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A genoux !

A la présidentielle de 2007, le candidat du FN a obtenu 3.834.530 voix. Sarkozy fut élu. Pour l’élection suivante, la candidate FN recueillait 6.421.426 voix. Hollande fut élu. Récemment, la candidate FN a obtenu 7.678.491 voix.
On constate donc une incessante progression du FN, et on a le droit de penser – c’est mon cas – que les politiques menées de 2007 à 2017 y sont en grande partie pour quelque chose. Il convient de rappeler également l’immense responsabilité de Mitterrand dans l’essor du FN, favorisé à outrance par le Machiavel de Château-Chinon dans le seul but d’emmerder la droite classique. C’était politiquement très dangereux (la preuve !) et moralement dégueulasse, mais c’était Mitterrand, le grand héros du peuple de gauche. A ce titre, il faut croire qu’il mérite moins de violence et d’insultes que ce cher abstentionniste, même s’il joua avec le feu au point que nous soyons tous aujourd’hui menacés par l’incendie.
Moi, à la place des électeurs de Mitterrand, de Sarkozy et de Hollande, je me sentirais quand même un peu responsable des politiques qui ont favorisé cette constante progression du FN puisque ayant, par un vote en leur faveur, permis à ces hommes de mener ces politiques. En m’adressant à l’abstentionniste, pour tenter de le convaincre d’éviter la victoire de la candidate du FN le 7 mai prochain, je crois que je ferais donc preuve d’un peu d’humilité et que je m’interrogerais, d’une part, sur cette sale manie qui consiste à s’auto-amnistier de toute responsabilité dans le désastre en condamnant toujours les autres, et, d’autre part, à désigner stupidement et à l’avance l’indispensable, unique et invariable bouc émissaire des trouilles et des désillusions au travers de cet abstentionniste.
Au lieu de ça, eh bien non, c’est toujours les termes désagréables, blessants et injurieux qui dominent, assénés avec une suffisance sidérante. Au mieux, le citoyen tenté par l’abstention est un sophiste, au pire un agent du fascisme. Entre les deux, à en croire les innombrables commentaires ou dessins publiés, il est tour à tour responsable des noyades de migrants en Méditerranée, complice de Bachar al-Assad, de Poutine et autres crapules du même genre, et aussi, évidemment, déjà coupable de toutes les saloperies à venir. Et eux, ces accusateurs, qui ont placé au pouvoir ceux-là mêmes qui n’ont cessé d’offrir des tremplins au FN, que sont-ils ? D’ardents républicains, bien sûr, de grands démocrates conscients des dangers, des remparts contre la barbarie, que dis-je ?, des Jean Moulin !
Y en a un peu marre, les amis, de ce concert de casseroles, de calomnies et de bêtise ! Moi, si j’étais abstentionniste ( 🙂 ) mais toutefois prêt à me laisser tenter pour un coup de pouce électoral aux vaillants résistants antifascistes de la Toile, j’exigerais pour le moins de ces permanents responsables de rien qu’ils me le demandent gentiment, poliment. Et même à genoux !

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Aujourd’hui 16 avril, jour anniversaire d’une grande boucherie patriotique.

