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Il eût été incongru de reprendre en chœur le célèbre refrain « Ils sont venus, ils sont tous là », appliqué aux médias, lors de la conférence de presse à laquelle la Fédération anarchiste les avait conviés jeudi 9 mai à la librairie Publico, siège de cette organisation. Seule l’envoyée du journal 20 Minutes était présente, en effet, malgré une centaine d’invitations envoyées à la presse. Cette absence était d’autant plus surprenante que depuis quelques mois, vous l’aurez remarqué, lesdits médias se sont montrés hypersensibles à la question de la violence. Or, ils avaient là de quoi trouver matière à se mettre sous la plume, puisque cette réunion était consacrée à l’agression au couteau ayant eu lieu le 2 mai dans cette même librairie. Il faut croire que la tentative d’assassinat d’un militant anarchiste pèse de peu de poids, journalistiquement parlant, au regard d’une prétendue « intrusion violente » de barbares prêts à achever jusque dans leur lit d’hôpital des malades en salle de réanimation.
C’est donc principalement devant des militants et des sympathisants libertaires que s’est tenue cette conférence de presse, où la librairie Quilombo, la Libre-Pensée et Alternative libertaire étaient également représentées. L’ami Ramon a rappelé le plus exactement possible les faits survenus, de l’agression elle-même jusqu’au départ des équipes de la police scientifique. Hugues a pour sa part souligné le désintérêt manifeste des médias envers cette affaire, rappelant que toute la presse avait par exemple évoqué la récente opération commando de militants véganes contre une boucherie parisienne, dont la seule victime fut l’étal de viandes diverses proposées à la clientèle, alors que pas une ligne n’avait été écrite jusque-là sur ce qu’il faut bien appeler une tentative de meurtre. Hugues prit soin de rappeler également que s’il est arrivé parfois à des agités d’extrême droite d’entrouvrir la porte de la librairie et de lancer un slogan stupide avant de partir en courant, jamais une agression d’une telle gravité n’avait eu lieu depuis l’attentat à la bombe, revendiqué par l’OAS, qui, le 3 mars 1962, détruisit la librairie, alors située rue Ternaux, dans le XIe arrondissement de Paris. Hélène a quant à elle rappelé que Publico n’était bien sûr pas qu’une simple librairie comme il y en a des dizaines dans la capitale, mais aussi le siège de la Fédération anarchiste, de Radio-Libertaire et du journal Le Monde libertaire, un lieu organisateur d’activités militantes et culturelles diverses, point de rendez-vous des libertaires de France et de l’étranger de passage à Paris.
Les personnes présentes ont débattu, avec les animateurs de la conférence « de presse », de la personnalité de l’agresseur et de ses motivations. Acte politique ou de déséquilibré ? On sait que l’individu en question n’a proféré aucune parole avant, pendant ou juste après l’agression et sa fuite. On sait également qu’une demi-heure après être passé à l’acte, son auteur – du moins suppose-t-on qu’il s’agit de la même personne – a téléphoné à la librairie et s’est exprimé en ces termes : « Enculés d’anarchistes, vous avez appelé la police. » Il est donc permis de supposer que cette personne ne fait guère preuve d’un amour débordant pour les anarchistes, d’une part, et qu’il était resté dans les environs, d’autre part, après avoir commis cet exploit magnifique qui consiste à poignarder un homme dans le dos.
Les animateurs de la conférence ont signalé par ailleurs qu’ils n’avaient pour le moment aucun renseignement quant à l’enquête en cours, et que la Fédération anarchiste avait reçu quantité de messages de sympathie et de soutien émanant de personnes isolées comme d’organisations politiques, syndicales ou culturelles. En attendant le retour des deux camarades présents lors de l’agression – l’agressé lui-même, Christophe, ainsi que Laurent, le permanent de la boutique –, tous deux toujours très choqués, la librairie Publico reste ouverte, où se succéderont des bénévoles pour les remplacer temporairement, et les diverses activités qui y étaient prévues sont maintenues.
Je souhaite pour ma part, avant tout, un rétablissement le plus rapide possible aux deux copains Christophe et Laurent, et m’associe bien sûr à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont condamné cet acte particulièrement dégueulasse et manifesté leur soutien à ce lieu indispensable qu’est la librairie anarchiste Publico.

