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Archive for the ‘03. Autres écrits’ Category

Le texte ci-dessous, que l’on doit à Henri Gougaud, est paru dans la revue « La Rue » (n°2, octobre 1968), publiée par le groupe Louise-Michel de la Fédération anarchiste.

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Il ne peut y avoir de voies impénétrables, ni de chemins défendus. D’ailleurs, le seul accouplement de ces deux termes jure grossièrement : un chemin n’en est plus un dès lors qu’il est défendu. La folle avoine l’envahit et le voilà devenu lande.
Alors, pourquoi cette contradiction ? Je la perçois comme le malaise secret du menteur qui veut semer la confusion. On s’enfonce entre ces mots mal joints comme dans un bourbier. Voies impénétrables, chemins défendus : cela évoque l’image d’un abbé lourdement harnaché, le doigt haut pointé, tonnant du haut de sa chaire sur une rase campagne de dos voûtés ces mots qui entravent mieux qu’une corde. Il n’est pire licou que tressé de phrases car il entre dans la chair, s’y dissimule jusqu’à faire partie de vous, et après, comment le rompre, sinon en vous brisant vous-même ?
Tous les dictateurs connaissent la puissance de ces sentences définitives qui n’ont d’impressionnant que leur cliquetis. Il n’en est pas un qui ne donne de la voix, avant de se résigner à donner du révolver. Cela économise les balles. L’éloquence est une arme que les non-violents devraient s’interdire. Il ne reste, après les formules mal senties mais bien dites, que quelques irréductibles réfractaires qu’il n’est même pas besoin de désigner à la vindicte. Leur seule solitude les écrase. Si vous avez déjà essayé de rester debout dans une cathédrale où tout le monde est à genoux, vous comprenez ce que je veux dire.
Mais les temps ne sont plus aux dictatures brutales, du moins en notre Occident. L’on vit et l’on meurt aujourd’hui dans des appartements bourgeois que l’on décore parfois d’un vieux joug en chêne. Nostalgie paysanne ou signe des temps ? Le joug massif suspendu au-dessus du gros fauteuil de cuir où il fait bon s’assoupir. Je vois là pour ma part les prémices d’un temps de servitude feutrée, d’esclavage par persuasion.
J’étais adolescent le jour où une simple phrase de magazine me révéla la violente allergie dont je souffrais. La seule idée de contrainte me nouait le cœur. Je me découvrais cheval rétif, réfractaire, ou plutôt, selon la terminologie de nos maîtres modernes : inadapté. (Voyez comme ils savent user de la terrible puissance des mots : de la haine du licou, ils sont en train de faire, sournoisement, une maladie. C’est peut-être ainsi que l’on étouffe les révolutions, mieux que par les armes.)
Une simple phrase de magazine, disais-je, bien anodine à tous les yeux. Il était dit, dans un journal de mode : « Cette année, vous devrez aimer Vivaldi. » Un instant, je restai incrédule, et puis rageusement je déchirai la page. Je devrai aimer. Et seulement cette année. Quelle journaliste probablement inconsciente, sur son bureau de métal, avait tracé cet ordre ? J’imagine fort bien son allure et ses traits, ordonnés par la mode : c’est sur la figure que l’on porte aujourd’hui l’uniforme. J’imagine son assurance, son dynamisme, son vocabulaire très simple, ma foi, avec ses phrases imposées et ses qualificatifs rituels, sa façon de tenir le téléphone en s’ébouriffant les cheveux de la pointe du crayon, et sous le fard l’insondable vide, sans nulle trace de scrupule ou de pudeur devant l’obscénité de cet ordre : aimer Vivaldi, cette année. Si un jour il lui arrivait par malheur quelque lueur de conscience, si un instant elle se voyait, minuscule rouage de l’énorme machine à asservir, comment pourrait-elle vivre ?
Mais plus grande encore était ma colère devant ces milliers de lectrices avides, inquiètes d’obéir vite, pressées de paraître, et de n’être plus rien. Sans les chaînes de la mode pour les tenir debout, je les imaginais s’effondrant comme des poupées de chiffon. En tout cas, elles ne songeaient plus, si elles y avaient jamais songé, à ressentir comme un outrage l’insolence et le mépris dissimulés sous cet ordre bref.
Encore s’agissait-il de Vivaldi, et non d’un quelconque mondain, voire d’un scandaleux imbécile, comme il fut question par la suite. On devra aimer, cette année, n’importe qui, avant de courir, l’an prochain, pour n’importe quoi. On devra penser, cette année, acheter, agir, sentir comme l’on nous dira. La mode, le monde moderne l’exigent, et ne souffrent pas d’être contrariés par des inadaptés. On vous le dit avec le sourire que l’on trace, en Amérique, sur le visage des morts.

