soins. De cette façon, le régime indiquait clairement qu’il voulait éliminer de la circulation ceux qu’il considérait comme des éléments sociaux nuisibles, politiquement et moralement pervertis, parce qu’ils représentaient « un danger de contagion pour tous ».
La présomption de culpabilité fondée sur des préjugés anti-Roms était de mise et apparaît fréquemment dans les rapports de la Phalange, des maires, de la Garde civile et de nombreux témoins, ainsi que dans les commentaires et appréciations des tribunaux eux-mêmes. Ainsi, le 27 juin 1944, José Hernández Castellón, un Gitan originaire de Turre et résidant à Bédar, deux villes de la province d’Almería, a été fusillé, le maire ayant déclaré dans son rapport que « face au glorieux Mouvement national il avait eu un comportement suspect en tant que Gitan et vagabond ».
Il convient d’insister par ailleurs sur les persécutions subies par les femmes gitanes. Certaines d’entre elles ont en effet vécu une triple répression : en tant que femmes, en tant que Gitanes et en tant que républicaines. À cet égard, le livre Mujeres gitanas represaliadas en la provincia de Granada durante la guerra civil y la posguerra (1936-1950) d’Eusebio Rodríguez Padilla et Dolores Fernández Fernández (ROMI, 2010), mentionné plus haut, est très intéressant. Les auteurs y expliquent qu’il suffisait d’une plainte d’une quelconque autorité favorable au régime ou même d’un habitant pour qu’elles soient immédiatement arrêtées et, dans de nombreux cas, battues. Elles étaient accusées de tout ce qui s’était passé jusqu’à leur arrivée sur les lieux. Rodríguez Padilla dresse le portrait de plusieurs d’entre elles et affirme qu’elles n’ont jamais été traitées comme des prisonnières politiques mais comme des délinquantes. Il n’existe aucune estimation du nombre de ces femmes gitanes réprimées car, selon l’historien andalou, « il faut garder à l’esprit que ce travail de recherche [il fait évidemment référence au sien] est un rara avis dans l’historiographie espagnole ».
Le chercheur rapporte quelques cas illustrant particulièrement l’absence de défense dans laquelle vivaient les femmes roms et de l’arbitraire absolu dont elles étaient victimes. Trinidad Bustamante Carmona, dite la Bigotúa, et María Fernández Santiago, dite Mercedillas, ont été accusées de faux témoignage par une enfant mineure de 11 ans qui dénonça l’aide supposée que ces femmes auraient apportée à plusieurs miliciens cachés à Grenade. Rodrígez Padilla souligne : « À de nombreuses reprises, le témoignage facilement manipulable d’un mineur a été utilisé pour porter accusation contre certaines personnes. Ce fut le cas à Delfontes (province de Grenade), peu après la fin de la guerre, où une mineure, Trinidad Merino Recio, a été utilisée pour porter plainte contre la Bigotúa et Mercedillas. Elles furent arrêtées le 28 juillet 1939 et incarcérées dans la prison provinciale de Grenade. »
Un autre cas relaté par le spécialiste d’Almería est celui d’Encarnación Montoya Moreno, connue à Baza (province de Grenade) sous le nom de la Tortera. Une querelle de voisinage avec des gens de droite lui a valu une condamnation à huit ans de prison, dont elle n’a finalement purgé que trois ans. Le 18 juillet 1939, cette femme fut dénoncée par Antonio Fores Carnicer et son épouse, deux habitants favorables au nouveau régime. La plainte indiquait que leur voisine, Encarnación Montoya Moreno, avait saccagé leur maison avec plusieurs autres femmes. Quelques heures plus tard, la Tortera était envoyée à la prison provinciale de Grenade pour cet incident et une autre présumée agression commise « sous le régime rouge ». Elle ne sera libérée qu’en 1941. Le rapport militaire indique qu’Encarnación possédait des « instincts criminels ». En réalité, selon Rodríguez Padilla, « cette femme a été condamnée non pas pour un délit, mais pour avoir souffert d’une dépendance à l’alcool, une maladie qui rendait son comportement impulsif ».
Rodríguez Padilla affirme que dans la documentation officielle trouvée sur les femmes gitanes passées dans les cours martiales, elles sont le plus souvent définies par leur travail. Car les femmes roms, en plus de s’occuper de leur famille élargie, devaient exercer d’autres activités. Le régime franquiste les qualifiait de vannières, de lavandières, de cuisinières, de femmes de ménage ou de vendeuses de tissus ambulantes. Parfois, elles devaient marcher toute la journée de ferme en ferme pour réaliser une vente. D’autres fois, lorsque la situation l’exigeait, elles demandaient l’aumône, glanaient, récoltaient et cueillaient les fruits des oliviers.
Le témoignage de Santiago Bustamante sur les expériences des femmes gitanes à Cuenca est particulièrement révélateur : « Avec la guerre… ou sans la guerre, la Garde civile leur disait : vous, les femmes gitanes, vous aimez les cheveux longs. Alors il y avait une cousine qui était enceinte, qu’ils ont laissée là, après lui avoir coupé les cheveux, et aussi ma belle-sœur, la Maria… beaucoup d’autres… ils jetaient les cheveux coupés sur elles et ils les envoyaient nettoyer les toilettes. » Certes, l’expérience de la coupe ou du rasage des cheveux était une pratique courante des fascistes envers les femmes républicaines, mais dans le cas des femmes roms, la valeur symbolique de leurs cheveux était énorme pour elles.