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Une attaque au couteau a eu lieu hier à la librairie Publico, siège de la Fédération anarchiste (FA). Christophe, un militant présent, rencontré à plusieurs reprises avec les amis de l’émission « Ras-les-murs », dont il fait partie, a en effet été agressé par un individu arrivé peu de temps après l’ouverture de la boutique. Ce camarade a été atteint à la tête. Il devrait subir prochainement une opération, selon des informations que m’ont transmises des amis de la FA.
Toute ma sympathie est acquise à Christophe, cela va de soi, ainsi qu’à l’ami Laurent, permanent de longue date de la librairie, présent sur les lieux au moment de cette agression et qui en a bien sûr été lui aussi très choqué.

Malgré les nombreux témoignages et les vidéos qui mettent en évidence ses gros mensonges, Rantanplan-Castaner persiste et, continuant à prendre chacun de nous pour l’imbécile qu’il est lui-même, voudrait nous convaincre qu’il ne s’agit en fait que d’une question de vocabulaire. Il regrette, dit-il, d’avoir employé le terme « attaque » au sujet de l’épisode de l’hôpital de la Pitié, affirmant qu’il aurait plutôt dû évoquer une « intrusion violente », quand on sait aujourd’hui qu’il s’agissait pour des manifestants pacifiques de se mettre simplement à l’abri de la bestialité policière. Chipoter sur la qualification d’un événement qui n’a existé que dans l’imagination poussive du ministre des Yeux crevés et des Mains arrachées devrait nous amener, pour rester dans le domaine du vocabulaire, à nous demander si le Pinocchio en uniforme de la Place Beauvau est avant tout un charlatan ou un imposteur.

« Les nouvelles méthodes de domination de l’esprit des masses reprennent les procédés de la grande publicité commerciale en y ajoutant, sur un fond irrationnel, une violence forcenée. Le défi à l’intelligence l’humilie et préfigure sa défaite. L’affirmation énorme et inattendue surprend l’homme moyen qui ne conçoit pas que l’on puisse lui mentir ainsi. La brutalité l’intimide et rachète en quelque sorte l’imposture ; l’homme moyen, défaillant sous le choc, est tenté de dire qu’après tout cette frénésie doit avoir une justification supérieure, dépassant son entendement. Le succès de ces techniques n’est évidemment possible qu’en des époques troublées et à la condition que les minorités courageuses incarnant le sens critique soient bien bâillonnées ou réduites à l’impuissance par la raison d’Etat ou le manque de ressources matérielles. » (Victor Serge.)

Il y a presque vingt-cinq ans maintenant, François Brune faisait paraître un livre au titre plein d’humour, Les médias pensent comme moi. Il y fustigeait, entre autres, l’esprit moutonnier de l’auditeur et du téléspectateur moyen, avaleurs de couleuvres et perroquets bien dressés, avec ce que cela comporte d’abandon de tout sens critique vis-à-vis du flot d’informations déversées sur nous en permanence par des médias pour la plupart domestiqués et serviles.
Depuis lors, le troupeau de moutons-perroquets n’a fait que grossir. S’il en fallait un exemple, il nous est évidemment offert par le matraquage auquel nous avons été soumis au soir du 1er mai et toute la journée du lendemain avec cette histoire d’intrusion dans l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière par de prétendues hordes de « black blocs », information aussitôt reprise par les politologues de réseaux sociaux sans le moindre recul, sans attendre un peu que des témoignages autres que ceux des seuls Castaner, Buzyn et Hirsch, non présents sur les lieux, viennent éventuellement confirmer ou infirmer les faits.
En 1968, une des célèbres affiches concoctées par les étudiants des Beaux-Arts nous disait que chaque soir à 20 heures la police nous parle. Les choses ont changé. Elle nous parle désormais à toute heure, relayée par des commentateurs de Café des Sports connectés, pleinement satisfaits de se faire auxiliaires de police. Et ces tristes gogos, dont certains furent d’ailleurs de cette grande fête du printemps de leur jeunesse, croyant écouter ou lire une information libre, gobent béatement ce qu’on leur sert, et répètent stupidement et en cadence ce qui n’est en réalité que communiqué par le ministère de la Police à des journalistes au garde-à-vous. Et quand on sait le nombre effarant de bobards que les « premiers flics de France » ont été capables de déverser au cours de l’Histoire, un minimum de méfiance et de retenue devrait s’imposer chez tout être sensé. Mais les Lucky Luke du tweet et du commentaire facebookien, autant de petits ministres de l’Intérieur au rabais qui « analysent » plus vite que leur ombre, ne sauraient nous faire languir trop longtemps, car chacun sait que quelques heures d’attente, sur les réseaux sociaux, c’est l’éternité…
Le plus marrant dans tout cela, si l’on peut dire, c’est que pratiquement sans cesse cantonnés dans la dénonciation des idéologues fumeux, nos éditorialistes de fantaisie ne se rendent pas compte qu’ils sont eux-mêmes, dans leurs réactions, dans l’idéologie pure, à
œillères bétonnées. En l’occurrence ici un anti-gilets-jaunisme viscéral qui les amène à répercuter toute « info » émise par le premier Castaner venu, pourvu qu’elle soit hostile aux Gilets jaunes ou à ceux qui les côtoient. L’énormité du mensonge, qu’un enfant de 12 ans quelque peu éveillé saurait déceler (des infirmières qui auraient stoppé des « blacks blocs » dans leur volonté de détruire), ne les arrête en rien dans l’impérieuse mission qu’ils se sont assignée de nous révéler leurs vérités, des vérités aux odeurs rances de commissariat de police.