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Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis

Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue
Qui ne connaît pas de repos
Qui se bat pour un quignon de pain
Qui meurt pour un oui pour un non

Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver
N’oubliez pas que cela fut
Non, ne l’oubliez pas
Gravez ces mots dans votre cœur
Pensez-y chez vous, dans la rue
En vous couchant, en vous levant
Répétez-le à vos enfants
Ou que votre maison s’écroule
Que la maladie vous accable
Que vos enfants se détournent de vous

Primo Levi

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* Les deuxième et troisième dessins sont respectivement de Reg Smythe et de Pawel Kuczynski. Le premier émane d’un tract du groupe de Rouen de la Fédération anarchiste et le quatrième figurait à la une d’un numéro du « Monde libertaire », organe de cette même organisation.

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Ce texte de Gaston Leval, dont j’ai supprimé, pour des raisons de longueur et d’inactualité, une très courte partie où l’auteur évoque la condition ouvrière et populaire dans la France de 1960, est paru dans la revue « Défense de l’homme » (n°137) de mars 1960.

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La pratique du socialisme libertaire n’est pas faite que d’organisation économique. Nous avons, à plusieurs reprises, parlé d’éthique et il faudrait y revenir, puisque l’éthique se rapporte au comportement de l’homme qui, s’il est en contradiction avec les principes par lui proclamés, ne peut conduire qu’à des résultats opposés à ces principes. Pour maintenant, nous ne voulons pas aborder ce problème du point de vue individuel, ce qui nous conduirait beaucoup trop loin, mais du point de vue collectif, action historique et mouvement. Et nous voulons le faire plus précisément en ce qui concerne la révolution violente à laquelle de nombreux libertaires demeurent attachés.

Nous avons exposé qu’il n’est plus possible de penser qu’une telle révolution puisse jamais triompher. Nous en avons appelé à l’histoire où l’on n’assiste, en tout et pour tout, qu’à deux triomphes de révolution sociale : celui de ce qui, à distance et étant donné la précision très relative des documents, peut sembler du peuple égyptien, mais n’eut, environ deux mille ans avant l’ère chrétienne, d’autres conséquences que le remplacement des privilégiés par de nouveaux privilégiés sortis du peuple – et non pas la suppression des privilèges ; et celui de la révolution russe, qui fut possible par l’immense étendue du pays, dans lequel les armées appelées « blanches » (tous ceux qui les composaient n’étaient pas des réactionnaires) ne purent triompher par l’énormité des distances à parcourir. S’il n’y avait eu que deux cents ou trois cents kilomètres, comme ce qui sépare la frontière belge ou allemande de Paris, la révolution bolchevique aurait été écrasée. Et même ainsi, Lénine reconnaissait que si les puissances alliées avaient envoyé 400 000 hommes bien armés elles devaient triompher.
Mais je veux me placer en dehors de ces considérations, qu’on ne peut pourtant pas oublier quand on sait que la guerre d’Espagne a coûté 1 200 000 vies humaines, pour aboutir à la victoire de Franco. Il est d’autres aspects du problème que nous avons le devoir de poser.
Quand Bakounine prêchait la révolution sociale armée, au triomphe de laquelle il ne croyait plus au soir de sa vie, ou quand, à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe, les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires prêchaient la révolution sociale entrevue comme le triomphe de la barricade sur le gouvernement, la masse ouvrière et paysanne, l’ensemble des salariés et des « esclaves des champs » constituait la grande majorité de la population. Une révolution sociale supposait donc le triomphe de la grande, sinon de l’énorme majorité sur une infime minorité d’exploiteurs et de possédants. Elle se justifiait moralement, aussi, au nom de cette situation sociale. Elle se justifie toujours, à condition que la majorité de la masse pauvre et exploitée soit d’accord, et qu’en agissant révolutionnairement on interprète ses désirs et ses sentiments.
Mais il n’a jamais été prouvé que cela fut ainsi. Au contraire, il est arrivé, il arrive souvent que c’est parmi les masses les plus pauvres et les plus misérables qu’on trouve les ennemis de la révolution. Le seul espoir que l’auteur de ces lignes a exprimé à plusieurs reprises au long de sa vie est que la majorité soit entraînée dans la période de bouleversements sous l’influence de circonstances favorables. Sinon, il ne restait que l’hypothèse d’une révolution faite par une minorité.
Cette hypothèse a été érigée en théorie consolatrice à mesure que les faits prouvaient la difficulté de capter la plus grande partie du prolétariat, des employés chaque jour plus nombreux, des paysans pauvres, du peuple, au sens large du mot. On en est arrivé à penser que nous devions être fatalement minorité, même infime, avant la révolution, et cela a servi d’encouragement devant l’amenuisement continuel des adhérents ou des participants à cette entreprise. Puis on en est aussi arrivé à la conception de la révolution minoritaire. « Toujours les révolutionnaires ont été l’œuvre des minorités », ont déclaré et déclarent encore ceux qui en sont restés aux conceptions traditionnelles. Et je me souviens d’un camarade qui, interviewé par un journaliste de Combat, déclarait que dans certaines industries il suffisait qu’une poignée de travailleurs placés dans une étape clé de la chaîne du travail le veuille pour que tout s’arrête.
Cela est très possible, et les communistes, maîtres dans l’art de prendre en main certains leviers de commande, nous en donnent la preuve tant sur le terrain politique national et international que dans la vie des syndicats. Mais quiconque réfléchit tant soit peu comprend que le problème n’est pas tant d’arrêter la production que de la prendre en main et de l’organiser d’une façon nouvelle, et que pour cela il faut avoir avec soi la majorité des travailleurs qui, du point de vue libertaire, doit adhérer volontairement.

