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« Il faudra que je me souvienne »
Louis Capart

« Je ne peux pas vous écraser la tête,
je ne peux pas vous foutre mon pied dans les couilles,
mais je peux vous dire que vous êtes parfaitement méprisables »

Philippe Noiret, alias Philippe Bruneau-Tessier,
dans le film Fantôme avec chauffeur, de Gérard Oury

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L’article (1) consacré ici même aux récents remous ayant agité Radio-Libertaire (RL) ainsi que le décès de l’ami Sylvain Briant (2) ont fait resurgir certains souvenirs. Je pense vous en livrer quelques-uns, moi qui fus animateur de plusieurs émissions sur RL durant très exactement vingt années. Pour commencer, je souhaiterais vous conter la façon dont cette longue collaboration à cette station prit fin au début de l’année 2002.

Depuis 1991, j’animais, seul au micro, accompagné d’un camarade chargé de la partie technique, une émission hebdomadaire consacrée à l’Histoire, « La mémoire sociale ». Cette émission avait lieu en direct, le vendredi soir. Tout se passa bien jusqu’au mois de novembre 2001, quand je fus contacté par les amis de l’association Thank you Ferré qui avaient créé, au mois de mai précédent, le Forum Léo-Ferré, une petite salle de spectacle située à Ivry-sur-Seine. L’un des fondateurs de ce lieu, Jacky-Joël Julien, par ailleurs cofondateur, avec Gérard Caramaro et moi-même, de Radio-Libertaire, venait de mourir. Les amis de Thank you Ferré avaient alors pensé à moi pour le remplacer au poste de responsable légal de cette association. Ayant accédé à leur demande, je me devais alors de prendre pleinement part à la vie du Forum Léo-Ferré. Or, les spectacles ayant principalement lieu en fin de semaine, il me devenait impossible de mener à bien l’émission « La mémoire sociale » et mes nouvelles activités au Forum. Je demandai alors au secrétariat radio le transfert, si possible, de « La mémoire sociale » un jour de début de semaine.
Le secrétariat radio de l’époque était alors aux mains de deux personnages avec lesquels mes rapports ne furent jamais franchement fraternels : une militante du groupe parisien Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste, installée depuis huit ans déjà à ce poste (3), et, à ses côtés, un militant du groupe Henri-Poulaille, de Saint-Denis (4). Tous deux resteront à leur poste, au sein de ce secrétariat, durant de très longues années, au point de finir par penser qu’ils en étaient devenus les propriétaires, et agissant comme tels.
Ne recevant pas de réponse à l’issue d’un délai que j’estimais raisonnable, j’insistai pour savoir ce qu’il en était de ma demande. Quelques jours plus tard, je reçus un coup de fil du responsable de la programmation m’annonçant qu’il y avait un créneau disponible pour moi le lundi en fin d’après-midi. Je lui fis alors remarquer que ce créneau était occupé depuis quelque temps déjà par un camarade, Sylvain Briant, qui animait l’excellente émission « Les destinées de l’Histoire », et je lui demandai ce qu’allait alors devenir ladite émission. Il me répondit que ça ne me regardait pas (devant mon étonnement et mon insistance, il me le répétera d’ailleurs plusieurs fois), que c’était au secrétariat de décider, que la priorité allait aux émissions militantes comme la mienne. Or tout le monde savait déjà dans le microcosme de RL que l’émission en place du lundi déplaisait fortement aux deux décideurs du secrétariat radio et qu’ils avaient son animateur, Sylvain, dans le collimateur. Subodorant une basse manœuvre dont j’allais être le pion afin d’éliminer le « gêneur », je téléphonai alors à ce dernier, lui expliquant la situation et lui demandant clairement s’il en était informé. Evidemment, comme