Le crottin du Diable

« L’argent, messieurs, c’est le crottin du Diable ! »
(François d’Assise)

De prime abord, évidemment, on peut estimer préférable que des centaines de millions d’euros soient consacrés à la réparation d’une architecture admirable comme celle de Notre-Dame, plutôt qu’à l’achat de yachts toujours plus grands et luxueux, ou de propriétés cossues sur des îles paradisiaques. La question centrale me paraît davantage devoir se poser sur le fait que dans une République à la devise admirable mais éminemment mensongère deux personnes peuvent à elles seules balancer 300 ou 400 millions d’euros sur la table, et se permettre même de ne pas exiger, comme elles en ont le droit, la défiscalisation de leur don (en les y poussant un peu, quand même).
Il faudrait commencer par rappeler à ceux qui saluent ce geste « admirable » qu’il n’empêchera en rien les richissimes entrepreneurs en question de continuer à faire fructifier leur petit capital, que la vente de yachts et de belles propriétés ne devrait pas en souffrir, et que les sommes qu’ils abandonnent à l’admiration des gogos correspondent à peu près à cet euro qu’il nous arrive de glisser dans la main des mauvais musiciens du métro venus écorcher nos oreilles entre Nation et Belleville.
Je lis, consterné par des propos d’une telle naïveté, et parfois d’une telle bêtise, sous la plume de certains qui ne manquent jamais de rappeler leur attachement à une gauche humaniste, que cet argent ne sortirait pas de nos poches et que ce don n’appauvrira donc pas davantage les pauvres et les modestes. Mais cet argent, d’où sort-il ? Est-il tombé du ciel ? Serait-ce un don de Dieu, ou plutôt du Diable, si l’on en croit saint François ?
J’invite aimablement tous ceux que l’indécence abjecte de certaines grandes fortunes ne trouble guère à réviser la définition de certains termes : capitalisme, exploitation du travail, profit, plus-value, classes sociales, etc. Autrefois, tout cela relevait du b.a.ba pour des gens de gauche, même les plus modérés. Les temps ont changé. Leur acceptation de ce qui est et leur satisfaction béate devant tant de « bonté » sont devenues presque aussi écœurantes que cette « générosité » avec tambour et trompette d’une poignée de multimilliardaires dont les fortunes, oui, ont été volées au plus grand nombre et ne peuvent exister que s’il y a, d’un autre côté, difficultés et pauvreté permanentes. Amen.

Triste ironie du sort, l’école où un sinistre parent d’élève (pauvre gosse !) s’est offusqué des paroles d’une chanson d’Aldebert mettant en scène un enfant prêt à faire pipi sur un policier pour ne pas aller en classe, porte le nom de Jacques Prévert.
Dédions à cet imbécile de parent ce texte de l’auteur du « Cancre » et d’« En sortant de l’école », où il est question d’un livre mais ce pourrait tout aussi bien être une chanson.

