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Archive for the ‘04. Autres écrits’ Category

Les animateurs du magazine bimestriel « Rebelle[s] »*, fondé et dirigé par Jean-Luc Maxence, écrivain et psychanalyste, m’ont demandé une tribune libre pour leur numéro de rentrée, qui vient de paraître. Je vous en propose ici la lecture.

 

Michel Onfray s’étant curieusement montré avare en déclarations péremptoires et plus ou moins farfelues durant la période ayant précédé et suivi les élections législatives françaises de juin dernier, un autre philosophe médiatique en a alors profité pour s’engouffrer dans la brèche et entrer en concurrence sévère, en matière d’affirmations fantaisistes, avec notre hédoniste libertaire nietzschéen de gauche normand préféré.
Dans le monde comme il va, Raphaël Enthoven – il s’agit de lui – a trouvé un sujet d’indignation et de grosse colère : le taux d’abstention élevé lors desdites élections. Et comme en ces temps incertains nous ne saurions nous y retrouver dans le labyrinthe de nos réflexions sans le secours des avis forcément éclairés de ces inévitables « grands témoins de notre temps » que le Médiatisme cajole, notre penseur a donc estimé nécessaire d’étaler publiquement sa grosse irritation, qu’on n’hésitera pas à qualifier ici de rare stupidité.
Admirons donc la courte prose du monsieur et accrochons-nous aux parois, nous risquerions de tomber dans les profondeurs de la pensée du personnage, qui est tout même, rappelons-le, philosophe de métier, et donc payé pour réfléchir :
« Si, comme c’est le cas en Belgique, les abstentionnistes français payaient une amende, on pourrait financer un tas de trucs avec leur flemme. »
Tout observateur de la vie politique un tant soit peu renseigné sait que cette histoire d’amende au pays de Tintin et Milou relève davantage d’une promesse de sanction le plus souvent non tenue plutôt que d’une réalité tangible. Il n’est pas établi par ailleurs que, si amende il y a parfois, ce système ait permis de faire « un tas de trucs » au royaume de Belgique. Mais là n’est pas le plus important.
On reste pantois, en effet, devant le vide argumentaire d’une telle déclaration. Imputer à la seule paresse des électeurs l’importante désertion des bureaux de vote enregistrée au mois de juin démontre une assez stupéfiante ignorance des réalités politique et sociale de ce pays chez qui prétend d’autant plus les commenter publiquement. Il faut n’être pas sorti de sa petite caste privilégiée intello-mondaine depuis pas mal de temps maintenant pour tenir un tel propos et ne distinguer aucune autre cause à cette bérézina électorale. Certes, les journaux télévisés et tout ce qui concourt à maintenir ou renforcer les institutions et rites républicains garants des inégalités sociales sont dans leur rôle en présentant les allergiques à l’isoloir comme autant de pêcheurs à la ligne. Mais on est en droit d’attendre d’un prétendu commentateur réfléchi qu’il n’entonne pas bêtement le refrain des salariés du mensonge. Sans doute Raphaël Enthoven aura-t-il été influencé par un « reportage » affligeant consacré au phénomène abstentionniste, au lendemain du second tour, dans une émission de télévision du service public où il est souvent le bienvenu. Ledit reportage montrait en effet quelques spécimens représentatifs de ces citoyens oublieux de leur « devoir », en pleine séance de bronzette, en maillot de bain, sur une plage assommée par un soleil de plomb.
S’il a de tout temps existé une frange de la population indifférente à son environnement politique et social, les raisons de ce taux d’abstention historiquement élevé du mois de juin sont évidemment à chercher ailleurs que dans cette
« flemme » dénoncée par notre philosophe à la réflexion, pour le coup, bien paresseuse. Sans aller jusqu’à lui conseiller d’ingurgiter tout ce qui s’inscrit dans le cadre de la philosophie politique – laissons cela à Michel Onfray dans sa modeste ambition de vouloir réviser tout le savoir humain –, peut-être pourrait-on suggérer à Raphaël Enthoven de se pencher dans un premier temps sur Les Confessions d’un révolutionnaire, écrites en 1849 par Pierre-Joseph Proudhon évoquant son expérience de député, l’année précédente, magnifiquement résumée par cette phrase : « Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle une Assemblée nationale pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent. » Il semble aujourd’hui admis que, plus d’un siècle et demi après ce constat lucide du père de l’anarchie, de plus en plus nombreux sont les citoyens qui le partagent, même si, bien sûr, ce fort rejet des partis politiques de tout bord et cette défiance accrue envers la vie politique classique, observée depuis plusieurs années maintenant, n’ont en rien amené les abstentionnistes à se tourner vers la proposition libertaire, aussi méconnue que Proudhon lui-même pour l’immense majorité d’entre eux.
Sans se livrer ici à une analyse fouillée des causes de l’abstention, on pourrait aussi évoquer, outre l’incurie des responsables politiques d’hier et d’avant-hier, la présidentialisation à outrance de la politique française, qui rend aux yeux de beaucoup les autres rendez-vous aux urnes assez dérisoires, et plutôt sans importance la composition de cette inutile et coûteuse Assemblée nationale réduite à un rôle pas même secondaire où se joue en permanence le même spectacle navrant.

