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Archive for the ‘06. Espagne’ Category

Le parti d’extrême droite espagnol Vox présidera désormais la commission Culture et Patrimoine historique du Parlement andalou. Or, on sait déjà que cette formation dirigée par Santiago Abascal, qui a obtenu 12 sièges au sein du nouveau Parlement d’Andalousie (avec 11% des voix), a signé un accord avec le Parti populaire (PP, droite) pour abroger la loi sur la mémoire historique et lui substituer une loi de concorde, qui dans les faits signifierait, dans le domaine de la recherche des disparus de la guerre civile jetés dans des fosses communes, de les enterrer plus profondément encore et mieux les oublier.

Fosse commune découverte à Teba (province de Malaga), contenant les restes de 125 personnes fusillées.

Le fait que la commission où seront désormais débattues les affaires concernant les victimes de la dictature franquiste soit tombée aux mains de Vox – par désintérêt, semble-t-il, des autres groupes politiques – a fait naître une profonde indignation parmi la population. Quelle carambouille politicienne a donc pu entraîner cette situation dont aucune formation, quarante-huit heures plus tard, ne s’estime responsable ?
Lundi et mardi derniers,
Marta Bosquet, la présidente du Parlement andalou, convoquait les porte-parole des cinq formations qui y sont représentées pour des réunions « extra-officielles » destinées à répartir les présidences des dix-huit commissions parlementaires existantes. Selon plusieurs personnes présentes lors de ces réunions, un accord « unanime » a été trouvé entre ces formations, la commission Culture et Patrimoine historique revenant alors étonnamment à une élue d’extrême droite. Ces mêmes sources précisent que ni le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) ni Adelante Andalucia* n’ont réclamé la présidence de ladite commission. Avant que la polémique naisse sur les réseaux sociaux, des sources du PSOE et d’Adelante Andalucia avaient d’ailleurs confirmé qu’un « accord global » avait été conclu entre les divers groupes. Mais la polémique ayant pris de l’ampleur, ces deux groupes parlementaires ont alors présenté une autre version. Selon eux, la désignation d’une élue de Vox à la présidence de la commission Culture et Patrimoine historique leur a été imposée par la coalition entre les trois groupes de droite (PP, Vox et Ciudadanos). « Ils sont arrivés avec les propositions de répartition ficelées et ont laissé les postes vacants au PSOE et Adelante. »
« Au cours de la négociation, personne ne s’est querellé pour présider la Culture. Le PSOE et Adelante ont réclamé des présidences qu’ils n’ont pas obtenues, mais celle de la Culture et Patrimoine n’en faisait pas partie »,
assurent, de leur côté, des sources de Ciudadanos. Le PSOE présidera finalement quatre commissions et Adelante, deux. L’extrême droite n’en présidera qu’une seule, précisément Culture et Patrimoine. Il est en effet très curieux qu’aucune des formations de gauche n’ait préféré abandonner certaines présidences pour prendre celle qui concerne la mémoire historique.
Tout cela est à vomir.

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* Adelante Andalucia est une coalition entre le parti Podemos et Izquierda Unida, elle-même formée par plusieurs groupes de gauche et d’extrême-gauche autour du Parti communiste espagnol.

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Les immondes

« 15 millions pour que vous déterriez quelques os ! »
Esther Muñoz


Ça a recommencé. Encore une fois. La sénatrice Esther Muñoz, du Parti populaire espagnol (PP, droite), a critiqué ce mardi en séance plénière de la Chambre haute la dotation de 15 millions d’euros allouée dans le budget à la mémoire historique, et cela, selon ses mots, « pour déterrer quelques os ».
Ce n’est pas la première fois que des membres du PP se moquent de la mémoire historique ou plus directement des victimes du franquisme. Des députés, des sénateurs, des maires ou le secrétaire général du Parti populaire lui-même sont coutumiers de ces déclarations dans lesquelles ils montrent leur évident mépris pour les victimes du coup d’Etat franquiste, de la guerre civile et de la répression qui a suivi pendant la dictature. Quelques exemples :

– Esther Muñoz, sénatrice du PP, sur l’argent alloué aux associations pour la mémoire historique : « Quinze millions pour que vous déterriez quelques os ! »
Il s’agit là du dernier en date d’une longue liste de propos du même genre. Les paroles d’Esther Muñoz ont été huées depuis les bancs socialistes, et la ministre de la Justice, Dolores Delgado, a qualifié son propos d’« absolument indigne ». Par la suite, la sénatrice a prétendu qu’elle faisait référence au projet d’exhumation du corps de Franco, et non à « ceux qui sont dans les fossés », bien que dans ses remarques préliminaires il n’y ait absolument rien pour étayer cette explication. Par ailleurs, ce n’est pas la première fois que cette sénatrice se moque de la mémoire historique.

– Pablo Casado : « Ceux de gauche sont des ringards, toute la journée avec les fosses communes de je ne sais qui. »
Les railleries et moqueries envers les victimes du franquisme ont commencé avec le président du Parti populaire lui-même, Pablo Casado. Lors d’un meeting, alors qu’il était sous-secrétaire à la communication, il déclarait : « On ne peut pas être à la mode en étant de gauche ; ils sont ringards ! Toute la journée avec la guerre du grand-père, avec les fosses communes de je ne sais qui, avec la mémoire historique… »

Manuel González Capón. (maire de Baralla, province de Lugo) : « Les condamnés à mort l’ont été parce qu’ils le méritaient. »
Manuel González Capón a refusé de démissionner après avoir prononcé ces mots, car, a-t-il affirmé, ce n’est pas « le peuple qui me l’a demandé ». Le PP a ensuite obtenu de nouveau la majorité absolue dans la ville.

– Rafael Hernando : « Certains se sont souvenus de leur père quand il y a eu des subventions pour le retrouver. »
Le porte-parole du PP au Congrès a fait l’objet d’une plainte de l’Association républicaine pour la mémoire historique pour cette raillerie honteuse envers les victimes du franquisme, prononcée de plus sur 13TV, la chaîne de télévision des évêques espagnols. Lorsque la justice a classé l’affaire, il assurait que les victimes s’étaient « ridiculisées ».

– José Joaquín Peñarrubia, sénateur PP de Murcie : « Ne nous cassez plus les pieds ! (…) Il n’y a plus de fosses à découvrir. »
L’ancien juge Baltasar Garzón a documenté la disparition de 114226 personnes durant la guerre civile dans son enquête sur les crimes franquistes avant d’être suspendu de la magistrature. Une estimation que certains experts portent à 150000 disparus. Cependant, le sénateur du PP de Murcie, José Joaquín Peñarrubia, a osé dire qu’« il n’y a plus de fosses à découvrir ».
Après avoir commencé son discours par ces mots : « Ils sont fatigants avec leur mémoire historique », il affirmait : « Ne nous cassez plus les pieds avec cette question [….]. Il n’y a plus de fosses à découvrir, à moins qu’ils s’obstinent à chercher Federico Garcia Lorca aux quatre points cardinaux de l’Espagne. »

– Martínez Pujalte : « Emmène promener le grand-père ! »
Le mépris et la moquerie envers les victimes du franquisme viennent de loin. En février 2006, c’est le député du PP Martínez Pujalte qui en donnait déjà un exemple. Pujalte lança alors au président du gouvernement de l’époque, le socialiste José Luis Rodríguez Zapatero : « Parle du grand-père ! Emmène promener le grand-père ! », faisant ainsi référence à l’ancêtre de Zapatero, fusillé pendant la guerre civile pour être resté fidèle à la République.

– Camps : « Le grand-père de Zapatero ne lui a pas transmis d’affection. »
Ce n’est pas l’unique fois où Zapatero fut visé depuis les rangs du Parti populaire par des moqueries sur son grand-père. En 2011, l’ex-président valencien Francisco Camps assurait lors d’un meeting que le grand-père de Zapatero ne lui avait transmis « ni tendresse ni affection ».

– José María Aznar : « Ne remuons pas les tombes et ne nous jetons pas les os au visage. »
Pour l’ancien président espagnol José María Aznar, récupérer la mémoire historique et la réparer, c’est « remuer des tombes » et « se jeter des os au visage ». Aznar fit ces déclarations au quotidien britannique The Guardian.

Tremending

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Précision : Selon Cecilio Gordillo, membre du syndicat CGT et coordinateur du groupe « Récupérer l’histoire sociale de l’Andalousie », qui a établi l’une des meilleures bases de données sur les victimes de la répression franquiste, 96762 noms de disparus ont été recensés. Les restes d’une toute petite partie d’entre eux ont été mis au jour jusqu’à aujourd’hui. Par ailleurs, on estime que l’Espagne est le pays européen comptant le plus grand nombre de fosses communes avec l’ex-Yougoslavie.

Source : Público
Traduction : Floréal Melgar.

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Le dimanche 13 octobre 2013 eut lieu à Tarragone la béatification de 522 martyrs de l’Église en zone républicaine pendant la guerre civile. La cérémonie rassembla plus de quatre mille personnes dans une grand-messe célébrée dans le Complexe éducatif de la ville catalane. L’homélie fut prononcée par le cardinal italien Angelo Amato, préfet de la Congrégation pour la cause des saints, envoyé par le pape François pour l’occasion. En présence de 104 évêques, dont le président de la Conférence épiscopale espagnole de l’époque, Antonio María Rouco Varela, Amato évoqua en ces termes le conflit guerrier espagnol : « Votre noble nation fut enveloppée dans la brume diabolique d’une idéologie qui a détruit des milliers et des milliers de citoyens pacifiques, incendiant des églises et des symboles religieux, fermant des couvents et des écoles catholiques, détruisant une partie de votre précieux patrimoine artistique. »

Le cardinal Amato affirma également que les clercs assassinés furent victimes « d’une persécution religieuse radicale qui avait pour but l’extermination programmée de l’Église ».
La cérémonie provoqua en 2013 une notable controverse politique aboutissant à la création d’une Coordination pour la laïcité et la dignité, qui considéra cette cérémonie comme une « insulte à ceux qui ont perdu des membres de leur famille et ont subi la répression pendant la dictature franquiste, qui put compter sur le soutien et la bénédiction de l’Eglise ». Le manifeste rappelait que les victimes du camp vainqueur furent les seules à être reconnues officiellement et leurs familles indemnisées alors qu’il n’était toujours pas permis de rechercher les nombreux disparus du camp républicain. Il était demandé également au conseil municipal de Tarragone, au Parlement régional, au Conseil régional et la Généralité de Catalogne de ne pas allouer un seul euro de fonds publics à cette cérémonie.
Le parti Gauche unie, dont le coordinateur général cette année-là était Cayo Lara, critiqua sévèrement la cérémonie, qu’il qualifia de « monument d’hypocrisie ». Gaspar Llamazares, député de la Gauche unie au cours de la législature 2011-2015, évoqua quant à lui le prétendu caractère programmé de la répression à laquelle le cardinal Amato faisait allusion, affirmant qu’« il n’y eut jamais de programme d’extermination des religieux ».
Combien de religieux furent victimes de violence dans la zone dite « rouge » ? Il n’y a pas unanimité sur les chiffres. L’historien Vicente Cárcel Ortí parle de 1405 clercs assassinés dans les seuls diocèses catalans, de 334 prêtres fusillés à Madrid, de 327 victimes à Valence. De son côté, Libertad Digital (1), dans un article publié le 14 octobre 2013, parlait de 10000 morts « pour délit de catholicisme et de non-reniement à la foi », parmi lesquels 4184 prêtres, 2365 moines et religieux, 283 sœurs et plus de 3000 laïques.
Aujourd’hui, les estimations d’Antonio Monterol, qui évoque 12 évêques tués, 4184 prêtres séculiers, 2365 religieux divers et 283 religieuses, sur un total de 6832 victimes, auxquelles il faut ajouter les laïques, sont communément admises.
Avec cette cérémonie d’octobre 2013, qui fut l’acte de béatification le plus important, cela portait à 1523 le nombre de personnes béatifiées en Espagne pour cause de « haine envers la foi » pour la période comprise entre 1934 et 1939. Auparavant, une grande cérémonie avait déjà eu lieu le 28 octobre 2007 au Vatican, au cours de laquelle 498 Espagnols assassinés en 1934 et entre 1936 et 1939 avaient été proclamés « martyrs du XXe siècle », parmi lesquels deux évêques (de Cuenca et de Ciudad Real), 24 prêtres diocésains, 462 membres d’instituts catholiques, un diacre, un sous-diacre, un séminariste et sept laïques. La cérémonie eut lieu devant quelque 40000 personnes, espagnoles dans leur immense majorité.
La demande de béatification avait été présentée par le cardinal archevêque de Madrid de l’époque, Antonio María Rouco Varela, à l’archidiocèse duquel appartenait la majorité des personnes assassinées. Soixante et onze évêques espagnols et une délégation officielle conduite par le ministre des Affaires étrangères d’alors, Miguel Angel Moratinos, des représentants des gouvernements autonomes, entre autres autorités, assistèrent à la cérémonie.
En 1999 également, le pape Karol Wojtyla avait canonisé neuf religieux fusillés lors de la révolution des Asturies, en 1934, lors d’une cérémonie à laquelle n’assistèrent pas, en signe de protestation, des représentants du gouvernement autonome, considérant que ces gestes « ne contribuaient pas à surmonter la haine de la division entre les deux Espagne de cette époque ».
L’attitude de l’Église lorsque se produisit le coup d’État du 18 juillet 1936 fut un soutien passif ou actif dans les zones où il s’était imposé. Il va sans dire que les épisodes de violence qui se produisirent en territoire républicain au cours de l’été de cette année-là ne firent qu’accentuer l’alignement de la hiérarchie catholique sur les rebelles, et le soulèvement militaire fut considéré comme providentiel ou comme une croisade.

« Espagne, guide spirituel du monde »

Le premier à désigner le soulèvement militaire comme tel fut le général Mola, dès le mois d’août, dans son discours radiophonique au peuple castillan, le 15 de ce mois :

« On nous demande, de l’autre côté, où nous allons. C’est simple, et nous l’avons répété plusieurs fois : imposer l’ordre, donner du pain et du travail à tous les Espagnols, rendre justice pour tous… Et ensuite, sur les ruines laissées par le Front populaire – sang, boue et larmes –, édifier un grand Etat, fort, puissant, qui doit avoir pour vaillant repère, là dans le ciel, une Croix aux larges bras – signe de protection pour tous –, Croix tirée des décombres de l’Espagne et qui fut, parce qu’elle est la Croix, symbole de notre religion et de notre foi, la seule chose qui est restée et restera intacte dans ce tourbillon de folie, ce tourbillon qui tentait de colorer à jamais les eaux de nos rivières avec le glorieux rouge carmin du vaillant sang espagnol… En résumé : ni reddition, ni fausses embrassades, ni marché de dupes, ni rien d’autre qu’une victoire écrasante et définitive. »

Déjà, en automne, Enrique Pla et Daniel, évêque de Salamanque, dans sa pastorale Las dos ciudades (« Les deux villes ») du 1er octobre 1936, parle explicitement de croisade :

« Comment expliquer que le soulèvement actuel ait été soutenu par les prélats espagnols et que le Souverain-Pontife lui-même ait béni les combattants qui luttent d’un côté des deux camps ? L’explication complète nous est donnée par le caractère de la lutte actuelle, qui fait de l’Espagne un spectacle pour le monde entier. Elle revêt, c’est vrai, la forme d’une guerre civile ; mais, en réalité, c’est une croisade. Ce fut un soulèvement, non pour perturber, mais pour rétablir l’ordre (…). L’Église n’intervient pas dans ce que Dieu a laissé à la disposition des hommes. Si dès les premiers instants les prélats avaient officiellement poussé à la guerre, ceux qui ont assassiné des évêques et des prêtres, incendié et pillé des temples, auraient dit que c’était l’Église qui avait poussé au crime et auraient ainsi justifié leurs représailles (…) »

Et il justifiait le soutien aux putschistes :
« Par conséquent, personne n’a pu incriminer l’Église, parce qu’elle s’est ouverte et prononcée officiellement en faveur de l’ordre contre l’anarchie, en faveur de l’établissement d’un ordre hiérarchique contre le communisme, en faveur de la défense de la civilisation chrétienne et ses fondements, contre les sans-Dieu et contre Dieu. »

Quelques semaines plus tard, le 23 novembre, le cardinal Gomá qualifiait à son tour le soulèvement militaire de croisade dans sa pastorale El caso de España (« Le cas de l’Espagne ») :

« Cette guerre cruelle est, par essence, une guerre de principes, de doctrines, d’une conception de la vie et du fait social contre une autre, d’une civilisation contre une autre. C’est la guerre qui soutient l’esprit chrétien et espagnol contre cet autre esprit, si on peut le nommer ainsi, qui voudrait fusionner tout ce qui est humain, des sommets de la pensée à la petitesse de la vie quotidienne, dans le moule du matérialisme marxiste.
Il reste, donc, indiscutable que si le conflit actuel apparaît comme une guerre purement civile, puisque la lutte a lieu sur le sol espagnol et oppose des Espagnols, il faut au fond reconnaître en elle un esprit de véritable croisade en faveur de la religion catholique, dont la sève a vivifié durant des siècles l’histoire de l’Espagne et a constitué la moelle épinière de son organisation et de sa vie. »

En 1937, à la demande du cardinal primat Isidro Gomá (La Riba, 1869-Tolède, 1940), les évêques espagnols publièrent une lettre collective écrite à la demande du général Franco pour que le camp nationaliste reçoivent un soutien international avec l’appui de la hiérarchie catholique.
Le document fut signé par quarante-trois évêques résidents et cinq vicaires capitulaires. Seules manquaient, « librement et consciemment », les signatures du cardinal Vidal y Barraquer, archevêque de Tarragone, et de Mgr Múgica, évêque de Vitoria.
La lettre était divisée en neuf paragraphes, dont le troisième expliquait la position de l’Église face à la guerre :