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Un livre pour enfant

Les grandes personnes que les enfants appellent leurs parents jetteront peut-être sur ce livre un coup d’œil distrait, amusé, mais ne le verront ni ne l’entendront ni du même œil ni de la même oreille que les enfants. Les grandes personnes, les adultes, gens raisonnables, ont l’esprit critique. Les enfants aussi mais ce n’est pas esprit pareil, ils n’ont pas le même radar.
Alors, il se peut qu’en caressant affectueusement à rebrousse-poil les cheveux de leur enfant, le père ou la mère lui disent en souriant : « Une bête merveilleuse avec des bottines rouges et qui se pend au lustre et renverse l’armoire. Voyons, grosse bête, ça n’arrive jamais ces choses-là ! »
Les gens raisonnables ont l’habitude de chercher « la petite bête », c’est si facile à trouver.
Les enfants sont plus difficiles, plus exigeants et, entre ce qui arrive ou ne peut arriver, ils ne trouvent pas que c’est tellement simple de choisir.
Un livre arrive à la maison avec une histoire, des images et une bête dedans, l’enfant entre dans l’histoire et comme la bête est merveilleuse, s’entend tout de suite avec elle et même, si elle fout tout en l’air, ils font bon ménage ensemble.
Si invraisemblable qu’elle paraisse, il la compare et la préfère à un tas de véritables gens, et réussit à croire que c’est arrivé, que c’est vrai comme un rêve vrai.
Et l’enfant peut habiter une vraie et confortable maison ou un deux trois pièces dans une HLM avec vue sur la mer, une mer de béton armé, il garde en poche la clef que la merveilleuse bête lui a donnée, la clef du grenier des rêves éveillés.
Les parents ne devraient jamais confisquer cette clef.

(Jacques Prévert, « Soleil de nuit ».)

L’article ci-dessous, que l’on doit à Jean Grave*, parut dans le numéro 7 du journal Les Temps nouveaux, en juin 1895. Si les attaques de l’auteur contre l’arsenal législatif sont bien sûr à inscrire dans le contexte des lois réprimant « les menées anarchistes », dites « lois scélérates », adoptées en 1893 et 1894 sans discussions ni lecture par l’Assemblée nationale, elles n’en demeurent pas moins pertinentes en ce sens que le pouvoir, quels que soient ceux qui l’occupent, n’a jamais cessé de renforcer cet arsenal par d’autres lois tout aussi scélérates, comme on peut le constater aujourd’hui. C’est dans sa nature, et cela le restera, car, comme le disait Emile Pouget**, « tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines ».

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Sous ce titre, « Le fétichisme de la loi », Le Figaro du 28 mai [1895] publiait un entrefilet tendant à démontrer qu’il y a « des lois justes ! et des lois injustes ». Cela pour justifier l’attitude du clergé qui se cabre lorsque, par taquinerie ou pour chatouiller l’opinion publique, on fait semblant de vouloir le faire rentrer dans le troupeau des justiciables.
Après avoir énuméré les lois de Calvin, de Robespierre qui, selon lui, sont plus injustes que les autres, notre confrère termine ainsi : « La conscience individuelle est faite précisément pour distinguer entre les lois sages et les lois injustes. On peut le constater sans faire appel à la révolte, et hâter ainsi légalement l’heure où les lois injustes tomberont sous l’effort de l’opinion. »

