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Archive for the ‘06. Espagne’ Category

Le texte ci-dessous, paru sur le blog « Ser histórico » et signé Francesc Tur, évoque ce qui est sans doute le plus important massacre de civils de la guerre d’Espagne : les bombardements et mitraillages incessants de la population de Malaga fuyant l’arrivée des troupes franquistes et partie à pied sur la route reliant la capitale de la Costa del Sol à Almeria. Dans son estimation la plus basse, le nombre des victimes de la « Desbandá » demeure cinq fois plus important que l’estimation la plus haute du nombre de morts dû à cette autre monstruosité que fut le bombardement de la ville basque de Guernica.
Cet épisode tragique de la guerre civile espagnole n’en demeure pas moins quasi totalement inconnu ici en France, et mérite qu’on s’y arrête un moment, en hommage à ses innombrables victimes.

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Norman Bethune

Le mardi 7 février 2006, la Ville de Malaga, sous l’impulsion de l’écrivain Jesús Majada, inaugurait le Paseo de los Canadienses (promenade des Canadiens) en hommage au médecin Norman Bethune (Gravenhurts, Canada, 1890-Tang, Chine, 1939), à ses assistants et à son pays d’Amérique du Nord qui avait payé les frais. Jesús Majada avait recueilli près de trois mille signatures pour que la ville andalouse tire de l’oubli la figure de Bethune, pour le travail humanitaire extraordinaire réalisé pendant la Desbandá*, la fuite de centaines de milliers de réfugiés vers Almería suite au siège et à l’occupation de Malaga par les troupes italo-franquistes.
La
Desbandá a été l’une des fuites de population civile les plus massives d’Europe et l’une des plus grandes tragédies, sinon la plus grande, de la guerre civile, volontairement oubliée par tous, selon les historiens Miguel Alba et Antonio Somoza. Ce dernier affirme que les républicains ont quitté la ville alors qu’il était parfaitement possible de la défendre, car elle n’avait qu’un seul accès routier et était entourée sur les autres flancs par la mer et les montagnes. Alba, pour sa part, soutient que « ce fut une honte pour tous, tant pour les fascistes, qui étaient les exécutants (du carnage), que pour la République ». Nous y reviendrons à la fin de cet article.
Les ordres opérationnels pour la prise de Malaga et de la partie occidentale de Grenade furent signés le 30 janvier 1937 par Mario Roatta Mancini (Modène, 1887-Rome, 1968), commandant en chef du Corps des troupes volontaires (CTV) italien et le 2 février par Gonzalo Queipo de Llano y Sierra (Tordesillas, Valladolid, 1875-Sevilla, 1951).
Dans les moments qui précédèrent l’offensive contre cette ville de la Costa del Sol, il y avait près de 50.000 Italiens en Espagne (30.000 miliciens et 20.000 soldats réguliers). Ils disposaient également d’un équipement motorisé abondant, de chars de combat et de l’appui aérien de l’Italie fasciste.
Depuis l’arrivée des militaires transalpins sur le territoire de l’Espagne rebelle, les affrontements avec les franquistes quant aux tactiques militaires à suivre avaient été une constante. Ils avaient déjà commencé en août et septembre 1936 à Majorque lorsque Arconovaldo Bonaccorsi (Bologne, 1898-Rome, 1962), connu sous le nom de comte Rossi, ignora le plus souvent les autorités putschistes de l’île et chercha même, contre leur gré, à occuper Minorque, alors aux mains des républicains. On trouvera également sur le front de Malaga un personnage lui aussi controversé en la personne du chef direct des troupes, au côté de Roatta, après que ce dernier sera blessé au bras le 5 février, un accident qui amènera le colonel Emilio Faldella à prendre en charge le commandement des unités italiennes.
Quelques semaines plus tôt, Roatta, suivant les ordres du Duce, décida d’opérer indépendamment des forces du colonel Borbon, qui exerçait le commandement des troupes de Franco. Ce dernier était entré à Marbella avec ses soldats à la mi-janvier et, d’autre part, les troupes de la garnison de Grenade, sous le commandement du colonel Muñoz, avaient pris le contrôle d’Alhama et des territoires environnants au nord de Malaga. Roatta, appliquant une tactique différente, entreprit une offensive rapide pour que les Italiens obtiennent une victoire claire et stratégiquement importante sur des objectifs décisifs, selon les orientations convenues par le ministre des Affaires étrangères de Mussolini, Galeazzo Ciano (Livourne, 1903 – Vérone, 1944), et les sous-secrétaires des ministères militaires. Ce fut la
guerra celere ou la guerre éclair.
A cette date (janvier 1937), Malaga comptait une population de plus de 150.000 habitants, plus quelque 50.000 réfugiés arrivés dans la ville en fuyant l’avancée des troupes franquistes qui, le 16 septembre 1936, avaient occupé Ronda ainsi que d’autres villes de l’intérieur de la province et la campagne de Gibraltar. L’offensive rebelle ne fit qu’accroître l’afflux de réfugiés. La situation s’était tellement aggravée que la cathédrale fut ouverte comme abri en octobre et que des centaines de réfugiés s’entassèrent à l’intérieur. Ajoutons à ce panorama dramatique qu’entre septembre et octobre de cette année-là Malaga subit presque quotidiennement des frappes aériennes meurtrières, notamment celle du 24 octobre 1936 qui fit 50 morts et causa de grandes destructions dans la rue Martinez…
La capitale de la Costa del Sol était sous les projecteurs des rebelles depuis un certain temps, comme en témoignent les allocutions de Queipo de Llano, dont celle du 23 août 1936 :

« Et comme point culminant de cette série d’absurdités que les marxistes du Comité rouge de Malaga profèrent, ils ont envoyé un télégramme au gouvernement de Madrid, qu’ils félicitent avec enthousiasme « pour tous les succès obtenus », qui démontrent les qualités extraordinaires de commandement, « et nous espérons qu’ils nous mèneront bientôt à la victoire ». Idiots ! ils vont vous sauver pour que vous continuiez à commettre des crimes, mais vous aurez ce que vous méritez, même en vous cachant sous terre. Parce que je vais vous en faire sortir. Continuez vos exploits, tôt ou tard vous paierez pour les crimes commis. Canailles ! Lâches ! »

La ville andalouse était un fief de la gauche, ce qui ne la rendait évidemment pas attrayante aux yeux des rebelles. Lors des élections du 16 février 1936, le Front populaire avait obtenu 55.290 voix, contre 14.452 pour la droite et 1.510 pour les radicaux. Tous les députés élus dans la ville (deux pour le Parti socialiste ouvrier espagnol, un pour la gauche républicaine et un autre du Parti communiste) appartenaient à des formations républicaines. C’est pourquoi, à l’époque, elle était connue sous le nom de « Malaga la rouge ».

L’immonde Queipo de Llano au micro de Radio Séville

Queipo de Llano se répandait dans ses fameux discours radiophoniques de Séville sur les atrocités commises par les « rouges » dans les villes de la province de Malaga et sa capitale. Ils évoquaient les gens jetés dans l’immense précipice de Ronda ; les hommes empalés vivants et d’autres forcés de voir « leurs femmes et leurs filles d’abord violées, puis aspergées d’essence et brûlées » ; des religieuses exposées nues dans les vitrines des commerces d’Antequera ; des prêtres à qui on ouvrait le ventre et leur estomac rempli de chaux vive ; les cadavres décapités de tous ceux qui n’étaient pas anarchistes flottant au long des côtes de Malaga… (la capitale était aux mains d’un comité de salut public dominé par la CNT-FAI).
La soif de revanche était évidente et ce qui s’était produit jusque-là dans les villes occupées par les franquistes n’annonçait rien de bon ni aucune bienveillance de la part des « nationaux » à leur arrivée dans la ville. Gamel Woolsey, épouse de l’écrivain Gerald Brenan, décrit dans son livre
El otro reino de la muerte. Los primeros días de la Guerra Civil en Málaga (Editorial Librería Ágora, S.A, 2006) [L’autre royaume de la mort. Les premiers jours de la guerre civile à Malaga] le climat de panique qui s’empara du peuple quand l’approche des agresseurs fut devenue évidente.

« Une sinistre rumeur qui nous fit tous oublier l’incendie des maisons s’est propagée dans la ville : la légion, la légion arrive ! Par le ton des voix que nous entendions dans la rue, c’était comme s’ils avaient dit : « L’enfer s’est ouvert, Lucifer et sa légion sont sur nous. » Cette légion, digne de Lucifer, était ce à quoi ils s’attendaient, et l’attente était comme une froide vague d’horreur sur la campagne. Personne ne dormit, tout le monde sortit sur la route, regardant l’embrasement de Malaga et essayant d’entendre au loin les pas de l’ennemi qui s’approchait. »

Le 7 février, les chemises noires arrivaient dans la banlieue de Malaga et le lendemain, en compagnie des Espagnols de Borbon, entraient dans cette capitale andalouse désolée. Ce fut le début de la débandade. Les quartiers populaires se vidèrent et une longue file composée de milliers de personnes, d’animaux et de voitures chargées de leurs effets personnels (meubles, machines à coudre, nappes, radios, etc.) se pressait sur l’avenue du Parc et avançait vers El Palo et Rincón de la Victoria. Il n’y a pas unanimité parmi les spécialistes quant au nombre de réfugiés, celui-ci variant de 90.000 à 150.000 (Bethune), selon les sources. L’historienne Encarnación Barranquero assurait au journal Sur en 2017 (à l’occasion du 80e anniversaire des événements) que les 50.000 réfugiés qui vivaient dans la ville depuis des mois en provenance des villages occupés fuirent tous. Et ils auraient été rejoints par des milliers de personnes venues des localités environnantes et bien d’autres en cours de route. Queipo de Llano, d’autre part, parlait de « 250.000 lâches en fuite ».
Il existe cependant de nouvelles contributions historiques qui portent le nombre de personnes déplacées à 300.000. C’est ce qu’affirment Maribel Brenes et Andrés Fernández dans leur livre
1937, Exode Málaga-Almería : Nuevas fuentes de investigación (Arístipe Ediciones, 2016) [1937, Exode Malaga-Almeria : nouvelles sources d’investigation]. Selon les auteurs, « le nombre de victimes de l’exode est bien supérieur à 150.000, chiffre qui avait été considéré comme valable jusqu’à présent. Sur la liste interminable des personnes déplacées parties de Malaga sur le seul tronçon d’Adra à Almeria, il y a près de 200.000 personnes ».
A l’aube du 8 février, alors que la ville est occupée, la colonne de Malaguènes atteint déjà Torre del Mar où ils sont rejoints par une marée de réfugiés de l’intérieur de la province. La N-340 Malaga-Almeria par laquelle ils avançaient longe la côte mais fut coupée à hauteur de Motril par une inondation. Depuis la mer, les navires
Canarias, Baleares et Almirante Cervera les bombardaient sans que la marine républicaine ne fasse à aucun moment acte de présence. Dans le même temps, comme l’explique l’historien Francisco Espinosa Maestre, président de l’Association contre le silence et la mémoire historique oubliée de Malaga, l’aviation italienne « commence l’attaque aérienne et le mitraillage d’une longue file de familles sans défense » et « les canons de la flotte rebelle canonne et tire sur des cibles humaines qui fuient, terrifiées ».
Queipo de Llano, dans son allocution du 9 février, fait référence à cet épisode tragique en ces termes :

« Après trois quarts d’heure, une partie de notre aviation me faisait savoir que de grandes masses s’enfuyaient à toutes jambes jusqu’à Motril. Pour les accompagner dans leur fuite et les faire courir plus vite, nous avons envoyé notre force aérienne qui a bombardé et incendié quelques camions ».

Le correspondant du Daily Worker, l’écrivain et philosophe Arthur Koestler (Budapest, 1905 – Londres, 1983), décrit ainsi le drame de la côte méditerranéenne andalouse :

« L’après-midi commence l’exode général de Malaga. La route de Valence devient le lit d’un fleuve de camions de voitures, de mulets, de carrioles, de piétons – misérables au désespoir, criant et se querellant.
Ce fleuve emporte tout avec lui : civils, miliciens déserteurs, officiers déserteurs, le gouverneur civil, une partie de l’état-major. […] De mauvais bruits courent dans Malaga : les rebelles occuperaient déjà Velez, le premier village à vingt-cinq kilomètres à l’est de la ville ; le flot des fuyards court à la mort. Une autre rumeur affirme que la route est encore libre mais sous le feu des navires de guerre et des avions qui massacrent les réfugiés à la mitrailleuse.
Mais rien ne peut retenir ce flot, il s’écoule, il s’écoule, nourri par cette source qui s’appelle la peur de mourir ».

L’une des rumeurs dont Koestler parle n’était pas fondée. En effet, sur le tronçon entre Nerja et Almuñécar, les familles qui avançaient le plus lentement ou qui avaient quitté tardivement Malaga virent la route coupée par les troupes italiennes, qui empêchèrent leur passage et les obligèrent à rentrer chez elles où, leur assura-t-on, elles n’auraient rien à craindre si leurs mains n’étaient pas couvertes de sang. Dans certaines villes comme Almuñécar, des bus sont même affrétés pour ramener les réfugiés ; d’autres devront faire le trajet à pied. Darío Ferri, combattant dans cette colonne de la côte, raconte la situation : « Une fois sur la route d’Almería, nous nous sommes trouvés devant un massacre de civils et de soldats (…). Des colonnes d’hommes, femmes et enfants épuisés. Les avions italiens arrivaient directement de la mer et les mitraillaient. Ils étaient paralysés, tués avec une facilité déconcertante. Une boucherie. »

Les réfugiés qui n’avaient pas été interceptés par les Italiens continuèrent leur marche. En chemin, entre Salobreña et Motril, ils découvrirent que le pont enjambant la rivière Guadalfeo, dont le débit était très important, avait été détruit. Une forte tempête de pluie s’était abattue sur la province la semaine précédant la fuite. La rivière devint ainsi un obstacle presque insurmontable. Malgré tout, beaucoup de réfugiés se jetèrent à l’eau pour essayer de la traverser ; certains le firent même de nuit, avec les membres de leur famille dans les bras. C’est l’un des épisodes les plus évoqués par les survivants et qui fit d’innombrables victimes.

Plaque déposée sur la promenade des Canadiens, à Malaga, en hommage à Norman Bethune et à ses assistants.