« L’Église n’a pas voulu cette guerre et ne l’a pas cherchée, et nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire de nous défendre de l’accusation de belligérante lancée à l’Église d’Espagne par des journaux étrangers. Il est vrai que des milliers de ses enfants, obéissant aux préceptes de leur conscience et de leur patriotisme, et sous leur responsabilité personnelle, ont pris les armes pour sauver les principes de religion et de justice chrétiennes qui ont guidé la vie de la nation pendant des siècles ; mais quiconque l’accuse d’avoir provoqué cette guerre, d’avoir conspiré pour elle, et même de ne pas avoir tout fait pour l’éviter, ignore ou fausse la réalité (…).
Et si aujourd’hui, collectivement, nous formulons notre point de vue sur la question très complexe de la guerre d’Espagne, c’est d’abord parce que, même si la guerre était de nature politique ou sociale, la répression de caractère antireligieux a été si grave et si évident le fait que depuis ses débuts l’un des camps belligérants visait l’élimination de la religion catholique en Espagne, que nous, évêques catholiques, ne pouvions pas nous abstenir sans abandonner les intérêts de notre Seigneur Jésus-Christ et sans risquer de nous voir appliquer la terrible appellation de “canes muti”, par laquelle le Prophète qualifie ceux qui, devant s’exprimer, gardent le silence devant l’injustice. »

Comme nous l’avons vu, la lettre collective n’a pas été signée par tous les hauts dignitaires de l’Eglise, mais la dissidence aux niveaux inférieurs de cette Église – à un degré beaucoup plus élevé et avec des conséquences dramatiques – s’était déjà manifestée auparavant. C’est avec l’occupation de la province de Guipúzcoa par les troupes du général Mola que les premiers assassinats de prêtres par les troupes franquistes eurent lieu. Martín Lekuona Etxabeguren et Gervasio Albizu Biadur, vicaires de la paroisse de Rentería, furent fusillés le 8 octobre 1936. Selon l’écrivain José Arteche, « Don Martín de Lekuona était le prêtre dont la manière d’être me suggérait le plus l’idéal de l’ange ».
Le 17, le prêtre et écrivain José Ariztimuño Olaso, Alejandro Mendikute Lizeaga et José Adarraga Larburu furent exécutés à Hernani. Le 24 du même mois, José Joakin Arin Oiartzabal, archiprêtre de Mondragón, et José Iturrikastillo Aranzabal, curé de Marín, et les prêtres Aniceto de Eguren et José de Markiegi furent fusillés dans le cimetière de Oiartzun, ainsi que Leonardo de Guridi et José Sagarna Uariarte, ce dernier étant en désaccord avec les relations prénuptiales d’un homme important de Berriatúa (province de Vizcaya) au point de faire naître la haine de ce dernier envers le religieux. Le 27, José Peñagarikano, vicaire de Markina, est tué. Celestino de Onaindía, prêtre auxiliaire d’Elgoibar âgé de 38 ans, revenait d’un enterrement quand il fut arrêté, menotté et emmené à la prison d’Ondarreta ; huit jours plus tard, il était fusillé sans procès à Hernani. Il tomba sous les balles en entonnant un Te Deum. Le même mois, les pères des couvents d’Amorebieta et Lupo, José Otano Migelez et le supérieur du couvent, Román de San José Urtiaga, étaient passés par les armes.

José Antonio Agirre, président du gouvernement basque, en 1933.

Le 22 décembre 1936, José Antonio Agirre, président du gouvernement basque, répondit dans un discours à la pastorale du cardinal Gomá, El Caso de España, mentionnée précédemment, en faisant référence aux cas des prêtres assassinés en Euskadi par les troupes nationalistes :

« La guerre qui se déroule dans la République espagnole (…) n’est pas une guerre religieuse, comme on voudrait nous le faire croire ; c’est une guerre économique, et une guerre économique archaïque, et au contenu social (…). Ce n’est pas une guerre religieuse, et la doctrine religieuse ne peut être invoquée, parce que la doctrine chrétienne est la doctrine de l’amour, de la paix et de la reconnaissance en faveur de ses semblables : la doctrine est une et inflexible et ne peut être brandie quand cela convient et piétinée quand cela convient également. Dites-le aux prêtres assassinés par les factieux et aux nombreux autres prêtres méritants qui ont été exilés dans des terres lointaines pour avoir commis le terrible délit d’aimer le peuple dans lequel ils ont vu leur première lumière. Le paganisme des écrits des journaux fascistes ne s’accorde pas avec les idées chrétiennes . Nous ne sommes pas face à une guerre de religion (…), beaucoup de prêtres et de religieux méritants ont été assassinés simplement parce qu’ils aiment leur peuple (…). Pourquoi le silence de la hiérarchie ? »

L’allusion aux exilés faisait référence à l’évêque de Vitoria, Mateo Múgica Urrestarazu (Idiazábal, 1870-Zarauz, 1968), qui ne put revenir de Rome (où il assistait à un congrès) à cause d’un arrêté d’expulsion signé par le général Cabanellas, de la Junte de défense de Burgos, le 14 octobre.
Au cours de ce même mois de décembre 1936, le pape Pie XI envoya un télégramme de protestation auprès de Franco pour le meurtre des prélats d’Euskadi. Cependant, cette protestation n’entraîna aucun malaise au sein de la Conférence épiscopale espagnole. L’archevêque de Tolède lui-même, Isidro Gomá, justifia ce silence dans une lettre envoyée en janvier 1937 au lehendakari (2) :

« Je ne discute pas des adjectifs, je ne livre qu’une réflexion sur les faits de mort violente de certains prêtres basques. Plus que quiconque, nous les avons regrettés. L’exécution d’un prêtre est quelque chose d’horrible, parce qu’elle touche un être consacré par Dieu, située de ce fait sur un plan hors humain, où ne devraient avoir leur place ni le crime, quand il y en a un, ni les sanctions de la justice humaine qui supposent le crime (…). C’est dire que s’il y eut injustice, de quelque côté que ce soit, nous la déplorons et la réprouvons avec la plus grande énergie. Nous ne croyons pas que cette injustice puisse résulter du fait d’aimer son propre peuple : c’est pourquoi nous refusons de croire que certains prêtres ont été fusillés pour le simple fait d’avoir aimé leur peuple basque. »

En alléguant leur ignorance des faits, il disculpait les autorités de la zone rebelle de toute responsabilité, et niait toute connivence de la part de la hiérarchie catholique :

« Je vous assure, monsieur Agirre, la main posée sur ma poitrine de prêtre, que la hiérarchie n’est pas restée silencieuse dans cette affaire, même si sa voix ne s’est pas fait entendre à travers une tribune bruyante de la presse ou d’une harangue politique. Cela aurait été moins efficace. Mais je peux vous indiquer le jour et le moment où l’on a tronqué l’épisode de l’exécution des prêtres, qui n’étaient pas aussi nombreux que vous le laissez entendre dans votre discours. Et comme l’on a exploité ce regrettable fait au détriment de l’Espagne – nous en sommes sûrs – et qu’il convient de mettre les choses au point, je vous assure, monsieur Agirre, que ces prêtres ont succombé pour des raisons qui ne peuvent être consignées dans cet écrit, et que ce fait ne peut être imputé ni à un mouvement qui a pour principal ressort la foi chrétienne dont le prêtre est le représentant et le maître, ni à ses dirigeants, qui furent les premiers surpris d’apprendre ce malheur. Laissez la hiérarchie catholique, monsieur Agirre, pour laquelle le prêtre est la prunelle de vos yeux et le prolongement de votre propre être officiel et public. »

Le samedi 11 juillet 2009, les évêques de Bilbao, Ricardo Blázquez et Mario Iceta ; de Saint-Sébastien, Juan María Uriarte, et de Vitoria, Miguel Asurmendi, célébrèrent une eucharistie en mémoire des quatorze religieux (douze prêtres, un missionnaire clarétain et un carme déchaux) exécutés entre 1936 et 1937. La liste complète des prêtres est la suivante : Martín Lecuona Echabeguren, Gervasio Albizu Vidaur, José Adarraga Larburu, José Ariztimuño Olaso, José Sagarna Uriarte, Alejandro Mendicute Liceaga, José Otano Miguelez Olaso, José Joaquín Arín Olazábal, José Ignacio Peñagaricano Solozabal, Celestino Onaindía Zuloaga, Jorge Iturricastillo Aranzabal, Román de San José Urtiaga Elezburu.
La cérémonie eut lieu dans la nouvelle cathédrale de Vitoria et la personne chargée de l’homélie fut l’évêque de cette capitale de la province d’Alava, entouré par deux cents prêtres. Parents et amis suivirent la cérémonie au cours de laquelle les noms des prélats assassinés furent cités un par un. L’évêque Asurmendi demanda pardon au nom de l’Église basque, car « le silence dans lequel les milieux officiels de notre Église ont entouré la mort de ces prêtres n’est ni justifiable ni acceptable plus longtemps. Un aussi long silence n’a pas seulement été une omission indue, mais aussi une faute envers la vérité, contre la justice et la charité ». C’est pourquoi, « avec humilité », il demanda pardon au nom de l’Eglise d’Euskadi, « à Dieu et à nos frères », et affirma, tout en reconnaissant que les détails des « circonstances douloureuses » entourant la mort de ces prêtres étaient inconnus, que « le témoignage de beaucoup de leurs paroissiens et compagnons mettait en évidence qu’ils furent arrêtés dans l’exercice de leur ministère ».
Les assassinats de religieux dans la zone rebelle ne se limitèrent pas cependant au seul Pays basque où, dans la plupart des cas, il s’agissait de personnes proches du nationalisme du Parti nationaliste basque (PNV) ou, du moins, engagées dans la défense de la langue et de la culture d’Euskadi. Dans le reste de l’Etat, on trouvera surtout des ecclésiastiques qui souhaitaient que l’Eglise suive le modèle évangélique, se rapproche des classes ouvrières et des plus démunis, et qui condamnaient son alignement politique avec les secteurs les plus conservateurs de la société.
Matías Usero Torrente (El Ferrol, 1875-1936) en est une bonne illustration. Son désir de communauté centrée sur les valeurs des premiers chrétiens le poussa à apporter son soutien au socialisme. Son engagement en faveur du socialisme s’accordait avec la dénonciation expresse de la dérive autoritaire de l’institution ecclésiastique. L’approbation du Code de droit canonique universel avait limité le degré d’autonomie dont jouissait jusqu’alors le clergé catholique, et les accords du Latran signés entre Mussolini et Pie XII confirmaient, selon Usero, la trahison de la hiérarchie pontificale envers les idéaux de la fraternité chrétienne. Néanmoins, il fut très vite déçu par la politique du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) au sein des institutions républicaines, et l’une des raisons en était qu’il considérait sa politique de relations avec l’Église comme excessivement conciliante et soumise. Cela le rapprocha du mouvement libertaire et, le 2 mai 1933, il devint le parrain de l’École rationaliste d’El Ferrol.

Matías Usero Torrente

Matías Usero combina son activité missionnaire au sein de la loge Breogán et à l’École rationaliste avec son activité politique en faveur des candidats de l’Union républicaine, dirigée par Diego Martínez Barrio, et, avant la fin de 1935, il fut nommé vice-président du comité local d’El Ferrol de ce groupement.
Usero fut arrêté le 24 juillet 1936 à son domicile, et maintenu en détention provisoire jusqu’à la nuit du 20 août, au cours de laquelle il fut abattu par des agents de l’autorité et enterré anonymement dans une fosse commune dans la paroisse de Canid. Comme il était d’usage à l’époque, le chef de la police justifia sa mort par l’application de la loi sur les tentatives de fuite. Le principal représentant de la résistance ecclésiastique aux idées d’Usero, l’archiprêtre José María Bermúdez, fut chargé de transmettre la nouvelle de sa mort au nouvel évêque du diocèse, Benjamín Arriba y Castro :

« Hier, le malheureux prêtre Usero a été tué – dans les jours précédents, une trentaine de notoires agitateurs de gauche l’avaient été – et on a estimé qu’en raison des circonstances aucune assistance spirituelle ne pouvait leur être offerte. Que Dieu nous vienne en aide. »

Francisco González Fernández (Málaga, 1897-1938) fut curé de Mijas où il s’était installé en 1930 et où il commença à étudier en vue d’enseigner, études terminées un peu plus de deux ans plus tard, et il put alors exercer comme instituteur à l’école d’Alora au cours de l’année scolaire 1933-34. En mai 1936, il entra dans la loge maçonnique Pythagore. Son engagement en faveur de la République en guerre s’exerça principalement dans le domaine de l’éducation, en intégrant le comité qui contrôlait l’institut d’enseignement secondaire de Malaga. Fin 1936, le directeur de l’institut proposa cinq enseignants pour occuper les postes rendus vacants par la mise à l’écart de cinq professeurs, dont deux agrégés. Parmi eux figurait Francisco González, reconnu comme enseignant et docteur en théologie, au poste d’auxiliaire numéraire en lettres.
González se mit à vivre en union libre avec Remedios Gonzalez à partir d’octobre 1936. Ce type d’union sera par la suite puni par les autorités franquistes et condamné par l’Église, qui en faisait une circonstance aggravante dans les accusations portées contre ceux qui s’y consacrèrent, et plus encore s’il s’agissait d’une personne ayant été prêtre. Dès l’occupation de Malaga, en février 1937, par les troupes du général Roatta, Francisco González fut emprisonné et suspendu de ses fonctions et de son salaire d’enseignant. Au même moment, un procès militaire commença, et le conseil de guerre prononça une condamnation à mort. Il fut exécuté le 21 janvier 1938.
González avait été arrêté le 14 février 1937 par la Garde civile, mis à la disposition du gouverneur militaire et emprisonné dans le bateau-prison Marqués de Chávarri. Les informations contenues dans les lettres de prison écrites depuis septembre suggèrent qu’il fut transféré du bateau à la prison provinciale où les conditions de vie étaient terribles : surpopulation insoutenable, maigre nourriture et de mauvaise qualité, manque d’hygiène, interrogatoires accompagnés de tortures qui entraînèrent de nombreux décès et suicides…
Une urgente procédure sommaire, enregistrée sous le numéro 56, fut appliquée à Francisco González par la cour, et célébrée le 12 juillet 1937. Pour le conseil de guerre, on estimait que, possédant une culture supérieure, il s’en était prévalu pour faire de la propagande marxiste, participant à plusieurs conférences et meetings dans les villages.
L’une des questions les plus pertinentes auxquelles ont été confrontés Encarnación Barranquero et Feliciano Montero dans La Otra Iglesia. Clero disidente durante la Segunda República y la guerra civil (Trea Editions, 2013) (« L’autre Eglise. Le clergé dissident durant la seconde République et la guerre civile ») consista à déterminer si cet homme avait perdu son statut de curé pendant la République. Dans la sentence le concernant, il est toujours considéré comme un « prêtre ». Francisco González revendiquait par ailleurs cette condition, lui qui insistait pour porter une soutane et utilisait dans ses lettres adressées à sa famille des phrases telles que « la grâce de Dieu soit avec vous… ». Condition revendiquée également par sa famille, puisqu’une requête fut ouverte par la suite pour y préciser sa qualité de prêtre dans le registre des décès de l’état-civil.
Encarnación Barranquero regrette en outre de n’avoir pu consulter le dossier personnel de la victime au Séminaire de ce religieux de Malaga, exécuté à l’âge de 41 ans dans l’enceinte de l’ancien cimetière Saint-Raphaël où, en 2014, un monument fut érigé à la mémoire des milliers de personnes fusillées après la prise de la ville et enterrées dans ce qui est la deuxième zone géographique en Europe comptant le plus grand nombre de fosses communes après Srebrenica, dans l’ancienne Yougoslavie.
Son exécution eut lieu dans la nuit du 21 au 22 janvier 1938, alors qu’environ 1100 personnes avaient déjà été exécutées au cours des mois précédents dans la ville de Malaga.
Jeroni Alomar Poquet (Llubí, 1894-Palma, 1937) fut le seul prêtre de l’île de Majorque assassiné par les fascistes pendant la guerre civile. Il n’était affilié à aucun parti ou organisation syndicale, et les témoignages oraux indiquent même qu’il était de droite, « comme tout le village de Llubí ».
Son frère Francesc, cependant, était membre d’Esquerra Republicana Balear, la branche, sur l’archipel, de la Gauche républicaine de Manuel Azaña. Après le débarquement des troupes d’Alberto Bayo à Majorque en août 1936, les rebelles intensifièrent la répression et il fut arrêté. C’est pour cette raison que son frère Jeroni se rendit dans la capitale majorquine où Francesc avait été emprisonné, et il entreprit de nombreuses démarches afin de lui rendre visite en prison et obtenir sa libération, démarches qui, semble-t-il, seraient parvenues aux oreilles de l’évêque de l’île, Josep Miralles. Cela, entre autres, semble avoir éveillé les soupçons des phalangistes qui, dès lors, l’eurent dans leur ligne de mire.
Des rapports furent demandés à la mairie et à la cure, et les informations qui arrivèrent ne lui furent en rien favorables. Il ne s’entendait pas bien avec les phalangistes du village, ni avec le supérieur du collège religieux, et des rumeurs circulaient affirmant qu’il disposait d’un émetteur radio et qu’il aidait des groupes de personnes à fuir sur de petits embarcations depuis le port d’Alcudia (au nord-est de l’île) pour Minorque ou Barcelone. On lui tendit un piège dans lequel le malheureux prêtre tomba, la personne contactée pour aider le caporal d’infanterie Joan Ballbú à fuir vers la capitale catalane s’étant révélée être un indicateur de police.
Il fut emprisonné dans des conditions difficiles et, vingt-six jours après la tenue d’un conseil de guerre, exécuté au cimetière de Palma le 7 juin 1937.
Nous avons esquissé la difficulté qu’ont les historiens à accéder aux archives de l’Église, qui demeurent fermées à double tour d’une manière générale, et aux chercheurs en particulier, sauf s’il s’agit de chercher des arguments en vue de béatifications massives. Ainsi, l’historien sévillan José María García Márquez a tenté à plusieurs reprises, y compris par l’intermédiaire de deux prêtres, d’accéder au dossier d’un prêtre abattu durant l’été 1936 sur ordre de Queipo de Llano, sans qu’on connaisse la date exacte de sa mort, « car elle n’est pas indiquée au registre de l’état-civil et il est impossible de consulter son dossier ». Il s’agit d’Antonio Sáez Morón, qui fut aumônier de l’hôpital San Lázaro et membre de la Confrérie de la Macarena, après avoir été assistant dans la paroisse de la ville de Herrera. « Je dispose de témoignages sur l’assassinat de ce prêtre, qui a protesté auprès de Queipo contre la façon dont de nombreuses personnes fusillées étaient jetées dans des fosses communes dans l’enceinte du cimetière, mais je ne peux comparer la version des témoins avec la documentation figurant dans son dossier. Il est paradoxal que l’on puisse consulter le dossier d’un cheminot, d’un fonctionnaire, d’un enseignant, mais pas celui d’un curé », déplore José María García Márquez dans une interview à Público en 2014.
José Pascual Duaso (Torla, 1880-Loscorrales, 1936) était le curé de Loscorrales, dans la province de Huesca. Selon l’un de ses neveux, son oncle était le seul à recevoir la presse quotidienne dans le village et la radio qu’il possédait était aussi la seule dans le village. C’était un homme de gauche et il ne s’en cachait pas.
Un autre de ses neveux, Eusebio Pascual, se montre moins catégorique à cet égard et déclare qu’il ne pouvait être considéré comme républicain ou fasciste, qu’il était « un homme honnête, un vrai curé qui pratiquait la religion du Christ. Il avait deux vaches et offrait leur lait, il ouvrit une école pour donner des cours du soir et apprendre à lire et à écrire à des gens qui étaient dans les champs toute la journée et qui étaient analphabètes (…). C’était un homme qui se comportait comme un républicain, mais il était monarchiste, il a même voté pour Gil-Robles (3) ».
Le curé Duaso était un homme respecté qui ne se conforma pas à l’ordre imposé par la Phalange dans Loscorrales. Les phalangistes demandèrent à l’évêque de transférer le curé, mais le prélat n’en fit rien et le harcèlement envers lui continua.
Il fut criblé de balles par trois phalangistes qui s’étaient rendus chez lui pour l’arrêter. Ses assassins ont soutenu que c’était de la légitime défense. Deux témoins, un neveu et sa propriétaire, cependant, ont expliqué qu’ils l’avaient tué de sang-froid. Les circonstances n’ont jamais pu être éclaircies. Dans son acte de décès inscrit au registre de la paroisse de Loscorrales sous le numéro 125, folio 32, on lit : « D. José Pascual Duaso est mort le 22 décembre 1936 à vingt et une heures à la suite de blessures causées par des armes à feu. Né à Torla, âgé de 56 ans, fils d’Antonio et de Maria, ecclésiastique de son état. Il n’a pu recevoir les saints sacrements. Enterré à Loscorrales le 24 décembre 1936. Signé Antonio Coarada, archiprêtre. »
Les cas mentionnés ne sont qu’un aperçu très succinct de la question des religieux victimes de répression dans la zone dite nationale. Leur nombre est très inférieur à celui des catholiques persécutés dans la zone républicaine. Néanmoins, à la différence, dans une large mesure, des territoires où le coup d’État échoua, les persécutions dont ils furent victimes ne furent pas le résultat de débordements populaires, mais obéissaient à une planification. Leur mort ou leur exil furent relégués dans l’oubli pendant de nombreuses années et, à l’exception de la région d’Euskadi, l’Eglise, jusqu’à aujourd’hui, n’a demandé aucun pardon pour sa collaboration avec le régime qui les a persécutés et n’a jamais facilité le travail des chercheurs sur cette question.
Hilari Raguer, dans son livre La espada y la cruz. La Iglesia 1936-39 (Bruguera, 1977) [« L’épée et la croix. L’Eglise 1936-1939 »], reproduit une lettre d’Irujo (4) au cardinal Vidal i Barraquer du 23 mai 1938 qui pourrait bien illustrer cette situation :