Mur du cimetière de l’Est, à Madrid, où María de la Salud Paz Lozano Hernández a été fusillée.

Un cas encore plus dramatique est celui de María de la Salud Paz Lozano Hernández, connue sous le nom de « la Gitana ». Elle a été incarcérée à la prison madrilène de Ventas, le 1er décembre 1939, avec un bébé de cinq mois nommé Florentino Salcedo Abascal, comme son père. Le mardi 16 janvier 1940, à 11 heures du soir, selon le certificat médical délivré par le médecin de la prison, l’enfant est décédé d’une bronchopneumonie. Son père, qui avait été arrêté et incarcéré à la prison de Santa Rita le 1er décembre 1939, comme Maria, a été fusillé au cimetière de l’Est le lendemain de la mort du bébé, mercredi 17. Quelques heures plus tard, à l’aube du 18, la jeune libertaire connue sous le nom de « la Gitana » quittait la prison pour ne plus jamais y revenir. Voici le témoignage de Josefina Amalia Villa qui ouvre le deuxième volume, intitulé Cárcel de mujeres (« Prison de femmes »), du livre Testimonios de mujeres en las cárceles franquistas (« Témoignages de femmes dans les prisons franquistes ») de Tomasa Cuevas Gutiérrez (Huesca, Instituto de Estudios Altoaragoneses, 2004, première édition en 1985) : « Elles faisaient partie du dossier anarchiste, elle et une femme incarcérée alors qu’elle était enceinte – et c’est grâce à cela qu’elle eut la vie sauve – et leurs maris ont tous deux été fusillés. La pauvre Gitane avait un petit garçon avec elle. L’enfant tomba malade et mourut : cet après-midi-là, la femme était restée à côté du petit corps comme si elle était morte elle aussi. Le soir, l’ordre d’exécution est arrivé. On demanda, et on obtint, de la laisser vivre cette nuit-là, juste une nuit de plus à côté du corps de son fils mort ! Lorsqu’on est venu la chercher vingt-quatre heures plus tard, elle était déjà comme morte, sans volonté, sans vie. »
Il faut cependant reconnaître que, parfois, l’excès de zèle provoqué par les préjugés anti-Gitans se révélaient contreproductifs. Ce fut le cas pour José Cortés Fernández, arrêté à Grenade après avoir été accusé par le curé de Villanueva de Mesía d’avoir participé « à l’assaut et à la destruction » de son église. Le responsable de la Phalange de ce village, rendant compte de sa conduite, déclara qu’« elle n’était rien de plus que normale. Filiation socialiste, enfant très paresseux n’aimant pas beaucoup le travail, comme un bon Gitan », partisan de la cause marxiste sous l’influence de « son géniteur ». Le maire, quant à lui, fit un rapport dans les mêmes termes, ajoutant qu’il s’était rendu « en zone rouge le 28 août 1936, avec l’illusion de ne rien faire ». En l’absence de preuves à charge, le tribunal dut prononcer un non-lieu.

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Payos : ce terme désigne, chez les Gitans, tous ceux qui ne le sont pas.

