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Archive for the ‘05. Mon ami Jean’ Category

Je poursuis ici la publication par chapitres, commencée avec « Au bout du jardin », des textes de Jean-Victor Verlinde regroupés dans la brochure « L’ordre mon cul, la liberté m’habite ». Dans le chapitre ci-dessous, il est question de religions, donc de légendes, de laïcité et… d’un lapin.

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LIV079Quand les crocs du loup se referment sur ses reins, jamais un lapin ne s’écrie « Qu’ai-je fait pour mériter ça ? », pas même « Pourquoi moi ? ». Le lapin, non, mais l’homme, oui. Enfin, avec un loup, c’est rare, mais quand il voit mourir un être cher, attrape le sida ou perd ses clés… Henri Laborit nous a appris que ce qui distinguait l’homme de l’animal – outre qu’il peut écrire des poèmes d’une main et torturer de l’autre –, c’est l’existence dans son cerveau du néocortex, une couche de neurones supplémentaires qui entraîne une activité nouvelle, autoréflexive : la conscience de soi et de sa relation au monde.
C’est « cette activité spécifiquement humaine qui consiste à revêtir de signification la nudité de la vie », selon la belle expression de l’anthropologue Margaret Mead (1901-1978), qui est à l’origine de toutes les constructions métaphysiques, philosophiques et idéologiques.
Elle nous pousse trop souvent à rechercher l’origine et la fin de toute chose plutôt qu’à nous consacrer à l’innocent bonheur et la confraternelle joie de passagers éphémères d’un monde dépourvu de sens.
Et d’inventer des récits de la création, des buts ultimes, des missions de l’homme. Et des dogmes et lois pour ne pas se tromper de route.
On verra ainsi des aborigènes d’Australie prendre mille précautions et respecter mille règles afin de ne pas réveiller le lézard géant endormi sous le sable dont le rêve EST le monde des hommes. Ailleurs, des Inuits se racontent de génération en génération que l’homme est le descendant d’un ours qui aurait mis sa peau à sécher après être tombé à l’eau en chassant le phoque. Un loup ayant mangé cette peau, les descendants peuvent donc aujourd’hui tuer les loups, pêcher les phoques et se vêtir de peaux d’ours.
C’est dans le croissant fertile qui relie la Mésopotamie à l’Egypte qu’est apparu le monothéisme. Chez les Hébreux, il y a 3750 ans. Un endroit précis, un peuple précis, un moment précis ; voilà déjà une universalité bien singulière ! Et qui est en fait, et bien évidemment, un copieux salmigondis des légendes des peuples antérieurement présents en ces lieux.
Noé, reflet du mythe grec primitif de Deucarion qui construisit une arche pour échapper au Déluge, colère divine contre les hommes dans les deux cas. Adam et Eve, punis pour avoir mangé du fruit de la connaissance, imitation de Prométhée puni par Zeus pour avoir donné la connaissance aux hommes. Le meurtre d’Abel par son frère Caïn, écho du mythe égyptien de la querelle entre Seth et Horus. La tour de Babel qui est un conte babylonien expliquant, comme dans la Genèse, la mésentente entre les hommes. Ce ne sont là que quelques exemples parmi de nombreux autres. Rappelons ici que ce fondement monothéiste est le mosaïsme (religion de Moïse) des Hébreux, tribus sémitiques nomades. La religion juive n’en est qu’un développement particulier, fait d’emprunts à d’autres peuples, lors de la sédentarisation en Palestine de quelques tribus hébraïques. Cette religion connut en permanence des dérives sectaires plus ou moins unifiées par le corps rabbinique du temple de Jérusalem.