« Ayez à l’esprit que dans les deux camps on a fait des martyrs ; que le sang des martyrs, en religion comme en politique, est toujours fécond ; que l’Église, pour quelque raison que ce soit, apparaîtra comme martyre dans la zone républicaine et faisant partie du peloton d’exécution dans la zone franquiste. »

Francesc Tur

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(1) Libertad Digital est un journal numérique défendant les positions de la droite libérale.
(2) Lehendakari : terme basque désignant le chef du gouvernement de la communauté autonome espagnole du Pays basque.
(3) José María Gil-Robles : homme politique espagnol, chef de la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA) de 1931 à 1939.
(4) Manuel de Irujo Ollo
 : avocat et homme politique basque, figure historique du Parti nationaliste basque (PNV).

Source : Los otros ‘mártires’ de la Iglesia: los curas asesinados en la zona franquista
Traduction : Floréal Melgar.

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Lorsqu’on évoque le fait de brûler des livres au XXe siècle, l’image qui vient à l’esprit est celle de la Bebelplatz de Berlin, le 10 mai 1933, théâtre d’un grand brasier où des milliers d’exemplaires d’œuvres considérées comme « anti-allemandes » furent brûlés. Il va sans dire que, tout au long de l’histoire, il y eut de nombreux autres épisodes de feu purificateur, depuis l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie jusqu’à la mise au feu des livres de Confucius en Chine sous la dynastie Qin, en passant par l’autodafé de Barcelone, en octobre 1861, où 300 volumes spirites furent brûlés, pour ne citer que ces trois exemples. Bien moins connu est le fait que, du coup d’Etat de juillet 1936 jusqu’à la fin de la guerre civile, de nombreux brasiers ont été allumés dans les villes et villages de l’Espagne nationaliste, dans lesquels un grand nombre de publications qualifiées d’« anti-espagnoles » et « empoisonneuses de l’âme populaire » ont brûlé.

Berlin, 1933

Dans les premiers jours du conflit, les nouveaux gouverneurs civils n’avaient pas encore émis d’ordres concernant l’interdiction de la littérature pernicieuse, mais le modus operandi des rebelles incluait invariablement la destruction du « matériel dangereux » que constituaient certaines œuvres. Ainsi, dès l’entrée des forces requetés (1) dans plusieurs localités de la Rioja, la première chose qu’elles firent consista à « purifier » les bibliothèques et à brûler les archives trouvées aux sièges des différentes centrales syndicales, où l’on supposait qu’il existait une « littérature pernicieuse ».
A Cordoue, le 19 juillet déjà, l’une des priorités des rebelles fut le « nettoyage » des librairies et des kiosques, comme le soulignait le chef de l’ordre public et lieutenant général de la Garde civile, Bruno Ibánez Gálvez, dans une note publiée par le journal ABC de Séville le 26 septembre :

« Dans notre bien-aimée capitale, au lendemain du début du mouvement de l’armée salvatrice d’Espagne, des centaines d’exemplaires de cette scorie de littérature recueillis dans les kiosques et les librairies par les braves garçons de la Phalange espagnole ont été brûlés comme ils le méritaient. De même, très récemment, les courageux et désintéressés requetés ont réalisé un travail similaire, recueillant également un grand nombre d’exemplaires de ces maudites lectures qui doivent disparaître pour toujours au sein du peuple espagnol. »

A Palma, le premier jour du coup d’Etat, le 19 juillet 1936, selon le témoignage du militant de la CNT Manuel Pérez (Osuna, 1887-Río de Janeiro, 1964), piégé sur l’île pour cause de congrès constitutif du comité régional de la CNT des Baléares, les rebelles agirent de la même manière :

« Une fois que les centres officiels, où les rebelles ne trouvèrent aucune résistance, furent occupés, l’assaut contre les organisations ouvrières et les locaux où les organisations de gauche avaient leur siège a commencé. Rien n’échappa au vandalisme furieux des hordes fascistes. Après avoir tout détruit : meubles, tableaux, outils de travail, etc., se souvenant des autodafés de la Sainte Inquisition, ils allumèrent des brasiers avec les livres trouvés dans les bibliothèques. »

L’aversion pour les livres atteignit parfois des extrêmes délirants, comme le rapporte Josep Massot i Muntaner dans Cultura i vida a Mallorca entre la guerra i la postguerra (1930-1950) (Abadia de Montserrat, 1978) :

« La haine contre les livres m’a été confirmée par un témoignage de premier ordre : à Inca, par exemple, toutes les œuvres en catalan d’une bibliothèque publique ont été brûlées – dont le premier volume du dictionnaire catalan-valencien-Baléares – et la bibliothèque publique itinérante de Sencelles – assez considérable – fut prise d’assaut et, après avoir formé un grand tas avec les livres, quelqu’un est venu déféquer dessus. »

A la même époque, dans la ville de Barco (province d’Avila), les livres du Groupement socialiste, de la Société des métiers divers et du Groupement des travailleurs de la terre « furent détruits par les milices à leur arrivée dans cette ville dans les premiers temps de notre glorieux Mouvement national ».
A Soria, le chef de la Bibliothèque publique de la ville castillane signalait, selon José Andrés de Blas et Fernando Larraz dans la première édition de
La guerre civile espagnole et le monde du livre. Censure et répression culturelle (1936-1937), que « dans les premiers jours du Mouvement national fut organisée la collecte immédiate des quelques exemplaires qui restaient, car auparavant, en passant par Soria, la colonne des requetés du général Mola avait mis le feu aux livres qui se trouvaient dans les kiosques dédiés au commerce du livre, et ceux qui furent recueillis par la suite subirent le même sort dans une dépendance du gouvernement civil ».
Dans la ville de Herrera de Alcántara (province de Cáceres), il y eut une expurgation d’ouvrages de la bibliothèque municipale, « opérée dans les premiers jours du Mouvement glorieux », dans laquelle les livres considérés comme littérature pernicieuse furent brûlés, comme le conseil municipal en informa le ministère de l’Éducation nationale quand celui-ci assuma les compétences en matière de bibliothèques.
A Cordoue, les livres d’occasion des échoppes de la place Corredera furent brûlés, comme le raconte l’écrivain et avocat Carmelo Casaño Salido dans son livre Nuestra ciudad (apuntes del recuerdo y las cosas) (Delegación de Cultura, Ayuntamiento de Córdoba, 1984) :

« Un jour, les livres ont disparu. Ils les ont achetés au poids et les ont emmenés à Las Tendillas, pour les brûler, parce qu’ils célébraient alors les Missions. Dans l’après-midi de ce dimanche, après le sermon d’un jésuite, tous les vieux livres furent jetés au feu. Ils ont tous brûlé. Lui-même jeta deux romans de Hugo Wast sur le bûcher, et sa main lui fait encore mal quand il s’en souvient. »

La censure des livres passa sous contrôle militaire dans les premières semaines de la guerre. En fait, de nombreux titres saisis, qui ne furent pas brûlés, furent conservés par les autorités militaires. Le camp nationaliste, qui déclara l’état de guerre, imposait la censure préalable de tout imprimé ou document destiné à la publicité ou à la diffusion. Par la suite, la censure fut instaurée par l’arrêté du 29 mai 1937, mais il faudra attendre le 23 avril 1938 pour qu’elle soit réglementée par la loi sur la presse, promue par Ramón Serrano Suñer, dont l’objectif était que les Espagnols lisent « des informations fondées exclusivement sur la vérité et la responsabilité ». C’était la « noble idée » dont devait s’imprégner l’ensemble de la presse.
Le journal Arriba España de Pampelune, dans son premier numéro du 1er août, incitait à la destruction des livres en ces termes : « Camarade ! Tu as l’obligation de persécuter le judaïsme, la franc-maçonnerie, le marxisme et le séparatisme. Détruis et brûle leurs journaux, leurs livres, leurs revues, leur propagande. Camarades ! Pour Dieu et pour la patrie ! » Son directeur était un religieux phalangiste, Fermín Yzurdiaga, qui finit par devenir le responsable national de la presse et de la propagande.
La diatribe de l’organe officiel de la Phalange espagnole en Navarre fut suivie au pied de la lettre par les soldats requetés qui occupèrent Tolosa le 11 août. Les franquistes empilèrent les livres saisis de l’imprimerie Ixaka López Mendizábal, les volumes en langue basque de la bibliothèque municipale, ceux des écoles, et les brûlèrent sur la place Zaharra de cette ville de la province de Guipuzcoa.
Le 14 août, les soldats du colonel Yagüe entrent à Badajoz et, comme le rapporte le responsable de la bibliothèque provinciale de cette capitale d’Extrémadure (à la demande de Javier Lasso de la Vega qui prend en charge la direction des Archives et Bibliothèques, organisme créé fin mars 1938) :

« Quelques jours après la conquête de cette capitale par les troupes nationalistes, une visite eut lieu pour inspecter et réquisitionner toutes les librairies et kiosques où tous les livres à caractère extrémiste et pornographique trouvés furent recueillis et rassemblés dans le Bureau de la censure militaire. Une fois leur tendance pernicieuse vérifiée, ils furent jetés au feu. »

Livres jetés au feu sur le bassin de La Coruña en août 1936.

Cependant, le premier grand autodafé public eut lieu à La Corogne le 19 août 1936. Plus de 1000 livres brûlèrent en plusieurs endroits sur le quai du port de la ville galicienne, face au Club nautique. Il s’agissait d’œuvres d’auteurs tels que Blasco Ibáñez, Ortega y Gasset, Pío Baroja ou Miguel de Unamuno, ainsi que les ouvrages de la bibliothèque personnelle du député de la Gauche républicaine et président du Conseil entre mai et juin de la même année, Santiago Casares Quiroga (La Corogne, 1884-París, 1950) et aussi les livres du centre d’études sociales Germinal de la ville de La Corogne.
La cérémonie, présidée par un prêtre nommé Maseda (qui opéra la sélection des volumes à brûler) fut rapportée dans le journal El Ideal Gallego du 19 août.

« Au bord de la mer, pour que la mer emporte les restes de tant de pourriture et de tant de misère, la Phalange brûle des piles de livres et de pamphlets de propagande criminelle communiste et anti-espagnole, et de littérature pornographique répugnante. »

En Galice, les biens de l’Alliance républicaine de Carballo, à La Corogne, dont la documentation fut conservée, furent également saisis. Les statuts de l’association et le livre des procès-verbaux furent confisqués. Le gouverneur civil ordonna la destruction du matériel en ces termes : « Je dois vous dire que les livres et autres documents confisqués doivent être brûlés et tous les fonds existants remis à cette délégation. »
L’interdiction des langues non castillanes provoqua la saisie et la mise au feu des livres de la maison d’édition galicienne Nós, et son directeur,
Ánxel Casal Gosenxe, fut exécuté.
A Oviedo, après l’entrée d’une colonne galicienne le 8 août, la Bibliothèque populaire itinérante ferma immédiatement et une partie de ses responsables subit la répression politique ou l’exil. La bibliothèque est expurgée et les œuvres de Felipe Trigo, Blasco Ibáñez ou José María Carretero sont brûlés à La Pedrera, sélectionnées par le poète Casimiro Cienfuegos, entre autres.
Dans les premiers mois de la guerre, non seulement les bibliothèques et les librairies furent la cible de la colère des rebelles, mais aussi leurs propriétaires en personne.
La première mesure prise par la Junte de défense nationale, l’organe directeur du soulèvement espagnol jusqu’au 30 septembre, relative à la purge des bibliothèques et au contrôle des lectures fut l’arrêté du 4 septembre par lequel elle accusait le ministère républicain de l’Instruction d’avoir diffusé des œuvres marxistes auprès des enfants. C’est pourquoi il fallait faire disparaître ces publications des écoles et des bibliothèques, ordonner leur destruction, et n’autoriser que celles
« dont le contenu répond aux principes sains de la religion et de la morale, et qui exaltent par leur exemple le patriotisme de l’enfance ».
Le même jour, Queipo de Llano rendait publique son 25e arrêté, dont le deuxième paragraphe obligeait toutes les maisons d’édition, les librairies et les kiosques à remettre toutes les publications interdites aux autorités militaires dans un délai non renouvelable de 48 heures. Le troisième paragraphe étendait cette obligation à tous les particuliers, entités publiques et sociétés privées.
Se référant à cet arrêté, selon le témoignage du délégué à la Propagande, Antonio Bahamonde, les phalangistes de Séville firent le tour des maisons d’édition et des librairies. Les œuvres d’auteurs qui, selon eux, étaient de tendance marxiste furent saisies et détruites sur place.
Le caractère aveugle de la purge fut révélé par un historien peu soupçonné d’affinité avec le camp républicain comme Rafael Abella dans La vida cotidiana durante la guerra civil. La España nacional (Planeta, 1973) :

« Quant à la censure des livres, elle présenta d’abord des aspects draconiens dans l’expurgation des bibliothèques publiques et privées et dans le retrait à la vente de toute littérature conçue comme pornographique, marxiste, anarchiste ou pernicieuse, termes dans lesquels on incluait tout ce qui était contraire à la ligne du Mouvement national. De Nakens à Martin de Lucenay, de Belda à Kropotkine, on brûla les livres dans de grands feux qui transformèrent en fumée un tas d’écrits imprimés considérés comme néfastes – et dans certains cas avec raison – pour les Espagnols. Et je dis bien dans certains cas parce que, sous couvert de cette purification, de nombreux livres publiés par des maisons d’édition étiquetées comme dangereuses – Cenit, Oriente, Ulises, Espagne – ont été détruits, mais aussi de nombreux autres publiés par Biblioteca Nueva, par Pueyo et par Espasa-Calpe, des maisons d’édition davantage tournées vers le domaine littéraire que le social. »

Le 23 décembre 1936, la Junte technique d’Etat – créée par Franco en octobre de la même année et succédant à la Junte de défense nationale d’Espagne – publiait un décret déclarant illicite tout type de publications socialistes, communistes, libertaires, pornographiques et pernicieuses.
Cette disposition légale prévoyait des sanctions à l’encontre de ceux qui ne l’appliqueraient pas. Les infractions impliquaient une amende de 5000 pesetas et, en cas de récidive, l’amende était multipliée par cinq et entraînait également la perte d’un emploi public ou l’interdiction pour la personne sanctionnée d’exercer la profession d’éditeur ou de libraire, ainsi que la fermeture de l’établissement concerné.
Dans les premiers mois de la guerre, certains libraires et bibliothécaires ont payé de leur vie leur engagement pour la culture. C’est le cas du libraire Miguel d’Iom de Ceuta, assassiné, avec d’autres militants anarchistes, au cours de l’une des mises à sac opérées par les rebelles de la ville. Ce ne fut pas un cas isolé.
En août, la presse de Cordoue rapportait l’arrestation du libraire, éditeur et imprimeur Rogelio Luque (Priego, 1897-Cordoue, 1936), un libre-penseur, naturiste et espérantiste. Il avait édité et collaboré à de nombreux magazines culturels tels que Popular, La Pluma, Biblis et Quijote, et fondé avec son frère la librairie Luque qui, en différents lieux, survécut jusqu’aux années 90. Les rebelles le fusillèrent le 16 août.
Pilar Salvo, une enseignante de Saragosse, responsable d’une bibliothèque pour enfants, fut assassinée au cours du même mois.