Cette chronique aurait pu prendre les allures d’un jeu et s’intituler « Un guignol s’est glissé parmi les personnages marquants de l’anarchisme international : sauras-tu le reconnaître ? ».
Sur l’indication d’un ami, je me suis penché de plus près sur le tout début du documentaire « Ni Dieu ni maître – Une histoire de l’anarchisme », de Tancrède Ramonet. Il s’ouvre, à la vingtième seconde, sur une mosaïque composée de centaines de petites photos des personnalités marquantes de l’anarchisme. Puis la caméra zoome sur cette mosaïque et aussitôt, l’image se faisant de plus en plus nette, l’on commence à en reconnaître quelques-unes : Malatesta, Louise Michel, Federica Montseny, Erich Mühsam, Bakounine, Salvador Puig Antich, Maurice Joyeux, Marius Jacob, Jules Bonnot, Louis Lecoin, Léo Ferré, etc. On y distingue aussi les visages de quelques personnalités qui, sans s’être déclarées pleinement anarchistes, en furent parfois très proches, comme George Orwell et Bertrand Russell, qui trouvent ici fort logiquement leur place. Puis le zoom poursuit son approche, et d’autres personnages nous apparaissent clairement : Durruti, Ascaso, Elisée Reclus, Rudolf Rocker…
L’image se met alors à défiler de droite à gauche et, à la trente-cinquième seconde, en haut à droite de l’écran, apparaît alors le visage de celui qu’on n’attendait pas ici, mêlé à tous ces hommes et ces femmes éminemment respectables pour leur engagement, leurs combats et leurs écrits, apparition qui ne peut que déclencher alors un vaste éclat de rire ou une indignation justifiée : le faux loubard fils à papa, l’anarchiste d’opérette, le révolutionnaire pour comédie musicale, l’embrasseur de flic, l’admirateur de Mitterrand, le copain des snipers, celui qui voyait en Fillon « un honnête homme », le résistant intrépide devenu pro-Macron pour nous sauver du fascisme et qui prend soin de le faire savoir. Bref, la folle girouette, le chanteur Renaud !
Renaud anarchiste ? Et pourquoi pas Florent Pagny pendant qu’on y est ?!…

Proudhon peint par Courbet

Le documentaire « Ni Dieu ni maître – Une histoire de l’anarchisme », réalisé par Tancrède Ramonet, était diffusé sur la chaîne Arte, mardi 11 avril. Commençons donc par saluer cette chaîne pour avoir osé aborder un sujet habituellement réservé, quand il est traité, aux bouche-trous de l’été, à des horaires ne pouvant satisfaire que les insomniaques. Signalons également combien l’histoire de femmes et d’hommes dépourvus d’ambitions personnelles, luttant pour une égalité, une liberté et une fraternité véritables, est venue apporter une bouffée d’air frais et agréablement respirable au cœur d’une période marquée par la politicaillerie la plus vulgaire, campagne électorale oblige.
Dans l’ensemble, ce documentaire, qui présente un premier intérêt en abordant l’histoire mondiale de l’anarchisme, et non plus seulement celle des principaux pays européens où ce courant de pensée joua un rôle important, se révèle très honnête et de nature à fournir une première approche intéressante à qui ne connaît rien ou pas grand-chose en la matière. Il pourra même, espérons-le, amener les non-initiés à approfondir le sujet, une littérature abondante étant désormais disponible. Les connaisseurs, eux, trouveront bien sûr à redire sur certains points de détail, ce qui est inévitable pour ce type de travail, l’abondance des informations fournies se devant d’être condensée.
Pour ma part, il m’a semblé fort discutable, par exemple, d’enrôler aussi aisément Marinus van der Lubbe, l’incendiaire du Reichstag en février 1933, dans les rangs anarchistes. Une grande confusion suit également l’information sur la tenue d’une « Conférence internationale pour la défense sociale contre les anarchistes », tenue à Rome en 1898, où se retrouvèrent les représentants d’un nombre important de gouvernements du monde entier. Pour souligner l’inefficacité de cette rencontre, le commentateur dresse une liste de têtes couronnées et de chefs d’Etat « tombés sous les coups des anarchistes » au cours des années suivantes. Or il est évident que certains des meurtriers de ces personnages importants n’ont rien à voir, ni de près ni de loin, avec l’anarchisme. C’est le cas, par exemple, de Gavrilo Princip, l’assassin de l’archiduc François-Ferdinand, en juin 1914, qui était un nationaliste yougoslave totalement étranger à l’anarchisme et pourtant curieusement inclus dans la liste qu’égrène la voix off.
Au début du second volet, sur fond de carte du monde indiquant les pays où le mouvement anarchiste fut solidement implanté, le même commentateur se laisse quelque peu emporter par son sujet en affirmant sans rire qu’il fut une époque « où l’anarchisme domina le monde ». Tout doux, l’ami, n’exagérons rien…
Dans l’ensemble, les interventions des historiens et personnalités invitées à s’exprimer apportent un éclairage bienvenu sur chacun des épisodes évoqués dans cette longue histoire, à l’exception sans doute de Frank Mintz évoquant la plateforme d’Archinov et qui, une fois de plus, apparaît davantage ici sous un jour militant plutôt que sous celui d’un historien rigoureux, même occasionnel. Rappelons, car cela n’a pas été précisé, que cette fameuse plateforme fut très largement rejetée par les diverses organisations et principaux penseurs de l’anarchisme, tels Malatesta, Voline et d’autres, et y compris d’ailleurs par le mouvement libertaire espagnol, le plus organisé et le plus constructeur.
Mais, répétons-le, ce documentaire, qui embrasse la période s’étendant de 1840 jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et qui présente le mérite supplémentaire de ne rien omettre des erreurs, des égarements et des épisodes très controversés comme celui de la « propagande par le fait », demeure une excellente introduction à une histoire de l’anarchisme trop largement méconnue.