Ceux qui réussirent à traverser la rivière et survécurent n’eurent d’autre aide que celle de Norman Bethune. Le médecin canadien arrive à Almeria le 10 février et découvre la tragédie de la population fuyant Malaga. En plein exode, Bethune essaya de s’organiser parmi ce flot de personnes, dont beaucoup étaient gravement blessées et malades. Il décida de décharger les appareils médicaux de sa camionnette pour faire de la place aux enfants les plus mal en point et de les emmener rapidement à Almeria. Le matériel médical serait chargé dans la première ambulance circulant dans la zone. Bethune avait remarqué à son arrivée en Espagne, à Madrid et à Guadalajara, que pour la plupart des blessés arrivant à l’hôpital, il était déjà trop tard et il eut alors une idée jamais mise en pratique auparavant : transporter du sang sur les fronts de guerre avec une unité mobile de transfusion.
Ce sont 200.000 personnes qui ont suivi la route d’Adra à Almeria. Le reste se compose de ceux qui firent marche arrière et ceux qui furent tués, ce qui donne une bonne idée de l’ampleur de la tragédie. Une tragédie qui ne se terminera pas avec l’arrivée des réfugiés dans la ville d’Almeria, à partir des 10 et 11 février, car l’aviation rebelle les reçut avec un bombardement intense. L’un de ses objectifs était de couler le cuirassé Jaime-Ier ancré dans le port, mais les bombes frappèrent d’autres zones de la capitale, faisant des dizaines de morts.
L’historienne Encarnación Barranquero affirme que parmi les réfugiés il y avait de très nombreux enfants. La majorité de la population était composée de femmes, de personnes âgées, les hommes en âge de combattre se trouvant au front. Et la plupart de ces personnes étaient analphabètes, n’étaient pas syndiquées ni membres de partis politiques, mais elles craignaient ce qui était alors considéré comme du fascisme, mais elles n’étaient pas vraiment des militants de partis politiques.
Quelques témoignages de ce drame recueillis dans le livre de Maribel Brenes et Andrés Fernández
1937 : Exodus Málaga-Almería : Nuevas fuentes de investigación sont vraiment impressionnants, comme celui d’Amparo Gallardo (née en 1925) :

« Le 7 février 1937, toute ma famille a quitté Velez-Malaga pour Almeria devant l’avancée des troupes fascistes, parce qu’il y avait de nombreuses rumeurs selon lesquelles à leur arrivée ils assassinaient, violaient et pillaient la population. Nous avons été bombardés par deux navires de guerre alors que les mitrailleuses continuaient de tirer depuis les airs. Il n’y avait pas d’issue, car à gauche nous avions la montagne et à droite un énorme ravin. Nous nous couchions dans les caniveaux et mon père nous couvrait de son corps pour nous protéger. »

Ou celui-ci de Juana et Josefa Muñoz (13 et 10 ans respectivement à l’époque) :

« Ce qui m’a le plus impressionné, c’est une femme sur le bord de la route, avec un enfant qui tétait son sein, et elle était morte. Et nous avons continué. Un chauffeur, en pleurs, a dit :  » Je ne peux pas allumer la lumière, parce que si j’allume la lumière, avec le Cervera et le Canarias qui sont là… nous serions fichus … »

Le récit de l’exode tragique dû au chauffeur de Norman Bethune et futur romancier anglais T. C. Worsley, recueilli par Paul Preston dans The Spanish Holocaust, n’est pas moins bouleversant.

« La route était encore pleine de réfugiés, et plus nous avancions, plus leur situation se dégradait. Certains avaient des chaussures en caoutchouc, mais la plupart portaient des bandages déchirés aux pieds, beaucoup allaient pieds nus et presque tous saignaient. Ils formaient une colonne de 150 kilomètres de gens désespérés, affamés, épuisés, comme une rivière qui ne montrait aucun signe de tarissement… Nous avons décidé de mettre les enfants dans le camion, et tout de suite nous sommes devenus le centre d’attention d’une foule rendue folle qui criait, priait et suppliait devant une telle apparition miraculeuse. La scène était accablante : les femmes criaient en tenant les bébés nus en l’air, mendiant, criant et sanglotant de gratitude ou de déception. »

Combien de morts eurent lieu au cours de la Desbandá ? Bien qu’il n’y ait pas unanimité sur ce chiffre, il est certain qu’il y en eut des milliers. L’historien Miguel Alba parle de 5.000 tués sur la route. Paul Preston, pour sa part, affirme que « bien qu’il soit impossible de connaître le nombre exact de victimes, il semble certain qu’il y en ait eu plus de 3.000 ». D’autres estimations, cependant, situent ce chiffre entre 5.000 et 15.000.
En tout état de cause, il est légitime de se demander si le mouvement de panique qui a provoqué la fuite d’une marée humaine de Malaga en direction d’Almeria dans des conditions aussi difficiles était justifié ou non.
Selon Hugh Thomas, après l’entrée des Italiens de Roatta et des Espagnols du colonel Borbon dans la capitale de la Costa del Sol, la répression la plus féroce eut lieu en Espagne depuis la chute de Badajoz. L’hispaniste britannique affirme qu’elle se déchaîna au souvenir des 2.500 morts à Malaga pendant les mois sous régime républicain, et de la destruction d’églises et du pillage de biens. Un témoin oculaire mentionné par l’historien anglais (qui nous met en garde quant à une éventuelle exagération) a déclaré que, dans la première semaine qui a suivi la prise de la ville, 4.000 personnes furent tuées.
Preston, dans L’Holocauste espagnol, révèle également l’ampleur de la répression.

« Au cours des sept semaines qui ont suivi la prise de Malaga, 3.401 personnes ont été jugées, dont 1.574 ont été exécutées. Pour juger un si grand nombre de personnes en si peu de temps, il fut nécessaire de déplacer une très grande équipe de juges militaires à Séville. Parmi eux se trouvait le président du dernier gouvernement franquiste, Carlos Arias Navarro (Madrid, 1908-1989), surnommé « le Petit Boucher de Malaga ». Sa dureté était liée au fait qu’il avait été fait prisonnier dans la capitale alors qu’elle était sous contrôle républicain. Les procès, qui décidaient souvent du sort de plusieurs personnes à la fois, n’offraient pas les moyens de défendre l’accusé et ne duraient souvent que quelques minutes. »

Au cours de l’été 2008, de jeunes volontaires découvrirent dans le vieux cimetière Saint-Raphaël, dans la ville andalouse, le plus grand ensemble de charniers de la guerre civile et de la période franquiste. Le travail d’archivage, avec des données mises à jour en 2016, a révélé un chiffre de 4.471 fusillés dans ce cimetière. Les corps de 2.840 d’entre eux ont été retrouvés. Dans ce cimetière, il y eut des exécutions depuis l’entrée des « nationaux » dans la ville, en février 1937, jusqu’en 1951.
Malaga aurait-elle pu être défendue ? Y a-t-il eu un abandon de fait par les autorités de Valence ? Voici ce que dit l’écrivain Arthur Koestler dans son livre Un testament espagnol.

« La ville a été trahie par ses chefs : abandonnée, livrée au couteau. Les croiseurs rebelles l’ont émiettée à coups de canon et les bateaux de la République ne sont pas venus. Les avions des rebelles y ont semé la panique et la mort, et les avions de la République ne sont pas venus. Les rebelles avaient de l’artillerie, des véhicules blindés et des chars d’assaut, et les armes et les munitions de la République ne sont pas arrivés.
Plus longtemps on attend un événement, plus son apparition finale vous surprend. Nous savions depuis des jours et des jours que Malaga était perdue. Mais nous nous étions représentés différemment sa fin. Tout se passa dans un calme hallucinant, sans bruit, sans drame. Tout doucement, on avait hissé le drapeau blanc sur l’hôtel de ville. Quand apparurent au matin les bateaux et les avions, nous attendions qu’ils tirent ; nous ne savions pas qu’il n’y avait plus d’ennemi, que nous vivions déjà sous le joug la domination du drapeau nationaliste. »

Certains, comme l’écrivain et chercheur Luis Melero, auteur du roman La Desbandá (Roca Editorial, 2008), donnent de la crédibilité à la croyance répandue parmi certains spécialistes que Largo Caballero, alors chef du gouvernement et ministre de la guerre, avait donné l’ordre de ne pas donner « une balle de plus pour Malaga ». La conviction que Malaga n’avait pas d’importance pour le gouvernement républicain, qu’elle aurait pu être défendue mais qu’il y avait un intérêt à ne pas le faire, pour différentes raisons (parmi lesquelles certains soulignent le fait qu’il s’agissait d’un « foyer anarchiste ») était également répandue parmi ceux qui s’étaient enfuis sur la route vers Almeria. C’est le cas du républicain Antonio Torres Muralna : « Malaga, il me semble qu’ils se désintéressaient d’elle (…) Beaucoup de gens à Madrid, à Valence et à Barcelone se foutaient de Malaga. Malaga aurait très bien pu être défendue. Elle est entourée de montagnes et on n’a pas tiré un seul coup de feu. Pourquoi ? J’étais milicien et je n’ai jamais pu avoir un fusil pour la défendre. »
Comme on l’a souligné au début de ce texte, parmi les navires qui bombardèrent la colonne des réfugiés sur ce qu’on appelle la « route de la mort » figurait le paquebot de croisière
Baléares. Le 6 mars 1938, dans ce qui allait devenir la plus grande bataille navale de la guerre civile, le navire amiral des franquistes fut torpillé par le destroyer républicain Lepanto à la hauteur du cap Palos, au large de Carthagène. Le navire et ses quelque 800 membres d’équipage furent envoyés par le fond. Une semaine plus tard, José Tous Ferrer, propriétaire du journal Última Hora de Palma, lança une souscription populaire (en plus des collaborations obligatoires des prisonniers républicains) pour construire un monument aux marins morts dans l’attaque, dont certains étaient majorquins.
L’œuvre, dotée d’un budget de 100.000 pesetas de l’époque, fut inaugurée par Francisco Franco et les autorités fascistes le 16 mai 1947. Le monolithe et son ensemble architectural, malgré des variations enregistrées au fil du temps – comme la suppression de l’inscription
« Majorque aux héros du croiseur Baleares. Gloire à la Marine nationale. Vive l’Espagne » pendant le mandat de la socialiste Aina Calvo, entre 2007 et 2011 –, est toujours debout. Malgré les demandes de démolition de l’association Memòria Històrica de Mallorca, sa défense par la droite et certaines associations de quartier a porté le litige en justice.
Le croiseur
Baléares, qui fait l’objet d’un autre monument à Ondárroa (province de Guipuzcoa), a également participé au bombardement de villes côtières comme Tarragone, Castellón, Sant Feliu de Guíxols, Mataró, Dénia, Gandia, Malaga capitale et Palamós.

Francesc Tur

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* Le mot « desbandá » est une contraction du terme espagnol exact « desbandada » (la débandade). Cette contraction illustre l’accent ou la façon de parler typiquement andalouse, qui consiste à « manger » la fin des mots.

Précision : pour les deux extraits du livre d’Arthur Koestler Un testament espagnol j’ai opté pour la traduction française de la version parue en 1939 chez Albin Michel et reprise en livre de poche, légèrement différente de la traduction espagnole.

Source : MÁLAGA, FEBRERO DE 1937: LA DESBANDÁ
Traduction : Floréal Melgar

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Le camp de concentration franquiste d’Albatera (Alicante) fut l’un des plus cruels et inhumains qui aient existé en Espagne après la fin de la guerre civile, au point que certains l’ont baptisé l’«  Auschwitz espagnol ». Les conditions de vie dans le camp, qui a fonctionné d’avril à octobre 1939, étaient très dures. Les prisonniers ne recevaient que des miettes de pain et des sardines. La soif dont les prisonniers souffrirent, à cause du manque d’eau et de l’énorme chaleur qui régnait sur place, était épouvantable. Il y eut des tortures, toutes sortes d’humiliations ainsi que des exécutions. Les prisonniers disposaient chacun d’un numéro, de sorte que si l’un d’eux s’échappait ceux qui portaient le numéro précédent et le suivant étaient abattus.
« Franco a envoyé plus de 22 000 personnes dans le camp de concentration d’Albatera, et beaucoup y sont mortes déshydratées », explique le professeur et écrivain Isabel María Abellán Cartagena, qui enquête depuis plusieurs années sur ce qui s’est passé dans ce lieu où seules les chambres à gaz manquaient pour qu’il corresponde à un camp d’extermination nazi. En se fondant sur l’histoire d’Isidro, un républicain anarchiste qui a souffert et survécu à l’enfer et avec qui l’écrivain a eu de longues conversations après l’avoir rencontré en 2009, Abellán vient de publier le roman Isidro. Récit du camp de concentration d’Albatera.
Isabel María Abellán, professeur d’histoire à l’Université, explique que « dans cette saline d’Albatera, le gouvernement de la IIe République a construit un camp de travail pour les prisonniers de droit commun, où il n’y avait jamais eu plus de 700 personnes, alors que sa capacité était supérieure à 2000, et après la guerre civile Franco y a organisé un camp de concentration. Je me suis intéressée au sujet d’une manière imprévue, en enquêtant sur la IIe République dans la communauté valencienne, à la recherche de lettres de personnes qui s’étaient regroupées dans le port d’Alicante pendant les derniers jours de la guerre civile ».
Il ne fut pas facile pour l’enseignante de faire des recherches sur ce camp de concentration, sachant qu’après sa fermeture « l’endroit a été déclaré zone dévastée et que les machines ont tout rasé pour ne laisser aucune trace. Puis une agglomération artificielle a été créée (San Isidro), qui a été peuplée par des gens venus d’Aragon et du nord de l’Espagne. La première maison a été livrée en 1956. Il est impossible d’obtenir beaucoup de données parce qu’on a pris grand soin de ne pas laisser de traces, fait en sorte que tout disparaisse, mais les gens de la région connaissaient l’histoire. San Isidro a commencé par être un hameau dépendant de la ville d’Albatera, mais est devenu maintenant une municipalité indépendante ».
Avec tout le matériel recueilli et les témoignages de plusieurs personnes, Abellán a choisi d’écrire un roman. « Comme je suis enseignante, il me semble plus pédagogique pour mes élèves d’écrire un roman plutôt que de faire un discours pour un congrès, qui aurait quelque chose de plus académique », dit-elle.
L’historienne cartagénoise affirme que « le 1er avril 1939, à la fin de la guerre civile, des milliers de personnes attendaient dans le port d’Alicante les navires promis par la France. Certains sont arrivés, mais Franco a par la suite empêché d’autres navires français d’accoster. Les troupes franquistes séparèrent les femmes et les enfants. Les hommes furent regroupés. Certains furent abattus sur place dans le château de Santa Bárbara d’Alicante et d’autres emmenés dans un champ appelé Los Almendros (les amandiers). Max Aub a écrit un livre à ce sujet. C’était le printemps et les prisonniers avaient tellement faim qu’ils ont même mangé les feuilles des amandiers. Ils n’y sont restés que quelques jours ».
« Les premières semaines,
poursuit Abellán, entre 20.000 et 22.000 personnes furent regroupées dans le camp de concentration d’Albatera. D’après les témoignages que j’ai recueillis, ils étaient entassés comme des lapins, ils devaient se tenir debout, car ils ne pouvaient pas s’asseoir, et la surpopulation était terrible. Dans ce lieu se trouvait Isidro, qui demeura là du premier jour jusqu’à la fermeture du camp de concentration (octobre 1939). En août, beaucoup sont morts déshydratés. Ils souffraient d’une faim atroce, mangeaient à peine, et on ne leur donnait qu’un peu d’eau tous les deux jours. Comme c’était une zone saline, c’était comme dans un four où les prisonniers cuisaient. Les maladies, la faim, la déshydratation, tout se mêlait. »
Isabel María Abellán a trouvé l’histoire d’Isidro si terrible qu’elle a décidé de l’adoucir par la littérature. « Dans le roman, il y a des aspects réels de l’histoire d’Isidro, d’autres relèvent de la fiction. La grande licence littéraire qui m’a offert beaucoup de possibilités dans l’écriture est la création d’un personnage féminin, Käthe. Quand j’ai commencé à écrire l’histoire, je l’ai trouvée tellement dure que j’ai pensé que personne ne voudrait la lire. »
Pendant deux ans et demi, l’écrivain a entretenu une relation étroite avec Isidro, de l’âge de 93 ans jusqu’à sa mort. « J’insiste sur la façon dont il a réussi à survivre, parce que la beauté de l’histoire d’Isidro est qu’il s’agit d’une histoire de survie et d’amitié. Non seulement il se soucie de sauver sa propre peau, mais il aide beaucoup de gens et son humanité est très émouvante. »
Le roman Isidro* est une histoire vraie, avec une touche de fiction. Isidro est un milicien anarchiste dans la Barcelone des premiers moments de la guerre civile. Des brigadistes arrivent du monde entier, dont Käthe, une jeune femme fuyant l’Allemagne nazie. Ainsi commence une histoire qui se développe entre le front d’Aragon, la Barcelone convulsive de 1937 et un camp de concentration, celui d’Albatera, où furent transférés depuis le port d’Alicante tous ceux qui ne réussirent pas à partir pour l’exil à la fin de la guerre.