Juana María Capdeviele

Juana María Capdeviele Sanmartín (Madrid, 1905-Rábade, 1936), pédagogue et bibliothécaire, fut la première femme à diriger une bibliothèque de faculté (de philosophie et lettres) à l’Université centrale de Madrid, poste auquel elle accéda en 1933. Elle réalisa également un important travail en tant que responsable technique de la bibliothèque de l’Athénée de la capitale espagnole. En 1936, elle épousait Francisco Pérez Carballo, qui sera nommé, après la victoire du Front populaire, gouverneur civil de La Corogne. Dans l’exercice de ses fonctions, il fut arrêté et assassiné le 25 juillet. Lorsque son épouse appela le gouvernement civil pour avoir des nouvelles de son mari, on lui répondit qu’on viendrait la chercher – elle était enceinte – et qu’on la conduirait vers lui. Cependant, elle fut arrêtée et emprisonnée, puis informée du sort tragique de son mari. Dans la nuit du 18 août, elle fut assassinée et son corps retrouvé dans les environs de Rábade, près de Lugo.
Les membres de la profession restés dans la zone gouvernementale furent sanctionnés a posteriori à mesure que les franquistes occupaient les territoires. Ainsi, María Moliner (Paniza, 1900-Madrid, 1981), l’une des responsables, à Valence, du service des bibliothèques pendant la guerre et auteur, en 1938, du Plan des bibliothèques publiques, fut condamnée pour collaboration à la politique républicaine. Carmen Caamaño fut définitivement éloignée du Corps des archives et bibliothèques par ordonnance du 29 juillet 1939 en raison de son militantisme politique, pour ne citer que ces deux cas.
La première bibliothèque universitaire purgée fut celle de Valladolid, en 1937, avec des milliers de livres brûlés en divers brasiers, et un cas semblable se produisit à Saint-Jacques de Compostelle où les livres de Castelao (2) subirent un sort incertain. Ces actions furent soutenues par certains recteurs, tel celui de l’Université de Saragosse, Gonzalo Calamita Álvarez.
Le 16 septembre 1937, une nouvelle norme fut promulguée, relative à la formation des commissions de purification des bibliothèques publiques et des centres de lecture dans chaque district universitaire. Dans tous ces districts, des commissions de purification devaient être formées, présidées par le recteur ou son délégué, et composées d’un professeur de la faculté de philosophie et lettres, d’un représentant de l’autorité ecclésiastique, d’un fonctionnaire du Corps des archivistes et bibliothécaires, d’un représentant de l’autorité militaire, d’un autre de la Délégation culturelle de la FET et des JONS (3) et d’un membre de l’Association catholique des pères de famille. Les commissions devaient retirer les « livres, revues, publications, gravures et imprimés contenant des idées pernicieuses, des concepts immoraux, de la propagande des doctrines marxistes et tout ce qui signifie un manque de respect pour la dignité de notre glorieuse armée, des atteintes à l’unité de la patrie, le mépris de la religion catholique et tout ce qui s’oppose au sens et aux fins de notre croisade nationale ».
Une fois les fonds analysés, ces commissions devaient envoyer à la Commission de la culture et de l’enseignement les listes des titres de publications qu’elles considéraient comme un danger pour les lecteurs. L’écrivain Gonzalo Torrente Ballester participa à la commission d’El Ferrol. La Commission de la culture devait examiner ensuite les listes en procédant à la classification suivante : d’une part, les œuvres pornographiques à caractère vulgaire sans valeur littéraire ; d’autre part, les publications destinées à la propagande révolutionnaire ou à la diffusion d’idées subversives sans contenu idéologique de valeur essentielle ; et, enfin, les livres et les brochures de valeur littéraire ou scientifique qui, en raison de leur contenu idéologique, pourraient être préjudiciables aux lecteurs « naïfs ou insuffisamment préparés à la lecture ». Les livres des deux premiers groupes devaient être détruits, tandis que ceux du dernier groupe resteraient stockés dans chaque établissement, dans des espaces restreints. Ces ouvrages ne pouvaient être consultés qu’avec un permis spécial. Les salles contenant les livres interdits commencèrent à proliférer à partir de ce moment-là. On les appela « les enfers ». L’« enfer » de la bibliothèque publique d’Oviedo ne fut ouvert au public qu’en 1975.
Comme nous l’avons mentionné plus haut, l’une des raisons de la purge des livres était la destruction des publications qui « méprisaient » la religion catholique. Dans cette entreprise, les rebelles purent compter sur la coopération, à quelques exceptions près, des autorités ecclésiastiques. Un exemple en est le travail pastoral de l’évêque de Palencia, Manuel González y García (Séville, 1877-Madrid, 1940) Les leçons de la tragédie actuelle. Propositions de solutions pour l’après-guerre, de novembre 1937, où il prône la désinfection culturelle et la reconstruction de la pensée sur les ruines du libéralisme sécularisant. Le prélat accusait le gouvernement républicain d’avoir encouragé la diffusion de littérature au contenu inspiré par l’étranger, anticatholique et pornographique.

« Les livres sur les questions sexuelles se vendaient rapidement partout, et une grande quantité de prose toxique et pornographique était ouvertement offerte dans les kiosques à journaux. Des malotrus, des apprentis, des serveuses, des filles d’atelier, généralement des éléments jeunes et non préparés, rôdaient autour des échoppes où figurait cette basse marchandise que le gouvernement républicain offrait au peuple pour qu’il… s’instruise. La campagne pornographique se trouvait au côté de la propagande communiste. Il y avait un intérêt à affaiblir le sentiment et la dignité de l’institution familiale et de toutes les forces morales qui constituaient un obstacle à la démagogie de Moscou. »

Manuel Gonzalez Garcia a été canonisé par le pape François en mars 2016 à Rome. La cérémonie s’est déroulée en présence d’une délégation espagnole conduite par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jorge Fernández Díaz, le maire de Palencia, Alfonso Polanco Rebolleda, et la présidente du Conseil provincial, Ángeles Armisén Pedrejón. Les cloches de la ville castillane ont sonné ce jour-là pour le célébrer.
Le jésuite Constancio Eguía Ruiz (Santander, 1871- ?) se distingua également par ses attaques contre le livre car il considérait que les publications diffusées sous la République constituaient l’une des principales causes de la tragédie de la guerre civile. Il s’en prit aux titres les plus novateurs qui faisaient écho à la littérature anti-belliciste et sociale de l’entre-deux-guerres et à la théorie politique et sociale comme Zeus, Cenit, CIAP, Hoy, Caro Raggio et même à des éditions classiques comme Espasa-Calpe, Revista de Occidente et Dossat qui s’étaient laissé entraîner à inclure des collections et titres « attirants » pour faire des affaires et être à la page.

Tolosa, 11 août 1936

En mai 1938, l’évêque de Salamanque, Enrique Pla y Daniel (Barcelone, 1876-Tolède, 1968), publia une autre pastorale intitulée Les délits de la pensée et les fausses idoles intellectuelles, moins connue que Las dos ciudades (« Les deux villes »), un dur plaidoyer contre le libéralisme, origine de tout mal, et contre la liberté de la presse, de création et de lecture.

« [L’Eglise] adore la Vérité mais n’est pas fétichiste du livre, car elle sait qu’il y a de bons livres et de mauvais livres, des livres bénéfiques et des livres vénéneux et corrupteurs. Le fétichisme du livre est pour les intellectuels ! Pourra-t-on mesure les ravages qu’a causés, surtout depuis la fin du XVIIIe siècle, le refus de distinguer les bons et les mauvais livres et le fait de ne pas s’occuper de ce qui s’imprime ? Car telle a été la thèse du libéralisme. »

Le rôle de la FET et des JONS fut également décisif. Ainsi, en 1938, le phalangiste Fernando García Montoto, furieux partisan de brûler les livres, brochures et journaux, ainsi que de l’élimination physique de leurs auteurs, dénonçait en ces termes, dans En el amanecer de España (Tetuán, Imprenta Hispana, 1938), les perversités de certaines œuvres :

« Cela signifie que le livre et la presse mal inspirés avaient déjà intoxiqué la conscience collective, la rendant léthargique. Cela signifie, enfin, que l’Ennemi était sur le point d’atteindre son but, de corrompre la moelle d’un grand peuple. Guerre, donc, au mauvais livre ! Imitons l’exemple que nous offre Cervantès dans le sixième chapitre de son œuvre immortelle. »

Et il incitait à allumer des brasiers dans tous les villages pour détruire les livres qui empoisonnaient l’âme populaire.

« Et qu’un jour prochain, sur les places publiques de toutes les villes de la nouvelle Espagne, s’élèvent les flammes justicières des brasiers qui, en détruisant définitivement les substances toxiques de l’esprit stockées dans les librairies et les bibliothèques, purifieront l’environnement en le débarrassant dans le même temps de ses empoisonneurs. Arriba España ! Vive Franco ! Vive l’Espagne ! »

L’exhortation de García Montoto à dresser des bûchers avec les mauvais livres fut suivie à la lettre par les phalangistes qui occupèrent Madrid le 28 mars 1939. Un mois plus tard, le 30 avril, eut lieu ce que le journal Ya qualifiait, dans son édition du 2 mai, d’« autodafé à l’Université centrale ». C’était là une façon, pour le Syndicat espagnol universitaire (SEU), de célébrer la Fête du livre. Le journal national-catholique reproduisait le discours prononcé pour l’occasion par Antonio de Luna, professeur de droit, qui était resté dans la ville pendant la guerre, faisant partie de la Cinquième Colonne. En 1940, il fut écarté de son poste.
Don Antonio Luna commença son discours par la lecture d’un passage du Don Quichotte et, pour terminer, il lut le procès-verbal d’autodafé, écrit en termes grossiers et emphatiques : « Pour édifier l’Espagne Une, Grande et Libre, nous condamnons aux flammes les livres séparatistes, libéraux, marxistes, ceux de la légende noire, les anti-catholiques, les livres d’un romantisme maladif, pessimistes, pornographiques, d’un modernisme extravagant, Et nous y incluons Sabino Arana (4), Jean-Jacques Rousseau, Karl Marx, Voltaire, Lamartine, Maxime Gorki, Remarque, Freud et le Heraldo de Madrid.  Le feu s’élevant du sale tas de papier, sous les applaudissements joyeux et purificateurs, la jeunesse universitaire, le bras levé, chanta avec ardeur et vaillance le Cara al sol (5). »

Francesc Tur

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(1) Requetés : corps de volontaires carlistes.
(2) Alfonso Daniel Rodríguez Castelao : écrivain de langue galicienne et homme politique considéré comme le père du nationalisme galicien.
(3) FET y de las JONS : Fédération espagnole traditionaliste et des Juntes d’offensive nationale syndicaliste.
(4) Sabino Arana : fondateur du Parti nationaliste basque.
(5) Cara al sol : hymne de la Phalange espagnole et des nationalistes franquistes.

Source : EL BIBLIOCAUSTO EN LA ESPAÑA DE FRANCO (1936-1939)
Traduction : Floréal Melgar.

Remerciements : j‘exprime ma gratitude à Fran Fernández pour avoir traduit pour moi en langue espagnole le passage qui figurait dans ce texte en langue catalane, langue que je ne maîtrise pas, ce qui m’a permis à mon tour de le traduire en français.

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Le 20 décembre 2016, le conseil municipal d’Alcalá dans son entier acceptait la proposition de célébrer, par une plaque commémorative, la mémoire de Melchor Rodriguez, connu sous le nom de « l’Ange rouge ». Il est très difficile, en ce qui concerne les décisions à prendre par le conseil municipal de notre ville, d’obtenir, comme cela a été le cas ici, l’unanimité des six formations politiques qui le composent. Cette circonstance exceptionnelle a amené certaines personnes à me manifester leur intérêt pour la personne célébrée et son rapport avec la ville d’Alcalá… Mais il y a quelques jours, j’ai reçu des informations quant à l’endroit prévu pour installer la plaque commémorative et cela m’a décidé à écrire cet article afin d’apporter des précisions sur l’événement à l’origine de cet hommage et d’expliquer pourquoi le lieu choisi pour installer cette plaque n’est pas le bon.

Melchor Rodriguez

Je profite de l’occasion pour donner quelques détails à ceux qui s’y intéressent sur le personnage et la façon dont les événements se sont déroulés. Après les terribles « extractions » de prisonniers des 6, 7 et 8 novembre 1936, où nombre d’entre eux furent sortis des prisons de Madrid et fusillés à Paracuellos, le ministre de la Justice, l’anarchiste Juan García Oliver, nomma Melchor Rodríguez, lui aussi anarchiste, inspecteur général des prisons de Madrid le 10 novembre. Le soir même, il se rendit dans les prisons et parvint à éviter trois nouvelles « extractions » de détenus et à arrêter plusieurs bus chargés de prisonniers qui auraient très certainement fini de la même façon. Il expulse alors les comités politiques des prisons et y applique le droit républicain.
Il n’était en fonction que depuis quinze jours lorsqu’il apprit qu’une nouvelle « extraction » s’était terminée par l’exécution de 21 prisonniers. Il présenta immédiatement sa démission. Sous la pression du corps diplomatique et de divers secteurs républicains et anarchistes, il décida d’accepter sa nomination, le 4 décembre, comme délégué des prisons de la République avec pouvoirs plénipotentiaires attribués par le ministre de la Justice. Sa première décision fut d’interdire les transferts de détenus entre 19 heures et 7 heures du matin et de rétablir l’autorité des fonctionnaires des prisons, responsables de la sécurité des détenus. C’est ainsi qu’il réussit à éviter de nouvelles « extractions » et exécutions.
Le matin du 6 décembre 1936, deux jours après sa nomination, un bombardement de l’aviation franquiste sur Guadalajara fit un grand nombre de victimes dans le quartier ouvrier de la gare. Animé par un désir de vengeance, dans l’après-midi, un groupe de miliciens prit d’assaut la prison provinciale, assassinant 282 prisonniers considérés comme n’étant pas du côté de la République, pour des raisons politiques et religieuses (un seul réussit à se sauver en se cachant dans un hangar à bois).
Deux jours plus tard, l’histoire fut sur le point de se répéter à Alcalá. Après un bombardement meurtrier, plusieurs miliciens se rendirent à la prison, dans la rue Santo Tomás, avec l’intention d’exécuter les prisonniers politiques détenus, qui avaient été transférés de la prison Modelo de Madrid le 16 novembre. Au total, 1532 détenus. Très préoccupé par la situation, le maire d’Alcalá téléphona au directeur de la prison, Antonio Fernández Moreno, pour l’informer de la situation. Fernández Moreno tenta à son tour d’appeler le délégué pour les prisons, l’anarchiste Melchor Rodríguez, nommé par le ministre de la Justice García Oliver, également membre de la CNT. Le matin même, Melchor Rodríguez avait insisté auprès du directeur de la prison d’Alcalá sur le fait que le premier endroit où devait être défendue la République était les prisons, où devaient être assurées la justice et la primauté de la loi. Mais le directeur de la prison ne put le contacter car Melchor Rodríguez se trouvait précisément en route pour Alcalá.

