Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘05. Notes de lecture’ Category

Michel Onfray ne manque jamais de rappeler qu’il fut naguère abonné au « Monde libertaire », l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste. Moins bien dressés, toutefois, que les fidèles de l’Université populaire de Caen, certains rédacteurs de cette publication ne firent pas toujours preuve d’une admiration béate envers le philosophe. L’abonnement fut résilié.
Dans « Le Postanarchisme expliqué à ma grand-mère » (1), Michel Onfray rappelle donc cet épisode ô combien douloureux, qui continue de nourrir chez lui une rancune tenace dont ce petit ouvrage est tout entier parsemé.

9782718608785_1_75Avant d’exposer à son aïeule ce que doit être l’anarchisme d’aujourd’hui et de demain, Michel Onfray le biographe consacre la première moitié de son livre à évoquer son enfance et son adolescence, son éveil à la politique et sa découverte de la galaxie libertaire. On serait presque tenté alors d’oublier le suffisant et omniprésent prédicateur médiatique anarcho-postmoderne qu’il est devenu, et même d’éprouver de la sympathie pour le personnage, tant cette enfance ne fut pas des plus agréables, si ne se dégageait de ces pages, encore une fois, une phénoménale immodestie qui l’amène à prendre la pose de l’homme irréprochable dès l’âge de 14 ans. On aimerait qu’un vol de bonbons dans une épicerie, un mensonge aux parents, une cigarette fumée en cachette, viennent colorer l’image austère qu’il donne de lui-même. En vain. Ce serait rendre service à Michel Onfray, me semble-t-il, si l’un de ses amis proches lui faisait savoir que les éventuels manquements à une stricte éthique nietzschéo-camusienne lors de l’adolescence sont tout de même moins graves que chez un intellectuel d’âge mûr.
Cette première partie de l’ouvrage se termine par un règlement de comptes assez indigne chez qui prétend incarner une « anarchie positive » et faire œuvre pédagogique. Cela nous vaut une charge appuyée et assez grotesque contre les « anarchistes institutionnels » (comprendre : ceux qui publient Le Monde libertaire, coupables d’avoir fait paraître des articles non élogieux envers cet ex-abonné). Adeptes d’« une idéologie à vociférer », ils « récitent le catéchisme, pratiquent la génuflexion devant leur bibliothèque et croient dur comme fer que les solutions du XXIe siècle se trouvent dans des textes contemporains de l’invention de la machine à vapeur ». Sa rancune est telle que dans la seconde partie de son livre, qui se veut pourtant constructive, l’entreprise de démolition se poursuivra, Michel Onfray le pamphlétaire, tout en finesse pachydermique, ayant alors recours aux comparaisons usées jusqu’à la corde avec le monde religieux (« Eglise anarchiste », « péché originel », « Providence », « vérité révélée », « foi du charbonnier », « parole d’évangile », « conciles », « synodes », « catéchisme », « les ouailles », « schéma chrétien »). C’est évidemment très con, car si cette critique acerbe peut en effet concerner quelques adhérents du mouvement libertaire, elle englobe ici tout un monde militant qui, en vérité, pour qui l’a fréquenté quelque temps, se révèle bien sûr plus complexe et divers que dans cette caricature acariâtre.
A deux reprises, Michel Onfray prétend sans rire que l’histoire de l’anarchie reste à écrire (comprendre ici que cette lacune, inventée pour l’occasion, sera bien sûr comblée le jour où il s’attellera à cette tâche). En attendant de faire naître cette œuvre majeure, Michel Onfray l’historien s’y exerce ici avec les mêmes « qualités » déjà manifestées dans son ouvrage précédent sur Albert Camus : l’approximation, l’amnésie volontaire, l’ignorance et la mauvaise foi. Cela nous vaut une peinture d’un mouvement libertaire à ce point gagné aux thèses rousseauïstes de l’homme bon par nature qu’on se croirait chez les Témoins de Jéhovah et leur pieuse propagande de paradis futur, où « les loups embrasseraient les moutons sur la bouche ». Un même souci du sérieux et de la nuance anime Michel Onfray le philosophe lorsqu’il résume les écrits de Stirner à « un grand cri primal lancé par un enfant exigeant tous les bonbons du magasin, qui se fâche contre la marchande qui dit non ». Peut-on faire plus stupide ?
Michel Onfray affiche par ailleurs son rejet de celui des théoriciens libertaires, Bakounine, qu’il estime être par certains côtés le plus proche de Marx, banni lui aussi désormais malgré les qualités que notre philosophe lui attribuait naguère. S’il y a en partie du vrai dans cette affirmation, on peut toutefois être surpris par ce que Michel Onfray estime être ce qui, chez l’anarchiste russe, séduisait les marxistes libertaires comme Daniel Guérin : la célébration de la beauté de la violence révolutionnaire. Les fondements du marxisme libertaire, quoi qu’on pense de cette bizarrerie, sont bien sûr à chercher ailleurs que dans cette ineptie. Le lecteur intéressé trouvera sous la plume de Daniel Guérin lui-même, sur ce point, de quoi satisfaire sa curiosité.

Montage Fred M.

Montage Fred M.

Dans le registre « souci du détail », celui qui signait ses écrits « E. Armand », l’un des plus célèbres anarchistes individualistes français, se voit affublé par deux fois du prénom d’Emile, quand il s’agit en réalité d’Ernest. Cette erreur est certes communément répandue par le tout-venant de la galaxie libertaire méprisée, mais on attend plus de rigueur d’un historien d’envergure (2).

