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Archive for the ‘04. Autres écrits’ Category

Notre ami et camarade Eduardo Colombo nous a quittés après une vie bien remplie. On pourra s’en rendre compte en parcourant ci-dessous un résumé de sa riche biographie.

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Né en septembre 1929 à Quilmes, en Argentine, il était le descendant d’émigrants italiens, côté paternel, et de Catalans français côté maternel.
En 1956, après des études de médecine, il exerça à Buenos Aires comme médecin des hôpitaux. De 1958 à 1962, il fut chargé de cours en psychiatrie et en psychologie clinique dans les facultés de médecine et de philosophie et, de 1962 à 1963, il occupa le poste de secrétaire de rédaction de la revue
Acta psiquiátrica y psicológica de América Latina. En 1961, il commença sa formation auprès de l’Association psychanalytique argentine. De 1962 à 1966, Eduardo Colombo exerça comme professeur de psychologie sociale dans les universités de La Plata et de Buenos Aires, postes dont il démissionna en 1966 après que le coup d’État militaire du général Ongania fit occuper par la police (« Nuit des longs bâtons ») toutes les universités du pays. Il fut ensuite membre fondateur de l’Association argentine de psychiatrie sociale et directeur de la revue Psiquiatria social (1968-1970). En 1970, il s’exila en France avec sa compagne et leurs enfants.
Le parcours militant d’Eduardo Colombo débuta en Argentine dès 1945 où il fut actif dans les centres d’étudiants du secondaire et de l’université. Sa participation au mouvement anarchiste commença en 1947. Il rejoignit la FORA (Fédération ouvrière de la région argentine) à partir de 1948. En 1949, il fut emprisonné, avec d’autres militants, pour la publication d’une feuille anarchiste.

En 1952, il fut membre du conseil fédéral de la FORA. Entre 1956 et 1969, il fit partie de la rédaction du journal anarchiste La Protesta dont il fut « éditeur responsable » dans les quelques périodes où le journal ne fut pas clandestin. Entre 1954 et 1955, il intégra la junte représentative de la Fédération universitaire argentine (FUA) regroupant tous les syndicats étudiants, hormis quelques petits syndicats nationalistes ou fascistes. À nouveau emprisonné à cause de la grève universitaire de 1954, il fut à sa sortie exclu de l’université. Il reprit ses études en 1956. Pendant toutes ces années, il donna de nombreuses conférences à la Biblioteca Popular José Ingenieros et dans d’autres locaux du mouvement anarchiste de Buenos Aires et de l’intérieur du pays.
Durant sa période militante argentine, Eduardo Colombo participa à la vie et aux luttes du mouvement ouvrier et universitaire. Il prit part activement à la grève du port de Buenos Aires en 1952, durant laquelle six ouvriers de la FORA furent torturés. Il collabora, lors de ce conflit et avec d’autres compagnons, à la publication d’une feuille clandestine de quatre pages,
Agitación. Il soutint la grève totale des constructions navales qui dura treize mois en 1956-1957 et, la même année, il se solidarisa activement, au sein de l’Agrupación anarquista de Quilmes, à une grève du textile qui lui valut une perquisition musclée à son domicile. Il fut par ailleurs délégué de La Protesta au 1er Congrès ordinaire de la FAU (Fédération anarchiste d’Uruguay) en 1957 à Montevideo, et à Santiago du Chili en 1962 lors d’une conférence régionale du mouvement anarchiste du Chili. Il représenta la FORA au 14e Congrès de l’AIT à Montpellier en octobre 1971 et fut le délégué « indirect » pour l’Uruguay au Congrès international des fédérations anarchistes (CIFA) à Paris, en août 1971. Dès son arrivée en France en 1970, il prit contact avec le mouvement anarchiste avec lequel des liens avaient déjà été établis.
Soucieux d’une vraie production intellectuelle anarchiste, il participa à la création et à la publication de plusieurs revues théoriques. De 1974 à 1978, il fut membre du comité de rédaction de
La Lanterne noire (Paris), puis de 1983 à 1996 de Volontà (Milan) et, enfin, de Réfractions (France) depuis 1997. Il a aussi été adhérent à la CNT française et membre des Editions CNT-RP.