je le prévoyais, ce camarade tomba des nues, n’ayant à aucun moment été contacté par le secrétariat radio, et donc dans l’ignorance de ce qui se tramait. Nous convînmes tous deux d’attendre un peu pour voir comment la situation allait évoluer, mais je pris soin de l’assurer qu’en aucun cas j’occuperais le créneau qui était alors le sien s’il s’agissait pour le secrétariat de se débarrasser de lui. Quelque temps plus tard, Sylvain me contacta pour me dire qu’il devait se rendre la semaine suivante à la librairie Publico, siège de la radio, pour y rencontrer les deux membres du secrétariat. Je me fis alors le plaisir de lui annoncer que, s’il n’y voyait pas d’inconvénient, je l’accompagnerais volontiers.
Le jour venu, nous arrivâmes ensemble dans la librairie, et je m’empressai d’annoncer d’emblée à nos deux secrétaires qu’après discussion avec le copain animateur des « Destinées de l’Histoire », nous étions tous deux tombés d’accord pour échanger nos créneaux des lundi et vendredi. Sylvain et moi n’avons eu aucun mal à nous apercevoir illico que cet arrangement entre nous, relevant pourtant de l’autogestion à la base sans corps intermédiaire parasite, n’était pas vraiment le scénario prévu par nos chers camarades. Mais, dans l’impossibilité de faire savoir sur-le-champ à l’ami Sylvain que son émission était supprimée, faute de motif, ils ne purent faire autrement que de s’incliner. Momentanément…
Désormais appelé à être programmé le lundi, il m’était toutefois difficile de pouvoir occuper fidèlement le créneau que devaient abandonner « Les destinées de l’histoire », à cause de mes horaires de boulot d’alors. Je fis donc une nouvelle demande au secrétariat radio, qui consistait à permuter avec l’émission suivante animée par les camarades de la CNT, de façon que je puisse prendre l’antenne plus tard. En attendant, « Les destinées de l’histoire » restaient en place, et pour ma part je cessai d’animer l’émission « La mémoire sociale » du vendredi, trop occupé que j’étais par le Forum Léo-Ferré. Plusieurs semaines passèrent sans que j’obtienne la moindre réponse. Silence total. Un mois passa. Puis deux mois… Toujours rien. Ne parlons pas d’élégance, disons simplement que la simple politesse n’est pas toujours l’une des qualités premières dans les rapports militants. Je décidai alors de contacter directement les animateurs de l’émission de la CNT, afin de leur demander où en étaient les discussions avec le secrétariat radio quant à une éventuelle permutation de nos émissions respectives. Tout comme le copain des « Destinées de l’histoire » auparavant, ils tombèrent des nues. Ils n’avaient jamais entendu parler de cet arrangement possible. Plus de deux mois s’étaient donc écoulés depuis ma demande sans que nos deux « responsables » s’en soient occupés.
Je me permis alors de penser qu’il était difficile de concevoir plus d’incompétence ou de mépris volontaire de la part de militants libertaires mandatés, et je fis alors la seule chose susceptible de les faire réagir : un texte expliquant toute l’histoire, que j’envoyai sur le forum de discussion interne à RL. La réaction fut en effet immédiate, et le responsable de la programmation, atteint de mutisme sévère depuis plus de deux mois, trouva illico le temps de me passer un coup de fil. La discussion qui s’ensuivit ne fut pas des plus cordiales…
Lassé par toutes ces histoires lamentables, ces conflits permanents, la présence inchangée au fil des ans de « responsables » accrochés à leur misérable pouvoir comme la moule au rocher, je décidai alors de mettre fin à ma collaboration à RL.
Quelque temps plus tard, Sylvain Briant, le camarade animateur des « Destinées de l’Histoire », se faisait virer comme un malpropre de RL.