Salut, Gérard !

Durant près de trente ans, il aura promené sa mince silhouette et son éternel chapeau « cordobès » dans les divers studios de Radio-Libertaire, pour animer, avec une passion et une compétence formidables, l’émission « Jazz en liberté ». Malade depuis plusieurs années, Gérard Terronès s’en est allé à son tour.
Tous ceux qui l’ont connu garderont le souvenir d’un type charmant, fraternel, particulièrement rigoureux dans la préparation et la tenue de ses émissions. On se souviendra aussi de ses saines colères quand quelques gougnafiers ou « responsables » incompétents lui imposaient de travailler dans des conditions techniques lamentables.
Merci pour tout ça, et salut l’ami !

Fête au village

Toute haute conscience dans leur temps,
Ils la blasphémeront
Qui viendra détruire leur prison,
Ils le mettront en prison
Qui viendra vers eux avec un don,
Ils le fusilleront
Les maires organiseront de grandes fêtes
Pour la mise à mort des poètes
Avec des récompenses de deux cent mille francs
Pour les lettrés obéissants
Puis on donnera bal : des éluards, des aragons
Sur les cadavres des poètes sonneront de l’accordéon
Ils ne peuvent pas ne pas le faire ;
Ils ne peuvent, tels qu’ils sont, éviter cette affaire
Je ne prédis rien
C’est en train
Armand Robin (1945)

 

« En chantre de l’épuration littéraire, Aragon présidait aux destinées du Comité national des écrivains, sans l’aval duquel les portes des rédactions et des éditeurs demeuraient hermétiquement closes », écrit Gilles Fortin, évoquant l’époque de la Libération, dans un numéro de la revue A contretemps* consacré au poète libertaire Armand Robin, ami de Georges Brassens et cible du très stalinien commissaire politique des lettres françaises.

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Armand Robin

C’est, semble-t-il, à la demande expresse d’Aragon et, semble-t-il encore, vivement encouragé par Elsa Triolet qui vouait à Armand Robin une haine tenace depuis ses traductions de Maïakovski, que son nom fut annexé – deux mois après tous les autres et sur un addenda où il figurait seul – à la liste noire établie par le Comité national des écrivains (CNE), pour jeter l’opprobre sur les écrivains collaborateurs. En ces temps de construction du mythe « résistancialiste », ce geste valait excommunication. Pourtant, l’acharnement d’Aragon à l’égard de Robin suscita quelques critiques au sein même du CNE, particulièrement de la part d’Eluard, qui lui fit personnellement connaître son opposition à cette inscription. Refusant d’entrer dans une stratégie de défense, que lui conseillèrent certains de ses amis, sûrs qu’ils étaient en mesure d’apporter suffisamment de témoignages pour laver l’affront, Robin s’efforça d’aggraver son cas en réitérant, à diverses reprises, son désir de demeurer couché sur cette liste d’infamie, et sur toutes les listes du même type à venir**.