L’obligation d’être démocrate
Tout cela, apparemment, n’est pas venu à l’idée de notre philosophe, réagissant comme un papa de mauvais poil devant des enfants surpris à paresser et qui n’auraient pas fait leurs devoirs. Peut-être serait-on en droit de demander en retour à cet éminent penseur de plancher sur la question de savoir si une démocratie qui obligerait chacun de ses membres à être démocrate, ce qu’implique son désir de voir punir tout abstentionniste, mérite encore ce nom de démocratie. Cette question a toutefois peu de chances d’ébranler les convictions de notre philosophe répressif, à en croire sa récidive dans le domaine des déclarations stupéfiantes dès le lendemain de son lamentable commentaire. Un contradicteur lui ayant fait remarquer qu’il se trouvait sans doute parmi les abstentionnistes des individus accordant la priorité au combat social plutôt qu’aux consultations électorales, Raphaël Enthoven balayait en quelques mots ahurissants tout un pan de l’histoire humaine, celui des révoltes et des luttes sociales, n’accordant de crédit qu’au seul régime parlementaire :
« Citez-moi (hors révolution) une seule conquête qui soit le résultat des luttes et non des lois ! »
C’est assez dire qu’il ne sera pas aisé d’amener un jour notre parlementariste inconditionnel, et avec lui tous les commentateurs apprivoisés du monde médiatique, à laisser sa pensée s’aventurer en dehors des clous pour s’intéresser à ce qu’écrivait dans ses Mémoires la grande Louise Michel, dans un passage admirable que les adorateurs du bulletin de vote façon Enthoven devraient lire, relire et méditer :
« Eh bien, à force de comparer les choses, les événements, les hommes, ayant vu à l’œuvre nos amis de la Commune si honnêtes qu’en craignant d’être terribles ils ne furent énergiques que pour jeter leur vie, j’en vins rapidement à être convaincue que les honnêtes gens au pouvoir y seront aussi incapables que les malhonnêtes seront nuisibles, et qu’il est impossible que jamais la liberté s’allie avec un pouvoir quelconque. Je sentis qu’une révolution prenant un gouvernement quelconque n’était qu’un trompe-l’œil ne pouvant que marquer le pas, et non ouvrir toutes les portes au progrès ; que les institutions du passé, qui semblaient disparaître, restaient en changeant de nom, que tout est rivé à des chaînes dans le vieux monde et qu’il est ainsi un bloc destiné à disparaître tout entier pour faire place au monde nouveau heureux et libre sous le ciel. »
On a les indignations qu’on peut. Mais les ridicules petites colères télévisuelles ou radiophoniques, même quand on se réclame parfois d’Albert Camus, cet homme et philosophe d’une autre trempe, ne suffisent pas à faire de vous un « homme révolté » digne de ce nom.

*  « Rebelle[s] ».