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(1) « Du rififi à Radio-Libertaire (où l’on reparle d’antisémitisme) ».
(2) « Salut, Sylvain ! ».
(3) Je ne peux dire exactement combien d’années cette militante est restée au secrétariat radio après ces déjà huit années de présence au moment où j’ai quitté Radio-Libertaire. Quoi qu’il en soit, il est invraisemblable, à mon sens, que l’on puisse nommer et maintenir quiconque à un même poste sur une telle durée dans une organisation anarchiste. Le risque est évidemment grand de s’y bureaucratiser, de considérer le poste occupé comme son pré carré, et pour peu qu’on ait de légères tendances à l’autoritarisme, celles-ci ne peuvent que s’aggraver.
(4) Ce militant devait à son tour demeurer une éternité au secrétariat radio, avant que sa fille prenne le relais. Cette succession n’aurait en soi rien de choquant si, bien sûr, l’« héritière » n’était pas là comme prête-nom ou sous la supervision permanente d’un papa qui ne prend pas même la peine de faire semblant de se cacher dans l’ombre de sa progéniture. C’est ce que semblent confirmer les faits, et c’est en tout cas ce que pensent nombre d’animateurs de RL, jusqu’à en amener quelques-uns, facétieux, à désigner la station sous le nom d’« Epicerie RL père et fille ». Ambiance…

(Prochain article : « Comment Mozart terrassa Spinoza »)

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Le journaliste et chercheur Carlos Hernández vient de publier « Los campos de concentración de Franco » (« Les camps de concentration de Franco »), une étude exhaustive du système répressif créé par les putschistes des 17-18 juillet 1936.

Prisonniers du camp de concentration installé dans les écuries du palais de la Magdalena (province de Santander).

Dans l’Espagne franquiste, il n’y eut pas de chambres à gaz. Une « solution finale » n’a pas non plus été conçue pour en finir avec les Juifs ou les gitans. Non. L’Espagne franquiste n’a pas conçu de plan pour envahir les pays voisins et n’a pas vêtu ses prisonniers de tenues rayées. Franco n’était pas Hitler. Mais il y avait des similitudes. Dans l’Espagne franquiste, il y eut un « véritable holocauste idéologique ». « Une solution finale contre ceux qui pensaient différemment. » C’est ainsi que s’exprime le journaliste Carlos Hernández de Miguel, qui vient de publier Los campos de concentración de Franco (Ediciones B), une enquête de trois années dans laquelle l’auteur documente et explique, comme cela n’a jamais été fait auparavant, le système de répression et de concentration créé par les putschistes des 17 et 18 juillet 1936, système qui a survécu, quoique dans une version adoucie par certains aspects, « jusqu’à la mort du tyran en novembre 1975 ».
Pour les putschistes, la guerre civile tenait peu, en bien des aspects, de la guerre classique mais beaucoup plus du nettoyage idéologique. Ainsi, les camps de concentration franquistes sont nés vingt-quatre heures à peine après le coup d’Etat, dans le cadre d’un « plan préconçu par les rebelles » avec pour objectif de « semer la terreur et d’éliminer l’adversaire politique ». Le général Franco lui-même a dit que dans une guerre comme celle que vivait l’Espagne « une occupation systématique du territoire, accompagnée d’un nettoyage nécessaire » était préférable à une victoire militaire rapide « qui laisserait le pays infecté d’adversaires ».
Ainsi, l’idée la plus répétée fut celle du « nettoyage ». « Nettoyez cette terre des hordes sans patrie et sans Dieu », dira José María Pemán, un intellectuel et propagandiste des rebelles. Le général Mola, dans ses directives avant le coup d’Etat, appelait à « l’élimination des éléments de gauche : communistes, anarchistes, syndicalistes, maçons… ». Ce général navarrais avait souligné son objectif : « l’extermination des ennemis de l’Espagne ». L’attaché de presse de Franco, Gonzalo de Aguilera, avait de fait chiffré ce « nettoyage ». Selon ses calculs, il fallait « tuer, tuer et tuer » jusqu’à
« se retrouver avec un tiers de la population masculine de l’Espagne ».
La première étape de ce « nettoyage » fut la création de camps de concentration. Durant les premiers mois de la guerre, chaque commandant militaire de chaque province et chaque général commandant une unité ouvraient des camps sur le territoire relevant de leur responsabilité. Ce n’est qu’à partir de juillet 1937, avec la création par Franco de l’Inspection générale des camps de concentration de prisonniers (ICCP), qu’une « gestion centralisée » commença. Mais l’impact de cet ordre de Franco, cependant, resta limité. Tous les généraux voulaient faire la loi dans leurs camps de concentration respectifs. Et dans ces camps il n’y avait pas de prisonniers de guerre. Non. Il y avait des « hors-la-loi », des « hordes de délinquants » et des « animaux ». Le franquisme niait à ses ennemis jusqu’aux droits de la Convention de Genève.
Mais combien y eut-il de camps de concentration dans l’Espagne de Franco ? Il y a deux réponses à cette question. La première réponse vient de Carlos Hernández, également auteur du livre Los Españoles de Mauthausen : « Il n’y en eut qu’un seul et il s’appelait Espagne. L’ensemble de la nation, à mesure que son territoire était conquis par les troupes rebelles, est devenu un gigantesque camp de concentration. Une enceinte dans laquelle, dans un premier temps, tous ses détenus étaient coupables. » La deuxième réponse est fournie par l’auteur dans son enquête exhaustive : 296 camps de concentration répartis dans tout l’Etat, avec l’Andalousie et la région de Valence en tête de ce classement de l’infamie. Le premier d’entre eux, en effet, s’est ouvert à peine quarante-huit heures après le coup d’État des 17 et 18 juillet à Zeluán, à 25 kilomètres au sud de Melilla, dans l’ancien protectorat du Maroc, d’où fut lancé le coup d’Etat. Le terrain de football du Vieux Chamartín, où jouait le Real Madrid, devint aussi un camp de concentration. Ainsi que le Stadium Metropolitano, où l’Atlético de Madrid a joué ses matches jusqu’en 1966. Les arènes de la plupart des localités du pays, comme Las Ventas (Madrid), Alicante, Manzanera à Logroño ou Baza, à Grenade, furent converties en camps de concentration. De nombreux édifices religieux furent également utilisés à cette fin. Des exemples ? Le monastère de San Salvador à Celorio (Asturies), le monastère de La Merced à Huete (province de Cuenca), le monastère de La Caridad, à Ciudad Rodrigo (province de Salamanque) ou le monastère de San Clodio, à Orense, transformé aujourd’hui en hôtel avec spa.