Après la destruction de celui-ci par les Romains (70 de notre ère), l’une de ces sectes – disciple du Baptiste, elle donnait dans le messianisme – réussit à autonomiser sa refondation de la religion initiale, notamment en suivant l’occupant dans sa capitale, Rome, et dans toute sa zone d’expansion. C’est d’ailleurs un historien prétendument romain – donc prétendument objectif – que les chrétiens revendiquent pour prouver l’historicité de Jésus. Mais ce Flavius Joseph était un ancien chef des rebelles à l’occupant passé à l’ennemi après la chute de Jérusalem, et qui a été élevé dans les milieux religieux juifs, puis auprès de ces sectes messianiques.
Cette refondation se fit en copiant et réinterprétant symboliquement les mythes précédents. Par exemple, les chrétiens eux-mêmes interprètent le mythe de Jonas passant trente ans dans le ventre du monstre avant de ressortir vivant comme la préfiguration prophétique de Jésus ressortant vivant du tombeau après trois jours. Selon eux, Jésus est présenté par le Baptiste comme celui qui rétablira la Justice et la Vérité et qui dit lui-même « je suis venu abolir la loi précédente ». mais le coup de génie de ces chrétiens est l’invention d’un Jésus non pas prophète – on pourrait toujours réécrire son enseignement – mais Dieu incarné. L’alliance est désormais scellée avec le sang du dieu lui-même (et non avec celui d’un agneau, d’une colombe ou du fils d’Abraham). Elle ne peut donc plus être abolie par les hommes, comme ils venaient de le faire avec l’alliance précédente !
Dieu est amourCinq siècles plus tard, dans ce même croissant fertile, un troisième monothéisme se formera à partir des théories précédentes. En effet, le Coran fait référence explicite à Abraham, Moïse, les prophètes juifs, Jean le Baptiste, Jésus et sa mère Marie (mais cette fois ni dieu, ni vierge), les anges, le paradis, le jugement dernier, etc. Bien évidemment, cette nouvelle version se prétend à la fois révélation donnée aux hommes par l’unique dieu, et vérité vraie après les errements et erreurs précédents.
Une extraordinaire illustration de cet emboîtement des monothéismes – et de leur caractère légendaire – est donnée par une esplanade de Jérusalem qui rassemble les vestiges du temple construit par le roi mythique des Hébreux pour abriter le signe de l’alliance entre Dieu et son peuple élu, le tombeau d’où est sorti vivant un dieu supplicié né d’une vierge, et la mosquée Al Aqsa qui recèle le rocher où Mahomet fut, pour y recevoir la révélation, par un être ailé nommé Djibril (où l’on voit l’archange Gabriel faire de la figuration dans les superproductions concurrentes).
Les religions sont des inventions mythiques d’hommes effrayés par le silence d’un monde dépourvu de sens et qui brassent, empilent, synthétisent, syncrétisent, « concatènent » toutes les tentatives de conjurer cette peur existentielle. Inutile d’aller chercher les hindouisme, shintoïsme, taoïsme et autres. Un mot quand même à propos du bouddhisme. On entend souvent dire que le bouddhisme ne serait pas une religion, mais une philosophie. Alors c’est la seule philosophie dont les adeptes doivent se raser le crâne et porter une robe de couleur. La seule dont les maîtres se disent incarnation les uns des autres. La seule à avoir des monastères. La seule dont le chef (qui se fait appeler Sa Sainteté) participe aux assemblées de prières œcuméniques du Vatican. Elle n’a pas de dieu ? La belle affaire ! Elle a une gnose, une eschatologie, des dogmes, des règles, des temples, une liturgie, etc.