La seconde partie du livre de Michel Onfray, placée sous le haut patronage de Proudhon (pauvre Pierre-Joseph, qui méritait meilleur héritier), se veut donc positive, et consacrée à « l’esquisse d’une proposition postlibertaire ». Il faut toutefois patienter encore un peu avant de découvrir les contours de son postanarchisme, et endurer auparavant quelques pages d’un Michel Onfray bien petit (à la fois grincheux et prof), avant que le théoricien novateur se révèle enfin.
Regrettant que l’histoire de l’anarchisme avec « ses visions du monde contradictoires » n’ait point la rigueur d’un règlement intérieur de gendarmerie, Michel Onfray la résume à un « immense chantier dans lequel règne le plus grand désordre ». Certes, des auteurs (« rares », écrit-il) ont pu travailler à établir cette histoire, mais évidemment pas comme il le faudrait, se contentant, ces gros nuls, de compiler, de recopier bêtement, « sans souci de pensée surplombante », la pensée Onfray.
Rien ne surnage, donc, de l’histoire de l’anarchisme, du mouvement libertaire, de ses militants, exécutés ici sans appel, dans cette même férocité stupide avec laquelle il assassine en quelques mots William Godwin et Léon Tolstoï, sous prétexte de religiosité dans leurs écrits, comme s’il fallait tout prendre d’eux, ou tout laisser, alors que c’est précisément l’une des grandes qualités de ce mouvement d’avoir su reconnaître ce qu’il y avait de pertinent et de profitable à la pensée libertaire chez des auteurs non fondamentalement anarchistes, certes, mais dont certains aspects de leur œuvre les désignaient en partie comme des précurseurs ou des familiers plus ou moins proches de cette pensée.
bombe-a1Après avoir abondamment craché sur l’historiographie anarchiste (3), répété ses déclarations péremptoires habituelles, mais jamais argumentées, sur l’utilité de l’Etat et les mérites du capitalisme (« vérité indépassable de l’échange depuis que le monde est monde »), Michel Onfray en vient enfin au sujet central de son propos, cette « pratique à incarner » que serait son postanarchisme, loin des banderoles militantes (quelle horreur !) sous lesquelles, encore une fois, on ne peut que « vociférer ».
Sans doute le jargon philosophique qui enrobe sa théorie impressionnera-t-elle les petits-bourgeois radicalisés qui composent son habituel public, ainsi que quelques lycéens ignorants de l’histoire du mouvement anarchiste et deux ou trois animateurs crétinisants de la télévision. Elle n’est pourtant rien d’autre que ce qu’a toujours proposé ce vieux courant libertaire qualifié le plus souvent d’« éducationniste », moins enclin à participer aux conflits sociaux et à la lutte des classes, pour faire vite, qu’à œuvrer à une certaine transmission des connaissances et à prouver par l’exemple, en participant à la création, dans de nombreux domaines, d’associations ou d’organismes divers, fonctionnant de manière libertaire, plutôt que de s’en tenir à un militantisme classique et d’attendre les bienfaits d’un grand soir hypothétique. On peut bien évidemment souscrire à cette proposition, mais on reste pantois devant la stupéfiante prétention de Michel Onfray de la présenter comme une nouveauté. A son statut déjà solidement établi d’imposteur intellectuel vient maintenant s’ajouter celui de faussaire. Copieurs pour copieurs, les illégalistes du XIXe siècle, qu’il vomit, étaient autrement plus courageux en fabriquant de la fausse monnaie.
Le seul aspect intéressant de ce livre, mais qui demanderait à être développé, concerne l’habituelle classification des divers courants de l’anarchisme. Réfutant ce qu’il pense être une fausse opposition entre l’individualisme principalement représenté par Stirner, d’un côté, et, de l’autre, le collectivisme incarné en premier lieu par Bakounine, Michel Onfray pense qu’une opposition plus nette sépare en réalité deux grandes familles de la pensée libertaire. Une première liée à « une tradition avec une généalogie hégélienne », russo-germanique, dans laquelle il range tout à la fois Bakounine, Stirner et, à tort, Kropotkine. Puis une seconde, de tradition française, « qui procède de La Boétie », avec Proudhon, Han Ryner, Sébastien Faure, Elisée Reclus. C’est là le seul point véritablement original de cet ouvrage, mais seulement esquissé. Tout le reste n’est qu’autocélébration, redites, fausses nouveautés, et surtout acrimonie permanente envers un monde militant coupable d’avoir fait paraître un journal où son génie ne fut pas célébré comme il se doit.
Allez, camarades de la Fédération anarchiste, soyez sympas. Afin que les prochains ouvrages théoriques et considérables de Michel Onfray le penseur soient enfin débarrassés de cette aigreur partout présente, faites le bon geste : remboursez-lui son abonnement !

_____________________

(1) Le Postanarchisme expliqué à ma grand-mère, de Michel Onfray, éditions Galilée, Paris, 2012.
(2) Signalons à Michel Onfray, grand lecteur de correspondances, qu’on trouve cette précision d’Ernest Juin, véritable nom d’E. Armand, dans une lettre à Hem Day du 15 juillet 1958 : « C’est Ernest et non Émile Armand, mais j’estime que c’est de mince importance. »
(3) Dans son précédent livre, Michel Onfray s’était déjà ingénié à paraître comme le premier « biographe » à se pencher sérieusement sur la vie et l’œuvre de Camus, en ignorant délibérément nombre d’auteurs libertaires l’ayant étudié avant lui, et en réduisant à rien ou en ridiculisant le travail de quelques autres. Il récidive ici avec le même mépris et des méthodes identiques. Lire à ce sujet « Albert Camus, le mouvement libertaire et Michel Onfray, ou Le bon, la brute et… Michel Onfray »

Read Full Post »

L’article reproduit ici,
rédigé sous le pseudonyme de Juan Roman,
a été publié dans « Le Monde libertaire » du 6 décembre 2012.