Jean Grave

Il serait curieux de rechercher, dans la collection de notre confrère, lorsqu’il s’agissait de faire la chasse aux anarchistes, et de lui remettre sous les yeux les appels qu’il fit à la répression légale, ses tartines sur la nécessité de faire respecter les lois, et de les appliquer « avec fermeté » à ceux dont il s’agissait de se débarrasser. Nous y ferions, sans doute, des trouvailles curieuses qui prouveraient qu’au Figaro on varie d’opinion sur les lois, selon qu’elles protègent ou qu’elles froissent leurs amis.
Nous ne ferons pas cette niche, trop facile, à notre confrère. N’est-ce pas le propre des légalistes les plus outrés de gueuler comme des putois lorsque la loi les écorche, de ne jamais la trouver assez féroce lorsqu’il s’agit de réduire des ennemis ?
Et cela s’explique du reste, c’est que les lois sont tout ce qu’il y a de plus arbitraire au monde. Elles résument l’esprit d’un moment, les aspirations d’un parti, l’opinion moyenne d’une nation, mais, étant faites par des hommes, elles participent de leurs passions, de leurs défauts, de leurs qualités, si ceux qui les ont faites étaient sincères ; elles peuvent bien satisfaire ceux qui partagent la manière de voir de ceux qui les ont fabriquées, mais elles en froissent bien davantage.
Pour qu’elle emportât l’approbation unanime, il faudrait que cette loi soit d’une perfection qui n’est pas de ce monde. Mais alors elle n’aurait pas besoin d’être codifiée, sa sanction serait dans sa justice même ; on n’érige en lois que ce qui trouve de la résistance de la part d’une partie assez importante de la population. Les lois « les plus sages » trouveront toujours des détracteurs – quand ce ne serait que parmi ceux qui ne voient dans le Code qu’un rempart pour protéger leur rapacité et leur oisiveté contre les réclamations de leurs serfs. D’autre part, aussi, les lois les plus injustes trouveront des défenseurs, parce qu’elles n’ont été faites que pour défendre des privilèges, empêcher des réclamations.
Ceux qui font les lois ou sont chargés de les appliquer ont raison de ne pas souffrir qu’on les discute. Basée sur l’arbitraire, la loi, c’est comme la foi, la discussion c’est sa ruine, et Le Figaro, quoi qu’il en dise, fait œuvre de révolutionnaire en voulant soumettre la loi au contrôle de la conscience individuelle.
Il y a longtemps déjà que les anarchistes ont établi que la loi n’est que la raison du plus fort, un instrument, aux mains de ceux qui détiennent le pouvoir, pour légitimer, aux yeux des imbéciles, les écarts de leur outrecuidance, les mesures de précaution qu’ils prennent en vue de défendre leurs privilèges, ceux de leurs souteneurs et soutenus. C’est ce que reconnaît implicitement la note du Figaro.
Dernièrement, un journal avait fait le dénombrement des lois existantes. Cela se monte, autant que je puis me le rappeler, à plus de deux cent mille ! Il y en a de tous les pouvoirs qui nous ont régis : de la Convention, du Parlement Croupion, de la Chambre des pairs, de l’Empire et de la royauté de Louis-Philippe, et aussi de Louis IX et de François Ier.
Chaque parti, avant d’arriver au pouvoir, déblatérait contre les lois qui l’opprimaient. Elles étaient injustes ! arbitraires, iniques ! etc. Une fois installé au pouvoir, elles devenaient excellentes et il s’en servait sans vergogne contre ceux qui les lui appliquaient la veille. L’optique variait avec le changement de situation.
Non content de se servir des lois existantes, chaque pouvoir prend à tâche d’en augmenter l’arsenal. On se rappelle les diatribes des républicains contre la loi dite de sûreté générale de l’empire ? Ils ont trouvé le moyen de le dépasser en votant les lois que certains ont appelées « scélérates » – ce qui était une superfétation – et qui fait de la délation, même au sein de la famille, une obligation sous peine de prison !
Certes, la force ne serait pas toujours suffisante pour assurer le respect de la loi. L’histoire nous apporte nombre d’exemples où il a suffi à l’autorité de vouloir appliquer les lois les plus détestées, sinon plus absurdes que les autres, pour ameuter l’opinion publique et contribuer à faire balayer le pouvoir qui les avait édictées. Le secours que la force apporte à la loi ne peut être que temporaire, comme tout ce qui s ‘appuie sur la force ; cette dernière n’a qu’une valeur relative, et si, parfois, presque toujours jusqu’à présent, elle se trouve du côté des oppresseurs, il arrive aussi, par intermittence, que les opprimés la trouvent de leur côté lorsqu’ils reprennent conscience de leur dignité et de leurs droits.