Le problème de la majorité et de la minorité ne peut être éludé par qui ne veut pas faire une révolution dictatoriale. L’évolution des classes sociales, le développement de la production, l’augmentation de la productivité et des biens de consommation ont modifié profondément, dans les nations capitalistes, excepté celles qui sont naturellement handicapées par la pauvreté du sol et le manque de matières premières, la structure des classes sociales.
(…) La partie du peuple qui vit assez mal pour vouloir faire une révolution par esprit de classe est minoritaire. La partie du peuple qui, par sa situation sociale misérable, serait disposée à faire une révolution au sens où on l’entend classiquement, ne représente que dix, quinze ou vingt pour cent dans un pays comme la France. Et quelle partie ? Justement, en général, la plus inculte, la moins préparée pour se charger avec quelque chance de succès d’une tâche aussi formidable que la révolution sociale.

D’autre part, une révolution minoritaire est-elle possible sans dictature ? Car que fera cette minorité, même en admettant qu’elle arrive à vaincre, si la majorité ne veut pas la suivre ? Il lui faudra imposer par la force l’acceptation du changement de régime auquel elle se sera attelée. Mais pour l’imposer par la force, il lui faudra un appareil autoritaire. Alors, que deviendront les principes libertaires ?
Je me suis, depuis longtemps, posé ces problèmes : une révolution orientée par des libertaires laisserait-elle aux secteurs politiques et sociaux en désaccord, et qui n’auraient pas disparu, le droit d’exprimer leur pensée, leurs critiques contre les erreurs, les fautes, des nouveaux organisateurs ? Le laisserait-elle même aux libertaires qui conserveraient leur indépendance ? Si nous pensons que généralement ceux qui adhèrent à la révolution violente sont ceux qui sont violents, et par conséquents intolérants par tempérament, il est permis d’en douter. J’ai là-dessus assez d’expérience pour le craindre. Mais alors, que deviendrait la liberté ? Si elle ne consiste pas, comme disait Rosa Luxembourg, à laisser ceux qui ne pensent pas comme nous exprimer leur pensée, nous tombons dans la dictature. Dans quelle mesure donnerions-nous aux autres la liberté que nous réclamons d’eux ?
Admettons que cette dictature ne prenne pas, ce qui serait miraculeux, un caractère institutionnel. Elle n’en serait pas moins un fait. La révolution espagnole, qu’on n’a pas encore analysé comme il le faudrait, nous offre à ce sujet un exemple qu’il convient de méditer. Ce que ja vais écrire pourra indigner certains de mes camarades, mais il faut que cela soit dit. En 1936, aux élections du mois d’avril, les droites espagnoles, conservatrices, fascistes et fascisantes, réunirent 4 200 000 voix ; les gauches, 4 500 000. Parmi ces dernières, on pouvait compter de 1 000 000 à 1 500 000 voix des membres de la CNT et de ses sympathisants libertaires (la CNT comptait alors un million d’adhérents). Cela sur près de 9 millions de voix, sans compter les abstentions dont je n’ai pas le nombre ici, rendait notre mouvement absolument minoritaire. Une révolution sociale n’aurait pas entraîné avec elle les 4 200 000 voix réactionnaires, parmi lesquelles l’élément populaire, royaliste, catholique, républicain de droite ne manquait pas. C’est du reste ce qui explique que Franco ait eu avec lui de nombreux combattants espagnols. Ajoutons les républicains de gauche, ouvriers et paysans, régionalistes catalanistes et basques qui n’ont pas marché dans les collectivisations. Nous étions donc à un contre huit, en ne prenant que les personnes en âge de voter.
De toute façon, nous aurions donc été acculés à la dictature, et je doute beaucoup que nos camarades aient laissé se publier des journaux monarchistes, républicains, socialistes, autonomistes bourgeois – même de bourgeoisie pauvre – et se tenir des réunions de protestation comme nous en tenons, en exigeant que le droit nous en soit donné dans les périodes de répression.
On me dira que le cas n’est pas le même, car nous défendons les véritables intérêts du prolétariat, la véritable justice sociale. Mais tout membre sincère d’un parti ou d’un mouvement est convaincu de défendre la meilleure cause, et au nom de cette conviction veut aussi avoir le droit de nous museler s’il en a le pouvoir.
Non : le principe même de la révolution violente conduit immanquablement à la dictature de ceux qui ont triomphé, et pousse à la résistance, donc à la lutte, ceux qui sont en désaccord. Quand on pouvait espérer que « toutes les masses » qui, croyait-on, constituaient l’immense majorité des nations se lanceraient à l’expropriation des propriétaires, des patrons, des capitalistes, en accord complet avec les révolutionnaires, la révolution sociale armée pouvait ne pas faire apparaître ces dangers. Mais non seulement la situation d’une bonne partie de ces masses a changé : elles n’ont pas, dans l’ensemble, accepté la solution révolutionnaire, parce qu’elles ont répugné à la violence armée. Parce que, par penchant naturel, elles ont préféré les solutions non sanglantes, les solutions réformistes. Faire volontairement couler le sang ne sourit pas à la plupart des hommes en état normal. Peut-être si la révolution était apparue sans cette perspective aurait-elle eu plus de partisans. Quoi qu’il en soit, je crois que nous ne pouvons nous accommoder d’une doctrine tactique révolutionnaire qui conduirait infailliblement à la dictature. Nos méthodes doivent correspondre à nos principes. Tout ce qui nous en éloigne doit être rejeté. C’est à peu près ce qu’écrivait Proudhon auquel, sur ce point, je crois utile de revenir, en complétant et en corrigeant ce qui s’impose, devant les changements survenus dans la vie sociale depuis 1840-1865.