Peut-être est-ce par incapacité à se consacrer juste au délicat bonheur d’être de passage dans un monde vide de sens que des gens ont besoin d’adhérer à ces gnoses, à ces eschatologies, à tous ces folklores surannés. Ou peut-être par vertige face à ce vide ; ou par peur de vivre libre ; ou pour ne pas avoir à forger leur vie. Quoique ça m’afflige, ils ne m’inspirent pourtant que bienveillante indifférence ou scepticisme rigolard. Basta ! S’ils aiment ça, grand bien leur fasse. Je serai même à leur côté si on les persécute pour ça, qui que soient les persécuteurs, et au nom de quoi que ce soit ! Mais s’ils œuvrent ou manœuvrent pour obliger – ou même simplement inciter – autrui à appliquer leurs principes, ce sera ma main sur la gueule (quelle que soit la forme que peut prendre ma main sur la gueule : paroles, écrits, actes, etc.) !
Et c’est tout ! Et c’est exactement ce qui oppose la laïcité et le cléricalisme. La laïcité, c’est le maintien du religieux dans le domaine de la vie privée. Ça les regarde, ils croient ce qu’ils veulent (après tout, moi aussi !). Ils font ce qu’ils veulent (après tout, moi aussi !). Et basta ! Le cléricalisme, c’est tout le contraire. C’est l’ingérence des valeurs et des préceptes religieux dans l’organisation de la vie publique et sociale. Dans la vie de tous !
Le cléricalisme, c’est, par exemple, ce que Jean Delumeau, historien, membre de l’Académie, professeur au Collège de France, préconise lors d’une conférence publique à Paris, en avril 1997 : « La laïcité moderne sera la cogestion de l’espace public par le communautarisme interconfessionnel. »
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C’est à Marseille, par exemple, les représentants des religions catholique, protestante, juive et musulmane qui animent une structure interconfessionnelle disposant d’un secrétariat en mairie. C’est le patronat local qui réunit chefs d’entreprise, experts divers, juristes et responsables des différentes confessions dans une structure du même type. C’est l’université qui les imite. Pas étonnant que l’évêque Saint-Macary, président de cette région apostolique, rende compte au Vatican des expériences d’intégration communautaire (Osservatore romano, mars 1997).
Qu’elles soient de la croix, du croissant, de l’étoile, du lotus, de la dianétique ou du Mandarom, les religions sont donc ennemies de tous ceux qui veulent vivre comme ils le souhaitent. La question n’est même pas de savoir si tel pape est plus réactionnaire, ou plus progressiste, que ses prédécesseurs. Si tel ayatollah élu en Iran représente enfin le début de l’ombre d’un commencement d’ouverture. Si tel rabbin, membre du parlement ou du gouvernement israélien, est intégriste, traditionaliste ou ouvert.
Durant les « Trente Glorieuses », quand le système dominant pouvait intégrer toutes les couches de la population par la consommation et l’illusion d’une société à partager, l’Eglise nous la jouait copain, curé guitariste et Jésus-Christ superstar. Aujourd’hui, à l’heure où des gens meurent dans la rue parce qu’ils vivent dans la rue – de froid l’hiver et de n’importe quoi d’autre tout le reste de l’année –, à l’heure de la chasse au faciès dans les gares et des patrouilles dans les banlieues, les curés bloquent l’accès aux cliniques, transforment à nouveau les femmes libres en sorcières et, comme au bon vieux temps où ils brûlaient Etienne Dolet coupable d’avoir publié un livre d’Erasme (3 août 1546), assignent des éditeurs devant les tribunaux.
Il y a des Guy Gilbert en Perfecto, des Gaillot dans les squats, des Daniel-Ange en soutane, des Di Falco en trois-pièces anthracite. Il en faut pour tout le monde. Et ils passent tous à la télé. Normal, ils font le même boulot : l’Eglise a toujours plusieurs fers au feu et utilise l’un ou l’autre selon les aléas de l’époque ou des sensibilités pour placer son ordre du monde totalitaire – elle dit « universel » – qu’elle veut poser en fondation à toutes les sociétés, et pour régenter nos vies en y cultivant la peur, la honte et la culpabilité.
La laïcité radicale est une vigilance et un combat permanents entre les artisans du joug clérical et les hommes et les femmes épris de la liberté de vivre, de désirer, de penser, de parler et d’agir.