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* Ce roman n’a pas été traduit en français, mais il m’a semblé intéressant d’évoquer à travers lui l’existence de ce camp, largement ignorée dans notre pays. [Note du blogueur.]

Source : La crónica del pajarito.
Traduction : Floréal Melgar

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Après la mort de Franco, le correspondant de l’agence Efe à La Havane envoya une dépêche, reprise par certains des plus prestigieux journaux du monde et qui disait ceci : « Quelques heures après l’annonce de la mort du général Franco, le gouvernement révolutionnaire de Cuba a décrété un deuil officiel de trois jours. Depuis jeudi, les drapeaux ont été mis en berne sur tout le territoire cubain. Le président de la République, M. Osvaldo Dorticós, a adressé un message de condoléances au président du gouvernement espagnol, Carlos Arias Navarro (…). » Quand vous lisez cela, vous avez l’impression qu’il y a soit un malentendu, soit une erreur dans le texte. Ce n’était pas le cas. Le Cuba de Fidel Castro a en effet rendu hommage au dictateur comme aucun autre pays ne l’a fait, bien qu’il ait tout mis en œuvre pour que l’information demeure discrète, ce qui permettait tout à la fois de rester en bons termes avec l’Espagne et d’éviter un scandale international. Ce geste a pris un relief plus important encore l’année suivante, à la mort de Mao Zedong, le gouvernement cubain n’ayant pas porté la même attention envers le dirigeant communiste chinois. Ce fut là le dernier chapitre d’une relation particulière et choquante entre deux dictateurs idéologiquement aux antipodes, qui décidèrent d’agir avec un pragmatisme « souterrain » et une complicité qui ont suscité un énorme intérêt chez les historiens et les politologues.
Depuis 1959, les événements ont forgé un respect mutuel qui s’est finalement mué en admiration. Le lien commun, la Galice, a été un facteur qui a favorisé ce rapprochement. Franco a grandi, comme tous les militaires de sa génération, avec un fort sentiment anti-américain issu de la défaite contre les États-Unis à Cuba en 1898. Selon les propres mots de Fidel, recueillis dans la biographie en deux parties d’Ignacio Ramonet (Débat), « Franco doit avoir grandi et avoir été élevé avec cette amère expérience (…). Et ce que la révolution cubaine a fait, à partir de 1959, en résistant aux Etats-Unis, en se rebellant contre l’empire et en le battant à la baie des Cochons, peut avoir été perçu par lui comme une forme de revanche historique pour l’Espagne. Bref, nous les Cubains, par la manière dont nous avons pu affronter les États-Unis et résister à leurs agressions, avons fait valoir le sentiment et l’honneur des Espagnols ». La « sentinelle de l’Occident » a bien senti que Castro, dans sa confrontation avec l’impérialisme américain, était non seulement mu par l’idéologie marxiste, mais que le facteur nationaliste et patriotique était devenu plus important encore. Des historiens comme Joaquim Roy (La siempre fiel : Un siglo de relaciones hispanocubanas [1898-1998], Ed. Los Libros de la Catarata) notent que Franco demandait des rapports à ses collaborateurs afin d’en savoir plus sur Castro et d’autres communistes célèbres comme Ho Chi Minh, en raison de la fascination qu’ils lui inspiraient.
Castro n’a jamais perdu une occasion de critiquer le régime franquiste en public, mais pas Franco. Il reçut à plusieurs reprises les dirigeants communistes espagnols à La Havane, louant Dolores Ibarruri, la Pasionaria, et s’entoura de soldats prestigieux de l’armée républicaine comme Enrique Líster et Alberto Bayo, instructeur du groupe des révolutionnaires cubains qui s’entraînèrent au Mexique avant d’embarquer sur le Granma. L’enfance et la jeunesse de Fidel nous renseignent sur la relation unique qui exista entre les deux dictateurs. Fils d’Angel Castro, riche propriétaire terrien de Galice né à Láncara (province de Lugo) qui émigra à Cuba en 1905, il fut formé principalement dans les écoles jésuites de Santiago de Cuba. Ses professeurs étaient des religieux espagnols partisans de Franco, sans exception, pendant la guerre civile d’Espagne. Chez lui, le jeune Fidel a également vu son père, une personne influente dans sa communauté, se montrer sans ambiguïté favorable à son compatriote d’El Ferrol.

Guevara assiste à une corrida à Madrid en 1959.

L’Espagne entretenait des relations amicales avec le Cuba de Fulgencio Batista, relations qui furent maintenues après le triomphe du nouveau gouvernement révolutionnaire en 1959, et Franco n’eut pas à se plaindre de l’administration de Juan Pablo de Lojendio, l’ambassadeur espagnol à La Havane, durant la première année d’existence de la révolution. Les analyses exhaustives du professeur Manuel de Paz Sánchez (Zona Rebelde y Zona de Guerra, Librería Universal-CCPC), expert en matière de relations transatlantiques de l’Espagne, expliquent les agissements de Lojendio, neutralisant les tentatives des républicains espagnols pour que le nouveau Cuba suive les traces du Mexique*, ce qui aurait entraîné une rupture avec l’Espagne de Franco et la reconnaissance du gouvernement de la seconde République espagnole en exil. La chasse aux groupes contre-révolutionnaires avait créé un climat dans lequel un incident diplomatique grave et incompréhensible a lieu en janvier 1960. Castro se trouve dans les studios de la télévision cubaine pour y faire une déclaration en direct sur les activités de l’opposition et fait allusion au soutien de l’ambassade d’Espagne à ces activités. Lojendio, emporté par son tempérament, fait alors irruption dans les studios, offensé, et demande à Castro une rectification au milieu d’un tumulte qui laisse les téléspectateurs sans voix. L’expulsion de l’ambassadeur est immédiate. Franco est informé de l’incident et transmet au ministre des Affaires étrangères, Castiella, sa résolution : « Vous êtes le ministre. Faites ce qui vous semble opportun. Mais avec Cuba, tout sauf la rupture. »
Et en effet, Cuba et l’Espagne ont surmonté cette crise et n’ont pas rompu. Le pragmatisme s’imposa et les relations se maintinrent dès lors au niveau du chargé d’affaires, tandis qu’un Franco en colère après son ambassadeur décida de laver discrètement le linge sale en famille. Comme il l’affirme lui-même dans Mes conversations privées avec Franco (Planète), de son cousin Francisco Franco Salgado Araújo, « l’épisode Lojendio pouvait signifier que le président Castro, qui est sur un plan communiste, non seulement rompe ses relations avec l’Espagne mais reconnaisse aussi le gouvernement rouge en exil ». Lojendio, après une période d’inactivité, fut affecté à un poste diplomatique de seconde zone, à Berne.
La relation hispano-cubaine va être affectée par l’entrée en scène d’un autre acteur principal. Les États-Unis voient leurs intérêts en danger dans une zone où ils n’ont pas l’habitude de convaincre leurs adversaires avec la persuasion, mais avec le bâton. La réforme agraire cubaine et les expropriations d’entreprises et d’individus nord-américains se traduisent par la rupture des relations diplomatiques et le début du fameux embargo économique, à l’automne 1960, devenu presque total en février 1962. La majorité des pays d’Amérique latine rompent leurs relations avec Cuba, et l’Europe, alliée aux Etats-Unis, ferme ses portes à l’économie de l’île. L’URSS et le bloc communiste répondent rapidement à l’appel à l’aide de Fidel, mais cet embargo va aussi être contourné par un autre pays, l’Espagne. Peu de temps après que le président Eisenhower eut donné l’accolade à Franco lors de sa visite officielle à Madrid, un accord commercial entre l’Espagne et Cuba est signé en 1960, accord qui sera renouvelé et mis en œuvre au cours des années suivantes.
Le gouvernement nord-américain demeure stupéfait par la politique étrangère de l’Espagne, qui ne participe pas aux représailles contre Cuba, et craint qu’elle n’ait un effet contagieux sur le reste des pays d’Amérique latine. Seuls les moments de tension dus à la crise des missiles d’octobre 1962 mettront fin aux échanges commerciaux entre Espagnols et Cubains, d’une ampleur non considérable mais d’une valeur morale inestimable pour Cuba assiégé par les Etats-Unis. Les compagnies aériennes d’Iberia relient La Havane à l’Europe, les enfants cubains ne manquent pas de jouets espagnols, et le nougat de Noël de Jijona ou les bus Pegaso sur les routes cubaines sont un signe de la bonne volonté du gouvernement franquiste.

Castro et l’ex-ministre franquiste Fraga lors d’une fiesta à Lancara, en Galice.

Les Etats-Unis menaçaient de mettre fin à l’aide économique à l’Espagne pour qu’elle abandonne sa position, mais la renégociation des bases américaines sur le sol espagnol en 1963 mit cette mesure en suspens. Les États-Unis finiront par accepter la position espagnole, mais le trafic maritime sera affecté par les tensions internationales dans les Caraïbes. Les exilés cubains étaient très remontés contre la politique de Franco et les groupes anticastristes, armés par la CIA, attaquaient parfois les navires espagnols. En septembre 1964, le Sierra Aránzazu est attaqué par des bateaux d’anticastristes, tuant trois marins et en blessant six autres. Les États-Unis nièrent toute implication, mais la diplomatie espagnole réussit à faire en sorte qu’à partir de ce moment les navires espagnols soient escortés par la marine de guerre américaine.
Le gouvernement américain a tenté de profiter du refus de Franco de participer à l’embargo sur Cuba et a pensé utiliser la proximité des deux dictatures pour établir un canal de communication secret avec La Havane. Franco accepta la tâche de médiation et, après la capture et la mort d’Ernesto « Che » Guevara en Bolivie, en 1967, la partie américaine pensa que l’occasion était alors venue. Le paradoxe qui entoure la relation entre les deux Galiciens, le héros mythique des révolutionnaires du monde, d’un côté, et le féroce anticommuniste, de l’autre, a amené Adolfo Martín Gamero, diplomate espagnol en charge de ce travail de médiation, à vivre un épisode insolite raconté par Norberto Fuentes, biographe de Fidel. Le diplomate fut reçu à Cuba par les frères Castro, qui l’emmenèrent en voyage sur l’île. Quand ils visitèrent leur maison familiale à Birán, quelle ne fut pas la surprise de l’envoyé espagnol quand, dans la chambre du père de Fidel, il vit un télescope et… une photo de Franco sur la table de chevet, qui avait toujours été posée là !
Les relations entre les deux pays seront totalement normalisées à partir de 1974, date à laquelle un échange d’ambassadeurs eut lieu. En 1992, Fidel effectua un voyage officiel en Espagne et en Galice où il put visiter la maison de son père et de sa famille, à Láncara, accompagné de l’ancien franquiste Manuel Fraga**, un autre Galicien lié à Cuba durant son enfance. En 1985, le quotidien El País interviewait Castro, qui fit cette déclaration concluante : « Franco ne s’est pas mal comporté, il faut le reconnaître. Malgré les pressions qu’il a subies, il n’a pas rompu les relations diplomatiques et commerciales avec nous. “Ne pas toucher Cuba” était sa phrase catégorique. Il s’est bien comporté, caramba ! »

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* Le Mexique a toujours refusé de reconnaître le gouvernement franquiste. C’est seulement en 1977, après la mort de Franco, que les relations diplomatiques entre les deux pays se normaliseront.
** Notons que c’est le Parlement galicien présidé par Manuel Fraga Iribarne qui finança la restauration de la maison des parents de Fidel Castro. Ce même Fraga finança la restauration de la Société espagnole Rosalía de Castro de La Havane. L’université de l’Est, à Santiago de Cuba, décerna pour sa part à cet ancien ministre fasciste du gouvernement de Franco le titre de docteur honoris causa. Fraga fut par ailleurs déclaré citoyen d’honneur de cette grande capitale régionale cubaine.

Source : « El País ».
Traduction : Floréal Melgar.

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Camillo Berneri

Dans un sursaut moral dont nous n’avons jusque-là jamais fait preuve, et dans la foulée de la reconnaissance, par Emmanuel Macron, de la responsabilité de l’Etat français dans l’assassinat du militant communiste Maurice Audin durant la guerre d’Algérie, nous, Parti communiste espagnol, reconnaissons notre responsabilité dans la disparition, la torture et l’assassinat, sur ordre du camarade Staline, de nombreux militants libertaires de la CNT et de « trotskistes » du POUM, notamment Camillo Berneri et Andrés Nin, durant la guerre civile d’Espagne.

Parti communiste espagnol
(p.c.c. Floréal)

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En Espagne, le gouvernement a décidé de lancer le processus d’exhumation des restes du dictateur Franco du Valle de los Caídos (la « vallée de ceux qui sont tombés ») où sont enterrés nombre de fascistes ainsi que des combattants du camp dit « républicain ». La famille de Franco s’oppose à ce projet.
Voici, sur le sujet, le communiqué de nos amis de l’organisation anarcho-syndicaliste CNT d’Espagne.

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La CNT salue l’initiative qui devrait amener à l’exhumation des restes du dictateur Francisco Franco du Valle de los Caídos, même si l’on peut être surpris par la « rapidité » des politiciens de gauche de ce pays, qui ont attendu seulement un peu plus de quarante années pour prendre une décision qui, par ailleurs, s’en tient au minimum. Mais puisque cela devrait être mené à bien, nous leur adressons une première demande : que cela soit fait un 18 juillet, pour que le monstre sorte enfin des vies de tant de victimes qui l’entourent un même jour où il est entré dans les leurs pour les dévaster.
Et dans le même ordre de choses, si la famille ne veut pas prendre en charge les restes du dictateur, en mettant en branle une armée d’avocats pour éviter son exhumation, ce qui aura pour conséquence que le geste du gouvernement coûte encore davantage d’argent public, nous proposons des solutions similaires à celles qui furent trouvées pour Hess ou Goering, incinérés et dont les cendres furent jetées à l’eau – ce qui évitera le vandalisme que semble craindre la famille affligée –, mais dans une version plus adaptée au personnage : un fossé pour lui seul dans quelque coin perdu. Le plus difficile sera de trouver l’endroit adéquat, car lui-même s’est amplement chargé de ne laisser que peu de surface disponible sans que, sous terre, les restes de ses victimes attendent.
Nous suggérons également que ce projet soit complété, et cela un peu mieux que lors de la fameuse « transition* » : supprimer toutes les subventions de l’Etat à la communauté des moines ; leur ôter le contrôle d’un lieu qui, curieusement, est considéré comme patrimoine national, mais qui est contrôlé par l’Eglise ; suggérer à cette communauté de moines qu’elle se trouve un autre lieu de résidence après un audit sur son – notre – financement et l’utilisation de l’argent.
Ensuite, supprimer le statut de patrimoine national à un lieu de sang, de terreur, de misère et de souvenir d’une dictature féroce et assassine. Nous préférerions que les patrimoines nationaux soient consacrés à l’art et à l’architecture, qu’ils puissent nous enrichir culturellement. Et, enfin, faire sauter les éléments les plus visibles de l’ensemble. Qu’il ne reste plus debout une seule pierre de ce symbole fasciste bâti avec le sang et la sueur des vaincus, lieu de démagogie sans-gêne alors qu’ils ont osé parler de lieu de réconciliation. Et, parmi les ruines laissées en l’état, créer un lieu contre l’oubli de la barbarie franquiste.
Ne croyez pas que nous ayons oublié ceux qui sont enterrés. Nous prenons pour acquis que, si les politiques ont un peu de dignité et de mémoire, ils mèneront à terme l’indispensable processus d’exhumation des restes de ceux qui, même après leur mort, furent traités comme des vaincus et obligés de reposer au côté de leur bourreau.
Nous leur souhaitons bonne chance et réussite.