Messieurs les officiels commis à la poésie,
Ayant appris par Le Littéraire l’existence surprenante de votre Comité d’Epuration pour les Lettres, je viens vous demander de prendre une sanction contre moi.
Je vous la demande au nom de l’antifascisme absolu et des idées réellement d’extrême gauche ; vous n’êtes pas sans savoir que telle fut, telle est, telle restera mon attitude ; or une telle attitude, Messieurs, est indésirable et doit être honnie de quiconque tient à l’honneur et surtout au calme de nos Lettres françaises.
Les poétereaux bourgeois autorisés par l’Etat vous ont montré la voie. Ils m’ont banni de leur compagnie, que je fuyais ; ils m’ont exclu du monde de la vanité et des intérêts, ce que justement je cherchais ; ils m’ont désigné au mépris et aux railleries de ceux qui se mettent du côté des puissants, ce que justement je désirais. Ils ont eu raison : venant des travailleurs et m’obstinant, malgré les réactionnaires « communistes », à vivre parmi les travailleurs, refusant de faire le beau dans les salons, les cafés littéraires, les antichambres où il est de bon ton qu’un écrivain soit lâche, j’ai osé, scandale des scandales, être poète ! Où irions-nous, proclament par toute la ville les littérateurs à gages dits « poètes engagés », si paraissait en ces temps de famine, de massacres et de terreurs absurdes, un poète qui tient à parler pour toutes les victimes ?
J’espère, Messieurs, que je n’aurai pas besoin d’insister longuement auprès de vous pour m’assurer l’honneur de vos foudres. Vos foudres manquent encore à ma collection de foudres. J’ai lu la liste de vos premières victimes, reproduite par la presse docile dite « presse de la Résistance ». Il s’agit de littérateurs pour qui mon cœur n’avait jamais battu et qui certainement me détestaient ; vous avouerai-je que maintenant je me sens du penchant pour eux ? J’ai l’esprit si malencontreusement formé que je préfère les persécutés à leurs persécuteurs ; même vous, si un jour vous étiez persécutés, avec quelle joie je vous estimerais !
Oserai-je ajouter que j’ai longuement cherché en quoi, moralement et intellectuellement, vous différiez de ceux que vous frappiez ; je n’ai trouvé que ceci : vous avez moins de talent qu’eux, mais vous avez l’avantage d’oser leur faire ce que jamais ils ne vous auraient fait. La littérature française, grâce à vous et à vos semblables, prend un chemin fort étrange qui ne passe guère par le Paris de ces indésirables que furent, par exemple, Rimbaud et Verlaine.
Il est à prévoir que d’autres variétés de méchants poètes, s’appuyant sur les tyrans du jour, établiront d’autres listes de proscription ; tout en maudissant ce curieux siècle, je prends pour toute ma vie la seule décision qui soit en harmonie avec lui : je me porte candidat d’avance pour toutes les listes noires.
Une liste noire où je ne serais pas m’offenserait.

Armand Robin, Le Libertaire, 29 novembre 1946

* A contretemps, « Armand Robin, 1912-1961 », n°30, avril 2008.
** Cette présentation du texte d’Armand Robin est elle-même empruntée à ce numéro d’A contretemps.

 

Après la Normandie, les Hauts-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes, l’Ile-de-France impose désormais l’usage de la langue française sur les chantiers. On appréciera en particulier le fait que l’adoption de cette clause qui ordonne aux ouvriers de parler la langue de Molière porte le nom très officiel, dans la novlangue des cuistres décideurs, de « small business act ».
Fort heureusement, Jacques Réda avait répondu par avance à cette bêtise profonde par un poème simple et beau, que voici.

Dans le jardin tout encombré de briques et d’échelles
Deux ouvriers sénégalais coupent au chalumeau
Des tiges de ferraille, et de gros bouquets d’étincelles
Montent s’épanouir jusqu’à hauteur de mon carreau

Mais à midi, repos ; ils s’installent sur la terrasse
Pour déjeuner à l’aise avec un maçon algérien
Moustachu comme un paysan du Cantal ou d’Alsace
Et le chef de chantier rieur à l’accent faubourien

Comment peut-il mener et comprendre ses camarades ?
Chacun parle un français volubile de sa façon
Sans attendre son tour : c’est un contrepoint de tirades
Dont le sens se dissout dans le ruissellement du son

Mais, comme des oiseaux, à la longue je m’en arrange
Et je crois deviner que ces débats exubérants
Ont pour inépuisable fond la différence étrange
Entre les noms que chacun donne à des objets courants

La table, l’eau, le sel, le couteau, le pain et sa mie
La pomme ; tout y passe, et, glosant à n’en plus finir
Ils font sous ma fenêtre une petite académie
Où s’ébauche peut-être une langue de l’avenir.

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Jacques Réda, L’incorrigible, poésies itinérantes et familières (1988-1992), Gallimard.