Aussi, pour faire accepter la loi, en plus de la force brutale, il a fallu la revêtir d’une certaine force morale qui la fît accepter du plus grand nombre comme une nécessité sociale, parfois gênante, mais utile au bien-être général, et l’habileté des gouvernants fut de la présenter ainsi. Cela nous explique tout l’appareil théâtral dont on l’enveloppa jadis, toute cette mise en scène, toute cette mascarade, si ridicules aujourd’hui pour ceux qui réfléchissent, mais que les gouvernants tiennent à conserver, car la mise en scène a toujours le don d’épater les imbéciles et de les influencer.
Jadis, l’autorité se prétendait une émanation de Dieu ! Les détenteurs du pouvoir étaient, sur la terre, les représentants de la majesté divine, leur volonté devait être respectée à l’égal des décrets providentiels. Dieu étant infaillible, ses délégués partageaient son omniscience et son omnipotence. Discuter leurs ordres était un sacrilège ; aussi, aux temps de foi, l’autorité était-elle autant respectée que crainte, sans que les pires turpitudes qu’elle commettait semblassent porter atteinte à son prestige.
Mais l’évolution humaine accomplissait, lentement, insensiblement, mais sûrement son travail de critique. La divinité fut mise en doute, et, du coup, la légitimité de l’autorité, en tant qu’essence divine, sombra sous la critique. Le résultat fut la chute de la royauté de droit divin, l’avènement au pouvoir de la classe moyenne, la bourgeoisie.
Celle-ci, en s’installant au pouvoir, apportait, pour s’y consolider, une théorie nouvelle sur l’autorité. L’entité-Dieu ayant perdu de son poids, on créa l’entité-nation, qui devait, par la suite, se transformer en l’entité-société. La loi ne fut plus de volonté divine, mais volonté nationale. Pour donner à la force matérielle, dont elle venait de s’emparer, la force morale sans laquelle il n’est pas de durée, la bourgeoisie invoqua la volonté de tous, pour coerciser la volonté individuelle.
Le Parlement royal qui, lui aussi, avait toujours cherché à étendre ses prérogatives en empiétant sur celles de l’autorité royale, était une machine excellente, toute trouvée, pour devenir le clergé de la nouvelle religion. On l’épura, il fut plus étroitement rattaché à l’Etat ; on rogna son indépendance. Payé par l’Etat, recruté par l’Etat, il fut complètement asservi, mais, pour son crédit, il fallait sauver les apparences, et lui donner un semblant de liberté : on décréta les magistrats inamovibles ! Seulement, comme l’avancement dépendait toujours du maître, on juge de ce que pouvait valoir cette pseudo-indépendance.
Tant que l’on a cru à la légitimité de la loi des majorités, aux nécessités sociales primant les nécessités individuelles, les lois que la bourgeoisie utilisa ou fit décréter, dans son intérêt, furent subies par la masse. Si l’on murmurait lorsqu’elle pesait trop sur l’individu, on les excusait en invoquant l’intérêt général, et la « Volonté Nationale » remplaça avantageusement la « Volonté Divine » comme moyen de gouvernement.
La magistrature devint un pouvoir formidable ; ce fut elle qui recueillit la succession de l’autorité de droit divin décapitée sur la place de la Révolution ; elle disposa, à son gré, de la vie et de la liberté des citoyens, n’ayant à en rendre compte qu’à elle-même. Les lettres de cachet de l’ancien régime furent avantageusement remplacées par le « mandat d’amener » ; avec cette différence que la lettre de cachet ne s’appliquait, généralement, qu’aux personnes influentes, et que le « mandat d’amener » ne se décerne que contre la plèbe, que, moins on est influent, plus sûrement on en subit les effets. Le dernier des robins est devenu l’égal des anciens potentats, sa signature apposée au bas d’un imprimé suffit pour plonger, dans une cellule, qui lui déplaît, pour la durée qu’il lui plaît.
La Révolution de 89 déplaça le pouvoir, mais se garda bien d’y porter atteinte. Ceux qui se trouvaient au milieu furent placés dessus, mais ceux qui étaient dessous y restèrent et la machine continua à les broyer sans qu’ils pussent y apercevoir aucun changement, si ce n’est dans la forme et les formules.