ŒUVRE : De nombreux articles en espagnol et en français dans des journaux et revues, certains ayant été traduits en italien, portugais (Brésil), grec, anglais.

Ouvrages : El imaginario social, Ed. Nordan, Montevideo (Uruguay), 1989 (première édition), trad. en italien : L’immaginario capovolto, Eleuthera, Milan, 1987 ; Los desconocidos y los olvidados, Ed. Nordan, Montevideo, 1999 ; El espacio político de la anarquía, Ed. Nordan, 2000, trad. en français : L’Espace politique de l’anarchie, ACL, 2008, trad. en italien : Lo spazio politico dell’anarchia, Eleuthera, Milan, 2009 ; La Volonté du peuple. Démocratie et anarchie. Ed CNT-RP / Les Éditions libertaires, Paris, 2007, trad en espagnol : La voluntad del pueblo. Democracia y anarquía, Ed. Utopia libertaria, Buenos Aires, 2006.

Source : Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone (Ed. de l’Atelier, 2014).

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La censure a toujours existé à Cuba depuis la victoire, en 1959, de la révolution impulsée par Fidel Castro. La mort du dictateur en 2016 et l’installation de son frère Raúl à la tête de l’Etat ont pu faire croire un moment aux naïfs qu’une certaine ouverture allait s’opérer sur l’île. Il n’en fut rien, et la censure a continué de plus belle. Mais le secteur artistique demeure néanmoins, avec celui du journalisme indépendant, l’un des foyers majeurs de contestation du régime totalitaire communiste.
L’un de ces artistes censurés est le cinéaste Miguel Coyula, dont les films sont interdits à Cuba et ne peuvent être vus que lors de rencontres privées, chez l’habitant, du moins quand la police politique ne s’en mêle pas.
Dans un article publié sur le blog « Havana Times », Miguel Coyula évoque le désir de liberté de création, la peur qui tenaille nombre de Cubains devant la répression qui menace toute manifestation d’indépendance par rapport au régime castriste, et la « folie » dont on accuse ceux qui, malgré cette répression, osent défier le pouvoir et sa flicaille.  (F. M.)