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Liu Xiaobo

C’est en vain qu’on cherchera sur les sites, blogs et autres endroits où s’expriment les ardents humanistes à géométrie variable menant une implacable et permanente surveillance des agissements des Etats américain, israélien et autres, inféodés au Grand Capital, un mot, un seul, consacré à la façon dégueulasse dont le régime communiste chinois a laissé crever comme un chien le dissident Liu Xiaobo.

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Aujourd’hui 16 avril, jour anniversaire d’une grande boucherie patriotique.

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Cette chronique aurait pu prendre les allures d’un jeu et s’intituler « Un guignol s’est glissé parmi les personnages marquants de l’anarchisme international : sauras-tu le reconnaître ? ».
Sur l’indication d’un ami, je me suis penché de plus près sur le tout début du documentaire « Ni Dieu ni maître – Une histoire de l’anarchisme », de Tancrède Ramonet. Il s’ouvre, à la vingtième seconde, sur une mosaïque composée de centaines de petites photos des personnalités marquantes de l’anarchisme. Puis la caméra zoome sur cette mosaïque et aussitôt, l’image se faisant de plus en plus nette, l’on commence à en reconnaître quelques-unes : Malatesta, Louise Michel, Federica Montseny, Erich Mühsam, Bakounine, Salvador Puig Antich, Maurice Joyeux, Marius Jacob, Jules Bonnot, Louis Lecoin, Léo Ferré, etc. On y distingue aussi les visages de quelques personnalités qui, sans s’être déclarées pleinement anarchistes, en furent parfois très proches, comme George Orwell et Bertrand Russell, qui trouvent ici fort logiquement leur place. Puis le zoom poursuit son approche, et d’autres personnages nous apparaissent clairement : Durruti, Ascaso, Elisée Reclus, Rudolf Rocker…
L’image se met alors à défiler de droite à gauche et, à la trente-cinquième seconde, en haut à droite de l’écran, apparaît alors le visage de celui qu’on n’attendait pas ici, mêlé à tous ces hommes et ces femmes éminemment respectables pour leur engagement, leurs combats et leurs écrits, apparition qui ne peut que déclencher alors un vaste éclat de rire ou une indignation justifiée : le faux loubard fils à papa, l’anarchiste d’opérette, le révolutionnaire pour comédie musicale, l’embrasseur de flic, l’admirateur de Mitterrand, le copain des snipers, celui qui voyait en Fillon « un honnête homme », le résistant intrépide devenu pro-Macron pour nous sauver du fascisme et qui prend soin de le faire savoir. Bref, la folle girouette, le chanteur Renaud !
Renaud anarchiste ? Et pourquoi pas Florent Pagny pendant qu’on y est ?!…