Jean-Victor Verlinde

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* L’Ordre, mon cul ! La liberté m’habite, de Jean-Victor Verlinde, éditions L’Esprit frappeur, Paris, 2000.

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Beaucoup de ministres, intellectuels, commentateurs, journalistes (notons bien que je les sépare), quand ils défendent la laïcité, s’empressent d’ajouter qu’elle « n’est pas l’anticléricalisme ».
Pris d’un doute (sacrilège ?) j’ai cliqué sur Larousse, et trouvé ceci :
« Cléricalisme, nom masculin. Système ou tendance en vertu desquels le clergé, sortant du domaine religieux, se mêle des affaires publiques et tend à y faire prédominer son influence. »
La laïcité est bien, par définition, anticléricale.
J’ai eu l’innocente audace de titrer ce qui précède « Point final à un débat de cons ». Quelle présomption ! Je ne connais que deux infinis, l’univers et la bêtise humaine ; mais je ne suis pas sûr pour l’univers, disait Einstein.

Jean-Victor Verlinde

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« N’oubliez jamais que la morale est toujours celle des autres » rappelait le poète ; elle a autant à voir avec l’’éthique individuelle que le portillon automatique avec la gratuité des transports. C’’est dire, quand elle prend un coup dans les gencives, si j’’ai du mal à retenir un gloussement de plaisir.
Même effet quand c’’est la ou les politique(s) qui s’’en prend (s’’en prennent), ou les clercs, de quelque obscurantisme que ce soit (je pourrais ajouter les sportifs, mais je ne voudrais pas aggraver mon cas)….
L’’actualité me comble.
Après Lance Armstrong et Jérôme Cahuzac, entre autres, voilà Gilles Bernheim. Le savoureux de l’’histoire n’’est pas tant dans la pitoyable facilité du détournement de lecture (au fait, le poète du début, c’’est pas moi, c’’est Ferré), pas seulement dans l’’usurpation de titres universitaires, mais de s’’être servi de l’’une et de l’’autre pour faire, précisément, la morale.
Pendant ce temps, les opposants à ce que les homos puissent jouir des mêmes droits qu’’eux en appellent à l’’Enfant, à l’’Histoire, aux Institutions, à la Famille ; bref, veulent pour les autres ce qui fait morale pour eux. Et sur quoi s’’appuient-ils entre autres ? Sur une déclaration de Benoît Seize, cet ex-pape qui a déposé sa charge dès la lecture du livre noir qu’’il avait commandé après les premières vagues du Vatileaks. Et sur quoi s’’appuie-t-il entre autres ? Sur un texte écrit par le grand rabbin de France et docteur en philosophie ; une première en deux mille ans d’’histoire, c’’est dire si l’’enjeu est d’’importance. On sait aujourd’’hui que ni le texte ni le titre n’’étaient authentique…s.
Ultime, et non des moindres, gloussement de plaisir de cette pitoyable anecdote de l’’international œcuménisme obscurantiste : le texte que Gilles Bernheim a pompé pour la circonstance est de Joseph-Marie Verlinde, authentique théologien et docteur en science physique, mais Jacques de son vrai prénom. La seule chose authentique de toute cette histoire est qu’’il s’’agit vraiment d’’une hasardeuse homonymie avec l’’inoubliable auteur de L’’ordre mon cul, la liberté m’’habite (toujours disponible en librairie).

Jean-Victor Verlinde

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Je ne dirais pas « en tant qu’anarchiste », mais parmi toutes les choses qui font que je me reconnais dans les propositions, les actions et les écrits de (certain)s anarchistes, il y a un athéisme serein, un anticléricalisme pugnace, un antinationalisme absolu et un antiétatisme rigoureux. Aussi l’existence d’un Etat juif, qu’on le prenne d’un point de vue religieux ou historico-culturel, m’indiffère exactement autant que celle d’un Etat palestinien, musulman ou non. Mais il faut bien que les gens vivent quelque part ; c’est d’ailleurs là que le bât blesse.
Des siècles de ghettos, de pogroms, d’exils vers des contrées où recommencèrent les mêmes tribulations conduisirent Theodor Herzl à formuler, sous l’effet moteur de l’affaire Dreyfus, son projet sioniste. Je considère – et je parle ici pour moi seul – ce projet comme la pire solution à un problème bien pire encore ; et Benjamin Netanyahu, ses partisans, ses alliés et quelques-uns de ses prédécesseurs comme les pires antisionistes.
Le projet de Theodor Herzl visait à permettre aux Juifs de vivre en sécurité. Or, s’il y a un endroit au monde où les Juifs sont moins qu’ailleurs en sécurité, c’est bien Israël, à cause de la politique menée par Benjamin Netanyahu, ses partisans, ses alliés, etc.
Le sionisme de Herzl était un projet laïque qui avait contre lui la quasi-totalité, à quelques individus près, du rabbinat européen. (Il était lui-même non pratiquant et n’avait pas soumis ses enfants aux rituels adéquats.) Benjamin Netanyahu et etc. mènent leur désastreuse politique en coalition avec des partis religieux, et non des plus modérés.
Le projet sioniste reposait sur des frontières reconnues internationalement ; la politique de Netanyahu conduit à la négation de ce point et à l’impossibilité de définir une frontière qui ne soit controversée. Pire, sa politique d’implantation renvoie Israël à la période du « Yichouv »*, quand les premiers immigrés sionistes eurent à légitimer leur place (contre l’impérialisme ottoman, puis britannique).
La politique de Bibi Netanyahu, avec ses implantations et sa coalition avec des partis religieux nationalistes, est l’exacte négation du sionisme. De même la construction de l’immonde mur. A ce propos, salut et solidarité avec les camarades anarchistes juifs et arabes d’Anarchist Against The Wall, qui luttent durement contre les forces militaires et policières de l’Etat.
Pour donner une perspective géopolitique, ces précisions : Israël est grand comme la région Picardie. Le monde arabe, dont la quasi-totalité des Etats aspire à la disparition de l’Etat hébreu, est grand comme trois fois l’Europe. La population d’Israël est de huit millions d’habitants (dont un million et demi d’Arabes). La population du monde arabe est de près de deux cents millions. C’est dans cette seule petite enclave que les femmes peuvent s’habiller et sortir comme elles le veulent (à l’exception d’un unique quartier de Jérusalem où des intégristes tentent d’imposer leurs règles).