Note de Claire Auzias : « Pour ce qui est des Roms en URSS, je confirme : c’est un catéchisme, bien sûr, mais c’est partiellement vrai. Le théâtre rom existe toujours de nos jours (je crois) à Moscou. En tout cas, il existait après la chute de l’URSS dans les années 1990-2000.
C’est tout le problème des Roms/Gitans en système communiste : oui, ils ont eu des droits ; oui, ils ont formé (on leur a ordonné de former) des kolkhozes, nombreux, dans tout le pays, mais surtout autour de Leningrad, et sauf erreur dans le Caucase. Plein de kolkhozes où ils vivaient une vie rurale agricole ordinaire, élevage de chevaux en effet,  et où ils étaient citoyens de plein  droit. Il y a eu une grammaire et linguistique romani russe avec langue romani russifiée (comme pour toutes les minorités de l’URSS).
Mais – et c’est toute la critique sociale du système soviétique – il y a quand même eu reproduction des stéréotypes et des inégalités,  voire discriminations, modèle soviétique. Si bien que malgré ces mesures d’égalitarisme soviétique, les Roms sont restés, en dépit de tout,  des marginalisés et des réprouvés. Cette étude de la discrimination spécifique façon soviétique n’a jamais été faite à ma connaissance.
Lors de la guerre germano-soviétique, les kolkhozes roms ont été particulièrement anéantis par les nazis, on a les chiffres et les comptes rendus de l’administration soviétique.
Helios Gómez s’est fait balader, certes, mais pas tant que ça : ces choses ont eu lieu, très imparfaites, mais n’existent plus actuellement, en revanche, à ma connaissance. »

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Traduction : Floréal Melgar.
Lien d’origine : https://serhistorico.net/2019/10/13/los-gitanos-durante-la-guerra-civil-espanola/


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Le 14 avril 1931, à Malaga (Andalousie), des travailleurs anarchistes renversent la statue représentant le marquis de Larios, la jettent à la mer et la remplacent par une autre, en hommage aux ouvriers de la ville.

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Le texte ci-dessous a été publié sur le site « El Salto », dans sa rubrique « Memoria histórica » (« Mémoire historique »). Il est signé José Durán Rodríguez et consacré au plus grand centre d’archives du mouvement libertaire espagnol, dans une petite ville de la province de Tolède.

Située à un peu plus de cinquante kilomètres de Madrid, la ville de Yuncler de la Sagra ne semble pas offrir suffisamment d’attraits pour empêcher le visiteur occasionnel de passage dans la région de s’y attarder. Mais les apparences sont trompeuses, c’est bien connu.
(…) Avec un recensement de 3759 habitants en 2018, lors des élections générales du 10 novembre, le PSOE a été le parti vainqueur à Yuncler avec 627 voix, suivi de Vox avec 615. Unidas Podemos a obtenu 188 voix, Pacma 25, et le Parti communiste des travailleurs d’Espagne a obtenu seulement une voix.
Sur le site Internet de la municipalité, on peut lire un texte sur son histoire, qui parle de Yuncler comme d’un « exemple constant de rébellion » de ses habitants, « depuis ceux qui partaient parce qu’ils ne voulaient pas payer les impôts imposés au XVe siècle, en passant par les conflits continus avec l’Eglise, jusqu’à l’achat du village par les habitants à Francisco Melchor de Luzón y Guzmán – qui l’avait auparavant acheté au roi Philippe IV –, un noble qui, par sa tyrannie, amenait ses habitants à abandonner le lieu, ce  qui a incité les villageois à racheter le village à ce seigneur ». C’est dans ce village « rebelle » qu’on trouve le plus grand centre d’archives d’Espagne sur le mouvement libertaire.

« Je déplace 1250 kilos avec trois doigts », explique Sonia Lojo, bibliothécaire-archiviste à la Fondation d’études libertaires Anselmo-Lorenzo (FAL) depuis dix ans. Elle fait le geste, et un grand meuble compact s’ouvre, révélant plusieurs allées remplies d’étagères avec de nombreuses boîtes, des dossiers et divers documents classés et ordonnés. Comme le village, la pièce cache des choses qui ne sont pas visibles au premier abord. Nous sommes dans le département des « archives historiques de la CNT, consacré à la collecte, à la conservation et à la diffusion de l’histoire du mouvement libertaire et du mouvement ouvrier en général », explique-t-elle devant les portes d’un bâtiment dans lequel elle nous invite à pénétrer.
À l’intérieur, dans la pièce au mobilier compact, se trouve « la documentation générée par la CNT depuis le début du XXe siècle – de fait, l’origine de la Fondation, créée en 1987, est de conserver la documentation de l’institution elle-même, qui a plus de cent ans d’histoire. Ce que nous avons le plus concerne la période qui commence avec la guerre civile, mais aussi l’exil, la clandestinité, et la transition démocratique jusqu’à aujourd’hui ».