Cipriano Mera

Cipriano Mera

A l’entrée de l’été 1936, près de 100 000 travailleurs paralysent le secteur du bâtiment de la région madrilène. Membre du comité de grève, Cipriano Mera, maçon et militant de la CNT, est arrêté début juillet. Il se trouve en prison lorsque le soulèvement militaire impulsé par le général Franco éclate. Libéré le 19 juillet par ses camarades, il se distingue aussitôt par ses qualités de combattant et de stratège au sein d’une colonne anarchiste qui s’emparera très vite des villes, villages et territoires de Castille tombés entre les mains de la Garde civile et des militaires factieux aux premières heures du coup d’Etat.
Dès lors, Cipriano Mera ne quittera plus le front de guerre jusqu’à la défaite finale du camp républicain, s’illustrant notamment lors de la célèbre bataille de Guadalajara où, avec ses soldats et en désaccord avec le commandement militaire de son propre camp, il mit en déroute les troupes franquistes et leurs alliés fascistes italiens.
La légendaire répugnance éprouvée par les libertaires envers tout ce qui touche au militarisme explique à n’en pas douter que les témoignages directs des combattants de la CNT et de la FAI quant au déroulement de la guerre et à leur participation aux combats, pourtant massive, aient été particulièrement rares, voire quasiment inexistants. On comprend aisément qu’après la fin des combats et l’exil qui s’ensuivit l’accent ait été mis sur l’œuvre constructive, indiscutablement unique et formidable, réalisée par les militants de ces deux organisations, entre 1936 et 1939, dans les domaines de la collectivisation agraire et de la socialisation de l’industrie. Cette absence de témoignages aura hélas pour néfaste conséquence de laisser place, dans ce domaine, côté dit républicain, aux seuls historiens-faussaires communistes, qui s’appliqueront avec constance à travestir les faits, à minimiser cette participation active des libertaires à la lutte armée, à calomnier, à salir.
cnt_faiLes Mémoires de Cipriano Mera, publiés dans sa langue maternelle en 1976 et enfin disponibles en français (1), viennent donc heureusement combler une importante lacune. Ils permettront au lecteur de ce côté-ci des Pyrénées de mieux comprendre comment l’immense espoir de voir enfin triompher une révolution digne de ce nom tourna à la tragédie. Cette lecture ne sera pas non plus sans faire naître certaines interrogations et nécessaires réflexions, chez les libertaires appelant à la révolution comme à une partie de plaisir, sur la guerre, l’exercice de la violence, l’ordre, la discipline, le commandement, l’obéissance, autant de notions assez étrangères au vocabulaire courant des anarchistes, mais auxquelles les compagnons espagnols furent confrontés.
Emanant du cœur des combats menés contre le fascisme espagnol, le témoignage de Cipriano Mera permet de mieux cerner les graves questions posées au mouvement libertaire au cours de la guerre civile. Sur la très controversée militarisation des milices, par exemple, à laquelle Mera se ralliera pleinement, après avoir été partisan d’une autodiscipline qui n’allait hélas pas sans problèmes. Cette transformation des milices en une armée classique eut, bien sûr, de funestes conséquences, en permettant aux communistes de se développer, d’avoir une certaine mainmise sur les postes de commandement, tout en se livrant sans désemparer à leur vaste entreprise de trahison. Mais Cipriano Mera ne tait pas non plus le gros problème que causa le comportement parfois puéril et irresponsable des combattants opposés à l’armée de métier, attitude qui dans les faits appelle et justifie, au mieux inconsciemment, l’exercice d’une autorité que par ailleurs on dénonce et rejette. Problème récurrent au sein du mouvement libertaire, reconnaissons-le…
Certains ne manqueront pas, en effet, de qualifier de rudes, voire rigides parfois, les propos ou attitudes de l’homme qui relate ici, avec simplicité, clarté, précision et franchise, ce que fut sa guerre. On ne discutera jamais chez lui, en revanche, le sens aigu de la justice qui l’anime, et une droiture et une honnêteté sans faille. Cela nous vaut quelques pages magnifiques, notamment celles où Cipriano Mera rend compte de son entrevue avec Juan Negrin, alors président du gouvernement républicain et véritable marionnette entre les mains des staliniens espagnols, eux-mêmes sous tutelle moscoutaire. Sans jamais s’attarder longuement à brosser le portrait des principaux personnages qu’il fut amené à côtoyer ou à croiser, Cipriano Mera glisse çà et là quelques indications qui témoignent, selon les cas, de sa sympathie, de sa méfiance ou de sa franche aversion pour eux. Une réelle émotion affleure ainsi des pages consacrées aux derniers instants de vie de Buenaventura Durruti. On ne sera pas surpris, à l’inverse, à travers le rappel de ce que furent leurs basses manœuvres, de son absence manifeste de respect pour les chefs militaires communistes, en premier lieu l’ignoble Lister ou El Campesino (Valentin Gonzalez).
cntfai 2Le sens critique de Cipriano Mera n’épargne toutefois pas les responsables de son propre camp, les camarades ministres anarchistes comme les membres du comité national de la CNT, qu’il exhortera, en vain, à ne pas quitter Madrid à l’heure où le gouvernement, face à l’avancée des troupes franquistes, décidera de quitter la capitale espagnole pour s’installer à Valence.
Ajoutons enfin qu’après la défaite, un premier exil en Algérie alors française, son renvoi en Espagne par les autorités de Vichy, sa condamnation à mort par un tribunal militaire, commuée en trente années d’incarcération, puis son second et définitif exil en France, Cipriano Mera, ex-lieutenant-colonel de l’armée de la République espagnole, retrouvera son métier de maçon et finira sa vie sans jamais jouer les héros de la révolution à la mode soviéto-cubaine. Il est bon, à cet égard, de reproduire ici la fin de l’article (2) que Fernando Gomez Pelaez lui consacrait, peu de temps après sa mort, pour la revue que faisait alors paraître le groupe Louise-Michel de la Fédération anarchiste :
« Une fois terminé son calvaire, recouvré sa liberté et repris son travail quotidien, il n’accorda aucune importance aux charges et aux missions qu’il avait eu à remplir. Une anecdote est, en ce sens, particulièrement significative. Dans les années 60, Mera reçut la visite du colonel Perea, un des plus prestigieux militaires républicains espagnols, réfugié au Mexique. Celui-ci sollicita sa collaboration pour mener à bien une romantique tentative insurrectionnelle en Espagne. Mera, tout en éprouvant de la sympathie pour ce projet, lui répondit qu’il ne pouvait lui être d’aucun secours et que le mieux qu’il avait à faire était de prendre contact avec son organisation. Comme Perea insistait et évoquait d’anciens combats victorieux, Mera lui déclara : « Tout ceci c’est le passé. Je ne renoncerai jamais à la lutte, mais je n’accorde aucune valeur aux hauts faits militaires. Je veux dire par là qu’en redevenant ouvrier maçon, comme je l’étais avant la guerre, j’ai remporté mon unique victoire : la truelle. Le reste n’a pas d’intérêt. »
Tel était cet exemplaire militant libertaire. »

_________________

(1) Guerre, exil et prison d’un anarcho-syndicaliste, de Cipriano Mera, éditions Le Coquelicot, Toulouse, 2012. Avec une belle préface de Fernando Gomez Pelaez.
(2) « Cipriano Mera », commenté par Fernando Gomez Pelaez, revue La Rue n° 21 (premier trimestre 1976).