Jean-Victor Verlinde

* Le Nouveau Yichouv, par différenciation d’avec l’ancien Yichouv, composé de Juifs présents depuis les temps historiques.

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Stéphane Hessel, un personnage dont le public ignora durant quatre-vingt-treize ans l’existence, devint soudainement une incontournable autorité morale et politique internationale par la grâce d’un unique et très maigre ouvrage d’une trentaine de (petites) pages.
Par un vieux réflexe deleuzo-foucaldien déconstructiviste poststructuraliste, une question m’est venue : qu’est-ce qui est en train de s’enthousiasmer sous le masque de l’enthousiasme (dans cette phrase, les mots importants sont « est en train de » ; il ne s’agit pas d’une situation, d’un état, mais d’un processus en cours). Comment ces lieux communs progressistes et humanistes – parfaitement respectables au demeurant – connus de tous, répétés à satiété de génération en génération, copiées année après année dans les journaux intimes d’adolescent-e-s, dans des marges de cahiers, sur des cartables, soulignés à gros traits idéalistes dans les livres, opuscules, manifestes, catéchismes, devinrent-ils du jour au lendemain, pour des millions de personnes, le parangon de l’engagement ?
Deux choses faisaient saillies. L’une, son (auto)biographie : résistant, déporté et corédacteur de la Déclaration des droits de l’homme, donnait au propos une incontestable légitimité et une onction vertueuse. L’autre faisait reposer tout le propos sur une position propalestinienne étayée par un antisionnisme aux relents rien moins que révisionnistes.
Dès lors, l’antisionnisme fourre-tout devenait légitime, vertueux et moralement obligatoire – n’oublions pas l’impératif du titre – et le retour du refoulé – des refoulés ! – pouvait s’assumer : l’antisémitisme refoulé depuis 1945, la nostalgie des grands soutiens anticolonialistes (par ailleurs amplement cocufiés par les nationalismes), l’illusion que l’immigration (essentiellement arabe) remplacera dans la lutte des classes une classe ouvrière défaillante.
Jean-Victor Verlinde