Le travail de Sonia Lojo se concentre actuellement sur l’inventaire général de la documentation générée par la centrale anarcho-syndicaliste, qui compte quelque 3000 boîtes. « Il y a une partie qui a été inventoriée et qui est en train d’être cataloguée, explique-t-elle. Il s’agit d’une documentation interne : séances plénières, assemblées, congrès, fonctionnement de l’organisation, accords, formes d’action… ». Les derniers documents parvenus sont des transferts en provenance de Barcelone et de Valence. Lorsque la documentation n’est plus utilisée fréquemment, elle est transférée aux archives historiques de la CNT. « C’est là qu’elle est classée et consultable », explique Sonia Lojo.
La FAL reçoit environ quatre cents demandes de consultation par an de la part de chercheurs. À Yuncler se trouve le dépôt, où la documentation est conservée et où le travail technique est effectué. Au siège de Madrid, les chercheurs peuvent consulter les documents numériques sur rendez-vous. « Trente pour cent sont des personnes qui recherchent des membres de leur famille ou qui font des recherches sur les histoires locales, sur ce qui s’est passé dans leur ville ou village. La plupart des recherches concernent la période de la guerre civile, mais il est vrai que l’on commence à s’intéresser davantage à celle de la Transition, du passage à la démocratie », explique l’archiviste, qui ajoute également qu’on note un intérêt croissant pour l’histoire des femmes. « Cela se remarque depuis quelques années, clairement en raison de la montée des féminismes que nous connaissons. »
Le registre des consultations permet à Sonia Lojo d’établir des priorités dans l’énorme travail restant à accomplir – « s’il y a aujourd’hui 30% de requêtes sur les noms et prénoms, nous devons travailler avec l’onomastique, en extrayant les noms des documents » – même si le principe est toujours de cataloguer le matériel le plus ancien, car c’est le plus délicat.


Des archives non cataloguées sont des archives qui n’existent pas, car elles ne permettent pas que l’information soit ordonnée, accessible, consultable, ce qui est l’objectif du travail de documentation. A titre d’exemple, Sonia Lojo signale que dans le dépôt du FAL il y a « des livres non catalogués qui sont dans des caisses depuis trente ans » sans être enregistrés. La première chose, explique-t-elle, est d’étudier le type et le contenu des documents. Vient ensuite la phase de classification, qui permet de connaître l’origine de l’institution qui a généré le document. Enfin, les instruments de description apparaissent, tels que les inventaires, les guides, les catalogues, « c’est-à-dire ce qui est proposé au public pour localiser la documentation qu’il recherche ».
Outre la documentation de la CNT, le dépôt de la FAL contient d’autres archives : celles de l’Association internationale des travailleurs, du fonds de l’organisation Mujeres Libres et d’autres organisations apparentées ainsi que des archives personnelles (Felix Álvarez Ferreras, Cayetano Zaplana, Abraham Guillén) qui ont été données pour être conservées. « Les documents nous parviennent par le biais de dons, de legs des compagnons militants de la CNT, des organisations de l’exil ou d’achats, qui sont les moins nombreux car nous manquons de moyens financiers », regrette la bibliothécaire. Selon elle, les archives photographiques sont le joyau de la couronne. « C’est la chose la plus merveilleuse. Sans paroles, la photo vous dit tout : les modes de vie, la psychologie. » La FAL possède une collection de photographies sur la guerre civile qui compte 1735 positifs originaux, conservés et numérisés. Sonia Lojo met également en avant une collection de photographies personnelles de Buenaventura Durruti et une autre de Mauro Bajatierra avec des photos des initiateurs de la CNT et quelque 130 photographies du début du XXe siècle.
L’hémérothèque forme la troisième partie du fonds global. « On a toujours dit que lorsque deux anarchistes se réunissent la première chose qu’ils font est un journal, alors imagine-toi », s’amuse Sonia Lojo. « Nous avons 2500 titres du monde entier inventoriés, mais il y en a encore beaucoup qui ne sont pas catalogués. » Parmi les publications les plus marquantes conservées par la FAL, du XIXe siècle jusqu’à nos jours, figure Campo Libre, un hebdomadaire qui consacrait une double page aux collectivités agricoles de Castille, en racontant comment elles étaient organisés et travaillaient. Dans le numéro du 28 août 1937, cet espace était consacré à la collectivité de Coslada, la ville de la province de Madrid où a grandi l’auteur de cet article.
La bibliothèque constitue un autre espace de la FAL, où sont conservés quelque 40000 exemplaires, mais 6000 seulement sont catalogués, dont des curiosités comme la possibilité de lire Durruti en japonais. « Le livre le plus ancien que nous ayons date de 1848. Il s’agit d’un texte d’Étienne Cabet sur le socialisme utopique, qui est à l’origine des idéologies du mouvement ouvrier : l’anarchisme, le socialisme et le communisme. Pour L’Homme et la terre, d’Elisée Reclus, nous avons toutes les éditions existantes dans l’histoire de cette publication », explique Sonia Lojo, qui souligne qu’il s’agit d’une bibliothèque spécialisée, « ce qui n’est pas la même chose qu’une bibliothèque publique. Nous nous concentrons sur une documentation très spécifique, et l’objectif est donc la conservation, car nous disposons d’une documentation que même la Bibliothèque nationale ne possède pas, et la perte d’un document peut être irréversible ».