Read Full Post »

« La Commune est entrée dans l’Histoire du mouvement ouvrier français à travers ses barricades, un Paris en ruine et ses fusillés, exposés, pour l’exemple, aux photographes. La Commune reste dans la mythologie du mouvement ouvrier comme la première révolution prolétaire, et ses martyrs héroïques ne sont pas oubliés. Mais, exception faite de quelques chercheurs, que savons-nous vraiment de la Commune ? Pas grand-chose et beaucoup à la fois. Beaucoup d’idées reçues et peu de vérités.
(…) La Commune est illustrée par la défaite et l’héroïsme dans la défaite. Louise Michel est devenue l’icône de la Commune, alors que son rôle ne fut pas prépondérant, ce fut celui de milliers d’anonymes. C’est son éloquence au cours du procès, « Fusillez-moi ! », qui la fit connaître. Louise Michel, l’anarchiste de la Commune qui, pourtant, était blanquiste alors, et qui n’adhère à la pensée libertaire que durant son voyage vers l’exil de Nouvelle-Calédonie. C’est la Commune et ses erreurs qui lui firent comprendre que « le pouvoir est maudit ». Pourtant, la participation des anarchistes à la Commune se trouve trop souvent réduite à l’image de cette femme exemplaire.
Un siècle d’idéologie marxiste a gommé beaucoup de l’esprit libertaire qui régna durant la Commune. Les anarchistes eux-mêmes savent souvent peu de choses sur les liens qui les unissent à cette expérience. Nous n’avons pas la prétention d’exposer ici un travail exhaustif sur la Commune, nous souhaitons simplement nous interroger sur ces liens. En quoi les anarchistes ont-ils inspiré la Commune, comment et pourquoi ont-ils eu de l’influence pendant cette révolution, quelles traces la Commune a-t-elle laissées dans leur histoire ? A travers ces questions et les réponses ébauchées, nous espérons donner un éclairage plus juste sur l’esprit de cette époque et rétablir, à notre modeste niveau, quelques vérités. »

Dans un avant-propos bref et concis à son livre « Les anarchistes et la Commune de Paris »*, Jean-Philippe Crabé expose ainsi les raisons qui l’ont poussé à rédiger cet excellent ouvrage et les quelques questions auxquelles il souhaitait répondre.
A une délicate modestie qui nous change de la trop fréquente suffisance des forts en thème, l’auteur ajoute la clarté du propos et un éclairage bien venu sur ce rôle en effet trop méconnu du courant libertaire dans cet événement dont on célèbre aujourd’hui le cent quarantième anniversaire.
Un livre à lire si l’on préfère, à la petite idolâtrie libertaire qui s’attache à certains personnages historiques, savoir vraiment de quoi on parle et pourquoi la Commune de Paris reste une référence indispensable aux anarchistes d’aujourd’hui.

* « Les anarchistes et la Commune de Paris », de Jean-Philippe Crabé, éditions du Temps perdu.

Read Full Post »

L’article ci-dessous rend compte du livre de Nadine Fresco « Fabrication d’un antisémite ».

« Non, moi, quelquefois, je me prends à penser que l’homme de la rue, le pauvre prolétaire, a décidé une fois pour toutes qu’il est moins pénible de subir les effets du fascisme, même comme sous Hitler, et fût-ce pendant des éternités, que de chercher la vérité dans ce fatras. » Le « fatras » dont il est question ici désigne les théories que l’auteur de ce propos, sur le point de rompre avec ses camarades de combat, a défendues avec eux depuis onze ans déjà, au Parti communiste d’abord et ensuite à la FCIE, Fédération communiste indépendante de l’Est, une organisation marxisante où se retrouvent exclus et dissidents du PCF.
L’homme qui rédige cette phrase, placée au beau milieu d’un éditorial de l’hebdomadaire Le Travailleur, publié à Belfort où il réside, le fait en avril 1934, bien avant de se livrer à d’autres écrits, plus sulfureux encore, dans les années qui suivront la Libération. L’aspect prémonitoire de cette déclaration, quant à l’itinéraire suivi par son auteur, apparaît clairement quand on apprend que ce dernier n’est autre que Paul Rassinier, père fondateur de ce révisionnisme et de ce négationnisme abjects dans lesquels s’engouffreront et s’uniront non sans déplaisir l’extrême droite et une partie de l’ultragauche française. C’est l’histoire de cet homme que Nadine Fresco a entrepris de raconter dans un livre* en tous points passionnant.
De manière symboliquement très frappante, l’auteur commence par enterrer Paul Rassinier une seconde fois. Les obsèques du personnage, les réactions suscitées par sa mort, en 1967, lui fournissent l’occasion de planter le décor, de mettre en place tous les éléments qui vont servir, dans les chapitres suivants, à nous conter la vie de cet homme, tout entière fondée sur l’ambiguïté, le désir de jouer un rôle de premier plan, le mensonge, le ressentiment, les liaisons dangereuses, et ce perpétuel penchant à réécrire l’histoire, à commencer par la sienne propre, qui le fera sombrer dans l’antisémitisme, car toujours, Nadine Fresco le rappelle opportunément, « un négationniste est un antisémite ».
De son village natal de Bermont, dans le Territoire de Belfort, où il sera inhumé, en passant par ses divers lieux de résidence ou de déportation et les diverses organisations ou fréquentations qui balisent son itinéraire politique tortueux, Nadine Fresco fait revivre Paul Rassinier tel qu’il fut, en l’inscrivant dans sa petite histoire locale, constamment mise en parallèle avec l’autre, la grande, au niveau national, ce qui permet de mieux comprendre le cheminement de cet homme. L’enquête minutieuse qu’a menée Nadine Fresco, sur les lieux mêmes où évolua le personnage, auprès de témoins l’ayant connu, approché ou fréquenté, avec aussi la mise au jour de documents d’une importance considérable, se révèle passionnante de bout en bout. A l’intérêt constant de cette étude, dont le but, pleinement atteint, est d’en finir avec la légende et le mensonge entretenu qui ont fait de Paul Rassinier un socialiste de cœur, intègre, soucieux de vérité, résistant aux pressions des coteries, s’ajoute un immense plaisir de lecture. L’écriture de Nadine Fresco est en effet un vrai bonheur, où se mêlent clarté de l’exposé, limpidité de la phrase, humour et ironie mordante toujours bien venus, qui viennent appuyer la force irrésistible de sa démonstration.
En se coulant un instant – un instant seulement – dans l’absurde logique révisionniste, qui nous dit qu’une erreur de détail permet de douter de l’existence du tout, on pourrait nier à notre tour, au vu des contradictions et mensonges qui émaillent la vie de Paul Rassinier racontée par lui-même, que ce sinistre personnage ait bien existé. Mais fort heureusement Nadine Fresco nous ramène à la réalité et arrache de manière définitive le masque trompeur de ce cadavre. La fabrication d’un antisémite est à ce jour l’entreprise de démystification du négationnisme la plus forte qu’il nous ait été donnée de lire. C’est un livre utile et admirable.