Entre-temps, des miliciens armés arrivent au bureau du directeur, envahissant le hall d’entrée, les bureaux et la cour de la prison. Les gardiens rejoignent alors les miliciens, laissant le directeur et le personnel administratif pénitentiaire sans protection. Les miliciens exigent que le directeur ouvre les cellules pour emmener les prisonniers, ce que le directeur de la prison, « petit de taille mais grand d’âme », selon les mots de Rafael Luca de Tena, refuse, ce qui a pour conséquence de rendre la situation très tendue. C’est alors qu’envoyé par le général Pozas, un capitaine des milices du nom de Madroñero arrive sur les lieux et tente d’amener les assaillants à renoncer à leur projet, sans succès.
Melchor Rodríguez arrive alors, accompagné de son secrétaire, Juan Batista, du chauffeur, Paquito Pando, et de deux gardes civils d’escorte, Rexach et Jesus Gonzalez. Il parvient avec peine au bureau du directeur et ordonne que les prisonniers restent enfermés dans leurs cellules et que les fonctionnaires ne quittent pas leur poste. Il s’affronte immédiatement à une foule incontrôlée et aux miliciens qu’il reconnaît comme étant des membres de la division commandée par El Campesino*, qui n’hésitent pas à l’insulter et à l’accuser d’être un fasciste qui protège les prisonniers, le menacent de mort, et le pointent même de leurs armes à plusieurs reprises.
A un moment, alors que la situation atteignait une intensité des plus dramatiques, il affronta les assaillants en les prévenant qu’ils devraient affronter les prisonniers s’ils le tuaient et pénétraient dans les galeries, car il avait donné l’ordre de les armer, ce qui dérouta les miliciens, qui attendirent alors une décision du commandant Coca, de la division d’El Campesino, qui jusque-là observait la situation sans intervenir. Il s’agissait évidemment d’un bluff de la part de Melchor Rodríguez, qui tourna heureusement en sa faveur, les ordres donnés à Batista étant en réalité que s’il avait été écarté, l’escorte devait tirer en l’air et protéger le personnel pénitentiaire.
Après une longue confrontation dialectique pleine d’insultes, de menaces et de bousculades, trois heures plus tard, Coca décida de quitter la prison, emmenant avec lui les miliciens. Des années plus tard, le protagoniste lui-même s’en souviendra : « Quels moments terribles ! (…) Quelle longue bataille j’ai dû mener jusqu’à ce que je parvienne à faire sortir tous les assaillants en les faisant renoncer à leurs desseins féroces. Et tout cela devant mon escorte terrorisée qui, effrayée et ne sachant que faire, se contenta d’assister à ce drame. »
Devant la possibilité d’une nouvelle attaque, après 20 heures, Melchor Rodriguez téléphona au général Pozas, qui s’en lava les mains, lui répondant que la protection des prisonniers était de la responsabilité du commandant des milices, qui, comme nous l’avons vu, n’avait pas levé le petit doigt. Ne tenant pas compte des conseils de ses compagnons, il décide alors de se rendre à San Felipe, afin d’exiger de Coca la sécurité des détenus. Là, la confrontation entre eux s’envenima de nouveau, allant même jusqu’aux coups. Vu la tournure que prenait l’affrontement, Melchor Rodríguez décida de se retirer et de se rendre à la mairie, où il s’entretint avec le maire, des conseillers municipaux et des représentants politiques et syndicaux, les rendant responsables de ce qui pourrait arriver aux détenus. De l’hôtel de ville, il retourna à la prison, visitant les galeries et tranquillisant les prisonniers.
Une fois la situation sécurisée, au matin il mit le cap sur Madrid, où il reçut l’ordre pressant de faire acte de présence au Comité régional de la CNT. Là, il s’expliqua sur ses agissements qui avaient presque provoqué une bataille avec les communistes. Le lendemain, il retournait à Alcalá, accompagné de l’ambassadeur du Chili, Aurelio Núñez Morgado. Les prisonniers lui offrirent un petit avion en bois avec son nom marqué à la place du pilote et celui de Batista pour le copilote. Raimundo Fernández Cuesta, camouflé sous le nom de Ramón Hernández Cueto, lui fit part, au nom des prisonniers, de leur reconnaissance et de leur gratitude.
Parmi les 1532 prisonniers sauvés par Melchor Rodríguez à la prison d’Alcalá se trouvaient quelques-uns des noms les plus importants du régime franquiste : les monarchistes Rafael et Cayetano Luca de Tena, les phalangistes Raimundo Fernández Cuesta et Rafael Sánchez Mazas, le secrétaire de la CEDA** Alberto Martín Artajo, les généraux Agustín Muñoz Grandes et Valentín Gallarza, beau-frère de Franco, Ramón Serrano Suñer ou le fils du dictateur Miguel Primo de Rivera. Ainsi que d’autres personnages populaires comme le docteur Mariano Gomez Ulla, l’ingénieur Peña Böeuf, le footballeur Ricardo Zamora, le torero Nicanor Villalta et l’animateur radio Bobby Deglané.

Melchor Rodriguez détenu dans la prison de Porlier

Par la suite, Melchor Rodriguez est retourné plusieurs fois à Alcala pour effectuer des transferts de prisonniers. Mais les communistes n’oublieront pas leur affrontement et, le 1er mars 1937, il sera démis de ses fonctions par le gouvernement de Juan Negrín. Il passa ensuite au second plan jusqu’à ce que, deux ans plus tard, après le soulèvement du colonel Casado, il soit nommé maire de Madrid et par là même, après la défaite, chargé d’abandonner l’hôtel de ville au camp franquiste.
La guerre finie, il fut traduit devant un conseil de guerre et acquitté. Mais un peu plus tard, devant un second conseil de guerre, le procureur demandera la peine de mort. Les déclarations du général Muñoz Grandes en sa faveur, présentant un document signé par plus de deux mille personnes à qui il avait sauvé la vie, permirent que la sentence fût commuée en vingt années et un jour de prison. Il passera finalement cinq ans dans les prisons d’El Puerto de Santa María et de Porlier, et libéré en 1944. Il resta en Espagne pour gagner sa vie comme il le put, rejetant les aides économiques et un emploi important au sein du syndicat vertical. Il poursuivit son activité politique, et sera accusé et condamné à un an de prison en 1948 pour avoir introduit de la propagande anarchiste précisément dans la prison d’Alcalá. Jusqu’à sa mort, il travailla comme courtier en assurances, lui-même et sa famille vivant très modestement.
Melchor Rodriguez mourut le 14 février 1972 et ses funérailles réunirent anarchistes et franquistes dans le deuil, un cas unique sous ce régime. On put voir des crucifix et des symboles de la CNT et de la FAI, on put entendre des « Notre Père », et on entonna l’hymne anarchiste A las barricadas.

Prison d’Alcala

A grands traits, voilà l’histoire d’un personnage qui fut pour les uns le « traître Melchor » et pour d’autres l’« Ange rouge ». Sans son intervention courageuse et énergique, la prison d’Alcalá aurait connu un bain de sang et le nom de la ville, comme ce fut le cas pour Paracuellos ou Badajoz, serait entré dans l’histoire comme le théâtre d’un des événements les plus ignobles de notre guerre civile. Peu de reconnaissances sont autant méritées que celle de ce personnage qui n’a pas hésité à défendre cette idée : « On peut mourir pour des idées, mais pas tuer pour elles. » Mais, comme indiqué au début de cet article, le lieu destiné à placer la plaque commémorative sur un mur à l’entrée du théâtre La Galera n’est pas le bon. Entre autres raisons, parce que ce tronçon de la rue Carmen Descalzo (aujourd’hui rebaptisée Basilios Alley) fut muré à l’époque et incorporé pour des raisons de sécurité à l’enceinte de la prison. Le lieu adéquat devrait se situer près de l’ancienne entrée de la prison d’Alcalá, dans la rue Santo Tomás, obstruée lorsque le bâtiment fut transformé en hôtel. Cette porte menait au bureau du directeur, où les assaillants se rassemblèrent et où Melchor Rodríguez affronta la foule assoiffée de revanche. Sur la photo, on voit clairement qu’il s’agissait de l’entrée de la prison, comme en témoigne également le poste de garde situé en face.

Manuel Vicente Sánchez Moltó
(chroniqueur officiel de la ville d’ Alcalá)

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* De son vrai nom Valentín González, El Campesino [le paysan] était un militant du Parti communiste espagnol et officier dans l’armée républicaine, connu pour son extrême brutalité, notamment envers les prisonniers.
** Confédération espagnole des droites autonomes, regroupant des chrétiens-démocrates, des fascistes et des monarchistes.

Source : Alcalahoy
Traduction : Floréal Melgar.

Pour de plus amples renseignements concernant Melchor Rodriguez :
Page Wikipédia

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Si l’instauration d’une monarchie parlementaire en Espagne, après la mort du dictateur Franco, a permis que la guerre civile sorte de quarante années d’oubli et fasse enfin l’objet de recherches historiques, la mise en place du jeu démocratique classique et l’entente entre partis politiques de tous bords, mise en pacte sous prétexte de ne pas raviver de vieilles querelles, n’allèrent pas sans effets pervers. L’un des plus sinistres fut sans doute le vote, en octobre 1977, d’une « loi d’amnistie » renvoyant dos à dos les adversaires d’hier et permettant ainsi aux assassins et tortionnaires franquistes de n’avoir pas à répondre de leurs crimes.
Mais il n’est pas que dans le seul domaine de la justice qu’une triste farce s’est imposée. La mémoire historique en a également fait les frais, souillée pour cause de « démocratie » par les formations politiques de gauche et de droite, et surtout par des historiens officiels œuvrant à l’édification du grand mensonge consensuel, au mieux par omission. C’est ce qu’aborde ci-dessous le texte d’Agustín Guillamón publié à l’origine sur l’excellent blog 
« Ser histórico ».  F. M.

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Un spectre menace la science historique, le spectre de la falsification. L’amnésie, mise en pacte par les syndicats et les partis politiques de l’opposition démocratique avec les derniers gestionnaires de l’Etat franquiste, fut une défaite supplémentaire pour le mouvement ouvrier dans la période de transition, défaite qui a eu des conséquences importantes pour la mémoire historique. L’amnistie signifia aussi l’amnésie et imposa l’oubli délibéré et « nécessaire » de toute l’histoire d’avant 1978. Il fallait réécrire une nouvelle Histoire officielle, puisque les versions franquiste et antifranquiste ne servaient plus le nouveau pouvoir établi.
Aujourd’hui (2019), alors que toute référence conflictuelle, antagonique, ou qui mettrait en évidence que la guerre civile fut aussi une guerre de classes, a disparu de la mémoire collective, le travail de récupération de cette mémoire comme épisode de l’histoire bourgeoise a pris le dessus. Les mandarins de l’Histoire officielle, ayant minimisé, caché et ignoré le caractère prolétarien et révolutionnaire de la guerre civile, entreprennent la récupération du passé pour en faire le récit de la formation et de la consolidation historique de la démocratie représentative, et des autonomies historiques pour justifier leur constitution en nation.
L’objectivité, en tant qu’idée platonicienne, n’existe pas dans la réalité d’une société divisée en classes sociales. Dans le cas particulier de la guerre civile, l’Histoire officielle se caractérise par son extraordinaire incompétence et son attitude non moins extravagante. L’incompétence réside dans son incapacité absolue à atteindre, ou même à essayer d’atteindre, un minimum de rigueur scientifique. Cette attitude vient de sa négation consciente de l’existence d’un très puissant mouvement révolutionnaire, majoritairement libertaire, qui a conditionné, qu’on le veuille ou non, tous les aspects de la guerre civile.
L’Histoire officielle présente la guerre civile comme une dichotomie entre fascisme et antifascisme, qui facilite le consensus entre historiens universitaires de gauche et de droite, nationaux-catalanistes et néo-staliniens qui, tous ensemble, convergent pour imputer l’échec républicain au radicalisme des anarchistes, des poumistes* et des masses révolutionnaires, ainsi convertis en bouc émissaire.
Par l’ignorance, l’omission ou la minimisation des aspects prolétariens et révolutionnaires qui ont caractérisé la période républicaine et la guerre civile, l’Histoire officielle parvient à tout inverser, de sorte que ses principaux grands prêtres s’imposent la tâche de tout réécrire et de parachever ainsi l’expropriation de la mémoire historique.
La défaite politique (mais non militaire) des anarchistes en mai 1937, à Barcelone et dans toute la Catalogne, et la répression contre le mouvement libertaire durant l’été 1937 s’accompagnèrent d’une campagne d’infamies, de dénigrement, d’insultes et de criminalisation, venue remplacer la réalité sociale et historique par une nouvelle réalité : la légende noire anti-libertaire. Pour la première fois dans l’histoire, une campagne de propagande politique remplaça la réalité de ce qui s’était passé par une réalité inexistante, construite artificiellement. George Orwell, témoin et victime de cette campagne de dénigrement, de falsification et de diabolisation, l’illustra dans ses écrits par la création du tout-puissant Big Brother. Comme il l’écrit dans son roman 1984 : « Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent contrôle le passé. »
Il y a une contradiction flagrante entre la fonction d’étude de la mémoire historique et la profession de serviteur de l’Histoire officielle, qui oblige à oublier et à effacer l’existence dans le passé, et donc la possibilité de son retour dans le futur, d’un redoutable mouvement ouvrier révolutionnaire de masse. Cette contradiction entre cette fonction et cette profession se résout ici par l’ignorance volontaire, par les historiens officiels, de ce qu’ils savent ou devraient savoir ; et cela les rend inutiles. L’Histoire officielle se veut objective, impartiale et globale. Mais elle se caractérise par son incapacité à reconnaître le caractère de classe de sa prétendue objectivité. Elle est nécessairement partiale et ne peut adopter d’autre perspective que la perspective de classe de la bourgeoisie. Elle exclut la classe ouvrière du passé, du futur et du présent. La sociologie officielle s’obstine à nous convaincre qu’il n’y a plus de classe ouvrière, plus de prolétariat, plus de lutte des classes ; il appartient à l’Histoire officielle de nous convaincre qu’elle n’a jamais existé. Un présent perpétuel, complaisant, a-critique, banalise le passé et détruit la conscience historique. Mieux vaut un chiffonnier et un collectionneur de vieux papiers qu’un historien.

Agustín Guillamón
(collectionneur de vieux papiers)

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* Poumiste : membre du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), organisation qualifiée de « trotsko-fasciste » et particulièrement détestée par les staliniens car fondée par des communistes dissidents. Nombre de ses militants furent emprisonnés, torturés et assassinés par les staliniens du Parti communiste espagnol épaulés par de nombreux « conseillers » soviétiques.

Source : ¿Historiador o trapero?
Traduction : Floréal Melgar.

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L’échec du coup d’État militaire du 18 juillet 1936 dans une grande partie du territoire espagnol et, en particulier, dans les grandes villes comme Valence, Barcelone ou Madrid, entraîna, dans une large mesure, l’effondrement du pouvoir d’État et le contrôle des rues par les différents groupes politiques et syndicaux qui mirent un coup d’arrêt (avec un prix élevé en vies humaines dans certains cas), à la tentative des militaires rebelles de prendre le pouvoir. Une nouvelle ère s’ouvrait ainsi dans l’histoire espagnole, dans laquelle les masses ont pu revendiquer un rôle de premier plan qu’elles n’avaient jamais eu et où les institutions qui les avaient réprimées pendant des siècles, telles que l’armée ou l’Église, furent, au moins temporairement, mises hors du jeu. Les règles qui régissaient la société jusqu’alors, les conventions, certaines traditions qui avaient été suivies à la lettre pendant des décennies, tout cela, en quelques jours, semblait balayé.
Mary Nash, dans son livre Rojas. Las mujeres republicanas en la guerra civil (Taurus Pensamiento, 1999), décrit par ces mots le climat d’alors :

« (…) Contrairement à l’indifférence des années précédentes, tous les partis politiques et les syndicats lancèrent un appel général à la mobilisation des femmes. Le message de la domesticité n’était plus de mise ; les règles traditionnelles du jeu furent brisées par l’incitation à une présence publique active des femmes dans la lutte antifasciste. Leur capacité jusqu’alors à peine reconnue à mener à bien des initiatives dans le domaine du travail social et de l’éducation fut exceptionnellement soulignée et prit une importance nouvelle en tant qu’élément crucial dans la réorganisation d’une société en guerre (…). De fait, la mobilisation massive de la population permit de rompre avec le confinement traditionnel des femmes au foyer et leur offrit, pour la première fois, une visibilité publique et collective. »

En juillet 1936, il existait deux grandes organisations féminines de masse en Espagne : la Asociación de mujeres antifascistas (AMA) [l’Association des femmes antifascistes], qui parvint à regrouper plus de soixante mille affiliées parmi les communistes, les socialistes, les républicaines et même des catholiques basques. Mais les socialistes et surtout les communistes, avec Dolores Ibárruri, la présidente, et Lina Odena de la Jeunesse socialiste unifiée (JSU), Encarnación Fuyola (PCE) et Emilia Elías (PCE), secrétaires du comité national, y dominaient. Cette organisation fut la seule à obtenir une reconnaissance officielle et à être mandatée par le gouvernement pour former une commission auxiliaire des femmes chargée de coopérer avec les ministères de la Guerre et de l’Industrie et du Commerce, en vue d’approvisionner le front et de soigner les combattants blessés. Toutefois, elles se heurtèrent à de nombreuses réticences officielles et, dans la pratique, n’ont mené que des activités de soutien. Elles revendiquaient l’accès des femmes à l’éducation et à la culture, une maternité équilibrée et responsable et l’intégration des femmes dans la vie publique et sociale. Leurs positions furent exposées dans les magazines Mujeres et Pasionaria, ce dernier publié à Valence. En octobre 1937, la deuxième conférence de l’AMA eut lieu pour évaluer sa contribution au conflit. Les adhérentes se divisèrent en deux groupes : celles qui souhaitaient aller au front et celles qui donnaient la priorité à l’arrière.
L’autre grande organisation de femmes existante lorsque le conflit éclata était Mujeres Libres [Femmes libres]. Elle s’identifiait à la pensée libertaire, mais en fait elle fonctionnait de manière autonome vis-à-vis de la CNT. Plus de vingt mille femmes y furent affiliées, mais, comme dans le cas de l’Association des femmes antifascistes, les nécessités de la guerre empêchèrent la mise en pratique de leur idéal féministe. L’organisation disposait d’une revue du même nom, dont le premier numéro parut le 2 mai 1936. Elle comptait 147 groupes en 1937 au moment où se tint son premier et unique congrès. Mujeres Libres suivit la ligne idéologique de la CNT, mais développa son propre objectif qui était d’émanciper le sexe féminin de ce que ses adhérentes appelaient le triple esclavage : esclavage de l’ignorance, esclavage en tant que femme et esclavage en tant que productrice.
Les iniciatrices du projet furent Amparo Poch y Gascón, Mercedes Comaposada et Lucía Sánchez Saornil. La position de l’organisation Femmes Libres est clairement reflétée dans ce texte paru dans le premier numéro de la revue homonyme en mai 1936, résumé en six points :

1. Une revue à la recherche de femmes libres en Espagne. Mais les hommes sont-ils déjà libres ?
2. Pourquoi les femmes doivent-elles lutter pour leur propre liberté ? Peut-être parce que les hommes qui luttent pour cette liberté oublient celle des femmes.
3. La femme libre doit d’abord être libre dans son foyer. C’est ce que l’homme qui vit à ses côtés doit comprendre.
4. Le premier objectif de la lutte des femmes est de faire comprendre aux hommes, d’abord et avant tout aux pères, aux frères et à leurs proches, que sans la liberté des femmes la liberté des hommes ne vaut rien.
5. Une femme émancipée signifie une famille libre.
6. Avec des femmes libres, les luttes sociales des hommes augmenteraient leurs chances de succès
.