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Mononc*

Fidèle à toi-même (ce que je considère comme une vertu, surtout en ce que ça te rend parfaitement prévisible), je sais que tu continues à prendre les vessies pour des lanternes ; la tienne aussi bien que celle des autres. Ainsi, trop souvent, tu te brûles ou tu t’égares.
C’est pour t’éviter une nouvelle mésaventure, de nouvelles déceptions, de nouvelles frustrations – dont une fois de plus tu ne manqueras pas d’accuser les autres, leur lâcheté, leur duplicité, leur immaturité – que je te donne quelques précisions à propos d’anarchie. Ton impressionnant bagage universitaire – ce n’est d’ailleurs jamais les bagages qui t’ont fait défaut, mais plutôt de savoir où les poser – me permet de rester très succinct.
Contrairement aux nombreux, et illusoirement divers, lieux que tu as fréquentés, l’anarchie n’est pas un parti. Pas même un embryon de parti préfigurant une quelconque avant-garde ; ou tous autres espaces de débats, de pratiques (pardon : de poïésis et de praxis) ou s’élaborerait l’avenir du Genrumain et/ou de la société. Contrairement à ce que tu peux en espérer, ce n’est pas non plus le lieu des réponses aux faillites des théories, ni même des pratiques, dont le temps a révélé la non-pertinence ou la caducité, et qui t’ont déçu.
L’anarchie, qui ne se résume ni ne se subsume à une, ou des organisations, est d’abord (comme la poésie – avis très personnel) une affaire de volonté et de désir : des gens s’assemblent comme ils l’entendent, avec qui ils s’entendent, pour faire comme ils l’entendent ce que leur entendement du monde et d’autrui leur inspire ; ça dure autant qu’ils le veulent, d’autres les rejoignent, certains s’arrêtent, les autres continuent. C’est la vie. Ils ne rendent de comptes qu’à eux-mêmes. Il n’y a d’autre doctrine anarchiste que ce que l’histoire, la mémoire, les écrits en ont retenu.
Bien sûr, l’Etat, les Eglises, les doctrinaires de toutes doxas, ceux qui ont un chemin tout tracé NON SEULEMENT POUR EUX MAIS POUR TOUS ne le supportent pas ; d’où conflits, luttes, rapports de forces. Mais ce serait, et c’est hélas, une bien tenace confusion que d’y voir un écho, ou un renouvellent des théories du natif de Trèves. Bien sûr la lutte des classes est un fait, bien sûr des anarchistes s’y investissent, mais il n’y a pas plus confusion (fondre ensemble) de l’un à l’autre qu’entre anarchie et gastronomie quand des libertaires banquettent.
Toute recherche d’un hypothétique moteur de l’histoire, tout désir de renouveler ou d’actualiser des théories, tout ego tribunicien n’y peut trouver que déceptions et frustrations.
Evite-toi, Mononc, évite-nous l’amertume, le ressentiment, la colère qu’une ballote erreur de parcours ferait une fois de plus naître. Tu as des amis qui l’ont tenté, regarde comment, et où ils en sont.
Ton bienveillant neveu,
Jean-Victor Verlinde

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* J’ai effectivement un oncle prénommé Philippe, et que j’appelle affectueusement ainsi, bienheureux nonagénaire qui sème la pagaille dans son gérontovillage en se trompant de bungalow, de boîte à lettres, de table, de boisson. Il ne fait là que poursuivre un trait de caractère qui a toujours fait les délices de la chronique familiale.

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En quoi les lois de 1789 supprimant le délit de blasphème et celle de 1830 sur la liberté de la presse sont-elles des lois oppressives pour les plus démunis ?
Duras et Foucault étaient-ils avant-gardistes en allant chercher un brevet d’anti-impérialisme chez l’ayatollah Khomeiny ?
Pourquoi « Mahomet est une ordure » est un blasphème, et pas « le Père Noël est une ordure » ? Parce que personne ne s’autoproclame représentant du Père Noël parmi les hommes ?
Qui peut prétendre définir le blasphème dans une république laïque à part ceux qui n’aiment pas entendre ce que d’autres sont libres de dire ? Les blondes ? les Belges ? Toto ?
Est-il exagéré de penser à Munich quand, à des dessinateurs uniquement armés de crayons, d’aussi mauvais goût soient-ils, on préfère le parti qui applaudit à la destruction des bouddhas de Bamian, du World Trade Center, à l’oppression en Iran et au Soudan, à celle des femmes en Arabie saoudite, à l’assassinat d’écrivains, d’éditeurs, de traducteurs ?

Jean-Victor Verlinde

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Aux exemplaires citoyens saisis d’une saine colère face à l’horreur d’un crime (supposé !) et solidaires des (hypothétiques) victimes au point de confondre justice et vengeance que Floréal évoquait ici même, ainsi que les héros révolutionnaires que la clarté de l’analyse de classe conduit à la même confusion, je voudrais ajouter :
– les quatre vigiles d’un supermarché qui, indignés par l’insolente incivilité d’un SDF buvant une bière dans les rayons, n’ont pu résister à leur impérieux devoir et l’ont battu à mort ;
– les empaqueteurs de femmes qui ont assassiné l’éditeur japonais de Salman Rushdie il y a plus de vingt ans, et un ambassadeur il y a moins de vingt jours ;
– les zélés employés municipaux qui disputent, pour les détruire, à des membres d’associations caritatives les effets personnels, duvets, bagages, lettres et photos de clandestins à Calais…
La liste serait longue, mais elle se résume à un dénominateur : tous ont en commun d’avoir une bonne raison pour lâcher la bête.
Voilà pourquoi je redis, avec Léo Ferré, que « la morale est toujours celle des autres », et dis qu’elle s’oppose – et s’impose ! – à l’éthique individuelle.
Voilà pourquoi je suis anarchiste, et anarchiste individualiste.
Je sais que la bête est en tous – donc en moi – et j’entends lui refuser les occasions d’une bonne raison.