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Miguel Coyula

Je ne peux me souvenir du moment où je me suis rendu compte que j’étais libre. Ce ne fut pas une révélation soudaine, ni grandiose. Quand je pense à la prison, ou même à la mort, comme conséquence de mon travail, sans en éprouver de préoccupation, je sais qu’il ne s’agit pas de courage. C’est simplement le fait que ma vie ne vaut rien si je ne peux faire ce qui me plaît et dire ce que je pense. L’erreur chez une majorité de personnes est de penser que leur vie est très importante.
A l’issue du récent festival de cinéma, je déambulais dans l’hôtel National et quelques collègues évitaient mon regard, d’autres saluaient de façon fuyante. C’est la norme. Ce pays est un pays de lâches. On a beaucoup parlé de la façon dont le gouvernement a installé la peur chez le Cubain. Mais les plus grands coupables ont été le peuple, les artistes et la presse.
En ce qui me concerne, les ennuis, qui avaient commencé avec Memorias del desarollo* (« Mémoire du développement »), se sont accentués avec, en 2017, la censure gouvernementale de Nadie et de la pièce de théâtre Les ennemis du peuple (1). Ce fait m’a permis de distinguer les personnes qui m’intéressent. Elles sont peu nombreuses, mais la qualité m’a toujours intéressé davantage que la quantité. D’autres collègues disent que je suis un fou, un cinéaste qui a franchi les limites et qui est désormais un dissident. Il s’agit d’une justification de la lâcheté. Les intellectuels du pays s’affirment publiquement contre la censure quand un organisme artistique l’exerce envers un artiste auquel ils sont liés d’une certaine manière. Mais lorsqu’ils voient la Sécurité d’Etat (2) et la police réprimer un artiste qui travaille de façon totalement indépendante, ils se réfugient dans un commode « il est devenu fou ».
Au début, ils me donnaient des conseils : « Pourquoi t’exposer autant ? » ou « Il ne faut pas trop tirer sur la ficelle ». Ensuite, plusieurs acteurs ont quitté le tournage de mon nouveau film, Corazón azul (« Cœur bleu ») et j’ai été obligé de les tuer (les personnages qu’ils interprétaient). J’ai été répudié par certains collègues. D’autres ont honte ; il y a peu de temps, un critique m’a approché pour me dire qu’il avait écrit un article sur un de mes films, mais il n’a pas osé le publier, pas même sous pseudonyme, car ils le jetteraient de son travail.
La peur ne s’étend pas seulement dans l’île, mais aussi chez des Cubains qui vivent à l’extérieur et qui craignent de ne plus pouvoir rentrer à Cuba, comme c’est le cas d’un autre critique cubain résidant à Miami, qui souhaitait d’abord écrire un article pour le Herald sur le film Nadie, mais qui, informé de la censure opérée par la police et la Sécurité d’Etat, s’est ensuite rétracté car il voyageait fréquemment à Cuba et ne voulait pas avoir de problèmes.
On peut donc dire que pour les Cubains il n’existe de liberté d’expression ni à Cuba ni à l’extérieur, au moins publiquement, sauf pour quelques-uns, le « petit groupe », comme dit le poète Rafael Alcides. Les autres manœuvrent et ont appris à naviguer « intelligemment » ou « à travers les canaux appropriés ». Je ne fais pas de différence, mon discours serait le même pour Granma (3) que pour Diario de Cuba (4). Je présenterais aussi bien Nadie dans la maison-galerie El Círculo que pour un groupe de généraux du comité central.
« Il est douloureux de vivre dans la peur… C’est ce qui rend esclave », dit Rutger Hauer dans Blade Runner. En extrapolant sur Cuba, je me demande parfois si cette majorité de gens parvient à dormir tranquille ; les plus intelligents savent qu’ils ne sont pas totalement libres. Mais non, les cuirasses se forgent, c’est une attitude défensive pour survivre, et il est évident que nombre d’entre eux se croient libres et que cela ne les empêche pas de dormir.
Par ailleurs, j’ai pu constater, au travers d’institutions et de festivals internationaux, que ce que je croyais être seulement une question de censure de mon œuvre à Cuba est en fait un problème qui s’étend au-delà du pays, dû aux intérêts politiques et économiques en lien avec le gouvernement cubain. En 2011, l’ambassade cubaine a demandé instamment au directeur du Festival de cinéma latino-américain du Liban de retirer de la programmation Memorias del desarollo, quelques jours seulement avant sa projection, et ainsi fut fait. Ensuite, l’Icaic (5) a exigé que le film soit déprogrammé d’un festival de cinéma cubain en Corée du Sud. Par ailleurs, aucun de mes longs-métrages n’a bénéficié d’une diffusion en exclusivité à Cuba, mais seulement de projections privées.
Cette année, mon documentaire le plus récent,
Nadie,
avait été accepté par le Festival de Mar del Plata puis refusé un peu plus tard, avec un étrange argument : la copie destinée à la projection n’avait pas été envoyée dans le format requis. Bien qu’il restait encore plusieurs mois avant le début du festival, ils ont refusé de recevoir une nouvelle copie, conforme à ce qu’ils demandaient, et ont mis fin de manière tranchante à toute discussion. Cela se passait très peu de temps après l’opération policière (5) déployée pour éviter la projection de mon film dans la maison-galerie El Círculo, à La Havane, incident qui fut commenté par la presse de langue espagnole.
Le gouvernement de Raul Castro et de ses proches doit se terminer prochainement. Mais je pense que ce pays ne changera pas, même si son gouvernement change. Il faudra un processus très long pour éliminer les dommages causés à plusieurs générations. C’est une vision pessimiste, mais la majorité des Cubains, tant la classe ouvrière que les intellectuels, ont une idée assez claire de leurs limites et des alliances possibles. Et cela est vrai pour les milieux officiels comme chez ceux qui se prétendent neutres. Je ne sais si une société où l’on ne peut mentionner publiquement les noms des dirigeants politiques, de manière directe et critique, leur semble normal. Le problème fondamental est qu’ils ne souhaitent pas rompre le rachitique cordon ombilical qui les lient aux institutions cubaines.
Je n’aspirerai jamais à un poste dans un nouveau gouvernement, car j’ai toujours détesté le jeu politique. C’est un terme confisqué par Fidel Castro qui l’a converti en quelque chose de péjoratif. Et le peuple l’a intégré ainsi. Ceux qui disent : « La politique ne m’intéresse pas » disent en réalité « Ça ne m’intéresse pas de dire du mal du gouvernement ». Je ne suis pas un politique, mais un art qui critique les politiques m’intéresse. C’est pour cela qu’il est important de dire que mes films sont politiques. Il y a beaucoup d’autres artistes cubains qui sont dans le même cas, mais ils persistent à dire que leur œuvre n’est pas politique. Il y a là une relation directe avec la question économique. Il ne s’agit pas d’idéologie, mais de plus en plus d’une société de consommation au sein d’un capitalisme à faible budget que nous vivons déjà dans l’île.
Il y a quelque temps, je discutais avec un ami qui me disait : « Moi aussi je veux faire du cinéma indépendant, mais je veux également avoir la possibilité d’aller au restaurant, dans une boîte, c’est-à-dire vivre, être heureux. » Ce à quoi je lui répondis : « Tu ne peux pas faire les deux à Cuba, et si tu crois pouvoir le faire, alors tu feras des compromis d’une manière ou d’une autre. Et donc, quelle est ta priorité ? »
Pour moi cette indépendance est la seule façon de créer en toute véritable liberté. Et au cas où je serais fou, je suis heureux de ne pas assumer ce que la majorité considère comme étant la « normalité ».