Prisonniers obligés de faire le salut fasciste dans le camp de concentration d’Irún (province de Guipúzcoa).

Entre 700.000 et un million d’Espagnols sont passés dans ces camps, selon les estimations de l’auteur de l’œuvre. Combien d’entre eux y sont morts ? Hernandez de Miguel répond ainsi : « Le nombre de victimes directes dépasse largement les 10.000 et le nombre de victimes indirectes est incalculable si l’on tient compte du fait que les camps étaient un lieu de transit pour des milliers et des milliers d’hommes et de femmes qui finissaient devant des pelotons d’exécution ou dans des prisons qui, surtout pendant les premières années de la dictature, furent de véritables centres d’extermination. » « Extermination aussi parce que les captifs ne recevaient pratiquement pas de nourriture et ne disposaient pas des conditions minimales d’hygiène ou sanitaires. Dans des endroits comme Albatera (province d’Alicante), les arènes de Teruel ou le terrain de football du Vieux Chamartín, où jouait le Real Madrid, des milliers d’hommes et des centaines de femmes mouraient littéralement de faim. A Orduña (province de Biscaye), Medina de Rioseco (province de Valladolid), Isla Saltés (province de Huelva) ou San Marcos (province de León) des prisonniers ont péri du typhus exanthématique, de la pneumonie et de la tuberculose », nous dit le livre.
Le premier objectif de ces camps, en plus de semer la terreur parmi la population, était de classer les captifs. Pour ce faire, trois catégories furent créées : les « assassins et hors-la-loi ou ennemis de la patrie espagnole », qui devaient être fusillés ou condamnés à de longues peines ; les « vauriens fourvoyés », qui pouvaient être « rééduqués par la soumission, l’humiliation, la peur et les travaux forcés » ; et enfin, les « simples frères », considérés comme favorables au Mouvement national et qui furent libérés ou intégrés dans l’armée franquiste.
Les exécutions, de fait, se déroulèrent sans aucun contrôle au cours des premiers mois. Par la suite, des procès sommaires furent organisés au cours desquels on condamnait à mort vingt ou trente prisonniers à la fois. Mais en plus d’être le théâtre d’une « sélection idéologique » et un « lieu d’extermination », les camps ont aussi servi de lieu de « rééducation ». « Franco avait parié sur l’élimination des irrécupérables et sur la guérison du reste par la soumission, l’humiliation, la propagande et le lavage de cerveau. » Comment cette rééducation a-t-elle fonctionné ? « Les captifs étaient soumis à un processus de déshumanisation. Dépouillés de leurs biens les plus personnels, ils étaient complètement tondus la plupart du temps et incorporés dans une masse impersonnelle qui ne bougeait qu’au son du clairon et des coups de matraque. Les conditions infrahumaines dans les camps les ont dégradés psychologiquement dès les premiers instants », écrit Carlos Hernández. Dans ces conditions, les prisonniers étaient obligés, au moins trois fois par jour, de chanter Cara al sol et autres hymnes franquistes et de rendre les honneurs au drapeau rouge et jaune en faisant le salut fasciste romain. De même, la ICCP ordonna que deux heures de conférences d’endoctrinement soient consacrées quotidiennement dans les camps à des sujets tels que « Les erreurs du marxisme », « Les buts du judaïsme, de la franc-maçonnerie et du marxisme » ou « Le concept d’Espagne impériale ».
« L’Église a joué un rôle fondamental dans cette tâche “rééducative”. Dans les camps de concentration, l’identification absolue des méthodes et des objectifs entre cette institution, les putschistes et la dictature qui a suivi était clairement reflétée. Contrairement à la figure du médecin, celle du prêtre ne manquait jamais dans ces enceintes. Généralement avec la plus grande ardeur, les prêtres lançaient des sermons agressifs et menaçants aux prisonniers et servaient d’enseignants dans les classes patriotiques », dit Carlos Hernandez.