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Selon le dernier rapport de l’Institut de recherche sur les politiques en matière de criminalité et de justice (ICPR), basé à la faculté de droit de Birkbeck, de l’université de Londres, Cuba se classait cinquième sur la liste des pays ayant le taux de population carcérale le plus élevé au monde. Mais il est fort possible que ce pays ait « amélioré » son classement, ce rapport ne tenant pas sans doute pas compte des innombrables arrestations opérées dans l’île depuis les manifestations des 11 et 12 juillet dernier.

Les pays ayant le taux de population carcérale le plus élevé, estimé par le nombre de prisonniers pour 100000 habitants, sont les États-Unis (629), suivis du Rwanda (580), du Turkménistan (576), du Salvador (564) et de Cuba (510), selon la 13e édition de la Liste mondiale de la population carcérale, publiée en décembre dernier.
Selon le rapport, la population carcérale continue d’augmenter dans de nombreuses régions du monde, même si 53 % des pays affichent des taux inférieurs à 150 détenus pour 100 000 habitants.
Le taux mondial de la population carcérale est de 140/100000, selon les estimations. Ce rapport, réalisé par Helen Fair et Roy Walmsley, indique que la population carcérale totale dans le monde est de 10,77 millions de personnes, mais elle pourrait dépasser 11,5 millions si l’on inclut le nombre estimé de personnes emprisonnées dans les centres de détention en Chine et dans les camps de prisonniers en Corée du Nord.
Cette analyse indique également qu’il y a plus de deux millions de prisonniers aux États-Unis, et que la Chine en compte près de 1,7 million, auxquels il faut ajouter un nombre inconnu de personnes en détention provisoire et autres formes de détention.

Prison cubaine en temps de Covid.

Le Brésil compte plus de 800000 prisonniers, l’Inde près de 480000 et la Fédération de Russie plus de 470000. Ils indiquent également qu’il y a plus de 300000 prisonniers en Thaïlande, plus de 290000 en Turquie, plus de 265000 en Indonésie et plus de 220000 au Mexique. Le rapport précise également que le nombre de prisonniers augmente dans une grande partie du monde et que dans certaines régions cette croissance est vertigineuse. De 2000 à ce jour, la population carcérale totale de l’Amérique du Sud a triplé (soit une augmentation de 200%), tandis que celle de l’Asie du Sud-Est a augmenté de 116% et celle de l’Océanie de 82%.
Le rapport souligne que l’Europe est le seul continent où la population carcérale totale a diminué depuis 2000 (de 27%), en raison d’importantes baisses de la population carcérale en Russie (56%) et également en Europe centrale et orientale (49%). Cependant, la population carcérale en Europe, hors Russie, a augmenté de 5 %.
Cette analyse suggère que dans de nombreux pays le nombre de détenus a diminué au deuxième trimestre 2020 en raison de facteurs liés à la pandémie de Covid-19, même s’il est trop tôt pour dire si les baisses observées en 2020-2021 seront durables.
Pour l’auteur de ce rapport, la chercheuse Helen Fair, il est préoccupant que, face à une crise sanitaire mondiale persistante, le nombre de prisonniers dans le monde continue globalement d’augmenter, malgré les efforts déployés par de nombreux pays pour réduire le nombre de prisonniers. Helen Fair estime que les législateurs doivent désormais redoubler d’efforts pour limiter le nombre de personnes en détention, compte tenu de l’efficacité controversée de l’incarcération et des graves risques sanitaires posés par une surpopulation carcérale généralisée.

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Le 24 janvier 1911 eut lieu l’exécution par pendaison de douze militants libertaires, à Tokyo. Parmi eux, Shusui Denjiro Kotoku, une des figures les plus marquantes de l’anarchisme japonais.
Fils d’un pharmacien, il naît le 22 septembre 1871 à Nakamura (Japon). Il effectue des études de médecine. D’abord disciple du rousseauiste japonais Tsomin Nakae, il évoluera ensuite vers le socialisme puis l’anarchisme.

La une du journal « Heimin Shimbun ».