La réaction de la classe ouvrière au coup d’Etat fut le catalyseur qui permit à certaines femmes des zones les plus urbanisées du camp républicain de défendre, y compris par les armes, le régime politique instauré en 1931 et à d’autres de lutter également pour la révolution.
Au cours de l’été 1936, la figure héroïque de la milicienne devint rapidement le symbole de la mobilisation du peuple espagnol contre le fascisme. Pourtant, selon Mary Nash, leur nombre fut assez réduit et elles n’étaient en rien un nouveau prototype féminin mais un symbole de la guerre et de la révolution, cette image s’adressant à un public essentiellement masculin, en vue d’inciter les hommes à assumer leurs responsabilités.
L’historienne irlandaise met en évidence, dans son livre, le fait que, malgré l’utilisation récurrente de son image pour la propagande, il y avait peu de miliciennes :

« Il a été impossible de déterminer le nombre de miliciennes qui ont exercé des fonctions auxiliaires sur les fronts de combat, bien que tous les témoignages existant indiquent qu’elles étaient relativement peu nombreuses. La milicienne basque Casilda Méndez fut la seule femme de son unité au Pays basque ; plus tard, lorsqu’elle partit pour le front d’Aragon après la chute du Nord, il n’y avait qu’une seule autre femme dans son unité. Les Catalanes du front d’Aragon se composaient d’une petite élite, alors que, semble-t-il, le groupe le plus important avait été un contingent de trente miliciennes ayant accompagné quatre cents hommes aux îles Baléares en août 1936. »

Quelles furent les raisons qui ont poussé ces femmes à franchir le pas ? Il y en eut plusieurs. Mar Ávila Espada, dans son travail de fin d’études La miliciana en la guerra civil : Realidad e imagen (2017), mentionne ce qui suit :

1. Une conscience politique profondément enracinée, car beaucoup d’entre elles faisaient partie d’organisations avec un profil idéologique fort qui prônaient l’inclusion des femmes dans la sphère politique.
2. La pression qui les a forcées à faire du travail d’arrière-garde. Dans ce cas, la force motrice était plus proche d’une nouvelle place dans la société que de raisons politiques ou idéologiques.
3. La présence de gens très proches au front (épouses, mères, fiancées et sœurs).
4. L’atmosphère estivale et d’apparente aventure de l’été 36 qui a conduit beaucoup d’entre elles à se laisser emporter par l’événement, qui leur permettait de quitter leur foyer et de s’entourer de personnes extérieures à leur environnement habituel
.

Dans cette première étape de mobilisations populaires, de nombreuses femmes ont tout simplement pris les armes en réaction immédiate au soulèvement militaire. L’une d’elles, Rosario Sánchez, « la Dinamitera » (Villarejo de Salvanés 1919-Madrid, 2008), membre de l’organisation de jeunesse communiste JSU, a témoigné plus tard qu’elle n’était pas militariste mais qu’elle se sentit immédiatement responsable de ce qui pouvait arriver après le coup d’Etat fasciste, « car si on n’arrêtait pas les rebelles nous aurions une dictature et cela était mauvais pour nous, les travailleurs ».
En juillet 1936, Rosario Sánchez se trouvait à Madrid et n’hésita pas à se joindre aux milices pour se rendre dans les gorges de Somosierra afin de défendre la capitale de la République. Elle faisait partie du 5e régiment, dans la brigade de Valentín González « El Campesino », avec un mousqueton qui pesait sept kilos. Quelques semaines plus tard, elle fut affectée à la section des dynamiteurs où elle fabriquait des bombes artisanales. Le 15 septembre, elle perdit sa main droite en fabriquant une grenade. A sa sortie de l’hôpital, elle fut envoyée au Comité d’agitation et de propagande et placée au standard du quartier général. C’est là qu’elle fit la connaissance de Miguel Hernández qui lui dédiera plus tard un poème,
Rosario dinamitera.
Le soulèvement militaire surprit
Paulina Odena García (Barcelone, 1911- Cubillas, 1936), militante du PCE, à Almería où elle œuvrait à l’unification de la jeunesse marxiste. Là, elle participa aux combats et fut nommée déléguée du comité local, sa colonne étant en charge de prendre Guadix et Motril. En septembre 1936, près de Grenade, une erreur fatale l’amena face à un barrage de falangistes, et elle préféra se suicider avant qu’ils ne parviennent à l’arrêter.
Concha Pérez Collado (Barcelone, 1915-2014), membre de la CNT et de la FAI, rejoignit le Comité révolutionnaire du quartier des Corts de Barcelone en 1936. Elle participa également à l’assaut de la caserne de Pedralbes, fit partie du groupe Los Aguiluchos et combatit sur les fronts de Caspe et Belchite.
Soledad Casilda Hernáez Vargas (Cizúrquil, 1914-Saint-Jean-de-Luz, 1992). Membre des Jeunesses libertaires de la CNT, condamnée à 29 ans de prison en 1934 pour transport de matériel explosif et distribution de tracts de propagande, elle n’en effectua que deux dans les prisons de Hobarribia (province de Gupúzcoa) et Alcalá de Henares. Avec le triomphe du Front populaire en février 1936, elle retrouva la liberté. Quand la guerre éclata, elle combattit dans les rues de Saint-Sebastien et, plus tard, fit partie de la colonne Hilario Zamora, en provenance de Lérida, avec laquelle elle combattit sur le front d’Aragon, atteignant le grade de lieutenant.

Mika Etchebéhère

Mika Feldman de Etchebéhère (Moisés Ville, Santa Fe, Argentine, 1902-Paris, 1992) vint combattre en Espagne avec son mari, un commandant des miliciens du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), et à sa mort au combat elle le remplaça en prenant le commandement de 150 hommes. Elle participa en tant que chef de la colonne du POUM aux batailles de Sigüenza, Moncloa, Pineda de Húmera et Cerro del Águila. Mika Feldman est l’une des rares femmes qui parvinrent officiellement au grade de capitaine, comme Ana Carrillo ou Encarnación Fernández Luna. Elle est également la seule femme officier supérieur à avoir jamais été adjointe à l’état-major général.
La figure de la milicienne devint l’un des nouveaux symboles de la révolution et de la résistance antifasciste dans l’iconographie de guerre. L’art révolutionnaire, surtout visible à travers les affiches, les dépeint comme des jeunes femmes attirantes, aux silhouettes fines et vêtues de salopettes bleues. Cette représentation de la milicienne constituait un changement radical, offrant l’image d’une femme active, résolue et entreprenante, image destinée à l’effort de guerre.
L’esthétique des miliciennes variait également en fonction de l’origine sociale et de l’appartenance idéologique des femmes, et nous trouvons tout à la fois celles qui étaient bien dotées en uniforme de qualité et celles qui portaient la courroie et les cartouchières en bandoulière sur la robe, la jupe ou la blouse. Certaines, sur les photos, apparaissent avec du matériel militaire, mais arrangées, portant quelques ornements, des épingles à cheveux, des petits peignes, des foulards pour tenir les cheveux et du rouge à lèvres. D’autres avaient les cheveux courts, à la mode garçonne. Le fait d’être photographiées explique qu’elles se soient fait belles pour l’occasion.
Le journaliste et écrivain allemand Hanns-Erich Kaminski fait référence à l’aspect
« peu féminin » des combattantes dans son ouvrage Los de Barcelona (Parsifal, 1937) [« Ceux de Barcelone »] en ces termes :

« Une autre chose qui me frappe et que l’on ne voit pas souvent si près de l’ennemi, c’est qu’il y a des femmes. Elles portent des pantalons et font exactement ce que font les hommes. Inutile de dire que la vanité ne sert à rien ici et que les femmes n’utilisent pas de rouge à lèvres ou de poudre. La plupart d’entre elles ont des cheveux coupés comme ceux des hommes, à tel point qu’il est parfois difficile de les distinguer. »

L’image de la femme sur les affiches dans ces premiers moments du conflit est bien reflétée dans celle qu’on doit à Cristóbal Arteche (voir ci-contre). Elle représentait une femme et avait un fort impact, qui provoquait parce que cette femme assumait ce qui était considéré comme un rôle masculin et forçait ainsi les hommes à remplir leurs devoirs « virils » en tant que soldats. Elle séduisait, attirait ou remuait les hommes afin de les encourager à accomplir leurs devoirs militaires.
Peu de femmes, en réalité, s’identifiaient au modèle de l’affiche, plus en accord avec les traits de Marlène Dietrich qu’à ceux des femmes espagnoles de la classe ouvrière, et c’est d’ailleurs ce même modèle qui, en 1934, dans la revue Crónica, avait illustré une série d’articles comme symbole sexuel. A la différence des affiches de guerre, les photos de l’époque montrent que la plupart des miliciennes ressemblaient davantage à des ouvrières ordinaires, même si elles étaient jeunes ou attirantes.
Comme indiqué auparavant, le nombre de miliciennes fut toujours faible. En juillet 1936, le bataillon féminin du 5e régiment appelé Lina Odena fut constitué à la demande de Dolores Ibárruri. Cependant, il n’eut pas d’existence réelle en raison de la réticence des chefs militaires et du rejet des camarades masculins face aux rumeurs selon lesquelles un bataillon féminin ne serait composé que de prostituées susceptibles de causer des maladies vénériennes aux combattants, de sorte que l’unité fut reconvertie à des tâches sanitaires. Les femmes du bataillon, dans le peu de temps de son existence en tant que tel, reçurent une instruction militaire loin des hommes afin d’éviter leurs moqueries et leurs offenses.
Le plus important groupe de femmes ayant participé à une action de guerre est celui d’un bataillon formé début août 1936 avec des jeunes femmes de Barcelone, Sabadell et Mataró qui embarquèrent dans l’expédition du capitaine Alberto Bayo pour Majorque. Parmi elles se trouvaient cinq infirmières qui furent piégées sur l’île lorsque les forces républicaines réembarquèrent, le 3septembre, après l’échec de l’expédition militaire. Elles furent violées, torturées et fusillées par les phalangistes à Manacor.
La présence de femmes dans la colonne de Bayo fut quelque chose de surprenant pour les combattants du côté rebelle, comme le révèle le témoignage d’Enrique García Gallud, un phalangiste valencien qui prit part aux combats dans l’île. Ses paroles, recueillies par Antoni Tugores dans Moriren dues vegades. Daria i Mercè Buixadé, infermeres catalanes assassinades a Mallorca l’any 1936 (Lleonard Muntaner, 2017), raconte l’exécution de certains d’entre elles le 17 août :

« Puis j’ai remarqué la présence d’une demi-douzaine de femmes en tenue masculine classique, la salopette des miliciens. Elles n’avaient pas peur et proféraient leurs blasphèmes et insultes. L’une d’entre elles (blonde et au visage défraîchi) voulut désarmer un camarade sur lequel elle s’était jetée en le mordant. L’indignation s’est intensifiée devant un tel acte, aggravant la situation déjà tendue qui, dans toute guerre civile, se produit brutalement. Deux autres femmes s’en mêlèrent, les trois se défendant des ongles et des dents (…). L’une d’elles, les mains attachées, eut encore la force de se soulever au-dessus de la première couche de terre, nous crachant au visage qu’elle ne voulait pas mourir sur le sol fasciste (…). La vue de ce qui est arrivé ensuite m’a fait vomir et je me rappelle encore les visages rendus fous de ces trois femmes. »

Dans les premiers jours du conflit, les miliciennes remplirent diverses fonctions, mais s’occupèrent principalement de tâches secondaires de soutien. Il est vrai que beaucoup d’entre elles participèrent à des actions de combat ou agirent comme conseillers politiques, mais ce ne fut pas la tendance dominante. Même sur les fronts, il y eut une forte tendance à la division sexuelle du travail, les femmes accomplissant normalement des tâches de cuisine, de blanchisserie, de soins, de courrier, de liaison et d’administration. Certaines militantes qui s’étaient enrôlées pour combattre le fascisme avec les armes furent profondément déçues d’être reléguées par leurs camarades de lutte. Ce fut le cas de Manuela, une jeune femme qui s’était enrôlée dans le 5e régiment et qui décida, pour cette raison, de passer dans une colonne du POUM :

« J’ai entendu dire que dans votre colonne les miliciennes avaient les mêmes droits que les hommes, qu’elles ne faisaient pas la lessive ni la vaisselle. Je ne suis pas venue au front pour mourir pour la révolution avec un torchon à la main. »

Mika Feldman dans ses Mémoires, Mi guerra de España [« Ma guerre d’Espagne à moi »], raconte des anecdotes très significatives quant au rôle des femmes. Elle fit en sorte que les hommes et les femmes de son unité assument les tâches domestiques de façon égale. Quand l’un des plus vieux combattants protesta, affirmant que dans d’autres bataillons les femmes étaient chargées de ces tâches, elle répondit : « Les jeunes femmes qui sont avec nous sont des miliciennes, pas des servantes. »
L’un des problèmes rencontrés par les femmes dans un monde d’hommes était celui de la période où elles avaient leurs règles. Feldman raconte qu’elle attendait que les hommes dorment pour jeter au feu ses serviettes tachées de sang. Sur le même sujet, Fidela Fernández de Velasco, alias Fifi, des Jeunesses communistes de Madrid, partie à la guerre à l’âge de 16 ans, ajoute :

« J’avais toujours des serviettes dans mes poches. Et quand je le pouvais, je disparaissais un moment, en changeais et enterrais la serviette dans un trou sans que personne ne me voie. Le pire, c’est quand je devais aller aux toilettes. Il n’y avait pas de toilettes, naturellement, et pour les hommes ce n’était pas un problème. Quand je ne pouvais pas m’isoler, je devais tenir jusqu’à ce qu’il y ait une chance de disparaître pendant un moment. »

Un aspect moins connu sur les miliciennes est la diffusion de la culture à travers l’éducation des soldats et des enfants dont les parents étaient au front. Mika Feldman fut l’une de ces miliciennes et réussit à apporter des livres et des revues sur les lignes de front pour divertir et distraire les soldats des calamités des tranchées. Son projet comprenait également l’apprentissage de la lecture et de l’écriture pour ceux qui ne savaient ni lire ni écrire, assez nombreux étant donné le pourcentage élevé d’analphabétisme.
Après les premiers mois de guerre, il y eut un changement dans la perception du rôle des femmes dans le conflit et dans la considération sociale des combattants envers elles. La rhétorique des premiers jours qui les exaltait comme héroïnes antifascistes et en faisait un symbole de la révolution céda alors la place à un discours soulignant que les hommes et les femmes n’étaient pas équivalents, ni leurs devoirs et responsabilités dans le conflit. On leur fit savoir que leur place était à l’arrière et celle des hommes au front. C’est ce que fit le Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC, branche catalane du Parti communiste espagnol), début septembre, en modifiant son précédent appel à la participation des femmes à la milice et en leur demandant de s’organiser à l’arrière, ainsi que Dolors Piera, dirigeante du groupe antifasciste Unió de Dones de Catalunya (UDC) [Union des femmes de Catalogne, sous domination communiste] en déclarant : « A l’arrière, chaque femme doit être un soldat. »
Le retour des miliciennes à l’arrière, au travail et à la maison se fit avec l’accord des différentes organisations féminines, comme en témoigne un article paru dans le numéro 5 de la revue Mujeres Libres, en septembre 1936, au titre significatif : « Les hommes au front ; les femmes au travail ».