Prisonniers du camp de concentration de San Pedro de Cardeña (province de Burgos).

Le 1er avril 1939, il y a près de quatre-vingts ans aujourd’hui, Franco mettait fin à la guerre civile avec ce message radiophonique : « Avec l’armée rouge captive et désarmée, les troupes nationales ont atteint leurs derniers objectifs militaires. » Cependant, la paix n’est pas revenue. A ce moment précis, le nombre d’Espagnols dans les camps de concentration dépassait « largement » le demi-million, selon les calculs de Hernandez. Beaucoup d’autres restaient emprisonnés, mais désormais dans des bataillons de travailleurs. En novembre 1939, de fait, Franco ordonna la fermeture de la quasi-totalité des camps de concentration. Du jour au lendemain, de nombreux camps passèrent sous la dépendance de la Direction générale des prisons ou d’autres institutions. Dans certains d’entre eux, les prisonniers qui n’avaient pas été jugés furent évacués et seuls restèrent les détenus qui purgeaient leur peine. Dans d’autres établissements, au contraire, seule leur dénomination officielle fut changée. Les citoyens qui purent quitter le camp de concentration n’ont pas pour autant obtenu une liberté définitive et réelle. Des centaines de milliers d’hommes et de femmes sont restés prisonniers pendant des décennies dans les localités où ils vivaient.
« Un fort pourcentage d’entre eux furent de nouveau arrêtés, emprisonnés ou fusillés après avoir été soumis à de nouvelles procédures judiciaires. Les plus jeunes durent accomplir leurs obligations militaires, une nouvelle période de captivité et d’esclavage. Tous, presque sans exception, restèrent à jamais surveillés et marginalisés socialement et économiquement : les emplois nouveaux étaient réservés à ceux qui avaient combattu dans les rangs de l’armée victorieuse », conclut Carlos Hernández. La guerre était finie. Une vie de pauvreté et de misère commençait.

Alejandro Torrús

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Source : « Público ».
Traduction : Floréal Melgar.