Ce serait, en effet, trop dire que d’avancer qu’il n’y eut aucun changement. Au lieu d’invoquer la volonté royale et son bon plaisir, on parla « au nom du peuple ». Pour les châtier, pour les plier à l’obéissance, on ne les fit plus agenouiller devant le roi, devant le prêtre, devant le seigneur, personnages bien tangibles, ce fut devant des entités qu’on les prosterna : « La Souveraineté Nationale » ! « La Loi » ! On fit croire aux individus que leur bien-être, leur sécurité, le bon ordre social dépendaient de l’abnégation de tous, de l’effacement de l’individualité devant la volonté générale ! ou soi-disant telle – et le peuple ignorant se courba devant ses nouveaux maîtres, comme il l’avait fait devant les anciens.
Mais, en travaillant à saper l’origine divine de l’autorité, la bourgeoisie lui avait porté un coup funeste. Du jour où l’on commença à la discuter, l’obéissance fut plus apparente que réelle, le respect de l’autorité était atteint dans ses parties vitales. Le replâtrage qu’en fit la bourgeoisie ne pouvait, bien longtemps, tromper personne.
La physique enseigne que la chute des corps s’accélère au fur et à mesure qu’ils se rapprochent du centre de le terre, la vitesse se multipliant par elle-même. Il en est de même des progrès de l’évolution humaine. Plus un cerveau a de points de concordance de ses facultés internes avec des relations externes, plus il est à même d’en acquérir de nouvelles, et plus se fait vite cette adaptation de ses conquêtes nouvelles. Il a fallu des milliers d’années pour mettre bas l’autorité du sabre, l’autorité de droit divin qui s’étayaient l’une l’autre, un siècle a suffi pour lézarder l’autorité du nombre et de l’argyrocratie. A l’heure actuelle, elle n’est plus respectée ; ceux qui la détiennent n’y croient même pas, la ceinture qu’elle a voulu mettre autour de l’individu craque de toutes parts, ses dogmes s’effritent sous les mains de ceux qui veulent l’analyser ; à l’heure actuelle, il n’y a plus que la force brutale qui la maintient, sa chute définitive n’est plus qu’une question de secondes dans la chronologie de l’évolution humaine.
C’est pourquoi Le Figaro, en tant que défenseur des privilégiés, a tort de déclarer que la conscience individuelle est au-dessus des lois. Pour un partisan de la légalité, il n’y a, il ne peut y avoir de lois injustes ! La loi est sacrée, la loi est juste, la loi est sage, par le fait qu’elle est la loi. C’est faire acte de révolte que vouloir la discuter, c’est le commencement de l’insubordination. Tout ordre discuté n’est qu’à moitié exécuté ; il n’y aurait plus aucune loi d’applicable du jour où chaque individu voudrait la raisonner selon sa propre conception.
Il n’y a pas de loi qui, par le fait est la loi, ne blesse quelqu’un dans son individualité, ses sentiments ou son autonomie. C’est demander plus qu’un acte de foi, de la part des individus qu’elle blesse, de s’y plier, même lorsqu’ils la reconnaissent injuste. C’est le Credo quia absurdum de saint Augustin. Les faibles et les timorés peuvent s’y plier, mais les forts et les dignes refuseront toujours de se plier docilement à ce que leur raison réprouve.
C’est alors que l’on est forcé de faire intervenir toutes les forces sociales pour assurer la sanction des lois, ce qui prouve que nous avons raison de dire que la loi n’est que la raison du plus fort, et ce qu’avoue implicitement l’entrefilet du Figaro.

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* Jean Grave : militant anarchiste (1854-1939) proche de Pierre Kropotkine et d’Elisée Reclus. Devenu secrétaire de rédaction du journal Le Révolté en 1883 à la demande de ce dernier, il incarnera la continuité de la presse anarchiste. Après Le Révolté, le journal deviendra sous sa responsabilité La Révolte, puis Les Temps nouveaux (900 numéros) auxquels collaboreront nombre d’intellectuels et artistes de l’époque, tels Kropotkine, Elisée Reclus, Félix Fénéon, Octave Mirbeau, Camille Pissarro, le photographe Nadar…
** Emile Pouget : militant anarchiste et anarcho-syndicaliste (1860-1931). Il est le fondateur de divers journaux libertaires dont le plus connu demeure Le Père Peinard. Il fut également très actif au sein de la naissante CGT.