« Beaucoup d’hommes se déplacent au front et beaucoup d’autres doivent s’y rendre. Une multitude d’occupations seront laissées vacantes ; ces lacunes doivent être comblées ; il faut travailler comme l’on peut, où l’on peut. Ni la maison ni l’enfant ne peuvent nous arrêter. Des réfectoires communs annexés aux ateliers et usines, des crèches multiples pour vos enfants permettront que le temps vide que vous laissez passer dans des attentes absurdes, artificiellement provoquées par le fascisme embusqué, puisse être utilisé efficacement à des améliorations pratiques, pour une aide efficiente. Les hommes utiles au front ! Les femmes au travail ! Le seul mot d’ordre est de gagner ! »

Sur la même ligne, Mundo Obrero, organe du PCE, dans son édition du 8 novembre 1936, prône le retour des femmes à l’arrière en ces termes :

« Dans les premiers jours du soulèvement, les femmes surent comprendre qu’alors l’urgence était d’accroître l’enthousiasme de ceux qui se sont lancés dans la lutte, et elles se sont jointes à eux. Prenant à leur tour les armes avec autant ou plus de courage que les hommes. (…) Mais maintenant, le premier devoir est de retourner à l’arrière, de travailler dans les industries, les magasins, les bureaux. La marche de la nation ne doit pas être interrompue parce que les bras masculins, moteurs de l’économie, manquent. Ces bras doivent être remplacés par ceux de la femme (…). A l’arrière, toutes les femmes au travail, c’est votre place ! Allez-y et salut ! »

Le 16 octobre 1936, La Gaceta de Madrid publiait la décision prise la veille par laquelle Largo Caballero, chef du gouvernement et ministre de la Défense nationale, prenait le commandement de toutes les forces armées. Le paragraphe 5 prévoyait également l’unification et l’intégration des milices dans l’armée régulière.
Dans un souci d’efficacité et de discipline, l’Armée populaire de la République fut créée en réponse aux recommandations des militaires professionnels, et l’une des conséquences (même si le processus ne s’acheva pas avant 1937) fut l’expulsion des femmes des zones de combat. Parallèlement, depuis la fin de l’été, une dégradation progressive de l’image de la milicienne s’était produite, dégradation qui alla même crescendo dans les mois qui suivirent.
Les principales raisons invoquées pour justifier la mise à l’écart des miliciennes étaient, comme on l’a déjà dit, fonctionnelles, afin d’améliorer l’efficacité des forces combattantes, de prendre le travail des hommes à l’arrière et, surtout, de nature sanitaire. Ce dernier point est d’autant plus important qu’il était lié à la croyance que la présence des femmes favorisait la propagation des maladies vénériennes chez les soldats. Paradoxalement, l’identification croissante entre miliciennes et prostituées (dont le nombre n’a jamais été significatif) a même été favorisée par des défenseurs radicaux de l’émancipation et de l’égalité, comme le sexologue anarchiste Félix Martí Ibáñez (Cartagena, 1911-New York, 1972), promoteur de la légalisation de l’avortement en Catalogne en décembre 1936. Dans une brochure intitulée Message eugénique aux femmes, il déclarait que leur retrait des lignes de front aiderait à conserver l’énergie biologique nécessaire pour l’effort de guerre en évitant les rapports sexuels. Selon lui, la guerre a créé de nouvelles obligations biologiques et sociales pour les femmes et leur devoir était de « faciliter la continence, la discipline sexuelle et l’harmonie dans les relations érotiques » :

« Et vous, mercenaires ou demi-vertus… qui, en pleine révolution, avez essayé de transformer la terre sacrée du front, trempée de sang prolétarien, en un lit de plaisir… Arrière ! Si le milicien vous cherche, qu’il le fasse pendant ses heures de repos et sous sa responsabilité morale, avec les moyens hygiéniques nécessaires. Mais ne le détournez pas de sa voie et ne mettez pas dans l’acier de ses muscles la mollesse de la fatigue érotique… Vous ne pouvez pas délaisser votre ancienne vie en allant semer des maux vénériens sur le front de bataille… La maladie vénérienne doit être extirpée du front, et pour cela il faut au préalable en débarrasser les femmes. »

Certaines miliciennes, comme Fidela Fernández de Velasco, déjà mentionnée, se sont rebellées contre la campagne de discrédit menée contre elles, en particulier en ce qui concerne l’abondance supposée de prostituées dans leurs rangs :

« Oui, il y avait des prostituées, mais elles étaient surtout à l’arrière. C’est là qu’elles exerçaient leur métier. Mais ça n’avait rien à voir avec nous, avec celles qui combattaient. Et nos camarades le savaient très bien. Personne n’aurait osé s’approcher de trop près de nous. Ils ne nous voyaient pas comme des femmes. Et même s’ils l’avaient voulu… Nous étions dans les tranchées aussi sales et pouilleuses qu’eux, nous nous battions et vivions comme eux. Pour eux, nous n’étions pas des femmes, mais simplement un soldat de plus. »

Des dirigeants comme Dolores Ibárruri elle-même qui, au début de la guerre, avait encouragé les femmes à combattre, fit savoir aux miliciennes, lors d’une visite au front après la bataille de Guadalajara, en mars 1937, que leur place était à l’arrière car elles y étaient plus utiles à l’effort de guerre. Justina Palm, militante de la JSU, en a témoigné. Sur la même ligne, des hommes politiques tels que le socialiste Indalecio Prieto ont estimé que la place des femmes était dans les hôpitaux, les cuisines et les usines parce qu’il y avait déjà assez d’hommes pour le front.
Sur le travail dans les usines, précisément, Soledad Real raconte son expérience dans une usine d’armement à Barcelone, dans des conditions très difficiles, par ces mots :

« Elles (les femmes) devaient travailler sans masque, pourtant nécessaire à cause des substances toxiques. Elles avaient également droit à un verre de lait par jour pour se désintoxiquer. Mais au lieu de le boire, elles le gardaient pour les enfants des garderies (…). Je suis allée dans une fabrique d’armes et j’ai vu les femmes avec le blanc des yeux devenu couleur jaune d’œuf et leur peau était également d’un jaune sale. J’étais déconcertée jusqu’à ce que je voie les affiches qui disaient « Du lait pour sauver les enfants », et d’autres, “Camarades, nous n’avons pas de masques, mais nos camarades ont besoin d’armes !” Les femmes avaient été obligées par la coutume et l’éducation à pratiquer l’abnégation. Mais dans ce cas, c’était tellement exagéré que par rapport à l’héroïsme d’affronter l’ennemi, la valeur de cet héroïsme en était diminué. »

En conclusion, on peut dire que l’incorporation des femmes pour combattre sur les fronts, dans des pourcentages peu significatifs, a marqué un jalon dans l’histoire d’un pays de tradition catholique et de culture patriarcale comme l’Espagne de 1936. Cela ne signifie pas pour autant qu’on plaida pour une révision du rôle des genres, mais qu’on utilisa plutôt l’image de la femme pour interpeller les hommes afin qu’ils remplissent leurs obligations militaires. Par ailleurs, la période pendant laquelle des appels furent lancés en faveur de leur intégration dans les milices et où elles servirent d’icône de la lutte du peuple espagnol contre le fascisme aux yeux de la communauté internationale n’a pas duré longtemps, quelques mois seulement. Après l’été 1936 déjà, sous le gouvernement de Largo Caballero, et surtout en 1937, avec la militarisation définitive des milices, on fit savoir aux femmes que leur place était à l’arrière où elles devaient remplacer les hommes à leurs postes de travail. Il est frappant, enfin, que toutes les organisations de femmes acceptèrent sans rechigner une situation qui représentait une involution claire par rapport aux premières semaines du conflit.

Francesc Tur

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Source : LA MILICIANA EN LA GUERRA CIVIL: DE HEROÍNA A PROSTITUTA (1936-1937)
Traduction : Floréal Melgar.

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En avril 1891, la Société autonome des travailleuses de Barcelone était fondée par un groupe de travailleuses qui s’activaient dans le mouvement social et l’anarchisme. Tout au long du mois d’avril de cette année-là, ce groupe de femmes, parmi lesquelles se distinguaient Teresa Claramunt et Soledad Gustavo, travailla à organiser l’élément féminin dans les sociétés ouvrières créées et dirigées exclusivement par des femmes, dans le but de s’associer à leurs camarades masculins pour exiger le droit des ouvrières à un travail digne.

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Le 1er mai 1890 eut d’importantes répercussions au sein du mouvement ouvrier de la ville de Barcelone. Les travailleurs purent constater que la décision prise par les travailleurs associés d’arrêter le travail ce jour-là conduisit à la paralysie de la ville. Dans le même temps, ils remarquèrent que différentes sociétés de travailleurs virent satisfaites certaines des revendications présentées au patronat à cette date. Par conséquent, de nombreux travailleurs se mirent alors à regarder la société de résistance d’un œil nouveau, et le 1er mai 1891 fut considéré comme un moment d’inflexion dans les relations sociales existantes entre le travailleur et le patron.
La conséquence immédiate de cette situation fut la prolifération des sociétés ouvrières et une importante activité sociétaire. Les travailleuses ne restèrent pas en marge de ce mouvement, tout particulièrement un groupe de femmes qui, profitant de ce moment favorable vers l’associationnisme, se mirent à œuvrer en faveur de la création d’une organisation ouvrière composée et dirigée par elles-mêmes. La première étape fut franchie en mars 1891, lorsque la Société autonome des travailleuses de Barcelone fut enregistrée auprès du gouvernement civil. Puis, peu avant le 1er mai 1891, quatre autres sociétés professionnelles se formèrent : la Société des ravaudeuses, la Société des cordonnières, la Société des couturières et la Société des métiers divers.
Dans les lignes qui suivent, nous avons l’intention de nous pencher, dans la mesure du possible, sur les principes sur lesquels ces sociétés ont été fondées, les problèmes auxquels elles ont dû faire face et le résultat obtenu. Tout cela en tenant compte de la position des femmes dans la société du XIXe siècle, qui faisait l’objet d’un discours social fondé sur le genre. La fonction sociale des femmes se limitait à la maison : les soins aux enfants et le bon fonctionnement du foyer.

Fondation et objectifs
La Société autonome des travailleuses de Barcelone a été enregistrée dans le Livre des associations du gouvernement de Barcelone le 18 mars 1891. La proximité de la date du 1er mai révèle l’intention de profiter d’un moment d’intense activité syndicale, mais il convient de préciser que, dès le départ, cette société de travailleuses se voulait autonome vis-à-vis du reste des sociétés ouvrières, où l’élément masculin accaparait tous les postes. Elles défendaient donc leur droit de participer à la lutte au côté de leurs camarades dans les mêmes conditions, tout en affirmant que leur objectif était d’obtenir leur propre émancipation, tant dans la vie familiale qu’au sein de l’usine. Par conséquent, l’organisation de la Société autonome des travailleuses de Barcelone, exclusivement réservée aux travailleuses, fut la preuve qu’en son sein la conscience de leur propre identité, en tant que femmes et ouvrières, avait commencé à germer.
Mais il y a un autre facteur important dont il faut tenir compte : le fait que ce regroupement ne fut pas une simple association de travailleuses, mais que l’accent fut mis sur la nécessité pour les femmes de s’associer d’abord par corps de métier, pour rejoindre ensuite le regroupement plus général. Une des raisons en est peut-être, comme l’affirme l’historien Pere Gabriel, la prédominance, au sein du mouvement ouvrier de Barcelone, d’un associationnisme fondé sur les métiers, sans grande cohésion étant donné qu’aucune des grandes organisations ouvrières n’avait réussi à s’imposer. Ce qui signifie qu’au 1er mai 1891 différents programmes de revendications élaborés à partir de situations diverses dans le monde du travail furent présentés. Ainsi, ce regroupement de femmes ouvrières, considérant que la situation des travailleuses avait été jusque-là complètement oubliée dans les différentes plates-formes de revendications, et tout en reconnaissant les différences existantes entre métiers, élaborèrent deux programmes de revendications : l’un, au niveau général, dans lequel les travailleuses revendiquaient la place qui devait leur revenir dans la société ; et un autre qu’il appartenait aux différentes sociétés ouvrières de développer à partir des situations concrètes de chaque corps de métier.

Présentation du projet aux travailleurs
Une fois légalisée, l’Association a commencé à œuvrer pour activer la participation des ouvrières au 1er mai en tant qu’entité autonome par rapport au reste des sociétés ouvrières. La première et la plus importante étape fut d’introduire et d’impliquer les travailleuses de Barcelone dans le projet de regroupement. A cette fin, une première rencontre publique fut convoquée le 12 avril 1891.
Le lieu retenu fut le Cercle équestre et l’heure fixée à trois heures de l’après-midi. Avant cette heure, il y avait déjà une importante présence du public. Cela est révélateur de l’attrait que cette convocation avait suscité, et non seulement parmi les ouvrières de la ville catalane puisqu’il y avait aussi une présence importante de travailleurs. L’engagement de la femme travailleuse dans ce rassemblement fut total. La table présidentielle était composée uniquement de femmes : la présidente en était Joaquina Matas, accompagnée de Teresa Claramunt, Isidra Tegero, Palma y Faré. A côté d’elles se trouvaient Dolores Jené et Francisca Malañá, qui participèrent en tant qu’oratrices. Et enfin, un texte fut lu à la tribune, adressé par une camarade dont on ne connaît que les initiales, V. L.
La première à prendre la parole fut Joaquina Matas, qui souligna que l’objectif du rassemblement était « la nécessité de cette association de femmes de tous les métiers », étant donné que toutes subissent les mêmes épreuves dans les usines et doivent assumer les mêmes devoirs au sein de la famille. Nécessité également soulignée par Francisca Malañá, afin d’empêcher que les femmes occupent les mêmes postes de travail que les hommes mais avec un salaire inférieur.
Pour ces raisons, la femme, en tant qu’ouvrière, avait le droit de participer à la lutte et donc à l’organisation sociale. Mais ce droit, elle ne le trouverait que dans l’anarchie, selon les mots de Dolores Jené. C’est ainsi que les idéaux anarchistes apparurent au cours du meeting, idéaux que Teresa Claramunt se chargea de souligner dans un discours fondé sur les principes libertaires de l’époque : l’origine du 1er mai se trouvait dans les événements qui eurent lieu à Chicago le 1er mai 1886. Par conséquent, cette date avait une signification particulière de lutte, dans laquelle la femme ouvrière avait un double rôle, selon Teresa Claramunt : défendre ses propres intérêts, en même temps qu’elle devait encourager ses collègues ouvriers à se lancer dans une grève générale et maintenir la lutte jusqu’à sa finalité. Un point de vue que V. L. défendait dans le texte qui fut lu par la suite à la tribune, où il était dit que « sans nous, c’est-à-dire sans la femme, le travailleur ne s’émancipera pas ». Un texte dans lequel les espoirs que le mouvement ouvrier en général nourrissait le 1er mai 1891 étaient également exaltés : « … la journée de huit heures qui sera exigée à partir du 1er mai apportera une modification totale dans toutes les relations sociales ».

Le besoin de solidarité
Le meeting terminé et les objectifs fixés, le travail militant a commencé. Un travail difficile, ardu, car il s’agissait de sensibiliser les femmes à la nécessité de s’organiser pour revendiquer auprès des employeurs leurs droits les plus fondamentaux : une journée de travail au salaire conforme. Le travail commencé avec la constitution de l’Association fut consolidé entre la rencontre du 12 avril et celle du 26 avril, avec la formation des sociétés de ravaudeuses, de cordonnières et de couturières.

Soledad Gustavo

Le travail de ces femmes se heurta à deux difficultés : la faible conscience associative de leurs compagnes de travail et le manque d’argent. Problèmes auxquels les associations masculines devaient également faire face, mais dans le cas des femmes ces problèmes étaient plus aigus étant donné la position dominante des hommes vis-à-vis d’elles. Sur le plan financier, cette position dominante s’exerçait par le contrôle du salaire de la femme par le père ou le mari ; sur le plan de la sensibilisation, elle reposait sur le fait que le travail de la femme à l’extérieur du foyer étant considéré comme transitoire, simplement nécessaire jusqu’à ce que le salaire de l’homme soit suffisant pour satisfaire aux besoins du ménage, les dirigeants ouvriers ne s’étaient donc pas préoccupés du niveau de sensibilisation des femmes ouvrières comme ils l’avaient fait pour les hommes.
Face à cette situation et à la conviction que sans le soutien économique et moral des travailleurs il ne serait pas possible de réaliser leur projet, il fut décidé de faire appel à l’aide du reste des sociétés ouvrières. Dans ce but, une circulaire fut publiée dans les pages du journal El Productor, le 23 avril, rédigée deux jours auparavant, signée par l’Association et adressée à chacune des sociétés ouvrières de la ville pour attirer leur attention. Dans cette circulaire, Josefa Fornells, qui signait la lettre au nom de l’Association, rendait compte de la réunion du 12 avril et de la création de l’Association ainsi que des sociétés de métier. Afin de sensibiliser les ouvrières à l’existence de l’Association et aux objectifs desdites sociétés, un nouveau meeting fut organisé le 26 avril au théâtre Circo Barcelonés. Le but de la circulaire était, en définitive, d’une part d’exiger de « tous les compagnons qu’ils sollicitent l’aide de leurs épouses, sœurs et filles » et, d’autre part, « de demander avec insistance la nomination d’une délégation de cette digne Association pour réaliser son fervent désir, ne doutant pas de l’esprit de solidarité et des généreux sentiments d’émancipation qui caractérisent les compagnons de votre corporation ». La circulaire se terminait par une demande d’aide économique étant donné le manque de fonds de l’Association, car « pour l’instant nous n’avons d’autre choix que de compter sur les ressources de nos frères de fatigue ». Cette circulaire fut suivie d’une autre, le 25, destinée exclusivement aux femmes, dans laquelle on pouvait lire :
« Femmes ! Travailleuses de tous les métiers. Camarades. Afin de parler de nos très dures conditions de travail et de l’organisation des professions propres aux femmes, vous êtes invitées à une réunion publique qui se tiendra le dimanche 26, à 15 heures, au théâtre Círculo Barcelonés, rue Montserrat. Travailleuses, avec l’Association, nous pourrons contrecarrer l’avidité patronale qui nous condamne à la misère la plus honteuse et à de continuelles souffrances. »

Le rassemblement du 26 avril 1891
Tandis que le parterre et les loges se remplissaient d’ouvrières, la scène était occupée par la table présidentielle. Une table derrière laquelle, contrairement à la réunion précédente, on put remarquer la présence de délégués masculins des associations ouvrières.
Il y eut aussi une autre différence en ce qui concerne les intervenantes, en plus grand nombre qu’au précédent meeting et représentant une plus grande diversité d’opinion, l’anarchisme ayant été dominant au cours de la première rencontre. La position sur la défense de l’Association comme moyen d’améliorer la situation des travailleuses, défendue par Joaquina Matas et Inés Ventura, se trouva prise entre deux fronts : l’un, représenté par Carme Abreu, Carmen Demota, Carmen Llovera et Isabel Vila, qui avaient envoyé un texte lu par Consuelo Roqueta, défendant l’anarchie comme moyen d’émancipation de la femme travailleuse et la nécessité de présenter une figure de femme révolutionnaire, dont la présence était fondamentale dans la grève du 1er mai ; le second front était représenté par Francisca Lostaló et Mercedes Fontseré, qui, défendant la position réformiste, en appelaient à l’intervention de l’Etat et au respect de la bourgeoisie, ainsi qu’à la nécessité de promouvoir des centres pour femmes.