« Il faudra que je me souvienne »
Louis Capart

De 1991 à 2002, j’ai animé, sur Radio-Libertaire, une émission consacrée à l’Histoire, « La mémoire sociale ». Compte tenu des sujets traités – la révolution russe, l’anarchisme espagnol, la Commune de Paris, etc. –, il me fallait le plus souvent leur consacrer des séries de trois, quatre ou cinq émissions hebdomadaires. Aussi, pour « respirer » un peu, il m’arrivait de temps à autre d’opter pour des thèmes pouvant être abordés au cours d’une seule émission. C’est ainsi que m’est venue l’idée, après avoir consulté les archives du journal de la Fédération anarchiste, d’évoquer un soir le dossier que Le Libertaire consacra, en janvier 1950, à l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, alors réfugié au Danemark, et au procès qui venait de s’ouvrir contre lui, à Paris, pour avoir « porté atteinte au moral de la nation en temps de guerre ».
La rédaction du
Libertaire s’était adressée à des personnalités de l’époque, pour la plupart issues du monde littéraire, afin de leur demander leur point de vue sur ce procès en cours. Les réponses reçues furent publiées sur trois numéros du journal, dont la périodicité était alors hebdomadaire.
Mon propos avait consisté à lire à l’antenne les textes de présentation élaborés par la rédaction du
Libertaire, ainsi bien sûr que les réponses reçues. Mon apport personnel consista uniquement à fournir des précisions sur certaines des personnalités contactées par le journal, car si elles étaient connues des lecteurs de l’époque, elles ne l’étaient sans doute plus de bon nombre des auditeurs des années 90.
C’est à partir de cette émission, d’ailleurs, que j’ai rédigé plus tard et publié sur ce blog, en janvier 2011, Louis-Ferdinand Céline et « Le Libertaire »
, un article consacré à ce thème, que dans son n°40 de mai 2011 le bulletin de critique bibliographique A contretemps a estimé utile de reproduire en le qualifiant de « très objective synthèse (…) intéressante à plus d’un titre ». A ma connaissance, cet excellent bulletin ne fut pas pour autant frappé d’indignité ni ses responsables qualifiés de kapos. Car il n’en fut pas de même pour moi.
Quelque temps après cette émission, en effet, quels ne furent pas ma surprise et mon écœurement à la lecture d’une note effarante, dans le « Bulletin intérieur » de la Fédération anarchiste, sous la plume d’une militante de la région parisienne, alors membre du secrétariat de Radio-Libertaire, affirmant que par le simple fait d’avoir évoqué Céline à l’antenne mon idéal consistait sans doute à « voir autogérer les camps de concentration » (sic). Notez bien qu’il ne s’agissait pas là de mots imbéciles proférés sous le coup de la colère, ce qui aurait pu constituer une – toute petite – circonstance atténuante. Non, c’était écrit. Des années d’engagement militant libertaire n’y faisaient rien, voilà qu’une simple émission de radio consacrée à une page d’histoire de notre journal me transformait en nazi autogestionnaire.
Les années ont passé, sans bien sûr que la dame ait manifesté le moindre regret pour ces mots agressifs et d’une crétinerie sans limite. La sphère militante est un monde violent, en écrits comme en paroles, où les excuses n’existent pratiquement pas. Il m’arrive parfois de penser qu’un jour un historien désœuvré se penchera, à travers les bulletins internes de certaines organisations politiques, sur le type de rapports humains régnant entre militants œuvrant à l’avènement d’un monde fraternel.
Mais voilà qu’aujourd’hui, à l’occasion de la parution d’une très intéressante série d’articles consacrés par Pierre Sommermeyer au thème de « L’anarchisme et les Juifs », le fameux dossier Céline de 1950 est à nouveau évoqué dans le numéro de mars 2019 du
Monde libertaire. Et l’auteur*, estimant inutile de traiter le sujet autrement que je l’avais fait, publie donc de larges extraits de mon texte, en le présentant de manière fort aimable.
Me voilà donc enfin « réhabilité ».

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* Avant de rédiger son article pour Le Monde libertaire, Pierre Sommermeyer, que je ne connais pas personnellement, m’avait adressé un courriel pour me demander si je ne voyais pas d’inconvénient ou d’objection à ce qu’il y introduise des extraits de mon texte. Comme quoi il arrive parfois d’avoir affaire à des personnes au comportement élégant, ce dont je le remercie.