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Proudhon peint par Courbet

Le documentaire « Ni Dieu ni maître – Une histoire de l’anarchisme », réalisé par Tancrède Ramonet, était diffusé sur la chaîne Arte, mardi 11 avril. Commençons donc par saluer cette chaîne pour avoir osé aborder un sujet habituellement réservé, quand il est traité, aux bouche-trous de l’été, à des horaires ne pouvant satisfaire que les insomniaques. Signalons également combien l’histoire de femmes et d’hommes dépourvus d’ambitions personnelles, luttant pour une égalité, une liberté et une fraternité véritables, est venue apporter une bouffée d’air frais et agréablement respirable au cœur d’une période marquée par la politicaillerie la plus vulgaire, campagne électorale oblige.
Dans l’ensemble, ce documentaire, qui présente un premier intérêt en abordant l’histoire mondiale de l’anarchisme, et non plus seulement celle des principaux pays européens où ce courant de pensée joua un rôle important, se révèle très honnête et de nature à fournir une première approche intéressante à qui ne connaît rien ou pas grand-chose en la matière. Il pourra même, espérons-le, amener les non-initiés à approfondir le sujet, une littérature abondante étant désormais disponible. Les connaisseurs, eux, trouveront bien sûr à redire sur certains points de détail, ce qui est inévitable pour ce type de travail, l’abondance des informations fournies se devant d’être condensée.
Pour ma part, il m’a semblé fort discutable, par exemple, d’enrôler aussi aisément Marinus van der Lubbe, l’incendiaire du Reichstag en février 1933, dans les rangs anarchistes. Une grande confusion suit également l’information sur la tenue d’une « Conférence internationale pour la défense sociale contre les anarchistes », tenue à Rome en 1898, où se retrouvèrent les représentants d’un nombre important de gouvernements du monde entier. Pour souligner l’inefficacité de cette rencontre, le commentateur dresse une liste de têtes couronnées et de chefs d’Etat « tombés sous les coups des anarchistes » au cours des années suivantes. Or il est évident que certains des meurtriers de ces personnages importants n’ont rien à voir, ni de près ni de loin, avec l’anarchisme. C’est le cas, par exemple, de Gavrilo Princip, l’assassin de l’archiduc François-Ferdinand, en juin 1914, qui était un nationaliste yougoslave totalement étranger à l’anarchisme et pourtant curieusement inclus dans la liste qu’égrène la voix off.
Au début du second volet, sur fond de carte du monde indiquant les pays où le mouvement anarchiste fut solidement implanté, le même commentateur se laisse quelque peu emporter par son sujet en affirmant sans rire qu’il fut une époque « où l’anarchisme domina le monde ». Tout doux, l’ami, n’exagérons rien…
Dans l’ensemble, les interventions des historiens et personnalités invitées à s’exprimer apportent un éclairage bienvenu sur chacun des épisodes évoqués dans cette longue histoire, à l’exception sans doute de Frank Mintz évoquant la plateforme d’Archinov et qui, une fois de plus, apparaît davantage ici sous un jour militant plutôt que sous celui d’un historien rigoureux, même occasionnel. Rappelons, car cela n’a pas été précisé, que cette fameuse plateforme fut très largement rejetée par les diverses organisations et principaux penseurs de l’anarchisme, tels Malatesta, Voline et d’autres, et y compris d’ailleurs par le mouvement libertaire espagnol, le plus organisé et le plus constructeur.
Mais, répétons-le, ce documentaire, qui embrasse la période s’étendant de 1840 jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et qui présente le mérite supplémentaire de ne rien omettre des erreurs, des égarements et des épisodes très controversés comme celui de la « propagande par le fait », demeure une excellente introduction à une histoire de l’anarchisme trop largement méconnue.

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Durant près de trente ans, il aura promené sa mince silhouette et son éternel chapeau « cordobès » dans les divers studios de Radio-Libertaire, pour animer, avec une passion et une compétence formidables, l’émission « Jazz en liberté ». Malade depuis plusieurs années, Gérard Terronès s’en est allé à son tour.
Tous ceux qui l’ont connu garderont le souvenir d’un type charmant, fraternel, particulièrement rigoureux dans la préparation et la tenue de ses émissions. On se souviendra aussi de ses saines colères quand quelques gougnafiers ou « responsables » incompétents lui imposaient de travailler dans des conditions techniques lamentables.
Merci pour tout ça, et salut l’ami !

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Fête au village

Toute haute conscience dans leur temps,
Ils la blasphémeront
Qui viendra détruire leur prison,
Ils le mettront en prison
Qui viendra vers eux avec un don,
Ils le fusilleront
Les maires organiseront de grandes fêtes
Pour la mise à mort des poètes
Avec des récompenses de deux cent mille francs
Pour les lettrés obéissants
Puis on donnera bal : des éluards, des aragons
Sur les cadavres des poètes sonneront de l’accordéon
Ils ne peuvent pas ne pas le faire ;
Ils ne peuvent, tels qu’ils sont, éviter cette affaire
Je ne prédis rien
C’est en train
Armand Robin (1945)

 

« En chantre de l’épuration littéraire, Aragon présidait aux destinées du Comité national des écrivains, sans l’aval duquel les portes des rédactions et des éditeurs demeuraient hermétiquement closes », écrit Gilles Fortin, évoquant l’époque de la Libération, dans un numéro de la revue A contretemps* consacré au poète libertaire Armand Robin, ami de Georges Brassens et cible du très stalinien commissaire politique des lettres françaises.