(Traduction : Floréal Melgar)

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Note du traducteur : la « transition » désigne la période qui a suivi la mort de Franco, au cours de laquelle partis de gauche et franquistes notoires « relookés » se sont entendus pour établir une « démocratie » à leur goût, quelque peu amnésique, entre autres.

Source : site CNT d’Espagne.

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Franco et les Juifs

Le texte ci-dessous est paru sur le blog d’Arcángel Bedmar et traite d’un sujet très peu abordé quand il est question de l’histoire de la guerre civile espagnole. Arcángel Bedmar est historien, diplômé de l’université de Grenade et professeur d’histoire à l’institut Juan de Aréjula de Lucena (province de Cordoue). Il est l’auteur de plusieurs livres consacrés notamment à la guerre civile et à la répression franquiste dans plusieurs localités de la province de Cordoue dont il est originaire.

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Lorsqu’on fait référence à l’antisémitisme et à la haine envers les Juifs, l’on pense immédiatement à la persécution dont ils souffrirent en Allemagne, lorsque Hitler parvint au pouvoir en 1933, et à leur extermination dans les camps de concentration nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, l’antisémitisme plonge ses racines bien avant cela, dans l’Europe chrétienne du Moyen Age, qui considérait les Juifs, représentés par Judas Iscariote, comme des déicides, c’est-à-dire responsables de la mort de Jésus-Christ. On les accusait aussi de sacrilèges divers, de meurtres rituels sur des enfants chrétiens, de sortilèges destinés à provoquer de mauvaises récoltes ou la peste, de pratiquer l’usure et autres attitudes malveillantes. En de nombreux endroits ils subirent la discrimination, la ségrégation dans des ghettos, et de terribles pogroms.
En Espagne, un édit des rois catholiques décréta leur expulsion en 1492. On estime qu’à cette époque la moitié d’entre eux se convertit au christianisme afin de pouvoir rester dans le pays. Les convertis souffrirent de harcèlement de la part du tribunal de la Sainte Inquisition qui veillait à ce qu’ils ne « judaïsent » pas (qu’ils ne pratiquent pas leurs rites) et prononçait de sévères condamnations, mort comprise, à ceux qui s’y livraient. Les descendants des convertis conservèrent leurs stigmates durant des siècles. Par exemple, le protocole de pureté du sang, qui obligeait à fournir un certificat de non-descendance juive ou maure pour pouvoir intégrer des organismes comme les académies militaires ou les grandes écoles universitaires, existèrent jusqu’au début du XIXe siècle.
En Espagne, un pays sans Juifs, la flamme de l’antisémitisme fut surtout maintenue durant le XIXe siècle par les carlistes, défenseurs de l’absolutisme monarchique et de l’intégrisme catholique, même si l’on trouve également des images antisémites chez certains littérateurs comme Gustavo Adolfo Bécquer, Larra ou Espronceda, ainsi que dans les manifestations festives, le vocabulaire ou les légendes populaires. Dès la fin du XIXe siècle commença à prendre racine en Europe – surtout en Allemagne et en France où il y avait d’importantes minorités juives – l’idée d’une conspiration juive pour dominer le monde. La droite politique et les publications ecclésiastiques répandirent cette idée en Espagne à travers des livres, des homélies, des journaux et autres moyens de diffusion. Il était surtout beaucoup question d’un complot secret entre les Juifs, les francs-maçons et les organisations internationales de la classe ouvrière afin de détruire le christianisme. Se fondant sur cette supposition, l’intégriste sévillan José Ignacio de Urbina fonda en 1912 la Ligue nationale antimaçonnique et antijuive, avec la caution de vingt-deux évêques espagnols. L’antisémitisme s’intensifia en Europe et en Amérique à partir de 1917 avec la révolution russe, que les antisémites considéraient, à l’instar du socialisme, comme une création juive, d’autant que certains leaders bolcheviques, comme Trotski, étaient de cette origine.
La proclamation de la seconde République, en avril 1931, raviva la flamme de l’antisémitisme en Espagne. L’historien Paul Preston, dans son œuvre
El Holocausto Español. Odio y exterminio en la guerra civil y después (traduit en français sous le titre Une guerre d’extermination. Espagne, 1936-1945) qui nous servira de guide pour les quatre paragraphes suivants, explique de manière très étendue et détaillée comment l’antisémitisme se manifesta de façon virulente durant ces années-là. Ainsi, en juin 1931, le journal carliste El siglo futuro (« Le siècle futur ») déclara, bien que cela fût totalement faux, que trois ministres étaient juifs (les conservateurs Niceto Alcalá Zamora et Miguel Maura, et le socialiste Fernando de los Ríos) et que la République était l’œuvre d’une conspiration juive épaulée par les francs-maçons avec l’appui de la gauche. La presse catholique n’était pas en reste dans cette campagne antisémite et se référait fréquemment à l’alliance judéo-maçonnique et bolchevique. Les Editions Catholiques, propriétaires d’un important ensemble de publications, lança deux revues profondément antisémites et antimaçonniques, Gracia y Justicia (« Grâce et Justice »), qui atteignit un tirage de 200000 exemplaires, et Los Hijos del Pueblo (« Les enfants du peuple »).
L’antisémitisme s’étendit en Espagne avec la diffusion du livre le plus important dans le genre,
Les protocoles des sages de Sion, affirmant qu’il existait un gouvernement juif secret, formé par les sages de Sion, qui se servait de la franc-maçonnerie et du communisme pour dominer le monde. L’ouvrage était un faux – bien que l’extrême droite ait prétendu le rendre digne de foi – apparu dans la Russie tsariste en 1902 pour justifier les pogroms contre les Juifs, et connut une grande popularité dans toute l’Europe. La première traduction espagnole fut publiée en Allemagne en 1930 et une maison d’édition jésuite de Barcelone en effectua une seconde en 1932. Un autre livre contribua à la diffusion des Protocoles en Espagne, Orígenes de la revolución española (« Origines de la révolution espagnole »), écrit par un prêtre catalan, Juan Tusquets Terrats, qui émit l’idée que la seconde République était le fruit d’une conspiration judéo-maçonnique. Tusquets prétendait que les Juifs voulaient détruire le christianisme, en utilisant les francs-maçons et les socialistes, au moyen de la révolution, des catastrophes économiques, de la pornographie et du libéralisme. La répercussion du livre de Tusquets fut si importante qu’en 1933 il fut invité par l’Association antimaçonnique internationale à visiter le camp de concentration de Dachau, le premier à avoir été créé par les nazis en Allemagne. Le but de cette invitation, selon lui, était « de nous montrer ce que nous devions faire en Espagne ».
Les proclamations antijuives se répétaient dans les revues, journaux et livres, sous la plume de nombreux auteurs. Par exemple, pour l’écrivain Ramiro de Maeztu l’Espagne était une nation qui s’était créée à travers ses luttes contre les
« usuriers arrogants » juifs et les « sauvages non civilisés » maures. Julián Mauricio Carlavilla, qui sous le pseudonyme de « Mauricio Karl » obtint un énorme succès de librairie durant la seconde République (son troisième livre, Asesinos de España [« Assassins de l’Espagne »], parvint à se vendre à 100000 exemplaires), insistait sur le fait que les Juifs avaient organisé les gauches espagnoles en manœuvrant la franc-maçonnerie, les Internationales communiste et socialiste, et le capitalisme mondial. C’est pourquoi l’Espagne ne pouvait trouver de salut qu’en s’alliant à l’Allemagne nazie et au fascisme italien pour vaincre « les secteurs de la juiverie maçonnique ».
Dans le champ politique, une grande partie de la droite avait des positions antisémites. Le leader de la droite modérée regroupée au sein de la CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes), José Mª Gil Robles, au cours d’un meeting, le 15 novembre 1933 au cinéma Monumental de Madrid, en pleine campagne électorale, affirma qu’
« il fallait fonder un nouvel Etat, une nouvelle nation, rendre la patrie épurée de ses francs-maçons judaïsants ». Onésimo Redondo, fondateur des JONS (Juntes d’offensive nationale-syndicaliste), un parti créé en 1931, qui allait s’unir à la Phalange en 1934, lança également depuis l’extrême droite des proclamations antisémites, ce qui n’avait rien de surprenant de la part de quelqu’un qui avait traduit Mein Kampf, le livre d’Adolf Hitler, en espagnol. Pour Onésimo Redondo, les écoles mixtes créées par la seconde République en 1931 constituaient « un chapitre de l’action juive contre les nations libres. Un délit contre la santé du peuple, qui doit punir les traîtres responsables qui se trouvent à leur tête ».
Chez les militaires, l’antisémitisme s’enracina aussi avec force. Le général Emilio Mola Vidal, dans ses Mémoires, attaqua les francs-maçons et les Juifs, les secousses dont avait souffert l’Espagne trouvant selon lui leur origine dans « la haine d’une race », les Juifs. Mola sera le dirigeant de la conspiration militaire qui déboucha sur le coup d’Etat du 18 juillet 1936 auquel participa le général Franco, abonné à Acción Española, une revue ultradroitière qui avait avalisé les thèses des Protocoles des sages de Sion. Quand, peu de temps après le début de la guerre civile, Franco fut nommé chef de l’Etat, le 1er octobre 1936, l’antisémitisme demeura latent chez de nombreux militaires espagnols, comme les généraux López Pinto, Cabanellas et Millán Astray. Ce dernier, fondateur de la Légion et chef de la propagande de Franco, affirma en septembre 1936 : « Les Juifs moscovites voulaient enchaîner l’Espagne pour nous convertir en esclaves, mais nous devons lutter contre le communisme et le judaïsme. Vive la mort ! »
Le plus furieux des militaires antisémites était peut-être Gonzalo Queipo de Llano, général en chef de l’armée du Sud. Le professeur Gonzalo Álvarez Chillida, dans son livre El antisemitismo en España. La imagen del judío, 1812-2002 (« L’antisémitisme en Espagne. L’image du Juif, 1812-2002 »), signale que dans ses discours radiophoniques Queipo affirmait que le gouvernement républicain était soutenu « par le judaïsme international et que le gouvernement juif secret finançait la révolution communiste ». Le 12 septembre 1936, il soutenait que le conflit était « une guerre pour la civilisation occidentale contre le monde juif » et alla jusqu’à définir l’URSS comme l’Union Rabbinique des Sages de Sion. Ces idées étaient si enracinées chez de nombreux militaires qu’au cours du défilé de la victoire, le 19 mai 1939 à Madrid, Franco affirma que « l’esprit judaïque qui permet l’alliance du grand capital avec le marxisme, qui a passé tant de pactes avec la révolution anti-espagnole, ne s’extirpe pas en un seul jour et continue de s’agiter au fond de nombreuses consciences ».
L’historien Gonzalo Álvarez Chillida, mentionné ci-dessus, a noté également que les revues culturelles des ordres religieux et les prêches de nombreux évêques faisaient allusion, durant la guerre civile, à l’union des Juifs, des francs-maçons et des communistes. L’évêque de Burgos, le 14 février 1937, affirmait que le Front populaire (la coalition entre républicains et les gauches qui avait remporté les élections du 16 février 1936) était « un conglomérat d’athées, de francs-maçons, de Juifs et d’ennemis de Dieu et de l’Espagne ». L’évêque de Léon, le 22 novembre 1936, parlait, lui, de la « malignité judéo-maçonnique », et celui de Palencia, le plus prolifique d’entre eux, faisait allusion, en avril 1938, à « l’alliance » entre « le nez et les ongles effilés du Juif, la main parfumée du franc-maçon et la patte de l’ours asiatique ». Le cardinal Isidro Gomá, primat de l’Eglise d’Espagne, faisait déjà référence, dès 1936, aux « Juifs et francs-maçons qui avaient envenimé l’âme nationale avec des doctrines absurdes », et considérait « les Juifs et les francs-maçons comme les véritables représentants de l’anti-Espagne ».
Parmi la littérature la plus antisémite de la guerre civile, deux livres se détachent, Comunistas, judíos y demás ralea (« Communistes, Juifs et autre engeance »), de Pio Baroja, et Poema de la Bestia y el Ángel (« Poème de la Bête et de l’Ange »), du monarchiste José María Pemán, qui l’écrivit alors qu’il était président de la commission de la culture et de l’enseignement de la Junte technique d’Etat (sorte de premier gouvernement de Franco) où il s’efforçait d’épurer et de réprimer le professorat républicain. Dans ce recueil de poèmes, publié en 1938, la guerre civile est décrite de manière allégorique comme une lutte entre Dieu et Satan. Au service de Satan et de l’Antéchrist, la Bête s’incarne en un sage de Sion qui ordonne la destruction de l’Espagne catholique. Voilà pourquoi « L’ennemi infidèle, serpent qui étouffe/la gorge de l’Espagne, et tient son corps serré/de la synagogue est le pouvoir occulte ». Dans ce recueil, Pemán ressert tous les mythes des Protocoles, faisant allusion aux manigances des Juifs dans les affaires, le commerce et la finance, l’utilisation du libéralisme, de la franc-maçonnerie, de la morale hédoniste et du capitalisme dans l’intention d’en finir avec la civilisation occidentale, soulignant également le rôle du judaïsme dans les lois anticléricales et la réforme agraire décrétées par la seconde République.
Dans cette ambiance d’antisémitisme envahissant la politique, l’armée, la hiérarchie ecclésiastique, les livres et la presse, un article se distingue, publié à Lucena (province de Cordoue, en Andalousie) – où depuis le XIIe siècle avait subsisté une importante communauté juive – dans le journal catholique local, Ideales, le 30 août 1937. Il s’intitulait « Estampe du judaïsme », occupait presque toute la dernière page et était signé par un collaborateur habituel de l’hebdomadaire, Gedepé. Ce journal avait en plusieurs occasions fait référence aux Juifs en termes péjoratifs, mais qu’un tel article puisse être publié dans une petite ville de province en pleine guerre civile donne une idée de la large diffusion dont bénéficiaient alors les idées antisémites. L’article expose non seulement les idées de l’auteur, mais aussi des extraits d’un texte de José María de Murga (nous pensons qu’il s’agit de son livre Recuerdos marroquíes del moro vizcaíno (« Souvenirs marocains du maure de Biscaye »), publié en 1868, évoquant un voyageur espagnol dans le Maroc de la moitié du XIXe siècle. Comme dans d’autres publications antisémites, on trouve ici tous les mythes propagés contre les Juifs, depuis l’avarice jusqu’à leur tentative de dominer le monde. L’article est le suivant :