* Fabrication d’un antisémite, de Nadine Fresco. Editions du Seuil, Paris, 1999.

Read Full Post »

Cet article, rendant compte de deux ouvrages, « Le manuel du Goulag » et « Fragments de vie. Vingt ans dans les camps soviétiques », de Jacques Rossi, a paru dans « Le Monde libertaire » du 12 février 1998.

« Pendant soixante-dix ans, le Goulag a servi de laboratoire secret au régime soviétique, qui a ainsi pu y pratiquer des expériences sociopolitiques sur des millions de cobayes humains dans le but de créer une société idéale : garde à vous et pensée unique. C’est la raison pour laquelle la connaissance du Goulag est fondamentale pour l’étude du totalitarisme communiste. Las, pas un seul soviétologue n’y a fait un stage ! »
L’homme qui écrit ces lignes dans la courte présentation d’un livre exceptionnel*, Jacques Rossi, a passé dix-neuf années au Goulag et cinq autres assigné à résidence en Sibérie. Agent du Komintern en 1928, à l’âge de 19 ans, envoyé successivement dans plusieurs grandes villes européennes où il remplit sans sourciller son rôle de soldat de la révolution, Jacques Rossi opère en Espagne, durant la guerre civile. C’est là, comme nombre de ses collègues de l’Internationale des agents de l’ombre, qu’il reçoit l’ordre de rentrer à Moscou, où les purges, en cette année 1937, vont bon train. Jugé pour « espionnage », il sera condamné, et débutera alors un emprisonnement qui ne prendra réellement fin que vingt-quatre années plus tard.
Contrairement à beaucoup de victimes du régime soviétique issues du sérail, Jacques Rossi a l’honnêteté et la pudeur de ne pas jouer les innocents ébahis qui, invariablement, font commencer le dévoiement du bel idéal au jour de leur arrestation.
Revenu du froid, l’« espion » Jacques Rossi va établir, à partir des témoignages de ses compagnons d’enfermement, de l’étude approfondie des textes juridiques réglementant les systèmes pénitentiaires tsariste et soviétique, grâce aussi à une mémoire prodigieuse qui lui permet d’enregistrer les milliers de termes composant le vocabulaire argotique des camps, une sorte de dictionnaire terrible et captivant, ouvrage qui occupera, de par la somme d’érudition et d’informations qu’il délivre, une place à part et de tout premier plan dans la littérature consacrée au sujet.
Publié à Londres, en langue russe, en 1987, puis en anglais deux ans plus tard, Le manuel du Goulag aura attendu dix années pour voir le jour en France, dix années avant que la collection « Documents » du Cherche-Midi éditeur, dirigée par Pierre Drachline, nous propose cette incomparable visite guidée de l’enfer concentrationnaire communiste sous la houlette d’un accompagnateur hors pair ayant chèrement payé le privilège de nous instruire.
Pour renvoyer à la niche les sommités intellectuelles autodéstalinisées ayant soutenu ce régime de terreur, insultant et calomniant quiconque « désespérait Billancourt » en clamant la vérité, on trouvera la liste, dressée par l’auteur, de cinquante-trois ouvrages rédigés entre 1919 et 1938 décrivant déjà une réalité qui ne deviendra difficilement évidente que bien plus tard pour les aveugles volontaires et les faussaires, lorsque Soljenytsine aura ouvert la brèche.
Pour compléter cette lecture édifiante, on lira, avec un mélange d’effroi et de plaisir, un recueil de courts textes du même auteur**. Effroi, parce qu’il y est question de la vie en camp, avec l’extrême violence, l’horreur et la perversité autoritaire qui la caractérisent, mais plaisir aussi car Jacques Rossi y fait preuve d’un talent de conteur incontestable, réussissant parfois à glisser dans ce témoignage bouleversant un humour délicat qui n’enlève rien, bien au contraire, au drame désespérant de ces millions de vies brisées par une dictature bureaucratique froide et criminelle.

* Le manuel du goulag, de Jacques Rossi. Le Cherche-Midi éditeur, collection « Documents » (Paris, 1997).
** Fragments de vie. Vingt ans dans les camps soviétiques, de Jacques Rossi. Editions Elikia (Paris, 1995).

Read Full Post »

Vous trouverez ci-dessous deux articles ayant trait à la parution, en 1997, de l’ouvrage controversé « Le livre noir du communisme ». Le premier, signé par l’auteur de ce blog sous le pseudonyme de Jean Robin, a paru dans « Le Monde libertaire » du 26 mars 1998. Le second, dû à l’ami Jean-Victor Verlinde, a paru dans cette même publication le 27 novembre 1997.