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Armand Robin

C’est, semble-t-il, à la demande expresse d’Aragon et, semble-t-il encore, vivement encouragé par Elsa Triolet qui vouait à Armand Robin une haine tenace depuis ses traductions de Maïakovski, que son nom fut annexé – deux mois après tous les autres et sur un addenda où il figurait seul – à la liste noire établie par le Comité national des écrivains (CNE), pour jeter l’opprobre sur les écrivains collaborateurs. En ces temps de construction du mythe « résistancialiste », ce geste valait excommunication. Pourtant, l’acharnement d’Aragon à l’égard de Robin suscita quelques critiques au sein même du CNE, particulièrement de la part d’Eluard, qui lui fit personnellement connaître son opposition à cette inscription. Refusant d’entrer dans une stratégie de défense, que lui conseillèrent certains de ses amis, sûrs qu’ils étaient en mesure d’apporter suffisamment de témoignages pour laver l’affront, Robin s’efforça d’aggraver son cas en réitérant, à diverses reprises, son désir de demeurer couché sur cette liste d’infamie, et sur toutes les listes du même type à venir**.

Messieurs les officiels commis à la poésie,
Ayant appris par Le Littéraire l’existence surprenante de votre Comité d’Epuration pour les Lettres, je viens vous demander de prendre une sanction contre moi.
Je vous la demande au nom de l’antifascisme absolu et des idées réellement d’extrême gauche ; vous n’êtes pas sans savoir que telle fut, telle est, telle restera mon attitude ; or une telle attitude, Messieurs, est indésirable et doit être honnie de quiconque tient à l’honneur et surtout au calme de nos Lettres françaises.
Les poétereaux bourgeois autorisés par l’Etat vous ont montré la voie. Ils m’ont banni de leur compagnie, que je fuyais ; ils m’ont exclu du monde de la vanité et des intérêts, ce que justement je cherchais ; ils m’ont désigné au mépris et aux railleries de ceux qui se mettent du côté des puissants, ce que justement je désirais. Ils ont eu raison : venant des travailleurs et m’obstinant, malgré les réactionnaires « communistes », à vivre parmi les travailleurs, refusant de faire le beau dans les salons, les cafés littéraires, les antichambres où il est de bon ton qu’un écrivain soit lâche, j’ai osé, scandale des scandales, être poète ! Où irions-nous, proclament par toute la ville les littérateurs à gages dits « poètes engagés », si paraissait en ces temps de famine, de massacres et de terreurs absurdes, un poète qui tient à parler pour toutes les victimes ?
J’espère, Messieurs, que je n’aurai pas besoin d’insister longuement auprès de vous pour m’assurer l’honneur de vos foudres. Vos foudres manquent encore à ma collection de foudres. J’ai lu la liste de vos premières victimes, reproduite par la presse docile dite « presse de la Résistance ». Il s’agit de littérateurs pour qui mon cœur n’avait jamais battu et qui certainement me détestaient ; vous avouerai-je que maintenant je me sens du penchant pour eux ? J’ai l’esprit si malencontreusement formé que je préfère les persécutés à leurs persécuteurs ; même vous, si un jour vous étiez persécutés, avec quelle joie je vous estimerais !
Oserai-je ajouter que j’ai longuement cherché en quoi, moralement et intellectuellement, vous différiez de ceux que vous frappiez ; je n’ai trouvé que ceci : vous avez moins de talent qu’eux, mais vous avez l’avantage d’oser leur faire ce que jamais ils ne vous auraient fait. La littérature française, grâce à vous et à vos semblables, prend un chemin fort étrange qui ne passe guère par le Paris de ces indésirables que furent, par exemple, Rimbaud et Verlaine.
Il est à prévoir que d’autres variétés de méchants poètes, s’appuyant sur les tyrans du jour, établiront d’autres listes de proscription ; tout en maudissant ce curieux siècle, je prends pour toute ma vie la seule décision qui soit en harmonie avec lui : je me porte candidat d’avance pour toutes les listes noires.
Une liste noire où je ne serais pas m’offenserait.

Armand Robin, Le Libertaire, 29 novembre 1946

* A contretemps, « Armand Robin, 1912-1961 », n°30, avril 2008.
** Cette présentation du texte d’Armand Robin est elle-même empruntée à ce numéro d’A contretemps.

 

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