« Nous ne ferons pas ici un parcours rétrospectif de l’établissement du peuple juif dans notre patrie, pour ne pas trop allonger ce travail ; ce sera pour une autre occasion plus propice. Aujourd’hui nous dirons que la race hébraïque a souffert d’humiliations inconcevables depuis des temps lointains.
Y a-t-il une raison pouvant justifier cette haine qui subsiste toujours contre la famille israélite ?
Indubitablement, cette persécution prolongée est la conséquence logique du caractère et des caractéristiques des Hébreux et de leur inqualifiable conduite.
Le Juif hait le chrétien (à qui il doit tant) de même que le musulman, et pour bafouer la religion catholique il emploie les termes les plus grossiers et insensés, mais tout le mépris que ses mots renferment ne sert finalement qu’à honorer celui qu’il tente de vilipender, car il est impossible de concevoir quelque chose de digne dans l’écœurante lâcheté, l’incomparable bassesse et la perfidie raffinée qui inspirent ses actes.
Il possède de merveilleuses facultés pour s’adapter à tout type d’humiliations ; il a une souplesse de caractère stupéfiante pour ajuster sa conduite à chaque situation au cours de son existence, l’habileté nécessaire pour duper sans paraître coupable.
Murga décrit cette race dans les paragraphes suivants :
“Les passions les plus basses de l’humanité sont les traits caractéristiques des Juifs. Leur regard est inquiétant et oblique, leur physionomie est ignoble et rustre. A n’en pas douter, ils laissent ainsi leur laideur morale apparaître. Ils n’ont de l’homme que les instincts inférieurs et l’appétit animal, et rien d’élevé ne peut entrer dans ces âmes, car ils n’ont d’autre passion et d’autre dieu que l’argent, qu’ils adorent comme l’adoraient leurs ancêtres il y a quatre mille ans déjà.
Conséquence naturelle, leur probité ne vole pas haut mais se situe au niveau des égouts et se trouverait plus bas encore si quelque chose de plus sale pouvait se trouver au-dessous des égouts, excepté dans ces quelques cas où il leur arrive de s’élever en raison de la crainte ou des commodités que produit ce phénomène moral.
Les chrétiens et les Maures, qui ont souffert de leur malignité, les connaissent parfaitement et savent que les Juifs, quand ils sortent de leur maison, posent la main sur un morceau de roseau ou un tube de laiton* où ils introduisent les téfilines, et demandent à Dieu de ne pas leur permettre de repasser devant les tablettes fixées aux montants de leur porte d’entrée sans qu’ils aient auparavant dupé quelqu’un qui ne soit pas de leur clan.
Mais quelle que soit la méfiance à leur égard, quelles que soient les précautions prises pour les éviter, le plus difficile est de pouvoir s’en libérer pour celui qui s’est laissé prendre dans leurs filets.”
Pour ce qui est du présent, ils se sont infiltrés dans les postes officiels importants dans une grande majorité d’Etats européens. Ce sont eux qui tirent les fils invisibles au sein des organisations ouvrières internationales, accommodant leurs actes et leur conduite à leur ambition rêvée, la domination du monde. Dans le domaine économique, leur ingérence est telle que certains Etats ont vu hypothéquée leur richesse territoriale par le biais de fabuleux emprunts d’argent contractés auprès de trusts bancaires juifs ; sans parler de la Russie où ils dominent totalement le pays et ses habitants.
C’est donc une nécessité absolue de présenter cette race telle qu’elle est, ainsi que son ambition sur le monde. Cela nous servira à mieux valoriser l’effort que réalisent nos petits soldats et leurs armes, comme celui de notre Généralissime dans sa conduite sage, sereine et inflexible, qui brise une à une leurs tentatives de dévoyer le sens de notre Croisade.
Cinq siècles plus tard, nous butons à nouveau sur eux ; mais cette fois ils nous combattent non plus depuis notre territoire, mais de l’extérieur. Peu importe. Nous vaincrons avec l’aide de Dieu, et ils seront condamnés à voir le Juif errant demeurer, de toute évidence, le symbole du peuple juif depuis le sacrifice du Calvaire. »

Malgré toute cette logorrhée verbale antijuive, on ne peut pas parler, en ce qui concerne la zone contrôlée durant la guerre civile par les militaires factieux, d’une politique systématique de persécution des Juifs, bien qu’ils aient vécu des épisodes de violence, des arrestations arbitraires, la surveillance de la police, et fait l’objet d’amendes. Queipo de Llano, par exemple, imposa une amende collective de 138000 pesetas à la communauté juive de Séville, qui était alors la plus importante dans le pays. De plus, les synagogues de Madrid, Barcelone et Séville furent fermées, et le culte juif interdit (sauf dans les territoires d’Afrique du Nord), raison pour laquelle, face à ce harcèlement, beaucoup optèrent pour le baptême et la conversion au catholicisme.

Affiche de propagande antisémite éditée par les nazis.

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’attitude des autorités espagnoles devant la persécution et l’extermination des Juifs par les nazis fut l’indifférence et la passivité, et seul l’effort de rares diplomates permit de sauver la vie de quelques Juifs européens. La presse officielle, la phalangiste comme la catholique, applaudissait et justifiait, dans ses articles, la persécution dont souffraient les Juifs en Europe (pogroms, exécutions, confiscations de biens, ghettos, etc.), sans rien critiquer ni condamner de ce qui se passait. Le franquisme, compte tenu de ses liens avec le régime nazi et des rapports qu’envoyaient ses diplomates, certains sur un ton dramatique, savait parfaitement depuis la première heure ce qui se passait, y compris qu’on les gazait à Auschwitz. De plus, les Etats-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne avaient dénoncé le fait, à la fin de 1942, que Hitler avait planifié l’extermination de tous les Juifs européens.
En 1940, on estime qu’il y avait en Europe quelque neuf millions et demi de Juifs, parmi lesquels 4500 avaient la nationalité espagnole. Une majorité l’avait acquise en 1924, quand un décret émis durant la dictature du général Miguel Primo de Rivera permit aux séfarades, descendants des Espagnols expulsés en 1492, de la récupérer. En Europe, il y avait donc quelque 175000 séfarades qui conservaient une culture et une langue héritée de l’ancien castillan. Au début, quand commença la guerre mondiale, Franco permit l’entrée de réfugiés qui arrivaient de France, juifs ou non, mais seulement s’ils disposaient d’un visa d’entrée pour d’autres pays, surtout le Portugal, mais il leur interdit de rester en Espagne. Ainsi on estime qu’un minimum de 30000 Juifs purent échapper aux nazis jusqu’à ce que les Allemands ferment la frontière. Cependant, jamais ne furent satisfaites les demandes de rapatriement ou de permis de passage collectif par l’Espagne, et à l’été 1940 plusieurs demandes de permis de passage, présentées par le Vatican qui souhaitait sauver des groupes de Juifs, furent refusées.

Au centre, Heinrich Himmler en visite en Espagne en octobre 1940, au côté de Franco.

La collaboration des autorités franquistes avec les nazis devint clairement évidente en 1941, quand les victoires de ces derniers sur les fronts de guerre européens devenaient imparables et que l’Espagne se demandait alors si elle entrerait en guerre comme alliée de l’Allemagne. Cela devint évident le 13 mai, quand la Direction générale de sécurité adressa une circulaire à tous les gouverneurs civils, dans laquelle elle leur ordonnait d’envoyer des informations individuelles sur « les israélites nationaux et étrangers » établis dans chaque province, « en indiquant leur filiation personnelle et politico-sociale, leurs moyens d’existence, activités commerciales, situation actuelle, degré de dangerosité et situation judiciaire », afin de les identifier et d’éviter leurs « manigances perturbatrices ». La majorité de ces Juifs espagnols habitaient dans les possessions espagnoles d’Afrique du Nord, et quelques centaines d’autres à Barcelone, Séville et Madrid dans leur quasi-totalité. La liste, qui incluait les Juifs convertis au christianisme, fut remise aux autorités allemandes par l’ambassadeur d’Espagne à Berlin, José Finat Escrivá de Romaní.
Hitler ne déportait pas vers les camps de concentration les Juifs qui avaient un passeport d’une nation alliée ou amie sans consultation avec leurs représentants. L’Espagne figurait dans cette catégorie. A la mi-1941, comme preuve de cette amitié, elle avait envoyé un corps de volontaires où s’étaient enrôlés 50000 hommes pour combattre en Russie soviétique, au côté de l’armée nazie. En janvier 1943, le gouvernement allemand émit un décret qui permettait à ses alliés et à quelques pays neutres (Espagne, Suisse, Portugal, Suède, Turquie, etc.) de rapatrier les Juifs des territoires occupés par les nazis dans un délai maximal de deux mois avant de les déporter à l’Est. Quelques pays répondirent, mais pas l’Espagne. Quinze jours seulement avant que le délai expire, le ministère des Affaires extérieures espagnol informait l’ambassade allemande que l’Espagne permettrait uniquement l’entrée
« d’un maximum de cent personnes pour lesquelles avaient intercédé des personnalités espagnoles connues ». En décembre, alors que beaucoup avaient déjà été déportés dans des camps d’extermination et que plus rien ne pouvait être fait pour eux, le ministre Gómez Jordana ordonna qu’on sauve « ceux dont la nationalité espagnole était indiscutable ».

Ángel Sanz Briz, diplomate qui sauva des milliers de Juifs hongrois.

Face à la position officielle du gouvernement franquiste, un groupe de diplomates espagnols, sachant que le destin qui attendait les Juifs déportés dans les camps de concentration était la mort, décida pour sa part, et non sans risques, de s’engager pour en sauver le plus possible. En France, Eduardo Propper de Castellón émit au cours du second semestre de 1940, depuis le consulat d’Espagne à Bordeaux, deux mille visas pour les Juifs qui voulaient fuir. Son action protectrice fut sanctionnée par le ministre des Affaires extérieures espagnol, Ramón Serreno Suñer, beau-frère de Franco, par sa destitution et son transfert au consulat de Larache (Maroc). Le chargé de commerce de l’ambassade d’Espagne à Budapest tenta aussi de protéger des Juifs, mais face aux protestations des autorités hongroises Franco le destitua. Son successeur, Ángel Sanz Briz, continua dans la même voix et envoya des milliers de passeports espagnols et lettres de protection à des Juifs qui, pour nombre d’entre eux, n’avaient pas de racines séfarades. Quand les documents cessèrent d’être valides pour les autorités hongroises, il déclara comme faisant partie de l’ambassade des dizaines d’édifices loués où il logea quelque 5000 Juifs. Face à l’avance des troupes soviétiques, le ministre des Affaires extérieures ordonna à l’ambassadeur de revenir à Madrid, mais tous ces Juifs parvinrent à être sauvés.
L’importante communauté juive séfarade grecque de Salonique, qui comptait entre 50000 et 60000 membres, eut moins de chance. Le consul espagnol à Athènes, Sebastián Romero Radigales, obtint que plusieurs centaines d’entre eux soient répertoriés comme des Espagnols, profitant de la passivité des autorités franquistes. Grâce à la gestion de ce consul, 700 Juifs furent sauvés, qui dans leur majorité furent envoyés en Espagne en 1944, d’où ils purent partir vers la Palestine. Quarante-huit mille autres Juifs séfarades grecs finirent dans les chambres à gaz du camp d’extermination d’Auschwitz. A l’inverse de l’Espagne, d’autres pays comme l’Italie, la Suisse, l’Argentine et la Turquie évacuèrent leurs Juifs de Grèce dès les premiers instants et les sauvèrent de la mort. Malgré l’indifférence des autorités franquistes pour ces Juifs séfarades grecs, un épisode cocasse eut lieu. En allant négocier auprès des pays vainqueurs la dette contractée envers l’Allemagne, la délégation espagnole demanda une compensation pour les dommages patrimoniaux causés par les nazis aux séfarades de Salonique, à quoi le représentant anglais répondit que l’Espagne n’avait jamais protesté contre la persécution de ces Juifs par les nazis, et que par conséquent elle n’avait maintenant le droit à aucune demande sur ce sujet.
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour s’attirer les bonnes grâces des puissances alliées qui avaient vaincu Hitler en 1945, petit à petit se créa en Espagne le mythe selon lequel Franco participa au sauvetage des Juifs. Il suffisait de maquiller le passé pour empêcher l’opinion publique de connaître la réalité des faits. Ainsi, par exemple, on évita durant la dictature la projection d’images en rapport avec l’Holocauste. Des films comme
Le dictateur – dans lequel Charlie Chaplin se moque d’Adolf Hitler et dénonce la persécution des Juifs – furent interdits et les associations espagnoles de déportés dans les camps nazis ne purent avoir d’existence légale avant la mort de Franco en 1975. Ce travail de manipulation connut un tel succès que le mythe a perduré avec plus ou moins de nuances et, malgré les évidences historiques, jusqu’à nos jours.

Arcángel Bedmar
(Traduction : Floréal Melgar)

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* Equivalent de ce qu’on nomme la mézouza.

 

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Ferran Aisa est l’un des meilleurs historiens de la Catalogne et de la Barcelone contemporaines, lauréat du prix Ville de Barcelone en Histoire, documentaliste, professeur, auteur de nombreux livres, parmi lesquels La culture anarchiste en Catalogne ou Voyage dans l’Espagne franquiste. Nous parlons ici avec lui de son nouveau livre, ECN1 Radio CNT-FAI Barcelona. La voz de la revolución, et de la propagation des idées libertaires, un épisode très souvent occulté par l’« histoire officielle » de la guerre civile.

Aisa vient de publier ECN1 Radio CNT FAI Barcelona. La voz de la revolución (Ed. Entre Ambos), un parcours à travers l’histoire d’une station de radio qui surgit de la nécessité de faire connaître au monde ce qui s’est produit dans la capitale catalane le 19 juillet 1936, de propager les idées libertaires et faire se lever l’enthousiasme tant chez les miliciens qui luttent sur le front que chez les militants et la population en général, qui restent à l’arrière-garde, et, à travers plusieurs langues étrangères, porter la voix de la révolution aux confins de la planète. Le livre compte 750 pages et se divise en deux parties : la première portant sur l’histoire de la station elle-même ; la seconde, pour rendre la parole à ceux qui intervinrent à l’antenne, au travers d’allocutions, d’entretiens, de reportages et de conférences, aussi bien des personnalités espagnoles que des étrangers de passage à Barcelone, solidaires d’un processus unique, composant un échantillon documentaire historique jamais compilé par écrit jusqu’à présent.
Le soulèvement fasciste fut vaincu à Barcelone par les forces populaires, entraînées par les anarcho-syndicalistes. Le mouvement eut une telle force qu’il aurait pu développer son idéal libertaire dans la ville ; malgré cela, il décida de pactiser avec la Generalitat et le Front populaire en acceptant de faire partie de divers gouvernements (locaux, autonomes et nationaux). Dans le même temps, les ouvriers s’emparèrent des usines et des entreprises pour les autogérer, ainsi que des services publics (transports, eau, gaz, électricité, spectacles, etc.).
Une révolution impulsée par la CNT-FAI, le POUM, secondée par l’UGT, qu’en dehors de ces organisations on était peu enclin à voir triompher et qui trouva ses principaux ennemis chez les communistes, les catalanistes radicaux, les forces républicaines, socialistes, la majorité des nations capitalistes, principalement l’URSS, et qui se termina par un échec. Peut-être est-ce pour cela que cette partie de notre histoire a été occultée par l’historiographie et les historiens officiels de l’Université. L’anarchisme et son œuvre constructive sont demeurés longtemps sous la seule protection de quelques historiens étrangers qui étudiaient avec romantisme l’étape révolutionnaire de la guerre civile espagnole. De tout cela, nous avons conversé avec l’auteur d’un livre indispensable pour mieux connaître ces événements.

Qu’est-ce qui amène à publier « ECN 1 Radio CNT-FAI Barcelona » ?
Pendant que je faisais mes recherches antérieures sur le mouvement anarcho-syndicaliste et libertaire en général, je trouvais toujours dans les journaux, au côté des annonces des cinémas et des théâtres, la programmation des stations de radio, parmi lesquelles ECN 1 Radio CNT-FAI Barcelona.