En 1901, journaliste et écrivain, il publie son premier livre, L’impérialisme, monstre du XXe siècle, puis, en 1903, L’essence du socialisme. Il crée avec Toshihito Sakai l’hebdomadaire Heimin Shimbun (« La Plèbe » ou « Journal du peuple »), mais ce journal est interdit suite à un de ses articles contre la guerre russo-japonaise. En 1905, Kotoku est emprisonné durant cinq mois pour propagande subversive et c’est là qu’il découvre l’anarchisme, à la lecture d’un texte de Pierre Kropotkine. Libéré, il part aux Etats-Unis où il prend contact avec des anarchistes. De retour au Japon en 1906, il réédite le journal Heimin Shimbun et traduit La Conquête du pain (« Pan no Ryakushu ») de Kropotkine. En février 1907, il déclare dans un article être partisan de l’action directe : « Le suffrage universel et le parlementarisme ne conduisent pas à une véritable révolution sociale et il n’y a pas d’autre solution pour l’obtenir que l’action directe à travers l’union de tous les travailleurs. » Il mène alors, malgré la répression, une active propagande. Outre le journal Heimin Shimbun qui sera interdit, il crée la revue Yaradsu Chohu (« Action directe ») et milite pour la création de syndicats à travers des tournées de propagande. Mais, en 1908, la répression s’intensifie de nouveau et de nombreux anarchistes sont jetés en prison. Kotoku continue à écrire des essais qui dénoncent le militarisme ou la religion. Auteur prolifique, ses articles compilés nécessiteront plusieurs volumes.
Mais en 1910, face au développement du mouvement libertaire, le gouvernement prétextant un complot contre l’empereur fait emprisonner vingt-quatre militants anarchistes. Kotoku est arrêté alors qu’il tentait d’embarquer pour aller assister en Europe au Congrès socialiste international de Copenhague. Le 18 janvier 1911, un procès sommaire en condamne douze à la pendaison, dont Kotoku et sa compagne Sugo Kanno. Les douze autres seront emprisonnés à vie.

Voici les noms des douze condamnés à mort (de gauche à droite et de haut en bas sur la photo) : Heishiro Naruishi (ou Nabuishi), Rikisaku Hurukawa (28 ans), Denjiro Kotoku (41 ans), Kenshi Okumiya (54 ans), Seinosuke Ooishi (45 ans), Tadao Niimura (25 ans), Gudo Uchimaya, Unpei Morichika (directeur du journal Heimin Shimbun), Uichiro Niimi, Uichita Matuso, Takichi Miyashita, Sugo Kanno (31 ans).

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Source : « L’Ephéméride anarchiste ».

Pour en savoir plus, lire « Kôtoku Shûsui – Socialiste et anarchiste japonais », par Philippe Pelletier, éditions du Monde libertaire.

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Ce 23 janvier marque le vingtième anniversaire de la mort de Pierre Bourdieu. En hommage, voici l’enregistrement d’une des émissions « Chroniques Hebdo » auxquelles il participa, à l’antenne de Radio-Libertaire.
(L’enregistrement n’est pas des plus réussis, mais on arrive à suivre.)

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Quelques propos de la clique des salariés du mensonge :
Le philosophe Alain Finkielkraut l’accusa de conduire une « critique totalitaire » (France Culture, 15 juillet 1999), et le directeur de la rédaction du « Monde », Edwy Plenel, condamna sa « vision schématique de l’univers médiatique » (« Le Monde diplomatique », février 1998) ; l’écrivain Philippe Sollers le jugea « stalinien typique » et « mauvais écrivain » (« L’Année du Tigre », Seuil, Paris, 1999). « Il produit, sous une couverture scientifique, la vulgate qui fait l’essentiel des conversations dans la petite-bourgeoisie d’Etat », tranchèrent le cinéaste Claude Lanzmann et le philosophe Robert Redeker (« Le Monde », 18 septembre 1998). Si le directeur de la revue « Esprit », Olivier Mongin, le peignit en « singe savant militant », chef d’une « voyoucratie intellectuelle », le politiste Marc Lazar détectait dans les « analyses simplistes, profondément régressives et dangereuses » façonnées par ce « populiste » la « vieille hostilité d’une partie de la gauche à la démocratie représentative et au réformisme » (« Esprit », juin 1998).
La journaliste Françoise Giroud n’avait vu dans ses textes qu’« aigreur et lieux communs » (« Le Nouvel Observateur », 30 janvier 1997). « Bourdieu : ce que les années 1960 nous lèguent de plus éculé », avait décrété Bernard-Henri Lévy (« Le Point », 29 juin 1996) ; « Bourdieu, il n’y a rien, il n’y a pas un fait. Il n’y a pas un fait, il n’y a que des diatribes, il n’y a pas un fait », s’exaspéra Daniel Schneidermann, alors critique de télévision au « Monde » (France 2, 28 mai 1999). L’historien Pierre Nora qualifiait sa sociologie de « réductrice, simplificatrice, faussement scientifique et… pas vraie » (LCI, 16 juillet 1998).

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J’ai reçu ce texte d’Octavio Alberola, que je relaie ici volontiers.