Jean-Victor Verlinde

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Juste une mise à jour

(Pour éviter de titrer: « Pour en finir une fois pour toutes avec la politique, le marxisme et la lutte de classe »)

Le propre du pouvoir politique est de faire passer les intérêts d’une minorité pour l’intérêt général.
Hier, il s’agissait du capitalisme en tant que classe.
Aujourd’hui, il s’agit d’un rassemblement de financiers et d’industriels de l’énergie, de l’armement, de l’agroalimentaire et de la distribution, et de la com’. Ils partagent des participations croisées et participent au Nouvel Ordre mondial en compagnie (jamais ce mot n’a été aussi juste) de personnel politique issu du droit et de la finance internationaux.
La vieille conception marxiste a vécu ; la page a été tournée par cette ploutocratie mondialiste.
La notion même de prolétariat, en tant que classe, est elle-même caduque.
Précarité, quart-mondisation, immigration et émigration, délocalisation des lieux de production ou des sièges réduisent à néant l’idée et la réalité du travail en tant que relation contractuelle.
Plus encore, c’est la notion même de travail que les progrès de la technique ont remplacée par une sorte d’asservissement, épisodique et interchangeable. A la production (maintenance, modification des chaînes…) ; à la distribution (restauration rapide généralisée – MacDo, chinois, Hippopotamus, Pierre le boulanger… -, grande distribution omniprésente, de l’alimentaire aux loisirs et à la santé). Seuls le gros œuvre bâtiment et le transport nécessitent encore des travailleurs qualifiés, mais le jeu des délocalisations, des embauches par des sièges quasi fictifs, et le pseudo-statut de pseudo-travailleur indépendant battent en brèche l’hypothèse même d’un rapport travailleur/employeur.
J’entends déjà : Mais qu’est-ce que tu proposes ?
Juste mettre à jour nos concepts.

Jean-Victor Verlinde

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La Bren(n)e

Ce n’est pas une règle que je m’impose, c’est un constat statistique : en règle générale, la chose politique m’indiffère. Ou elle ne m’intéresse que comme spectacle, tant son grotesque dit la vanité du monde et la fatuité des hommes. (Que mes camarades féministes se réjouissent, elles y sont aussi.)
On me dira qu’elle a des conséquences sur mon quotidien ; c’est vrai, mais guère plus que le code de la route sur la vie des carpes. Et il y a, de mon point de vue, assez d’étangs entre les nationales ; soyons clairs : on est dans la Brenne !
Le spectacle antique présentait, jusque chez les grotesques, outre deux ou trois personnages (persona : masque), le chœur, censé représenter le peuple, et le coryphée, chef de chœur qui lançait les commentaires, les imprécations, les lamentations que le peuple, en se balançant et en tournant sur lui-même, reprenait… en chœur.
De nos jours, la presse a sans faillir remplacé le coryphée, et la scène actuelle est dominée par l’épisode quinquennal dont le monotone est largement évité grâce aux trouvailles des persona-ges et du coryphée.
Le coryphée dit « Il braconne sur les terre de Marine » (merci pour l’électeur – les lecteurs – réduits au rang de lapin) et le chœur reprend « Il braconne sur les terre de Marine ».
Le discours de Guéant, du braconnage ?
Le discours de Dakar, quelques semaines après l’intronisation, du braconnage ?
Le discours de Grenoble, du braconnage ?
Les plaisanteries d’Hortefeux, du braconnage ?
Les lois sur les diplômés étrangers, du braconnage ?
Le fichage biométrique, du braconnage ?
Le coryphée nous fait tourner en rond. Il s’agit bien de leur nature profonde.
On est dans la brene* !
Jean-Victor Verlinde
* Vient du patois picard « brener » : chier.

Photo DR.

En février 1944, un tract, imprimé et distribué par l’occupant nazi et le collaborateur vichyste, portait d’un côté « l’affiche rouge » (la photo des membres du groupe Manouchian tout juste exécutés), et de l’autre un texte titré « l’armée du crime », dénonçant les assassins du peuple français qu’étaient, outre bien sûr les juifs, les étrangers et les chômeurs.

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