Quels étaient ses objectifs ?
Les principaux consistaient à diffuser les communiqués confédéraux, provenant aussi bien des comités que des syndicats, à informer de ce qui se passait sur les différents fronts ou à l’arrière-garde, à la formation militante avec la participation d’intellectuels libertaires ou de professeurs de l’Ecole des militants, à donner la parole à divers collectifs ou organisations, à des membres des milices, des Jeunesses libertaires ou du groupement Femmes libres. On y diffusait aussi des allocutions, depuis la station même ou enregistrées lors de meetings et conférences où s’exprimaient les leaders les plus en vue de la CNT-FAI. Un autre des objectifs était de distraire les auditeurs avec des programmes sur des curiosités locales quotidiennes, des lectures d’histoires, des récitals poétiques ou des émissions musicales.

Une conférence radiodiffusée de Federica Montseny

Et ses animateurs ?
Le principal animateur était le journaliste Jacinto Toryho, secrétaire du Bureau de propagande, directeur du journal Solidaridad obrera et de la station confédérale. Ensuite, parmi la liste des animateurs, on trouve Ada Martí, Joaquín Montero, Jaime R. Magriñá et la majorité des rédacteurs de la Soli (Carlos Sirval, Francisco Pellicer, Jaime Balius, etc). Parmi les collaborateurs sur des sujets spécifiques, Joan Puig Elias, Joan P. Fàbregas, Alberto Carsí, Félix Martí Ibáñez, Mercedes Comaposada, Violeta Baget, Gonzalo de Reparaz, Federico Urales, Lucía Sánchez Saornil, etc. Divers collaborateurs étrangers, qui faisaient part de leurs opinions dans leur propre langue, collaborèrent également, parmi lesquels Emma Goldman, Camilo Berneri, Sébastien Faure, Gaston Leval et beaucoup d’autres.

Y avait-il d’autres stations impulsées par d’autres partis et syndicats ?
A partir de septembre 1936, d’autres stations virent le jour, comme celles du PCE et de l’UGT à Madrid, celles du POUM, du PSUC et de l’ERC à Barcelone. Mais de toutes, celle de la CNT-FAI, qui émettait en ondes courtes et extracourtes, était la plus puissante, couvrant toute la péninsule Ibérique, l’Europe, l’Amérique et l’Afrique du Nord.

Où en était la radiodiffusion en ce temps-là ?
La radiodiffusion en Espagne était récente. La première station était entrée en fonction en 1924, mais en peu de temps elle acquit une grande notoriété, et ce fut le début de l’industrie radiophonique. Avant le début de la guerre, il existait en Espagne 67 stations et un total de quelque 300000 appareils de réception, mais en 1936 on comptait près d’un million de récepteurs radio. En Catalogne se détachaient EAJ 1 Radio Barcelona, la doyenne des stations espagnoles, et Ràdio Associació de Catalunya, qui émettait dans la seule langue catalane. Il existait d’autres stations à Lérida, Tarragona, Sabadell, Badalona… En Espagne, la principale était Radio España Madrid, qui impulsa la création de Unión Radio (ancêtre de la chaîne SER), dont faisaient partie Radio Barcelona, Radio Cádiz, Estación Castilla, Radio Club Sevilla, Radio San Sebastián, Radio Valencia…

La radio, outil de propagande ou pédagogique ?
Les stations idéologiques ou politiques utilisaient la radio à des fins propagandistes, mais, surtout dans le cas confédéral, comme on peut le voir avec les allocutions sélectionnées dans le livre, étaient aussi en grande partie culturelles et pédagogiques. Par exemple, sur la radio CNT-FAI on parlait de thèmes tels que le féminisme, la sexualité, l’éducation de l’enfant, l’économie, la santé, l’urbanisme, la science, les nouvelles techniques, l’astronomie, l’histoire du mouvement ouvrier, l’art, la littérature révolutionnaire, etc. Les principales personnalités confédérales vinrent parler au micro : Marianet, Federica Montseny, Durruti, García Oliver, Joan Peiró, Combina, Abad de Santillán, Juan López, Pere Herrera, Manuel Muñoz Díez… la majorité d’entre eux non seulement responsables de divers comités de la CNT et de la FAI, mais aussi représentants du gouvernement de la République, de la Generalitat ou de la mairie de Barcelone.

Timbre Radio CNT-FAI

La guerre aussi sur les ondes ?
La guerre était présente sur les ondes. Leur mission en ce sens belliqueuse était de retransmettre une sensation d’optimisme et d’éliminer de leur contenu tout défaitisme. En ce sens, on tentait d’arriver jusqu’à la zone ennemie pour montrer une solidarité avec le peuple opprimé et montrer le désir de liberté de ceux qui luttaient contre le fascisme. La radio confédérale recueillait la voix d’intellectuels renommés de passage par Barcelone, comme John Dos Passos, Erwin Piscator, Thomas Mann, H. G. Wells…

Quelles différences y avait-il entre les stations fascistes et les républicaines ?
La différence était notable dans le sens où les stations de l’Espagne fasciste maintenait une censure féroce et que ses animateurs utilisaient un langage belliqueux, comme ce fut le cas notamment de Radio Séville avec les allocutions du général Queipo de Llano.

Comment se passa et quel niveau atteignit la répression contre les stations anarchistes ?
Le gouvernement de la République, après les événements de mai 37, a voulu contrôler, à travers une commission de censure, tout ce qui se publiait dans la presse et, naturellement, tout ce qui se transmettait par les ondes. La presse semblait plus facile à contrôler par une censure préalable ou le biffage in situ parmi les informations ou les articles d’opinion. Les stations, au contraire, étaient plus difficiles à contrôler, et il fut décidé pour cela de fermer celles qui étaient politiques ou syndicales. Les autres, c’est-à-dire les commerciales, restaient sous l’égide de la République, comme ce fut le cas pour celles qui appartenaient à Unión Radio. L’autre station qui existait à Barcelone, Ràdio Associacio de Catalunya, était déjà contrôlée depuis le début de la guerre par la Generalitat de Catalogne.

Quelles stations furent les plus atteintes ?
Le gouvernement républicain, à la mi-1937, ferma les stations politiques de Catalogne :Radio CNT-FAI, Radio POUM, Radio PSUC, Radio ERC. Ensuite, les stations Radio PCE et Radio UGT cessèrent d’émettre également. Seules restèrent les stations qui existaient déjà avant la guerre.

Les événements de mai 1937 servirent de justification, mais y avait-il d’autres motifs pour justifier une censure comme celle qui s’exerça, si éloignée des principes républicains ?
Les événements de mai 1937 influèrent notablement sur ces décisions du nouveau gouvernement républicain présidé par Negrín, dans lequel il n’y avait plus alors aucun membre de la CNT-FAI. D’un autre côté, les événements de mai furent aussi le prétexte pour en finir avec le pouvoir de la Generalitat de Catalogne. En réalité, c’était un retour en arrière effectué par le gouvernement républicain. Avec le contrôle des moyens de communication, la création de l’armée républicaine à la place des milices populaires, le renforcement de la police républicaine à la place des patrouilles de contrôle, en supprimant les conseils de défense et de l’intérieur, en prenant en charge l’industrie de guerre et en récupérant le contrôle des frontières et des douanes.

Une partie fondamentale de ton livre consiste en la reproduction de bon nombre d’allocutions diffusées sur les ondes de la radio CNT-FAI. Comment as-tu procédé pour leur recueil ? Lesquelles s’en détachent selon toi ?
Dans ce livre, j’ai voulu donner directement la parole aux protagonistes de cette révolution qui, de nombreuses fois auparavant et aujourd’hui encore, a été dédaignée. A la lecture des allocutions, on peut comprendre beaucoup de ces choses qui se sont passées durant ces journées tragiques où une guerre a mis fin aux espoirs d’une grande partie du peuple espagnol de vivre dans une société beaucoup plus libre et socialement avancée. Le bureau de propagande de la CNT-FAI faisait veillait à ce que les allocutions et les principales interventions émises par la radio ne se perdent ; aussi disposait-on de sténographes qui recueillaient le texte et de mécanographes qui le passaient en machine. Ensuite, selon leur intérêt, les textes étaient publiés dans le bulletin CNT-AIT-FAI ou sur feuilles libres, et, par l’intermédiaire de l’agence d’informations confédérale, ils étaient adressés aux journaux pour publication. C’est ainsi que nous sont parvenues les allocutions radiodiffusées, principalement parce qu’elles furent publiées dans Solidaridad Obrera, mais aussi dans des journaux comme Treball, La Batalla, La Vanguardia, El Diluvio, Las Noticias, etc. Des brochures reproduisant les textes des conférences prononcées dans la salle du cinéma Coliseum de Barcelone furent également publiées.
La majorité d’entre elles sont intéressantes, mais j’en détacherais principalement celle de Jacinto Toryho, d’une actualité brûlante sur le problème de la Catalogne, les discours de Durruti, y compris le dernier, prononcé trois jours avant sa mort), ceux d’Emma Goldman ou par exemple celui de Berneri évoquant la mort de Gramsci quelques jours avant d’être lui-même assassiné à Barcelone.

Cette année est célébrée le cinquantenaire de la mort de Leon Felipe. Censuré par la station ?
La censure concernant Leon Felipe est en rapport avec la décision du comité de censure de guerre qui a lu la conférence du poète avant qu’elle le soit en public, et a vu qu’il s’agissait d’une critique féroce de l’absence d’union entre forces républicaines et des querelles qui s’étaient produites entre communistes et anarchistes après la chute de Malaga. Le manque d’enthousiasme et plus encore le pessimisme quant à une victoire républicaine possible furent les raisons qui amenèrent à la suspension de la diffusion de la conférence. Mais la conférence elle-même ne fut pas suspendue. Au contraire, son allocution fut suivie avec intérêt par un public immense qui remplissait le cinéma Coliseum. Par ailleurs, les bureaux de propagande de la CNT-FAI publièrent la conférence dans Solidaridad Obrera et, peu après, la CNT-FAI de Valence la publia sous forme de brochure.

Quelle est selon toi la raison pour laquelle des réalités éloignées du récit officiel n’ont aucune ou en tout cas que de très maigres reconnaissance et/ou diffusion ?
La CNT et la FAI, avec le POUM, furent les grandes vaincues de la guerre. Le POUM fut mis hors la loi déjà par la République, son journal interdit et ses principaux dirigeants poursuivis, détenus, séquestrés et assassinés, comme ce fut le cas pour Andreu Nin. La CNT-FAI est un cas différent, car sa force était très supérieure à celle du POUM et aussi à celle des communistes. Nous devons tenir compte du fait qu’au début de la guerre la CNT comptait plus d’un demi-million d’adhérents dans la seule Catalogne. Dédaigner cette force et ses réalisations a été la tendance de l’historiographie officielle de la guerre d’Espagne. Mais les collectivisations industrielles et agricoles existèrent, tout comme fut bel et bien réelle la proclamation du communisme libertaire dans de nombreux villages d’Aragon. Autant de réalités dont la station et la presse confédérales rendaient compte.

Rubén Caravaca Fernández

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Traduction Floréal Melgar.
Source : el asombrario

 

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Le calme – provisoire ? – étant revenu en Catalogne après l’effervescence de ces dernières semaines, Tomás Ibáñez, dont plusieurs réflexions ont déjà été relayées ici même, en profite pour faire le bilan des événements récents, notamment quant à la participation de certains secteurs du mouvement libertaire catalan à ces événements, et s’interroger sur l’action à mener pour les anarchistes et anarcho-syndicalistes dans un futur proche.

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« Tout ce qui est construit d’en bas est bon…
à moins que cela ne s’érige sur des socles préparés d’en haut… »