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Malgré le fait que nous soyons plongés depuis quelques semaines dans la sixième vague de l’épidémie de Covid-19 provoquée par le variant omicron, avec une succession de statistiques de contagion et de décès qui portent l’incidence quotidienne à des niveaux réellement alarmants, il est à nouveau question – tant pour les gouvernements que pour la plupart des gens – de revenir à la normalité du passé, celle du « sauve qui peut ! » qui a transformé l’épidémie en pandémie.

En effet, malgré l’incertitude des spécialistes quant à l’évolution de la pandémie et la certitude sur les conséquences néfastes – sociales et humaines – de l’adoption d’approches idéologiques pour y faire face, les gouvernements (avec l’approbation d’une grande partie de la population) continuent obstinément à réagir en fonction de l’idéologie capitaliste – privilégiant la rentabilité du capital sur la santé et la vie des gens – plutôt que sur la base des connaissances scientifiques sur la dynamique de la santé et de l’environnement.
Une obstination qui confine au crime, comme en témoignent les chiffres des statistiques officielles du 13 janvier 2022 en Espagne, où le record d’infections a été battu avec une incidence de 3128 cas pour 100000 habitants et 123 décès par jour, et dans le monde avec un total de 317 millions de cas diagnostiqués et 5,51 millions de décès.
Mais, « curieusement », c’est cette explosion des contagions qui – parce qu’elle se traduit par des congés maladie qui compromettent la prestation de services essentiels et la dynamique économique – incite les responsables politiques à se lancer dans un scénario de gestion de la pandémie comme s’il s’agissait d’une maladie ordinaire. Non seulement pour minimiser le plus possible son impact sur les congés maladie, mais aussi pour obliger la population à assumer le risque d’une gestion individualisée de la pandémie/maladie.
Un changement de stratégie justifié par une évolution supposée possible – prédite par certains experts – de la pandémie en une endémie, comme la grippe, grâce au variant omicron. Mais c’est « oublier » que la grippe cause déjà 650000 décès par an et que l’anthropisation d’espaces où il n’y avait pas de présence humaine auparavant nous expose à de nouveaux virus qui, avec la pression démographique accrue et la mobilité accélérée résultant de la mondialisation et de l’hyperconnexion du monde, peuvent contribuer à déclencher de nouvelles épidémies mondiales. En outre, si les deux dernières années de la pandémie de Covid nous ont appris quelque chose, c’est bien la futilité de la futurologie, les limites des modèles prédictifs et la stérilité des proclamations d’issues heureuses ou catastrophiques sur la base de simples vœux pieux ou de la peur.
Un « oubli » qui montre – une fois de plus – que l’être humain est le seul animal qui trébuche deux fois sur la même pierre. Ce n’est donc pas maintenant, avec à nouveau deux ou trois jours d’incidence à la baisse, que nous tirerons les leçons de ce que nous avons vécu et que cet axiome cessera d’être vrai. D’autant plus que les gouvernements et la majorité de la population s’empressent de revenir à la normalité du « sauve qui peut ! » de la dynamique économique dominante, malgré leur responsabilité connue dans la propagation de la pandémie.
Une normalité qui signifie normaliser le risque d’infection et de décès lié au Covid. Et ce malgré le fait que la seule façon de se rapprocher de la fin de cette pandémie – comme l’OMS et la plupart des épidémiologistes ne cessent de le rappeler – est la réduction des contagions et la vaccination complète au niveau international.
On peut donc dire que nous assistons à un dangereux, paradoxal et inquiétant recul du sens commun et de la rationalité scientifique, face à l’impératif économique capitaliste, ce qui montre à quel point la pensée et l’instinct même de survie sont désormais en crise, et il faut se demander combien de temps durera cette inconscience.
Non seulement parce qu’il est nécessaire de prendre conscience de cette régression intellectuelle et politique, afin de ne pas trébucher à nouveau sur la même pierre, mais aussi pour pouvoir inventer de nouvelles catégories morales et politiques qui, en plus de mettre la vie au centre de nos valeurs, nous permettent de mieux affronter les dangers du monde actuel.
Une nécessité de plus en plus urgente car la réalité catastrophique des crises sanitaire et écologique que nous vivons, en plus d’accentuer les effets désastreux – sur les jeunes et les plus précaires – de la crise économique et sociale que nous traînons depuis la crise financière de 2008, ne laisse aucune autre alternative que la pratique de l’entraide et de la vie en harmonie avec notre environnement naturel, comme seul moyen d’éviter le risque existentiel pour la vie humaine et le reste des espèces, et de poursuivre l’aventure/processus qui, de la biologie à la culture, nous a faits humains.

Octavio Alberola

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Traduction : Floréal Melgar.