J’avais vu juste !

Pari gagné ! Et j’espère que vous saurez reconnaître et louanger mes talents de pronostiqueur !
En l’absence de tout sondage d’opinion, ne me fondant que sur mes capacités d’analyse, j’avais pronostiqué une victoire du OUI à la nouvelle Constitution cubaine dès le 15 février (voir CUBA On parie ?). Certes, j’ai été un peu aidé par le fait que toute campagne en faveur de l’une des deux propositions, en l’occurrence le NON, était strictement interdite sur place et  a valu à tous ceux qui sont passés outre un petit séjour à l’ombre, ce qui faisait dire à certains « contre-révolutionnaires-faisant-le-jeu-de-l’impérialisme » qu’il s’agissait davantage d’une farce que d’une véritable consultation électorale. Aidé également par le fait que toute transparence dans le dépouillement du scrutin demeure inexistante à Cuba, car sans aucun doute susceptible de faire le jeu des Yankees.
Quoi qu’il en soit, réjouissons-nous pour nos grenouilles du bénitier communiste, qui n’ont plus guère ici de possibilités de s’ébattre avec entrain, et entonnons avec elles ce cri émancipateur : Vive la propriété privée castriste !

Il y a quatre-vingts ans, le 22 février 1939, mourait à Collioure le poète andalou Antonio Machado, qui avait passé la frontière française quelques jours auparavant, comme des centaines de milliers d’Espagnols fuyant la dictature fasciste.
Machado avait eu le temps d’écrire « El crimen fue en Granada » (« Le crime eut lieu à Grenade »), poème en hommage à Federico García Lorca, assassiné deux ans et demi auparavant par les franquistes. Je vous propose ici ce poème, avec sa traduction.

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EL CRIMEN

Se le vio, caminando entre fusiles
por una calle larga,
salir al campo frío,
aún con estrellas, de la madrugada.
Mataron a Federico
cuando la luz asomaba.
El pelotón de verdugos
no osó mirarle a la cara.
Todos cerraron los ojos;
rezaron: ¡ni Dios te salva!
Muerto cayó Federico
—sangre en la frente y plomo en las entrañas—.
… Que fue en Granada el crimen
sabed —¡pobre Granada!—, ¡en su Granada!…

EL POETA Y LA MUERTE

Se le vio caminar solo con Ella,
sin miedo a su guadaña.
—Ya el sol en torre y torre; los martillos
en yunque, yunque y yunque de las fraguas—.
Hablaba Federico,
requebrando a la Muerte. Ella escuchaba.
«Porque ayer en mi verso, compañera,
sonaba el eco de tus secas palmas,
y diste el hielo a mi cantar, y el filo
a mi tragedia de tu hoz de plata,
te cantaré la carne que no tienes,
los ojos que te faltan,
tus cabellos que el viento sacudía,
los rojos labios donde te besaban…
Hoy como ayer, gitana, muerte mía,
qué bien contigo a solas,
por estos aires de Granada, ¡mi Granada!»

Se les vio caminar…
Labrad, amigos,
de piedra y sueño, en el Alhambra,
un túmulo al poeta,
sobre una fuente donde llore el agua,
y eternamente diga:
el crimen fue en Granada, ¡en su Granada!

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Le crime
On l’a vu marcher entre les fusils,
dans une longue rue
et sortir vers la froide campagne
avec les étoiles du petit matin
Ils ont tué Federico
alors que la lumière pointait
Le peloton des bourreaux
n’a pas osé le regarder en face
Tous ont fermé les yeux,
priant : « Dieu même ne peut te sauver »
Federico est tombé, mort,
sang au front, plomb dans les entrailles
Car le crime eut lieu à Grenade,
sachez-le – pauvre Grenade ! – sa Grenade…