Au moment où la campagne électorale est sur le point de commencer et de nous plonger à nouveau dans le lamentable spectacle de la compétition entre partis pour récolter le maximum de voix, il n’est peut être pas inutile de faire le bilan de l’intense période de confrontation entre, d’une part, le gouvernement et l’Etat espagnols et, de l’autre, le prétendant au titre d’État catalan. Une confrontation dans laquelle les secteurs révolutionnaires, ainsi que beaucoup d’anarchistes et d’anarcho-syndicalistes, ont participé sous prétexte qu’il fallait prendre parti, être là où le peuple était, et qu’il était nécessaire de choisir de lutter.
Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si, partant de positions libertaires, il était
logique de collaborer avec un projet dont le but ultime était la création d’un Etat, ou s’il était cohérent de participer à un affrontement dirigé par le nationalisme catalan. Il s’agit plutôt de savoir maintenant si la partie du mouvement anarchiste qui s’est lancée dans cette bataille va examiner le pour et le contre de sa démarche, ou si, au contraire, elle va élaborer un discours destiné à justifier sa participation dans cet affrontement et à montrer que, finalement, elle a fait ce qui était le plus approprié dans une situation certainement complexe.
Le fait est que les principaux arguments de ce discours sont déjà en train d’émerger et
pointent vers une mythification de certains événements qui sont fortement magnifiés. S’il s’agissait d’une simple divergence concernant l’évaluation subjective de ces événements, le fait ne serait pas inquiétant ; il le devient lorsque nous nous trompons nous-mêmes sur ce qu’a été le chemin que nous avons parcouru, car cela engendre des zones aveugles qui troublent notre perception quant au comment, et par où, continuer à avancer.
Ce discours souligne à juste titre le fait que le défi catalan présentait des facettes
susceptibles de motiver la participation des adversaires du statu quo existant. En effet, le conflit qui a éclaté en Catalogne a mobilisé les partisans d’une société plus juste et plus libre, teintée de démocratie participative et de touches anticapitalistes, et qui étaient opposés, entre autres points :
– au régime né en 1978, aux pactes honteux de la transition, à la monarchie, au
bipartisme, et à la sacralisation de la Constitution espagnole ;
– au gouvernement autoritaire et réactionnaire d’un Parti populaire corrompu, attelé à
retailler les acquis sociaux et les libertés ;
– à la répression policière et à la violence de ses interventions ;
– aux obstacles dressés contre la libre autodétermination des peuples.
Ceux qui se sont impliqués dans la lutte ont raison de souligner la pluralité des
aspects pouvant justifier leur participation ; cependant, ils se tromperaient eux-mêmes s’ils n’admettaient pas que les rênes de la bataille contre l’Etat espagnol étaient entièrement entre les mains du gouvernement catalan et de ses associés nationalistes (l’ANC – Assemblée nationale catalane – et Omnium culturel), dans le seul but de forcer la négociation sur une nouvelle répartition du pouvoir et d’obtenir, à terme, la reconnaissance de l’État catalan. En outre, ils se tromperaient également eux-mêmes s’ils se refusaient à voir que le caractère politiquement, et pas seulement socialement, transversal du conflit catalan répondait en grande partie au besoin absolument impératif qu’avaient les dirigeants du défi lancé à l’Etat espagnol de construire la seule arme capable de leur fournir une certaine capacité de résistance contre leur puissant adversaire, à savoir l’ampleur du soutien populaire dans la rue, ce qui obligeait à rassembler autant de secteurs que possible et, par conséquent, des sensibilités fortement hétérogènes.
Le discours justificatif qui commence à apparaître repose lourdement sur la
mythification des journées des 1er et 3 octobre, et passe par la surévaluation de la capacité d’auto-organisation populaire qui s’est manifestée à propos de la défense des urnes.
Il ne fait aucun doute que la journée du 1er octobre (date du référendum) a connu
un succès considérable, non seulement en raison de l’afflux massif d’électeurs, dont il est impossible de vérifier le nombre, mais surtout parce qu’ils ont déjoué tous les obstacles dressés par le gouvernement espagnol. Cependant, nous nous tromperions nous-mêmes si nous nous cachions que si tant de personnes se sont rendues aux urnes, c’est aussi parce que les plus hautes autorités politiques de la Catalogne l’ont exigé, à commencer par le gouvernement catalan au complet, pour continuer par la mairesse de Barcelone, en passant par plus de 80% des maires de Catalogne. Il est tout à fait vrai que les interdictions lancées par le gouvernement espagnol ne furent pas respectées, mais il ne faut pas ignorer que les injonctions d’un autre gouvernement et de nombreuses autorités, elles, le furent.
La mythification du 1er octobre se nourrit aussi de la glorification de la capacité
d’auto-organisation du peuple lorsqu’il « protégea » les urnes, en oubliant que parallèlement à de beaux exemples d’auto-organisation cette protection fut assurée sur toute l’étendue du territoire catalan par l’intervention disciplinée de milliers de militants des partis et des organisations indépendantistes (depuis l’ERC [Gauche républicaine catalane] jusqu’à la CUP [Candidatures d’unité populaire], en passant par l’ANC et Omnium culturel). Le fait de mettre l’accent sur les cas d’auto-organisation ne doit pas occulter complètement la verticalité d’une organisation qui compta avec des personnes entraînées depuis des années, dans les manifestations du 11 septembre*, à respecter scrupuleusement et avec une extraordinaire discipline les instructions transmises par les directions des organisations indépendantistes.
Nous savons bien, ne serait-ce qu’à travers l’expérience personnelle, que la
désobéissance à l’autorité, la confrontation avec la police et la lutte collective contre la répression font naître des sentiments intenses et ineffaçables qui tissent une forte solidarité et des liens affectifs entre des inconnus qui fusionnent soudainement dans un « nous » chargé de sens politique et d’énergie combative. Cela fait partie de l’héritage le plus précieux que nous lèguent les luttes, et cela justifie largement l’enthousiasme qu’elles nous insufflent. Cependant, cela ne devrait pas servir d’excuse pour que nous nous trompions nous-mêmes. Bien que le 1er octobre ait représenté un échec retentissant pour l’Etat espagnol, il ne marque pas du tout un avant et un après, et il ne remplit pas les conditions pour entrer dans l’histoire comme l’un des actes les plus emblématiques de la résistance populaire spontanée. Nous nous tromperions nous-mêmes si nous nions cette réalité.
Le 3 octobre fut également une journée mémorable pendant laquelle le pays fut
paralysé et les rues s’emplirent de centaines de milliers de manifestants. Toutefois, si nous ne voulons pas nous tromper nous-mêmes et mythifier cet événement, il nous faut bien admettre que même si la grève générale fut impulsée par l’efficacité et l’enthousiasme des syndicats alternatifs (notamment anarcho-syndicalistes), elle n’aurait jamais obtenu un tel succès si la « Table pour la démocratie » (composée par les principaux syndicats, par une partie du patronat, et par les grandes organisations indépendantistes) n’avait appelé à un « arrêt du pays », et si le gouvernement catalan n’avait pas soutenu cet arrêt en fermant tout ce qui dépendait de lui, y compris les écoles, et en annonçant qu’il n’y aurait pas de retenue de salaire pour fait de grève.
La constante et massive capacité de mobilisation manifestée par de larges secteurs de
la population catalane tout au long de septembre et d’octobre a fait éclore la thèse selon laquelle le gouvernement catalan aurait craint de perdre le contrôle de la situation. Il est vrai que la peur a joué un rôle majeur dans les agissements erratiques du gouvernement au cours de ces mois, mais ce ne fut pas la peur d’un éventuel débordement provoqué par les secteurs les plus radicaux des mobilisations qui explique les multiples renoncements des autorités catalanes, c’est plutôt leur progressive prise de conscience que, finalement, elles ne parviendraient pas à battre leur adversaire et que celui-ci disposait de suffisamment de moyens pour les pénaliser sévèrement.
Un troisième élément que certains secteurs libertaires, dont ceux impliqués dans les
Comités de défense de la république (CDR), mythifient, a trait à la perspective de construire une république depuis le bas. C’est peut-être parce que j’ai vécu pendant des décennies en république (française, en l’occurrence), et peut être aussi parce que mes parents ne se sont pas battus pour une république, mais pour construire le communisme libertaire et qu’ils durent faire face aux institutions républicaines, que je ne vois pas la nécessité de placer sous le parapluie républicain l’effort pour construire une société qui tende à faire disparaître la domination, l’oppression et l’exploitation. Je ne comprends pas pourquoi il nous faudrait nous en remettre à des schémas conventionnels, qui ne semblent capables de distinguer qu’entre la monarchie, d’une part, et la république, de l’autre. Il faut répéter que combattre la monarchie n’implique nullement de lutter pour la république, et que notre lutte n’a pas à se référer à la forme juridique/politique de la société que nous voulons construire, mais au modèle social que nous défendons (anticapitaliste et luttant contre toute forme de domination). Notre objectif ne devrait pas être exprimé en termes de « construction d’une république depuis le bas », mais en termes de « construction d’une société radicalement libre et autonome ». C’est pourquoi je pense qu’il est intéressant de retenir l’expression utilisée par Santiago López Petit dans un texte récent quand il dit : « En partant d’une logique d’Etat (et d’un désir d’Etat), nous ne pourrons jamais changer la société », mais j’insisterai, pour ma part, sur le fait que nous ne pourrons jamais, non plus, changer la société à partir d’un quelconque « désir de république ».
Bien sûr, après la tempête qui a secoué la Catalogne ces derniers mois, nous ne
devrions pas laisser s’installer le calme plat. Il nous faut travailler pour que les énergies accumulées ne se dispersent pas, pour que les complicités établies ne s’évanouissent pas, et pour que les illusions partagées ne se flétrissent pas. Il s’agit de ne pas repartir de zéro une fois de plus, mais d’utiliser ce qui a été « fait » pour continuer dans un autre « faire » qui évite la diaspora militante. Recomposer les énergies n’est pas une tâche aisée, mais pour y parvenir il est essentiel de réfléchir sur les erreurs commises, et surtout ne pas nous tromper nous-mêmes en magnifiant les moments les plus spectaculaires des luttes et en surévaluant certains de leurs aspects les plus positifs.
Bien sûr, qu’elle soit anarchiste ou non, chaque personne est libre d’introduire un
bulletin de vote dans une urne si elle le souhaite ; cependant, arrivés à ce point, il ne nous manquerait plus que les anarchistes s’impliquent, directement ou indirectement, dans l’actuelle joute électorale catalane, en pensant que ce sera la manière de préserver les minces espoirs d’un changement révolutionnaire, ou en croyant, plus prosaïquement que c’est la voie à suivre pour mettre fin au régime de 1978. Dans son texte, cité plus haut, López Petit déplore qu’au lieu d’accepter de participer à des élections imposées, les partis politiques n’aient pas « choisi de les saboter au moyen d’une abstention massive et organisée ». C’est, à mon avis, l’option que les secteurs libertaires devraient adopter et mettre en pratique pour le 21 décembre.

Tomás Ibáñez
(Barcelone, 1er décembre 2017)

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* Le 11 septembre est le jour de la fête « nationale » catalane, appelée « Diada ».

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Au long de l’histoire, les femmes ont été et continuent d’être la cible prioritaire des forces militaires dans leur attaque contre des objectifs civils. Cela s’est passé avec les viols de femmes coréennes par les troupes d’occupation japonaises, avec le viol massif de femmes allemandes par des soldats de l’Armée rouge en 1945 ou, plus récemment, avec les Hutus qui ont abusé des femmes tutsis au Rwanda en 1998, et les viols dans la région du Kivu, à l’est de la République démocratique du Congo (là où les combats se poursuivent entre le gouvernement de Kinshasa et les rebelles du M23), qui continuent d’être massifs. La violence envers les femmes d’un territoire s’est exercée également de la part de soldats censés libérer ledit territoire, comme cela s’est passé en Normandie en 1944 avec les violences subies par beaucoup de femmes françaises de la part des soldats nord-américains.

Trois femmes, membres de la CNT, tondues par les soldats franquistes.

La guerre civile espagnole ne fit pas exception à la règle. Des abus sexuels se produisirent dans les deux camps opposés, même si la majorité des historiens considère que c’est dans ce qu’on a appelé la « zone nationale » [1] qu’ils eurent lieu d’une façon plus systématique et qu’ils comptèrent, sinon sur la complicité, du moins sur la tolérance du haut commandement. Quelques auteurs, cependant, comme José Luis Mena dans son livre Les Maures de la guerre civile espagnole (éditions Actas, 2004) assurent que les miliciens [2] abusèrent sexuellement de centaines de femmes, brutalement assassinées ensuite. Sur la même ligne on trouve José Javier Esparza dans La terreur rouge en Espagne (Altera, 2005). Cela dit, dans la Cause générale (1940) [3], on recense un cas unique de viol de religieuse durant toute la guerre. Cette question pourrait faire l’objet d’une autre étude, mais nous allons ici nous centrer sur les abus sexuels dont souffrirent les femmes de la part des troupes sous les ordres des militaires rebelles.
Guillermo Rubio Martín affirme que dans la première phase de la guerre, depuis le coup d’Etat de juillet 1936 jusqu’au mois de novembre de la même année, avec la stabilisation des fronts, le viol systématique suivit le sillage de l’avancée des troupes rebelles. Cet historien de Grenade distingue deux types de viol. En premier lieu, ceux commis par l’armée africaine, une élite de vétérans, composée par la Légion étrangère et les troupes indigènes de l’armée régulière. En second lieu, il y avait ceux que commettaient les phalangistes et « réquétés » [4]. Il est important d’établir cette distinction, souligne Rubio Martín, car le caractère et le nombre de viols que commirent les rebelles varient selon qu’il s’agit du premier ou du second type de troupes. Dans le premier cas, les crimes sexuels sont commis en première ligne, en même temps que les exécutions et le saccage des propriétés. Les femmes sont violées dans une frénésie de destruction et, généralement, assassinées ensuite. Les viols en groupe et sur mineures sont habituels. Ces faits sont caractéristiques de la guerre coloniale que l’armée d’Afrique importa en Espagne depuis le Maroc. Il est impossible, cependant, d’avoir un recensement du nombre de femmes violées de cette façon car elles étaient ensuite assassinées et l’on ne faisait pas de vérifications de type légiste.
Les soldats phalangistes, au contraire, agissaient en tant que troupes d’arrière-garde. Ils arrivaient une fois les combats terminés ou même en des endroits où des combats n’avaient pas eu lieu. D’emblée, ils commettaient une grande variétés d’humiliations contre les femmes républicaines, comme leur tondre les cheveux, les obliger à boire de l’huile de ricin et administrer des coups violents. Ensuite, ils envoyaient ces femmes, épouses de fusillés ou d’hommes en fuite, femmes qui avaient voté pour la gauche ou suspectes de choses telles qu’avoir « montré publiquement une sympathie pour Roosevelt », travailler dans les casernes et les campements des troupes. Là, elles étaient obligées de faire le ménage, de cuisiner, elles étaient violées et, très souvent, assassinées. Dans d’autres localités, comme cela fut le cas dans des villages andalous, les récentes veuves étaient emmenées dans des camions dans un endroit isolé où elles étaient violées, assassinées puis enterrées. Ensuite, comme point d’orgue à ce macabre modus operandi, leurs assassins défilaient parfois avec les sous-vêtements de ces femmes accrochés à leurs fusils.
Selon
Belén Solé y Beatriz Díaz dans C’était davantage la misère que la peur (Association Elkasko d’investigations historiques, 2014), il y avait une forme de répression dirigée contre les femmes qui cherchait la destruction psychologique de la personne.

« Cela consistait à raser les cheveux et à obliger à boire de l’huile de ricin pour provoquer une défécation spontanée de la femme châtiée. Cela s’est fait de manière systématique dans toutes les localités que l’armée franquiste occupait tout au long de la guerre. Après avoir appliqué ce châtiment vexatoire à une ou plusieurs personnes, on les obligeait à marcher par les rues de leur village ou de leur quartier. Cette simple punition montrée publiquement prenait valeur d’exemple pour la communauté, le message transmis étant que cela pouvait arriver à toutes celles qui n’accepteraient pas la norme régnante. »

Le général franquiste Queipo de Llano dans les rues de Séville.

Le fait qu’il ne s’agissait aucunement de faits ponctuels ou isolés est mis en évidence par les allocutions radiophoniques du chef du soulèvement militaire à Séville, Gonzalo Queipo de Llano, qui, aussitôt la situation sous contrôle dans la capitale andalouse, commença à utiliser les micros de Radio Séville où chaque soir il diffusait ses « causeries » propagandistes. Ses discours exaltés avaient l’habitude d’être reproduits dans le journal sévillan ABC, ainsi que dans L’Union, Le Courrier d’Andalousie et, au-delà, par une grande partie de la presse de l’Espagne franquiste. Son objectif était d’intimider et de ridiculiser l’ennemi et d’exalter ses propres forces armées. Queipo parlait des assassinats commis par ses hommes durant la journée, de ceux qu’ils commettraient le jour suivant en entrant dans tel village ou telle ville, de ce qu’ils avaient fait avec les femmes et les filles des républicains, ainsi de ce qu’ils feraient avec les femmes et filles des « rouges » des localités « libérées », et il ne se privait pas de qualifier la Pasionaria de « prostituée de bordel ». Dans ses diatribes, il faisait référence aux républicains sous les termes de « canaille marxiste », et, dans certaines, il mettait en doute leur courage et leur virilité.

« Nos vaillants légionnaires et soldats réguliers ont démontré aux lâches rouges ce qu’est être réellement un homme. Et par là même également à leurs femmes. Cela est totalement justifié, puisque ces communistes et anarchistes prêchent l’amour libre. Ils savent désormais ce que sont des hommes et non des miliciens pédérastes. Ils ne vont pas s’en tirer, aussi fort puissent-ils beugler et trépigner. (…) Nous sommes décidés à appliquer la loi avec une fermeté inexorable : Morón, Utrera, Puente Genil. Castro del Río, préparez les sépultures ! Je vous autorise à tuer, et si vous le faites vous serez exempts de toute responsabilité. »

Les brutalités commises contre les femmes à cette époque dans la province de Séville et dans les zones d’Andalousie contrôlées par les militaires rebelles ont été recueillies par des historiens comme Pura Sánchez dans Individus de morale douteuse (Critica, 2009) ou par José María García Márquez dans Les victimes de la répression militaire dans la province de Séville – 1936-1939 (Aconcagua Libros, 2012).
García Márquez raconte une scène terrible qui eut lieu dans la localité de Brenes et que cet historien a trouvé dans les archives militaires de Séville.