Miguel Coyula
(18 décembre 2017)
Traduction : Floréal Melgar
Source : « Havana Times ».

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(1) Voir ci-dessous la vidéo sur l’intervention policière pour empêcher des invités de pénétrer dans le lieu où devait être présentée la pièce Les ennemis du peuple. En bonus, une autre vidéo, pour les lecteurs hispanisants, où Miguel Coyula parle de la censure dans son pays.
(2) La Seguridad de Estado (Sécurité d’Etat) : police politique cubaine.
(3)
Granma : quotidien du Parti communiste cubain.
(4)
Diario de Cuba : blog d’opposants au régime cubain.
(5) Icaic :
Institut cubain des arts et de l’industrie cinématographiques.

 

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Adonis Milán

Samedi 10 mars après-midi, le metteur en scène de théâtre Adonis Milán a été arrêté en pleine rue, à La Havane, et emmené pour une destination jusque-là inconnue de ses proches et de ses amis. Cela fait plusieurs mois que cet activiste cubain fait l’objet de brimades diverses de la part de la Sécurité d’Etat (police politique). Son travail s’est vu censuré à plusieurs reprises et on l’a expulsé de l’association Hermanos Saiz dont il était membre en tant qu’artiste indépendant.
C’est en sortant de la maison de la comédienne Lynn Cruz, avec qui il travaillait sur une œuvre à venir, qu’Adonis Milán a été interpellé, malgré les protestations des gens du quartier, et sans qu’on lui laisse la possibilité de prévenir qui que ce soit.
La répression s’est accrue ces derniers temps à Cuba, touchant essentiellement deux secteurs, le milieu artistique et le milieu journalistique indépendant. C’est ainsi que nombre d’artistes et de collaborateurs de blogs non officiels* se voient régulièrement arrêtés, emmenés dans des locaux de la police politique sans possibilité de prévenir leur famille ou leurs amis, détenus durant deux, trois jours ou plus, puis relâchés après interrogatoire au cours duquel leur est le plus souvent proposé de devenir mouchards, parfois sous la menace de faire perdre leur emploi à leurs proches parents.
Dans un article publié par le blog « Havana Times », la comédienne Lynn Cruz précise que
« ce n’est pas là un cas isolé. Ces jours derniers, on a empêché de travailler des activistes qui tentent de faire naître une prise de conscience en cette période de fin de règne qui agonise et qui a connu son point culminant avec la mort de Fidel Castro. Face à la farce électorale** qui aura lieu demain, Cuba vit aujourd’hui son post-fidélisme en entonnant le mantra “Je suis Fidel”. Moi, au nom des artistes qui défendent le droit d’exercer un art de nature politique, et comme citoyenne cubaine, je condamne cet acte brutal de répression de la part d’un gouvernement qui refuse de légitimer l’existence d’une opposition interne. Adonis Milán n’est pas la cause de la désintégration de l’actuel gouvernement cubain (…), conséquence d’une politique qui s’est maintenue jusque-là par inertie et non par sympathie populaire ».