Le poète et la mort
On l’a vu marcher seul avec Elle,
sans crainte de sa faux
Avec le soleil, déjà, d’une tour à l’autre,
les marteaux sur l’enclume,
l’enclume, l’enclume des forges.
Federico parlait,
courtisant la mort. Elle écoutait.
« Parce qu’hier encore, dans mes vers,
compagne,
résonnait le battement sec de tes mains,
parce que tu as glacé mon chant
et donné à ma tragédie
le fil de ta lame d’argent.
Je te chanterai la chair que tu n’as pas,
les yeux qui te manquent,
tes cheveux que le vent agitait,
les lèvres rouges qu’on embrassait.
Aujourd’hui comme hier,
gitane, ma mort,
qu’il est bon d’être seul avec toi
dans l’air de Grenade, ma Grenade ! »

On les a vus marcher…
Amis, taillez
dans la pierre et le songe, dans l’Alhambra,
un tombeau au poète
sur une fontaine où l’eau pleure
et dise éternellement :
le crime eut lieu à Grenade ! sa Grenade !

 

Il n’est pire sourde…

La directrice de la chaîne de télévision Le Média a bien écouté la vidéo qui montre et fait entendre l’agression verbale dont a été victime Alain Finkielkraut dans une rue de Paris où manifestaient des Gilets jaunes. N’entendant pas le cri « Sale juif ! », elle en conclut que l’accusation d’antisémitisme visant les hurleurs relève des « fake news » émanant du gouvernement pour faire oublier l’essentiel, la souffrance de ceux que la France insoumise aimerait transformer en clientèle électorale. Dans cette même vidéo, on entend très distinctement, à moins d’être sourd ou de s’appeler Aude Lancelin, le cri « Sale race ! ». Selon elle, qui peut donc bien être visé par ce terme de « race » ? Les membres de l’Académie française ? Les porteurs de lunettes ? Les habitants du quartier Montparnasse ?
Dans le cimetière juif de Quatzenheim, on n’a pas non plus relevé d’inscriptions « Sale juif ! » ou « Mort aux juifs ! » au côté des croix gammées peintes sur quatre-vingts tombes. Je suppose que cela suffit à Mme du Média pour douter du caractère antisémite de l’événement. Après tout, c’est peut-être de l’art contemporain, un happening…

CUBA On parie ?

Il y a longtemps que nous ne sommes pas allés faire un tour à Cuba, que les grenouilles du bénitier communiste continuent de présenter ici comme le paradis terrestre.
Le 24 février aura lieu là-bas un référendum destiné à approuver la nouvelle Constitution. La prédominance du Parti communiste, seul parti autorisé depuis soixante ans, y est réaffirmée. Toujours pas de droit d’association, d’expression, de réunion, de publication, de syndicalisation, etc. Tout cela est d’un bourgeois !
En revanche, dans la grande marche en avant vers l’instauration d’une société socialiste véritable, horizon indépassable, l’économie de marché, la propriété privée et les investissements étrangers des vilains pays capitalistes, qui existent déjà, y sont officialisés. Parallèlement, dans le domaine culturel, un sérieux tour de vis supplémentaire est donné, toute activité artistique hors tutelle de l’Etat se voyant interdite*.
Les Cubains auront donc le « choix », le 24 février, entre le OUI et le NON à la nouvelle Constitution. Mais toute campagne en faveur du NON est strictement interdite. Ceux qui ont osé braver l’interdiction en brandissant un panneau de fortune avec la mention « Je vote NON » ou « Je ne vote pas » ont été illico embastillés. Partout la campagne étatique pour le OUI, seule possible, bat son plein. Les médias, télé, radio, presse écrite, tous dépendants du Parti, ne laissent aucune place aux partisans du NON ou du boycott de cette farce électorale. D’autant qu’il est également impossible de veiller à la régularité du scrutin, ce que la communauté internationale appelle pudiquement « l’absence de transparence du processus électoral ».
Seul l’accès très réduit à internet permet aux plus courageux des opposants cubains, heureusement de plus en plus nombreux, de mener une campagne, évidemment très limitée, en faveur du vote NON ou de l’abstention.
Aucun sondage officiel ne nous annonce le résultat probable du référendum. Mais j’ai mes sources ! Le OUI va l’emporter très nettement. On parie ?

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* Le décret n°349 et la politique culturelle de l’Etat cubain.