Parmi les différents matériaux conservés par la FAL, on compte des milliers d’affiches originales provenant de l’exil, des documents concernant la lutte antifranquiste hors d’Espagne et d’autres encore qui diffusaient les idées libertaires partout où les militants ont été amenés à s’installer. Il existe également des archives audiovisuelles sur différents supports : des boîtes contenant des films historiques 35 millimètres réalisés par le syndicat  du spectacle, des microfilms contenant de la documentation numérisée sur la guerre ou des enregistrements des sessions plénières du syndicat.
Après la guerre civile, la dictature a interdit tous les syndicats, dont la CNT, et a saisi les ressources que le syndicat utilisait collectivement : biens mobiliers (véhicules, imprimeries, machines) et immobiliers (bâtiments, terrains, etc.), comptes bancaires, entreprises collectivisées, films, photographies et documentation. En 1936, la CNT comptait près d’un million de membres et son poids politique a été très important dans les premiers mois de la guerre, notamment en Catalogne et en Aragon. Mais cette histoire a été effacée par la répression et l’exil. « Il est difficile de reconstituer toute l’histoire de la CNT en raison du manque de documentation. Beaucoup de choses ont été perdues pendant la guerre, mais certaines ont été sauvées, et c’est ce que les chercheurs consultent actuellement. Ce qui concerne la clandestinité provient des personnes qui ont connu l’exil, qui ont conservé cette documentation et l’ont ensuite transférée ici grâce aux compagnons qui ont risqué leur vie pour la préserver et pour qu’elle serve à la mémoire », rappelle Sonia Lojo.
Après sa légalisation à la fin des années 70, la CNT a entamé une campagne pour exiger la restitution de son patrimoine historique, toujours entre les mains de l’administration, qui détient la documentation prouvant la propriété de ces biens. « Il s’agit d’une relation hostile, explique l’archiviste, principalement sur la question des droits. Aujourd’hui, le ministère de la Culture possède le Centre de documentation de la Mémoire historique,  qu’il appelle ainsi mais qui est en réalité un service d’archives de la police qui nous a confisqué la documentation. Nous sommes en procès pour la récupérer ou, au moins, pour en faire reconnaître la propriété afin de pouvoir en faire usage et diffuser notre propre histoire. Si nous l’avions ici, l’activité de diffusion serait beaucoup plus importante. »
La FAL entretient des relations plus étroites et plus fructueuses avec l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam, où se trouve une grande partie de la documentation sauvée par la CNT : « Nous avons un accord avec eux, en vertu duquel ils conservent la documentation, mais la propriété reste la nôtre. Nous leur rendons visite une fois par an. À l’avenir, l’idée est de rapatrier cette documentation. »
Mais la principale difficulté à laquelle est confrontée la fondation pour la mémoire libertaire est le manque de ressources humaines et financières. Sonia Lojo énumère une série de besoins urgents : « Nous avons besoin de plus de spécialistes dans le domaine des archives afin de progresser plus rapidement. Et nous avons aussi besoin d’argent pour améliorer la conservation. Nous avons besoin d’un mobilier de rangement particulier. Nous avons plus de deux cents affiches dans des tiroirs qui rendent leur manipulation impossible. Mais chaque meuble coûte 3000 euros. La presse est très délicate à manier et nous avons des journaux du XIXe siècle. Nous avons besoin d’un mobilier spécifique qui coûte très cher. »

José Durán Rodríguez

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Lien d’origine : https://www.elsaltodiario.com/memoria-historica/fal-fundacion-anselmo-lorenzo-mayor-archivo-anarquista-yuncler-pueblo-toledo

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