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L’homme échoué seul sur une île déserte dispose de pouvoirs élargis. Sa barbe à rallonge, son bivouac de fortune, ses repas frugaux cuits au feu de bois sur la plage et sa cabane en branches, s’ils peuvent paraître à première vue inconfortables sont pourtant les signes de sa liberté d’action et de choix. Contrôle de l’habitat, régulation de la chasse et de la pêche, politique agricole locale, travaux d’aménagement du territoire : il légifère selon sa volonté, omnipotent sur son lopin. Ses prérogatives sont claires et sans limites, aucune opposition pour entraver ses désirs ; il décide en maître de tout. Il est à la fois l’exécutif et le législatif, le policier et le judiciaire, le législateur et la loi. On sent pourtant qu’il peine à profiter pleinement de sa liberté souveraine ; pour preuve sa volonté déterminée de construire un radeau et d’envoyer sa flotte à la baille, alors que tant d’hommes au contraire rêvent toute leur vie durant d’avoir les pleins pouvoirs et de régir comme il a l’occasion ici de le faire. Or ne serait-ce pas justement notre chance ? L’opportunité de donner corps enfin à leur fantasme ? C’est pourquoi je propose qu’à compter d’aujourd’hui, dans l’intérêt de tous et aussi bien le leur, les candidats au pouvoir et à l’investiture soient envoyés derechef sur une île déserte où ils pourront dès lors exercer leur empire et donner libre cours à leurs pulsions de gouvernance, foutant par là-même la paix à ceux, et je les sais nombreux, qui se passeraient volontiers de les subir.
(Or je ne dispose en rien des pouvoirs d’un Robinson ; et nous aurons donc droit cette année encore à l’élection présidentielle.)

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* https://lapoetiquedumoineau.wordpress.com/

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Le texte ci-dessous, dans lequel George Orwell évoque le socialisme dans son pays, et dans lequel il englobe toute la gauche anglaise, date de 1937 et est extrait de son livre « Le Quai de Wigan ».

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Ce qui me frappe, c’est que le socialisme perd du terrain là précisément où il devrait en gagner. Avec tous les atouts dont elle dispose – car tout ventre vide est un argument en sa faveur – l’idée du socialisme est moins largement acceptée qu’il y a une dizaine d’années. L’individu normalement doté de raison ne se contente plus de ne pas être socialiste, il est aujourd’hui activement opposé à cette doctrine. Et cela tient sans doute, avant tout, à des méthodes de propagande aberrantes. Cela signifie que le socialisme, tel qu’on nous le présente aujourd’hui, comporte en lui quelque chose d’invinciblement déplaisant, quelque chose qui détourne de lui ceux qui devraient s’unir pour son avènement.
Il y a quelques années, cela aurait pu paraître sans importance. J’ai l’impression que c’était hier, ce moment où les socialistes, et principalement les marxistes orthodoxes, me disaient avec un sourire supérieur que le socialisme allait triompher de lui-même, en vertu de quelque mystérieux processus baptisé « nécessité historique ». Cette croyance demeure peut-être chez certains, mais le moins qu’on puisse dire est qu’elle a été sérieusement ébranlée. Ainsi s’expliquent, dans divers pays, les soudaines tentatives des communistes pour s’allier aux forces démocratiques qu’ils s’employaient obstinément à saper depuis des années. En un moment comme celui-ci, il devient terriblement urgent de découvrir pourquoi le socialisme a perdu de son crédit. Et il serait vain d’attribuer son recul actuel à la stupidité ou aux motifs intéressés de certains. Pour battre en brèche la désaffection dont est victime le socialisme, il faut en comprendre les raisons, c’est-à-dire se mettre dans la peau de celui qui le refuse, ou à tout le moins considérer avec sympathie son point de vue. Aucune cause n’est entendue tant que les diverses parties ne se sont pas pleinement exprimées. C’est pourquoi, de manière peut-être paradoxale, il est nécessaire, pour défendre le socialisme, de commencer par l’attaquer.
(…) J’instruis un procès destiné à ce type d’individu qui se sent en sympathie avec les buts fondamentaux du socialisme, qui est assez intelligent pour voir que le socialisme peut « marcher », mais qui, en pratique, prend la fuite dès que le mot de socialisme vient à être prononcé. (…) Comme pour la religion chrétienne, la pire publicité que connaisse le socialisme est celle que lui font ses adeptes.
La première chose qui doit frapper un observateur du dehors c’est que le socialisme sous sa forme développée est une théorie entièrement limitée à la classe moyenne. Le socialiste type n’est pas, comme l’imaginent les vieilles dames toutes tremblantes, un ouvrier à la mine féroce et à la voix rauque enveloppé d’une salopette graisseuse. Ce peut être un jeune bolchevik de salon qui aura sans doute fait avant cinq ans un riche mariage et se sera converti à la religion catholique romaine. Ou, de manière encore plus caractéristique, un petit homme guindé occupant un emploi à col blanc, en général un total abstinent ayant bien souvent des penchants végétariens, un passé de protestantisme non conformiste derrière lui et surtout une position sociale qu’il n’a nullement l’intention de perdre.
(…) A ceci il convient d’ajouter le fait assez navrant que la plupart des socialistes issus de la classe moyenne, dans le moment même où ils sont censés souhaiter ardemment l’avènement d’une société sans classes, s’accrochent comme des forcenés à leurs quelques misérables bribes de prestige social. Je me souviens de la sensation d’horreur que j’éprouvai lorsque, pour la première fois, j’assistai à une réunion tenue à Londres par une section du parti travailliste indépendant. Sont-ce là, pensai-je alors, les champions de la cause ouvrière, ces petits êtres étriqués ? Car toutes les personnes de l’assemblée, qu’elles soient du sexe masculin ou du sexe féminin, arboraient les pires stigmates de cette attitude de supériorité dédaigneuse qui caractérise la classe moyenne. Si un véritable travailleur, un mineur remontant du fond tout noirci de suie, par exemple, s’était présenté dans la salle, tous ces gens auraient été embarrassés, furieux et dégoûtés ; certains, j’en suis sûr, seraient même partis en se pinçant les narines. On observe la même tendance dans la littérature socialiste qui, même quand elle n’est pas ouvertement écrite de haut en bas*, est toujours à cent lieues de la classe ouvrière, par le langage comme par le mode de pensée.