« La Trufa reçut un coup violent et, sans cesser d’être maltraitée, fut emmenée dans un corps de ferme où elle fut maintenue à terre, obligée de retrousser ses vêtements et d’exhiber ses parties génitales. Cela fait, un sergent, sortant une paire de ciseaux, la tendit au phalangiste Joaquín Barragán Díaz pour qu’il rase les poils des parties génitales de la détenue, ce qu’il refusa de faire. Le sergent, de mauvaise humeur, ordonna alors au garde civil Cristóbal del Río, de la caserne de Real de la Jara, de le faire. Ce dernier obéit avec répugnance mais, ne pouvant terminer, passa à son tour les ciseaux au chef de la Phalange de Brenes, qui termina l’opération. Ce dernier et le sergent rasèrent ensuite le crâne de cette femme. »

Fernando Romero, membre de la CGT et du groupe de travail « Récupérer la mémoire de l’histoire sociale de l’Andalousie », expliquait en 2010 dans le journal Público la portée de la répression dans certains villages comme El Gador (province de Cadix) où au moins quarante femmes furent brutalisées. Parmi elles, María Torreño, l’épouse d’un conseiller socialiste, et leur fille Fraternidad Hidalgo. Cette dernière, âgée de 21 ans, fut maltraitée avec tant d’acharnement qu’elle perdit l’enfant qu’elle attendait, fut rendue aveugle et mourut peu de temps après des conséquences des tortures subies.
Frasquita Avilés, une femme qui s’était refusée à un phalangiste tombé amoureux d’elle, fut violée dans le cimetière après avoir été tuée.

Monument érigé à la mémoire des cinq jeunes filles de Fuentes de Andalucía assassinées.

Le 27 août, cinq jeunes filles de Fuentes de Andalucía âgées de 16 à 22 ans furent violées, assassinées puis jetées dans un puits dans le village d’El Aguacho. Le journaliste Juan Miquel Barquero racontait ainsi leur détention et leurs tortures, en 2013, sur le site « eldiario.es ».

« Le crime fut commis le 27 août 1936. Plusieurs personnes du camp franquiste séquestrèrent María León Becerril, 22 ans, l’aînée du groupe, María Jesús Caro González, Joaquina Lora Muñoz et Josefa García Lora, toutes trois âgées de 18 ans. Ainsi que la sœur de cette dernière, Coral García Lora, âgée seulement de 16 ans. Ils les firent monter dans un camion et se dirigèrent vers le village voisin de La Campana, mais dévièrent de leur chemin jusqu’à une propriété connue sous le nom de El Aguacho. Là, ils les obligèrent à descendre, à leur faire à manger, à chanter et à danser pendant que leurs ravisseurs les insultaient et les menaçaient, buvaient et se soûlaient… Jusqu’à ce que, à la tombée du jour, on les vit de nouveau se balader dans les rues de Fuentes de Andalucía, rassasiés de vengeance et sans les jeunes femmes, mais avec leurs sous-vêtements qu’ils arboraient comme des drapeaux, accrochés à la pointe de leurs fusils. »

Paul Preston, dans le prologue de son livre L’holocauste espagnol (Debate, 2011), met en relief l’importance et, en même temps, la sous-estimation des abus commis envers les femmes. L’hispaniste britannique fournit de multiples exemples de ces abus lorsqu’il relate l’avancée, de l’Andalousie vers l’Estrémadure, des soldats de l’armée d’Afrique arrivés dans la péninsule en août 1936.

« Une part importante de la campagne répressive – la persécution systématique des femmes – n’est pas reflétée dans les analyses statistiques. L’assassinat, la torture et le viol étaient des châtiments généralisés pour les femmes de gauche (pas toutes, mais beaucoup) qui avaient entrepris une libération de genre durant la période républicaine. Celles qui survécurent à la prison souffrirent à vie de graves séquelles physiques et mentales. D’autres milliers de femmes furent soumises à des viols ou autres formes d’abus sexuels, à l’humiliation du rasage des cheveux ou de faire leurs besoins publiquement après ingestion forcée d’huile de ricin. »

Preston parle de viols et d’humiliations des femmes à propos de l’occupation des localités estrémègnes de Zafra, Almendralejo, Mérida, El Casar de Escalona, Puebla de la Calzada et même la ville de Badajoz, entre autres, par les militaires de la « colonne de la Mort ». Dans la capitale provinciale, de plus, les soldats de l’armée régulière et ceux de la Légion mutilaient les blessés et les castrations de cadavres étaient à l’ordre du jour. La journaliste Sol López Barrajón, dans un article publié dans Memoria Pública en 2016, s’y réfère en ces termes :

« Quelques officiers allemands, au service du général Franco, prirent plaisir à photographier des cadavres castrés par les Maures, mais la vision d’épouvante que produisirent les cadavres castrés fut telle que le général Franco se vit dans l’obligation d’envoyer Yaguë pour que cessent les castrations et les rites sexuels avec l’ennemi mort. Mais ils continuèrent. »

Preston affirme que l’usage de la terreur ne fut pas spontané mais qu’il répondait à un minutieux calcul quant à ses effets colatéraux. Les soldats de l’armée régulière et ceux de la Légion mutilaient les blessés, leur coupaient les oreilles, le nez, les organes sexuels, et allaient jusqu’à les décapiter. De telles pratiques, ainsi que l’exécution des prisonniers et le viol systématique des femmes, furent permises en Espagne par les officiers du soulèvement militaire comme elles l’avaient été auparavant au Maroc par Franco et d’autres membres du commandement.
L’écrivain fasciste français Robert Brasillach faisait ainsi référence à des tas de cadavres
« avec les organes sexuels mutilés et une croix tracée au couteau sur la poitrine ».

Le long d’un mur d’enceinte du cimetière de Badajoz.

Après le départ de Yaguë, l’exercice de la répression à Badajoz tomba entre les mains du nouveau gouverneur civil et colonel Eduardo Cañizares et du lieutenant-colonel Manuel Pereita Vela envoyé par Queipo de Llano au poste de commandant de la Garde civile et délégué à l’ordre public, et qui, selon Preston, serait le responsable de 2580 morts jusqu’à la date de sa relève, le 11 novembre. Arcadio Carrasco Fernández-Blasco, chef provincial de la Phalange, fut un autre artisan important de la répression.
Des prisonniers venus d’autres endroits de l’Estrémadure arrivèrent à Badajoz, parmi eux des femmes qui travaillaient comme couturières dans les demeures des riches et qui, au printemps 1936, avaient essayé de se regrouper dans un syndicat. Les abus sexuels furent là encore le châtiment que reçurent ces jeunes femmes comme leçon.
En pénétrant dans la région de Tolède, précisément entre Navalmoral de la Mata et Talavera de la Reina, un groupe de femmes républicaines fut capturé. Preston signale que les soupçons généralisés de remise des femmes aux bandes de mercenaires marocains pour qu’ils les violent en groupes avaient été alimentés par le discours de Queipo de Llano du 29 août. Dans ce discours, le chef du coup d’Etat à Séville le laissait ainsi entendre :

« De grandes quantités de munitions d’artillerie et d’infanterie, dix camions et beaucoup d’autres matériels sont tombés entre nos mains, ainsi que de nombreux prisonniers et prisonnières. Comme les soldats vont être contents et combien envieuse sera la Pasionaria ! »

En cette même période, le 4 septembre exactement, l’expédition républicaine qui avait tenté de conquérir Majorque, sous les ordres du capitaine Bayo, se retirait précipitamment de l’île et laissait derrière elle cinq infirmières qui avaient embarqué à Barcelone avec les miliciens. Peu de temps après elles furent arrêtées et interrogées par les troupes franquistes qui ordonnèrent, en plus, qu’elles soient examinées « pour contrôler leur virginité ». Elles furent ensuite violées brutalement et de façon répétée par un groupe de phalangistes à Manacor, et on pense qu’elles furent assassinées le jour suivant au cimetière Son Coletes de cette localité majorquine.

Les cinq infirmières républicaines assassinées à Majorque.

Au mois de mars de cette année, un livre de l’historien Antoni Tugores, Moriren dues vegades (Lleonard Muntaner Editor, 2017), est paru, qui tire de l’oubli l’histoire de ces infirmières et réhabilite leur image, les rebelles ayant propagé le bobard les présentant comme des prostituées.
Sur le reste des territoires où le coup d’Etat du 18 juillet avait triomphé, affirme Paul Preston, se répétait, avec plus ou moins d’intensité, le même scénario. A Zamora, par exemple, les coups, les tortures, les mutilations et les viols de prisonnières étaient à l’ordre du jour. A Salamanque, Unamuno dénonçait les tortures et les humiliations publiques faites aux femmes, lesquelles étaient obligées de déambuler par les rues avec les cheveux rasés. Les mêmes humiliations eurent lieu à Avila. En Galice, il était commun de soumettre au viol et aux coups les femmes républicaines, à leur tondre les cheveux, à les obliger à boire l’huile de ricin et à les séparer de leurs enfants.
A l’automne de 1936, les troupes qui, depuis l’Andalousie, avaient occupé la majeure partie de l’Estrémadure et de la province de Tolède, passèrent dans leur avance vers Madrid par la localité de Navalcarnero. Là, le journaliste nord-américain John Whitaker les rencontra et, dans quelques déclarations à la revue
Foreign Affairs en octobre 1942, mit en évidence le lien entre le commandement militaire et les abus sexuels que commettaient ses troupes.

« Jamais ils ne nièrent qu’ils avaient promis des femmes blanches aux Maures quand ils entreraient dans Madrid. Assis avec les officiers au cours d’un bivouac, je les entendis discuter le bien-fondé d’une telle promesse. Seuls quelques-uns soutenaient qu’une femme continuait d’être espagnole malgré ses idées « rouges ». Cette pratique ne fut pas niée non plus par El Mizzian, l’unique officier marocain de l’armée espagnole. Je me trouvais avec ce militaire au croisement de routes de Navalcarnero quand deux jeunes femmes, qui ne semblaient pas encore avoir atteint les 20 ans, furent amenées devant lui. L’une d’elles avait travaillé dans une usine textile de Barcelone et on trouva une carte syndicale dans sa veste ; l’autre, de Valence, affirma n’avoir aucune conviction politique. Après les avoir interrogées pour obtenir quelque information de type militaire, El Mizzian les emmena vers un petit édifice qui avait servi d’école au village et où se reposaient une quarantaine de Maures. Quand ils arrivèrent à la porte, on entendit un hululement sorti des gorges des soldats. J’assistai à la scène, horrifié et inutilement indigné. El Mizzian sourit affectueusement quand je protestai contre ce qui se passait, et me dit : “Oh, elles ne vivront pas plus de quatre heures.” »

El Mizzian, officier marocain allié aux franquistes, bourreau des jeunes femmes de Navalcarnero.

Le 27 mai de l’année dernière, fut inauguré à Beni Ensar, un faubourg de Nador, au Maroc, un musée dédié à El Mizzian dans la maison dont Franco lui avait fait cadeau, dans cette localité où il est né, cérémonie à laquelle assistèrent quelques personnalités espagnoles.
Les abus sexuels et les humiliations envers les femmes ne se sont pas limités aux premiers mois de la guerre. A l’été de 1937, le même type de vexations se produisit dans la province de Biscaye dès son occupation par les troupes nationales. Belén Solé et Beatriz Díaz, dans
C’était davantage la misère que la peur, ont recueilli les témoignages de femmes de Barakaldo, Sestao y Portugalete. Solé y Díaz soulignent la forte composante symbolique dans le rasage des cheveux car, dans le contexte des valeurs de l’époque, on mettait en doute la condition féminine des victimes. Ces châtiments publics étaient parfois accompagnés de coups et, à l’occasion, les femmes étaient exposées à demi nues, ce qui aggravait le mal psychologique chez les personnes et les familles impliquées.
Les auteurs se réfèrent pareillement à l’existence de récits sur des femmes qui, prisonnières de l’armée, refusèrent d’accepter des relations sexuelles avec des membres des forces armées, même sous la menace d’exécution. Ces récits circulèrent de bouche à oreille et ces femmes se convertirent en symboles et exemples de résistance à la répression.

« Et ensuite ma mère me racontait que des filles très belles, jeunes aussi, qui ne voulaient pas aller avec les gardes, étaient fusillées. La nuit, parce qu’elles ne voulaient pas aller avec eux, elles préféraient mourir que d’aller avec eux » (Encarnación Santamaría).

Durant l’offensive sur le front catalan, commencée à la fin de 1938, les femmes républicaines qui étaient tombées entre les mains des rebelles firent l’objet de sévères vexations, comme dans le reste des territoires. Preston met en avant, à ce sujet, ce qui survint à Unarre, une localité de la province de Lérida. Là, une jeune fille de 17 ans fut obligée d’assister à l’exécution de sa mère et, ensuite, fut violée en groupe avant d’être tuée elle aussi.
Il ne s’agissait pas d’un fait ponctuel. Le jour de Noël de 1938, dès l’occupation du village de Maials, à l’extrême sud de la province de Lérida, au moins quatre femmes furent violées. L’une d’elles le fut devant son mari et son fils de 7 ans, obligés sous la menace d’une arme d’assister à la scène. A Callús (province de Barcelone), un homme qui vivait avec son épouse, sa fille et la cousine de cette dernière fut exécuté par des soldats de l’armée régulière, qui violèrent ensuite les trois femmes puis les tuèrent de la pointe de leurs baïonnettes.
En guise de conclusion, on peut dire que la répression exercée sur les femmes – comme l’affirme l’historienne andalouse
Pura Sánchez Sánchez – forme une catégorie distincte, à différencier de celle exercée sur les hommes et qui ne doit pas être comprise, par là même, comme une variante de la répression masculine mais comme un phénomène ayant ses propres caractéristiques.
Les femmes furent réprimées simplement pour avoir transgressé le modèle féminin traditionnel que le national-catholicisme voulait perpétuer en mettant fin aux avancées obtenues durant la Seconde République. Leur humiliation publique, au moyen de châtiments qui ne s’appliquaient pas aux hommes, répondait aux codes d’une société patriarcale
dont les rebelles s’érigeaient en défenseurs de sa morale.

Francesc Tur
(29 mars 2017)
(Traduction : Floréal Melgar)

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[1] La « zone nationale » désigne les parties du territoire espagnol occupées par les franquistes.
[2] Le terme « miliciens » désigne les combattants du camp républicain.
[3] La Causa General est le nom donné au rapport établi à la demande du ministre de la Justice franquiste de l’époque, dont le but était d’instruire « les faits délictueux commis sur tout le territoire national durant la domination rouge ».
[4] Le terme « réquétés » désigne un corps de combattants volontaires carlistes.

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Source : EL ABUSO SEXUAL DE LA MUJER COMO ARMA DE GUERRA EN LA ZONA NACIONAL

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Ça se passe en 2017, un 21 novembre, dans une église de Valence (Espagne). Après les singeries liturgiques d’usage*, le curé entame un petit discours de célébration d’anniversaire de la mort de celui qui plongea l’Espagne dans une longue nuit noire dictatoriale. Voici son propos.

* Il existe une vidéo Facebook de ce sinistre spectacle, qu’il m’est techniquement impossible de publier ici. J’en ai extrait la photo qui illustre cet article.

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« Nous célébrons le quarante-deuxième anniversaire de la mort de celui qui fut « Caudillo » d’Espagne, Francisco Franco Bahamonde, homme fidèle à l’Eglise, qui mourut chrétiennement. Nous célébrons aussi la mémoire de ceux qui sont tombés pour Dieu et pour l’Espagne. En 1936, que se passait-il dans notre Espagne aimée ? Le chaos, le désordre, et l’anarchisme qui était alors important. Quelqu’un devait prendre l’initiative d’établir la paix dans notre nation. C’est pour cela qu’un grand homme, Franco, et ceux qui le suivirent décidèrent de faire ce que nous dit le catéchisme de l’Eglise catholique : défendre la liberté de l’Eglise, la liberté des croyants, défendre les citoyens de cette nation noble et généreuse qu’est l’Espagne. Aujourd’hui, ils nous appellent « golpistas »*. Vive l’Espagne ! Vive le Christ-Roi ! Au nom du père, etc. »
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* « Golpistas » : auteurs d’un coup d’Etat. Grosso modo l’équivalent de « putschistes ».

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