Teresa Claramunt

Soledad Gustavo et Teresa Claramunt méritent ici une mention particulière, compte tenu du rôle important qu’elles ont joué au sein du mouvement libertaire. De la première, un écrit fut lu à la tribune, car il lui fut impossible d’être présente, écrit dans lequel elle prônait l’association de la travailleuse et de l’anarchie comme formule idéale pour parvenir à l’émancipation de tous les travailleurs en général et des ouvrières en particulier. Teresa Claramunt, pour sa part, lors de la dernière intervention, commença d’abord par critiquer les paroles modérées entendues sur scène, puis défendit à nouveau les principes exposés au cours du meeting du Cercle équestre, sur l’Association et l’anarchie, car ils signifieraient la fin des tyrans ; ensuite, elle accusa les hommes d’être coupables de la situation de la femme ouvrière puisqu’ils n’agissaient pas pour l’empêcher ; elle appela également à intervenir dans l’importante lutte qui allait commencer le 1er mai et défendit la grève comme moyen d’atteindre l’objectif, l’émancipation de la femme, car « tout moyen est bon si la fin est atteinte »*.

Le point final de cette rencontre fut l’approbation des propositions que cette même Teresa Claramunt se chargea de présenter : la nécessité de l’association ouvrière féminine ; la défense des travailleuses par les travailleuses elles-mêmes, ce qui signifiait que les directions des sociétés ouvrières devaient être occupées par des femmes ; l’approbation définitive de la constitution de sociétés de métier, et finalement le soutien et la participation au mouvement du 1er mai.

La fin d’un rêve
Suivant les lignes directrices établies lors des deux meetings, l’Association et les sociétés de travailleuses se joignirent au reste des sociétés ouvrières pour œuvrer en vue de la grève générale du 1er mai. Ainsi, le 29 avril, la section des couturières annonçait que les employées de certains ateliers se mettraient en grève ce jour-là. Cette présence féminine continua de se manifester après le 1er mai et les opérations policières qui en découlèrent, allant de la détention de travailleurs jusqu’à la fermeture de certaines sociétés de métier de Barcelone favorables à la grève générale, parmi lesquelles l’Association des travailleuses et les sections des couturières et cordonnières, après que celles-ci eurent envoyé une circulaire protestant contre la répression arbitraire.
La persécution persistante du mouvement ouvrier dans les mois précédant le 1er mai 1892 affecta également ces sociétés de femmes. Parmi les sociétés de métier interdites figuraient la Société autonome des travailleuses et la Société des chapeliers, assembleurs, repasseurs et couturières de Barcelone. La présence des couturières dans une société de branche masculine montre les difficultés rencontrées par les femmes pour s’associer. Cette situation s’aggrava avec la disparition de la Société autonome, ce qui signifia la fin de l’association de genre et l’acceptation, finalement, de la part des travailleuses, que la seule façon de survivre pour les ouvrières était de suivre l’exemple des couturières, c’est-à-dire de rejoindre les sociétés de résistance avec leadership masculin, vu le faible niveau de conscience associative existant alors parmi les femmes.
Par ailleurs, la disparition de la Société autonome des travailleuses de Barcelone confirme la théorie selon laquelle ce projet était né sous l’impulsion de travailleuses liées à l’anarchisme. C’est en effet ce secteur ainsi que les sociétés ouvrières liées à cette idéologie qui eurent à souffrir de la répression. Un fait que nous avons également noté dans l’analyse des discours des différentes oratrices ayant participé aux deux meetings évoqués.
Enfin, il convient de noter que le nom de l’Association n’apparut plus dans la presse. On peut donc confirmer que, finalement, les efforts d’organisation des travailleuses dans une association dirigée par des femmes se sont soldés par un échec et que le processus de sensibilisation des travailleuses en tant que collectif social n’en était encore qu’à ses débuts. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale qu’une nouvelle tentative de réorganiser les ouvrières au sein de sociétés de métier exclusivement composées de travailleuses eut lieu, étant donné qu’au sein de la CNT anarcho-syndicaliste, fondée en 1910, il n’y eut aucune section féminine inscrite.

María Rodríguez

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* Comme on peut le remarquer dans les discours de ces deux femmes, Teresa Claramunt défend l’idée que ce sont avant tout les travailleuses qui doivent lutter pour leur propre émancipation. Tandis que Soledad Gustavo place les intérêts anarchistes en premier lieu, subordonnant les intérêts des travailleuses à ceux de la classe ouvrière, aux intérêts généraux du mouvement libertaire.

Source : Las trabajadoras ante la actividad societaria de 1891
Traduction : Floréal Melgar.

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L’Institut Cervantes de Madrid inaugurait en novembre dernier l’exposition « Imprentas de la patria perdida » (« Impressions de la patrie perdue »), consacrée au patrimoine culturel de l’exil espagnol de la ville française de Toulouse, exposition visible jusqu’au 1er février dans la capitale espagnole.

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Le dernier vers écrit par Antonio Machado ne se trouve dans aucun livre de poésie, mais fut trouvé dans la poche du manteau usé qui l’aida à supporter le difficile passage à travers les Pyrénées jusqu’à Collioure, une petite commune du sud de la France. « Ces jours bleus et ce soleil de l’enfance », a écrit le plus jeune membre du mouvement littéraire connu sous le nom de Génération de 98. Comme lui, beaucoup d’autres ont traversé la frontière pour échapper à l’horreur. Certains ont réussi à la laisser derrière eux. D’autres, comme le poète sévillan, n’ont pas eu cette chance.

Intérieur d’un baraquement du camp de Bram (Aude).

Les routes de centaines d’Espagnols ont bifurqué en mille exils, la ville de Toulouse étant l’une des plus importantes destinations. Cette ville ne fut pas seulement un refuge, mais aussi une enclave pour organiser et créer des associations de résistance qui fit du papier imprimé une arme particulière. Les principaux protagonistes étaient les anarchistes, mais ils ne furent pas les seuls à laisser une empreinte culturelle profonde qui est encore très présente dans la localité française aujourd’hui.
En cette année 2019, cela fait quatre-vingts ans que Francisco Franco a proclamé sa victoire et imposé une dictature dans laquelle tout ce qui était contraire au régime a été persécuté et emprisonné dans le meilleur des cas. C’est précisément pour cette raison que l’exposition « Imprentas de la patria perdida » de l’Institut Cervantes de Madrid, ouverte jusqu’au 1er février, propose un voyage dans l’héritage intellectuel de l’exil espagnol à travers livres, magazines, cartes postales et photographies provenant de Toulouse.
« Chacun a sa propre histoire sentimentale avec cette exposition, et chacun trouvera un détail qui l’interpelle. C’est émouvant de voir comment ces Espagnols maltraités se sont levés et ont ensuite rejoint la Résistance pour libérer Paris des nazis », explique Luis García Montero, directeur de l’Institut Cervantes, durant la présentation de l’exposition. Il a également admis qu’il était « particulièrement fier » de cet événement, car « il montre sous quelle forme la culture et la pensée sont liées à l’exil espagnol ».
Mais nul ne connaît mieux tout le travail fourni pour cette exposition que Javier Campillo, bibliothécaire à l’Institut Cervantes de Toulouse et responsable de la compilation des œuvres et de la documentation. Car, comme il le précise lui-même, « c’est une histoire qui naît avec les dons de la part de différentes générations confiantes dans le travail de l’Institut et celui des chercheurs ». L’objectif ? Récupérer l’héritage des gens qui, comme le souligne Campillo, « ont trouvé dans la culture une consolation ».

Illustration de couverture d’une brochure due au dessinateur de la CNT Toni Vidal.

« Imprentas de la patria perdida » propose ainsi un voyage à travers douze étapes : depuis les circonstances géographiques et historiques qui ont fait de Toulouse la « capitale espagnole de l’exil » jusqu’aux recueils de poèmes devenus refuges du désespoir.
Il était presque impossible de surmonter ce déracinement fortuit, mais pas d’essayer de le combattre à distance à travers des mots qui reflétaient le ressentiment de la défaite, la nostalgie de la patrie ou même l’espoir du retour. L’écrivain et leader anarchiste Federica Montseny, à qui l’on doit la majorité des titres exposés, en est un exemple. « Une grande partie de cette explosion littéraire est due à Montseny, qui est née dans une famille dédiée au journalisme et à l’édition », explique Campillo. Elle fut également ministre pendant la Seconde République, devenant ainsi la première femme à occuper un tel poste.
Au plus fort de l’année 1939, Toulouse comptait plus de 20.000 Espagnols alors que sa population était de 200.000 habitants. Les témoignages sont donc en accord avec le sentiment général d’indignation et d’impuissance. Les barbelés, le sable, le vent et le froid deviennent les protagonistes. C’est ce que démontre, par exemple, Notre Père, poème écrit par Juan de Pena, adressé à un Don Quichotte érigé en patron laïc des exilés.
C’est peut-être cette partie-là, celle de la retraite, qui est la plus rude de l’exposition. « Le fleuve humain continuait de déborder sur la France. Rien n’était prévu ni préparé pour eux », écrit Federica Montseny dans Passion et mort des Espagnols en France. Cette fuite signifia l’effondrement total de la République et de son président, Manuel Azaña, qui démissionna le 27 février 1939.
Les protagonistes de la catastrophe ont erré jusqu’à la frontière, endurant le traitement reçu de la part des autorités françaises et l’internement massif dans des camps de concentration improvisés. Le désespoir était encore plus cruel que la défaite. Mateo Santos, F. Contreras ou Federica Montseny déjà citée, dont les écrits sont présents dans l’exposition, sont des témoins à la première personne de la dureté du moment.

Liberté sexuelle et autres thèmes actuels
Pour beaucoup, l’exil n’a pas conduit à une vie meilleure, mais au travail forcé et à l’isolement. Cependant, tout changera à partir d’août 1944 avec la libération de la France. La victoire apporta de l’optimisme et, avec lui, un grand essor des publications culturelles qui conduisit à la réappropriation de référents culturels tels que Lorca, Machado ou Unamuno. Mais aussi pour faire le bilan, se souvenir des morts et regarder vers un avenir possible loin du fascisme.

Quelques ouvrages publiés par le mouvement libertaire en exil.

« La modernité de certains thèmes a m’a frappé : le genre, la transmission sexuelle, comment prendre soin de nos enfants… C’était l’agitation intellectuelle de gens qui n’avaient rien mais qui trouvaient encore la force de chercher réconfort et refuge dans la littérature », explique Pedro de Basterrechea, directeur de l’Institut Cervantes de Toulouse.
Concrètement, on peut apprécier des publications récupérées par les exilés, comme Las enfermedades y sus remedios (1948) [« Les maladies et leurs remèdes »], d’Oscar Lavilleneuve ; ou Libertad sexual de las mujeres (1948) [« Liberté sexuelle des femmes »], de Julio R. Barcos, un militant libertaire argentin qui luttait pour les droits des femmes et des enfants. Dans ce travail, il rend compte de la répression historique envers les femmes et appelle à leur participation accrue à la vie sociale et politique.
Mais la fin de la Seconde Guerre mondiale n’a pas entraîné la cessation du régime franquiste. Le régime dictatorial a résisté, et non seulement cela : le nouveau contexte de la guerre froide le fit accepter par les pays occidentaux. Dès lors, peu de gens crurent en un retour qui, bientôt quatre-vingts ans après la défaite, n’aura plus lieu.

José Antonio Luna

Source : eldiario.es.
Traduction : Floréal Melgar

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« Il faut écouter ces morts qui ont la bouche ouverte et demandent justice. » Martin Arnal s’est retrouvé la semaine dernière devant le squelette de son frère après plus de quatre-vingts ans de séparation. La photo, publiée sur les réseaux sociaux, a réveillé des consciences. Un homme de 97 ans, portant béret et appuyé sur sa canne, regarde tristement une fosse commune récemment exhumée. A l’intérieur, les restes de cinq hommes abattus par le régime franquiste. Mais lorsque la fosse sera complètement mise au jour, il y en aura beaucoup plus. Tous ont été abattus d’une balle dans la tête. L’un des corps est celui de Román. Un jeune homme de 24 ans tué en juillet 1936. Son crime a été d’avoir participé aux collectivisations agraires impulsées par la CNT à Angüés.
Martin Arnal est un combattant pour la cause de la mémoire historique. Après la défaite lors de la guerre civile, il s’est exilé en France. Et depuis lors, avec ses livres et ses conférences publiques, il s’est efforcé de redonner une dignité aux morts. « Les fosses communes ont été oubliées, nous n’avons pas obtenu justice », se lamente-t-il.
Avec les travaux dans le cimetière des Martyrs, près de Huesca, les vieux souvenirs sont revenus.
« J’ai vécu une très mauvaise semaine », admet-il. Il est surpris par la répercussion qu’a connue la photo, mais heureux du sentiment de travail accompli. « Ce sont des choses tellement graves qu’il faut les prendre calmement », dit-il.
Le cimetière s’est rempli de cadavres, beaucoup d’entre eux étant des habitants d’Angüés, avec la répression qui a touché les membres des collectivités qui, dans de nombreuses régions d’Aragon, ont été mises en mouvement dans les mois précédant l’explosion civile. En fait, dans la fosse découverte à Huesca, il reste de nombreux vestiges d’une fouille à venir. Mais c’est quelque chose qui coûte de l’argent et la volonté des administrations publiques est toujours douteuse.
« En l’Espagne, après tant de vols, c’est la ruine, mais il est nécessaire de penser à ce qui s’est passé », affirme Arnal. Pour l’instant, les corps de Fabián Alsina Soliva et Ramón Bonet Buil, tous deux du village, ont également été identifiés.

Militant de la CNT
Roman, né à Angüés le 9 août 1912, était un militant actif de la CNT et fondateur du groupe Bakounine de la FAI dans cette localité. Selon l’Association pour la récupération et l’investigation contre l’oubli (Arico), il fut l’un des vingt-trois habitants du village arrêtés par la Guardia Civil et transférés à la prison provinciale de Huesca le 24 juillet 1936, une semaine après le coup d’Etat.
Martin explique que son frère aîné, José, a également disparu en même temps à cause de ses activités anarcho-syndicalistes. Il avait 26 ans. Martin se souvient seulement qu’il fut sorti de chez lui les mains liées avec du fil électrique, et emmené dans l’un des fourgons remplis de prisonniers, conduits par
« des phalangistes et des requetés* avec l’aide des caciques du village ». Il suppose qu’il est passé par plusieurs prisons avant d’être abattu, mais sa trace a été perdue avec l’agrandissement d’un autre cimetière à Huesca. « Il n’y avait pas de justice, il n’y avait rien », affirme-t-il.
Il espère qu’avec l’impact qu’a eu cette photographie le regard sur la guerre civile et le camp des vaincus changera.
« Mon père transmet peu de choses, mais il a toujours eu cette grande volonté de lutter contre l’oubli », dit sa fille Juana.
Les mouvements mémoriels ont découvert d’autres parcelles d’oubli. Fin septembre 2018, une autre campagne a été menée, mais cette fois promue par le Cercle républicain Manolin-Abad. Les fouilles ont commencé avec l’idée de n’exhumer que les restes d’un homme exécuté, du nom de Constantino Campo, et de l’autre corps qui se trouvait dans la même sépulture. Mais au cours des travaux deux autres corps sont apparus, qu’il faudra maintenant identifier. Pour ce faire, on a fait appel à la collaboration de parents et d’habitants du village.
Pour sa part, l’Association pour la mémoire historique Batallón Cinco Villas travaille dans le cimetière de Rivas, près d’Ejea de los Caballeros. Dans les fosses communes se trouvent les corps d’habitants de Uncastillo, Luesia, Bienne, Tauste et Ainzón. Les exécutions ont eu lieu, selon les mémorialistes, dans un court laps de temps, entre le 24 septembre et le 23 octobre 1936. Le nombre des victimes est estimé à une cinquantaine.
« Ces gens ne peuvent pas continuer à demeurer dans ces fosses », disent-ils.
Pour l’instant Martin garde espoir tout en regardant avec tristesse comment les tombes, peu à peu, laissent voir ce qui a été caché pendant tant d’années.

David Chic

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* Les requetés était un corps de volontaires carlistes luttant au sein du camp franquiste.

Source : El Periódico de Aragón.
Traduction : Floréal Melgar.

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