Je doute fort qu’il existe quoi que ce soit qu’on puisse qualifier d’écriture prolétarienne – même le Daily Worker est rédigé dans le « bon anglais » du sud de l’Angleterre. A cet égard, un bon artiste de music-hall est, dans son expression, plus proche du prolétariat que n’importe quel écrivain socialiste. Quant au jargon technique des communistes, il est aussi éloigné de la langue courante que pourrait l’être un manuel d’algèbre. Je me souviens avaoir entendu un orateur professionnel communiste haranguer un public d’ouvriers. Son discours reprenait le traditionnel schéma littéraire compassé, avec des phrases interminables, des parenthèses à répétition, des « abstraction faite de » et autres « dans la conjoncture présente », et brochant sur le tout les références habituelles à l’« idéologie », à la « conscience de classe », à la « solidarité prolétarienne », et tout ce fatras verbal. Quant il eut terminé, un ouvrier du Lancashire se leva pour prendre la parole et s’adressa à la foule en employant les termes de tous les jours qu’elle comprend. Il n’était pas difficile de voir lequel des deux orateurs était le plus proche de son public, mais je ne suppose pas un seul instant que cet ouvrier du Lancashire ait pu être un communiste orthodoxe.
Car il faut se souvenir qu’un ouvrier, dans la mesure où il demeure un authentique ouvrier, est rarement, pour ne pas dire jamais, un socialiste au sens entier et logiquement cohérent du terme. Il vote très probablement travailliste, ou même communiste si l’occasion lui en est offerte, mais sa conception du socialisme est très différente de celle qu’en a le socialiste plus élevé dans l’échelle sociale, celui qui a fait son apprentissage dans les livres. Pour l’ouvrier ordinaire, l’homme que vous rencontrez dans n’importe quel pub le samedi soir, le socialisme ne signifie pas grand-chose d’autre que de meilleurs salaires, moins d’heures de travail et pas de patron à avoir en permanence sur le dos. Pour l’espèce la plus révolutionnaire – l’habitué des marches de protestation qui figure sur la liste noire des employeurs – le socialisme est une sorte de cri de ralliement contre les forces de l’oppression, la vague menace d’une violence à exercer un jour. Mais, si je me fie à mon expérience personnelle, il n’y a pas de véritable ouvrier qui saisisse tout ce qu’implique, en profondeur, le socialisme. Souvent – c’est en tout cas mon opinion – cet homme est plus authentiquement socialiste qu’un marxiste orthodoxe car il garde présent à l’esprit une chose que les autres ont trop tendance à oublier, à savoir que le socialisme ne peut se réduire à la simple justice économique et qu’une réforme de pareille ampleur est appelée à bouleverser profondément et notre civilisation et son mode de vie personnel. Sa vision d’un avenir socialiste est une vision de la société actuelle débarrassée de ses abus les plus criants, mais s’organisant autour des mêmes centres d’intérêt qu’aujourd’hui – la famille, le pub, le football et la politique locale. Quant à l’aspect philosophique du marxisme, avec sa mystérieuse trinité thèse-antithèse-synthèse, je n’ai jamais rencontré un ouvrier qui y porte la moindre parcelle d’intérêt. Il est certes vrai que de nombreux individus d’origine ouvrière sont des socialiste appartenant à l’espèce du théoricien féru de livres. Mais ceux-là ne sont pas restés des ouvriers : ils ne travaillent pas avec leurs bras. Ils appartiennent soit au type que j’ai évoqué dans le chapitre précédent, celui qui creuse son trou dans la classe moyenne par le biais de l’intelligentsia littéraire, soit au type qui siège au parlement dans les rangs du parti travailliste, à moins qu’il n’occupe de hautes fonctions syndicales. Ce dernier type offre un des plus désolants spectacles que le monde puisse présenter. Il a été désigné pour lutter au nom de ses camarades, et tout ce qu’il voit dans l’affaire c’est une sinécure bien rétribuée et une occasion d’« améliorer » sa condition. Ce n’est pas simplement en luttant contre la bourgeoisie, mais du fait même de cette lutte qu’il devient lui-même un bourgeois. Ce faisant, il est très possible qu’il demeure un marxiste orthodoxe. Mais il me reste encore à rencontrer un mineur, un ouvrier des aciéries, un employé aux filatures, un docker, un terrassier qui exerce effectivement son métier et qui soit « idéologiquement » compétent.

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