« Un bon communiste est également un bon tchékiste »
Lénine

Avant même la parution de cet ouvrage*, l’armée rougeâtre des ex-, néo-, proto-, crypto- et autres indécrotto-staliniens s’était mise en rang de bataille pour le transformer, avec l’honnêteté et l’impartialité qui les caractérisent, en horreur éditoriale de cette fin de siècle, et faire de ses auteurs les agents, au mieux involontaires, du libéralisme conquérant. Au côté de ces traîneurs de casseroles, omniprésents dans les « salons » médiatiques où l’on cause, colonnes du Monde ou antenne de France Culture, l’habituelle cohorte des « anticapitalistes primaires », à la pensée figée depuis 1917, assimilant les assauts d’ANPE à la prise du palais d’hiver, incapables d’imaginer qu’on puisse combattre plus d’un adversaire à la fois, et pour qui aujourd’hui toute critique non orientée exclusivement vers les représentants d’un capitalisme sauvage fait invariablement (air connu) le jeu de ces derniers. Enfin, pour compléter le triste tableau des pourfendeurs du livre, les stratèges d’opérette d’hier et d’aujourd’hui**, sans trop d’éthique ni de mémoire, n’ayant rien à opposer à son contenu mais tentant de nous convaincre que le moment choisi pour opérer le recensement de ces crimes atroces, commis au nom d’un idéal masquant une effroyable imposture, n’est toujours pas le bon.
A ces célébreurs d’année aragonesque, à ces adeptes d’une paresse intellectuelle sans égale, à ces propagateurs d’une bouillie théorico-tactique grotesque, redisons-le encore une fois : la lecture du Livre noir du communisme, comme de n’importe quel autre ouvrage, n’exige en rien que la raison abdique, qu’on renonce à tout regard critique à sa lecture. A ce titre, rien, absolument rien n’oblige à partager, par exemple, les points de vue exposés par Stéphane Courtois dans sa conclusion, infiniment plus discutable que cette fameuse préface ayant fait plutôt inutilement couler tant d’encre.
Après ce rappel, d’une évidente banalité mais que l’insupportable pression des lyncheurs stalino-gauchistes du jour impose à ceux qui n’acceptent ni le doux ronron de leurs certitudes bétonnées, ni de marcher sans réfléchir dans le sens fléché de leur histoire, c’est donc dans cet esprit qu’on ouvrira ce livre dont l’intérêt est évidemment considérable, car, ainsi que l’écrit Stéphane Courtois dans sa préface, il est vrai, et ce livre s’emploie à réparer cette carence, que « les crimes du communisme n’ont pas été soumis à une évaluation légitime et normale, tant du point de vue historique que du point de vue moral ».
Ex-Union soviétique, ex-« démocraties populaires », Chine, Vietnam, Corée du Nord et autres contrées asiatiques ou du tiers-monde, tous les pays où a sévi et où sévit encore le « communisme réel » font ici l’objet d’études fouillées, plus ou moins détaillées suivant que l’accès aux archives est aujourd’hui rendu possible ou pas. La chute du Mur de Berlin, l’effondrement de l’URSS, même si l’on sait que là-bas tous les dossiers ne sont toujours pas accessibles, auront ainsi permis à ceux des auteurs ayant traité de l’Union soviétique et de ses « pays frères » de fournir à l’appui de leurs démonstrations des documents de toute première importance, témoignant de l’ampleur de la terreur, des répressions et des crimes, ainsi que de l’épouvantable cynisme des dirigeants bolcheviques et de l’extrême cruauté des faits évoqués.
Le texte offert par Nicolas Werth embrassant l’histoire de l’Union soviétique, complété magnifiquement par la contribution de Jean-Louis Panné quant à l’action du Komintern, demeure d’un considérable et constant intérêt. Même le lecteur averti – et cela vaut d’ailleurs pour l’ensemble de l’ouvrage – y glanera une foule d’informations et de précisions. Car si l’on admet – ce qui reste à voir – que Le livre noir du communisme regroupe des informations déjà fournies ailleurs mais de façon dispersée, il est parfaitement mensonger, en revanche, de prétendre que celles-ci pouvaient par là même être connues du grand public, l’origine et l’extrême variété des sources commandant de préciser qu’elles ne pouvaient être réellement accessibles, dans leur ensemble, qu’aux seuls historiens polyglottes. Il en va de même pour ce qui concerne les pays asiatiques. Car s’il est vrai que des écrits dénonçant les crimes du communisme chinois nous sont parvenus assez régulièrement depuis quelques années, il serait assez hasardeux de prétendre que tout a été fait pour que nous ayons une idée précise des abominations perpétrées au Vietnam, au Laos, en Corée du Nord et même au Cambodge, et sur ce plan les pages consacrées à ces pays viendront heureusement combler ces lacunes.
Pour ne pas être injuste, il faudrait bien sûr évoquer tous les travaux qui composent cet ouvrage, et citer ses onze auteurs. C’est une entreprise impossible ici, et le mieux reste évidemment de vous dire combien la lecture de ce livre restera désormais indispensable à qui s’intéresse de près à l’histoire des révolutions et des espoirs trahis et assassinés. A ce titre, la répression qui a touché et souvent anéanti le mouvement anarchiste, en Russie, en Ukraine, en Espagne et ailleurs, est ici évoquée de manière parfaitement honnête, sans les caricatures grossières ou allusions perfides à son endroit, trop souvent présentes dans d’autres ouvrages prétendument sérieux. Que quelques-uns des auteurs de ce Livre noir aient opté en privé pour le camp de la démocratie parlementaire, brocardée dans ce journal, n’enlèvera rien à la vérité des faits évoqués et n’ôte rien à l’ampleur de la tragédie qu’il décrit minutieusement.
Penser qu’il a pour but premier et qu’il aura pour conséquence de ternir l’idée même de changement social et de révolution relève encore une fois de ce simplisme binaire lié à un machiavélisme intellectuel purement stalinien ayant déjà fait tant de ravages et qu’on serait bien inspiré de ne pas reprendre à son compte stupidement, sans même avoir ouvert ce livre. Car, d’abord, c’est oublier un peu vite que le rejet des conceptions révolutionnaires et, parallèlement, l’attachement à la « démocratie pépère » étaient déjà très forts avant la parution de l’ouvrage en question, même si on peut le regretter. Car, ensuite, c’est un bien étrange et bien dangereux point de vue que de vouloir gagner à la cause révolutionnaire des individus auxquels il faudrait cacher les réalités sordides du passé. Car, de plus, condamner les monstrueuses abominations des communistes, ça n’est pas accepter celles qui sont commises par d’autres qu’eux. Etre à nouveau invité à établir une hiérarchie entre elles relève d’une escroquerie intellectuelle encore vivace, inadmissible ici. Sur ce point, le renvoi dos à dos du communisme et du nazisme avec leurs horreurs respectives se trouve pleinement justifié. Car, enfin, à reprendre de tels arguments, on conforte cette idée que les imposteurs criminels d’hier et leurs héritiers, qui tous, à des degrés divers, prétendent toujours qu’une partie de ces crimes – dont l’élimination des anarchistes – reste justifiée par des nécessités historiques, demeurent aujourd’hui encore des camarades de combat fréquentables, simplement séparés de nous par quelques détails théoriques sans grande importance, quand il est sûr, au contraire, que la pensée fondamentalement autoritaire qui les anime conduira nécessairement aux mêmes horreurs.
Nous avons tout à gagner, à l’inverse, à nous démarquer à jamais de ces « révolutionnaires » de pouvoir, à clamer haut et fort que notre projet social n’a rien à voir, ni dans les moyens ni dans les buts, avec ce que mirent sur pied des salauds intégraux, dont les descendants, n’ayant tiré aucune leçon véritable de ce qu’ils nomment pudiquement leurs « erreurs », se poseront à nouveau en ennemis irréductibles de nos désirs si nos forces et notre influence devaient, à l’avenir, contrecarrer leurs plans. A moins, bien sûr, de considérer l’élimination féroce et systématique des forces politiques opposées, la militarisation du travail, l’instauration de la terreur, l’ouverture de camps de concentration, la déportation, la famine programmée, la peine de mort pour enfants mineurs, etc., comme pouvant constituer à nouveau ce « mal nécessaire » des révolutions de demain…
Il faut donc être bien peu sûr de ses propres convictions pour se montrer à ce point sensible au chant pernicieux et cynique des sirènes décaties du néostalinisme, au point de croire que les lecteurs de ce livre peuvent devenir par là même des proies faciles pour les tenants d’un libéralisme impitoyable.
Sachons plus simplement reconnaître nos propres incapacités à convaincre et tentons d’y remédier, cela sera plus honnête et plus profitable à notre mouvement et à ses organisations. Sur ce plan, s’agissant du Livre noir, on invitera le lecteur à préférer, en guise de conclusion, ce qu’écrivait Jean-Victor Verlinde, du groupe Maurice-Joyeux***, qui, loin des conceptions quelque peu contestables de Stéphane Courtois dans le texte final intitulé « Pourquoi ? », mettait en lumière le défaut majeur de ce livre : l’absence de toute analyse du pouvoir, de sa conquête, de son exercice et de sa nature, dans lesquels sont enracinés les germes de tous les totalitarismes.
On entend dire souvent ici et là, depuis la parution de cet ouvrage, qu’un juste équilibre imposerait la publication d’un « Livre noir du capitalisme ». Quelle puérilité ! Et là encore, quel triomphe de la pesanteur stalinienne dans les cerveaux ! D’abord parce que depuis Qu’est-ce que la propriété ? et Le Capital jusqu’à L’horreur économique ou, plus récemment, Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie, en passant par beaucoup d’autres, ce « livre » existe, même s’il n’a pas fait l’objet d’une compilation. Ensuite et surtout parce que la question sociale ne se résume pas, toute l’œuvre des théoriciens anarchistes le rappelle, à la lutte entre capitalisme et anticapitalisme. Bien au-delà de cette analyse à courte vue, ce qui importe est que s’établisse peu à peu, comme une confirmation des écrits pertinents de nos devanciers, un vaste « Livre noir du pouvoir d’Etat et de l’Autorité », dont Le livre noir du communisme est un volet important, à ranger, sur une même étagère, au côté des ouvrages cités. Sur le mur opposé continueront de figurer les œuvres constructives des penseurs libertaires, anti-autoritaires, qui nous parlent, eux, d’une révolution qui reste à faire, absolument étrangère à ce bilan totalement négatif qu’il est bien venu d’avoir établi…

* Le livre noir du communisme. Crimes, terreur et répression, éditions Robert Laffont, Paris, 1997.
** Note de novembre 2010 : cette allusion visait alors, au sein du mouvement libertaire, certains membres de la CNT ou d’anciens membres de l’Alliance syndicaliste, violemment hostiles à cet ouvrage.
*** Voir ci-dessous l’article de Jean-Victor Verlinde, « Une sombre histoire », paru dans Le Monde libertaire du 27 novembre 1997.

Une sombre histoire
(tentative pour clarifier un débat obscur à propos d’un livre noir)

Si la Shoah est une singularité absolue et indépassable, c’est parce qu’elle est la destruction voulue et programmée d’un peuple (aussi bien dans son acception ethniciste que culturelle et historique), et non à cause du nombre de morts ou de la méthode employée – ampleur et méthode que le génie humain se montrera toujours capable de renouveler ad nauseum – et si communisme bolchevique et nazisme peuvent « quelque part » être rassemblés, ce n’est certainement pas, comme beaucoup se complaisent aujourd’hui à (se) le faire croire, en jouant d’une ignoble comptabilité mortifère qui amalgame dans le meurtre de masse ce qui ne relève ni d’un projet politique semblable, ni d’une volonté préétablie comparable, ni d’un immonde fantasme commun. Ce « quelque part », c’est ce que Hanna Arendt* définissait dès 1950 : le projet idéologique voulu non comme une proposition de gestion de la société mais comme accomplissement de l’Histoire ; la « volonté de domination totale », le « projet totalitaire ». C’est cela qui les rassemble, et cela seul !
Mais si communisme bolchevique et nazisme convergent dans ce projet totalitaire et dans son unique application contraire, le crime de masse, ils divergent profondément, radicalement (étymologie : jusqu’à la racine) par la conception de soi et de l’autre au regard de l’Histoire : d’un côté, une race des seigneurs qui ne peut réaliser son devenir historique que dans la destruction – ou la mise en esclavage – systématique de tous ceux qui n’en sont pas ; de l’autre, une volonté de voir l’Histoire se réaliser par l’adhésion de tous au projet ne reculant devant aucun moyen pour « obtenir » cette adhésion.
Il n’y a plus que les anarchistes (il n’y a d’ailleurs toujours eu qu’eux !) pour se souvenir que tout pouvoir, quel qu’il soit, est liberticide et qu’il peut l’être jusqu’à l’horreur, et pour comprendre aussi que ces horreurs se différencieront toujours et autant que les idéologies qui les justifient.
C’est pour avoir ignoré cette critique radicale (étymologie) du Pouvoir que Stéphane Courtois dérive dangereusement, malgré son éléphantesquement subtile invention du « génocide de classe », vers des rivages nauséabonds où pataugent et parfois s’enlisent des historiens, des pseudo-historiens et pas d’ex, néo, para, péri et ultra-léninistes.
Oui, le communisme bolchevique et le nazisme sont bel et bien une même immonde saloperie : le pouvoir, et le pouvoir absolu ; eh oui, il y a toujours un tas de pouvoirs différents produisant différemment des immondices différents. N’en déplaise aux esprits rachitiques épris de simplifications étriquées qui voudraient nous enfermer dans un dilemme étroit : être révisionniste ou choisir entre rouge et brun…
J.-V. V.

* Philosophe allemande, juive, née en 1906, militante active contre l’antisémitisme, exilée en France (1933), internée par l’administration pétainiste (1940), réfugiée aux Etats-Unis (1941), elle réalise son étude sur le totalitarisme de 1945 à 1951, puis la complète dans les années 70 à la lumière des différents événements survenus dans les pays de l’Est. Elle meurt en 1975.

Read Full Post »

Cet article, paru dans le numéro d’été 1992 du « Monde libertaire », rend compte du livre de Jacques Lesage de La Haye « La guillotine du sexe », alors paru aux éditions du Monde libertaire. On peut toujours se procurer cet ouvrage, réédité aux éditions de l’Atelier, à la librairie Publico.

Ignoré du monde de l’écrit professionnel et des belles âmes de la pleurnicherie, régulièrement touchées par les « excès » et qui font dans l’humanisme comme on fait dans sa culotte, « redécouvert » aussi de temps à autre par une information spectacle intéressée à n’en rien dire d’essentiel, l’univers carcéral semble aujourd’hui, malgré ce beau monde, quelque peu sorti de l’oubli. Du moins n’a-t-on plus l’excuse, quand on se veut citoyen responsable et par là même soucieux de ce qu’une société prétendument évoluée inflige en matière de châtiment, de rester dans l’ignorance d’une réalité sordide, depuis qu’à l’initiative de quelques individus solidement déterminés, anciens détenus pour la plupart, articles de journaux et livres se sont multipliés, depuis une vingtaine d’années maintenant.
Comme toujours, et comme dans tous les domaines, le pire a pu voisiner avec le meilleur. Et si, dans ce dernier registre, quelques-uns ont pu exercer ici même une certaine séduction, Comme Roger Knobelspiess ou Charlie Bauer, force est d’affirmer que dans ce combat qui est le nôtre, la destruction de la prison – qui n’est pas à confondre avec la seule défense des prisonniers –, deux hommes, deux auteurs, feront à jamais référence : Serge Livrozet, dont le livre De la prison à la révolte n’a plus à être présenté ici, et Jacques Lesage de La Haye, qui a eu la bonne idée d’offrir aux éditions du Monde libertaire ce texte non moins fondamental intitulé La guillotine du sexe.
Fondamental car, curieusement, si les écrits en question ont dépeint avec finesse les contours de la délinquance, analysé avec justesse ses causes économiques et sociales, dénoncé avec vigueur cette saloperie millénaire qu’est la prison, et montré le vrai visage d’une prétendue réinsertion, aucun de leurs auteurs n’avait jusque-là abordé le thème central de cet ouvrage, la sexualité du prisonnier. Il apparaît donc d’emblée que ce que Jacques Lesage de La Haye répare ici ne relève pas de l’oubli, mais bien plutôt d’une peur. Cette même peur d’avoir à évoquer une fonction essentielle de l’individu, déjà largement répandue dans la vie hors les murs et que l’enfermement ne fait que renforcer. Car si la prison c’est la misère, la sexualité en prison ne peut être que misère sexuelle. Jacques Lesage de La Haye nous le dit avec force et talent, en administrant au lecteur de son livre cette gifle salutaire qui nous apprend ou nous rappelle que l’individu mis en cage n’est pas un être asexué, ce que les tenants de la prison nient ou taisent, et ce que ses opposants feignent d’avoir oublié.
Outre son itinéraire personnel d’avant, pendant et après enfermement, Jacques Lesage de La Haye dresse une minutieuse série de portraits de personnages rencontrés derrière les barreaux, plus quelques autres venus témoigner de leur réinsertion sexuelle après libération, autant d’exemples vivants des effets et méfaits de cette misère sexuelle dénoncée ici.
Il vous appartient bien sûr de découvrir sans tarder ce livre important. Sur le premier aspect, l’itinéraire de l’auteur, contentons-nous d’affirmer hautement à cette canaille en tenue de Mardi gras de la Préfecture et du Palais que, si la prison est voulue par elle pour briser et domestiquer, en ce qui concerne Jacques Lesage de La Haye, c’est raté ! L’homme, vous le verrez, est resté d’une pièce, sans que son propos et sa réflexion, désormais incontournables pour quiconque s’intéresse sérieusement au sujet, ne le transforment en révolutionnaire de salon littéraire ou ne finissent par émousser sa révolte. Quant au second volet, il convient d’abord d’en souligner l’entière liberté de ton et de paroles, salutaire elle aussi. Convaincu que la sexualité fait partie intégrante de l’individu, qu’elle est une fonction nécessaire à son bien-être et à son équilibre, Jacques Lesage de La Haye paraît résolu à s’en entretenir sans chichis, sans fausse pudeur et sans honte. Si un chat est un chat, un sexe est un sexe, en prison comme ailleurs. S’il faut donc ajouter à la force de conviction et au talent de l’auteur cette franchise sans détour, vous pourrez également constater que l’émotion n’est point absente. Car si Jacques Lesage de La Haye nous montre, exemples à l’appui, à quels degrés de violence ou de bassesse peuvent se livrer des individus privés de liberté, de toute liberté, il nous enseigne aussi que cette liberté sexuelle sacrifiée, anéantie, peut mener à la folie et à la mort. Et dites-moi, à cet égard, s’il est possible de lire sans être « remué » l’histoire de Roger le Pendu ou celles du Bougnat, Suzanne et Trotinette.
Aussi faut-il être lecteur apostolique et romain, ou tragiquement prisonnier de sa propre histoire, pour aller chercher dans ce livre une concession au voyeurisme et à la pornographie. Car cela s’est murmuré, paraît-il… Mais laissons là ceux qui ont choisi d’entonner l’air de la bêtise et qui ne veulent pas s’avouer que ce livre de Jacques Lesage de La Haye « possède la force de nous interpeller, d’ébranler nos crédulités, de mettre à mal notre ignorance barbare et nos préjugés civilisés », comme nous en prévient Serge Livrozet dans une belle préface où, par ailleurs, nous est brièvement conté l’épisode du chapitre censuré d’une précédente édition.
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, a écrit le poète. Pour ne pas l’avoir été, Jacques Lesage de La Haye s’est vu condamné par une société inique et vengeresse, à cet âge-là ou presque, à vingt ans de réclusion. Il passera onze années et demie dans ce qui fut, reste et restera l’une des hontes magistrales de nos civilisations. Je vous invite, toutes affaires cessantes, à prendre connaissance du parcours et de la réflexion de cet homme exemplaire.

Read Full Post »