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* Les seuls blogs autorisés à Cuba sont ceux du Parti communiste et de ses organisations satellites.
** Des élections ont lieu dimanche 11 mars pour désigner les députés de l’Assemblée nationale. Les Cubains ont le « choix » parmi 605 candidats pour 605 postes à pourvoir.

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« Il y a des jeunes filles qui avortent, mais ça n’est pas parce qu’on a abusé d’elles, c’est parce que ces jeunes femmes s’exposent comme dans une vitrine, en provoquant. »
Juan Luis Cipriani, archevêque de Lima.
Ces propos furent prononcés au cours du programme radio animé par ce monsieur. Pour information, le Pérou occupe le troisième rang des pays mondiaux en matière de violences sexuelles.

« Il y a des mineurs qui souhaitent être abusés sexuellement et qui provoquent. »
Bernando Álvarez, évêque de Tenerife.
Propos tenu lors d’un entretien paru dans le journal La Opinión.

« Tout au plus je verrais cette épidémie [le sida] comme une sorte de justice immanente, pas du tout une punition, un peu comme, sur le plan écologique, quand on malmène l’environnement, il finit par nous malmener à son tour.  »
André-Joseph Leonard, archevêque de Bruxelles-Malines et président de la Conférence épiscopale de Belgique.

« Si une femme avorte, elle donne ainsi à l’homme l’autorisation absolue, sans limites, d’abuser de son corps. »
Javier Martínez, archevêque de Grenade.
Propos tenu lors d’une homélie en 2011. En comparant l’avortement à l’Holocauste, il en vint à déclarer que « les nazis n’avaient pas été aussi répugnants ».

« L’avortement est comme les trains pour Auschwitz. »
Juan Antonio Reig Plá, archevêque d’Alcalá de Henares.

« Le jour le plus triste, pire que pour l’accident d’avion de Spanair. »
Francisco Cases, évêque des Canaries.
L’évêque faisait ici allusion au concours du carnaval de Las Palmas remporté par une drag queen et au crash d’un avion, le 20 août 2008 à Madrid, qui fit 154 morts. L’association des familles de victimes de l’accident, sans doute composée de mauvais chrétiens, avait alors exprimé son indignation.

« Il y a des maux plus importants que celui que vient de connaître Haïti, comme notre état spirituel. »
José Ignacio
Munilla Aguirre, évêque de Saint-Sébastien.
Au lendemain du terrible tremblement de terre de 2010 en Haïti (223000 morts), l’évêque estimait publiquement que « nous souffrons d’un mal plus grand que celui dont souffrent ces innocents ».

« L’avalanche de féminicides est en lien avec la disparition du mariage. »
Héctor Aguer, archevêque de La Plata (Argentine).
Très inspiré, il devait ajouter que les abus sexuels sur enfants sont dus à l’apparition du divorce.

Pour juger le vol de bébés, « il faut le faire avec les critères de l’époque ».
Lluís Martínez Sistach, cardinal-archevêque de Barcelone.
Le cardinal-archevêque s’exprimait ici sur la question des rapts de tout jeunes enfants de républicains espagnols, durant le franquisme, pour être remis à des familles favorables au régime.

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Source :  Público

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L’article ci-dessous a paru sur le blog cubain d’opposition au régime castriste « 14yMedio », créé à l’origine par l’opposante Yoani Sánchez. Elle est d’ailleurs l’auteur de ce texte qui, au travers du cas précis de l’ex-directeur du « Monde diplomatique », nous rappelle que la servilité et l’indécence de nombre d’intellectuels occidentaux, qui connurent leur apogée au temps du stalinisme triomphant, n’ont toujours pas pris fin.

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Yoani Sánchez

Lorsqu’en 2006 fut publié l’entretien* entre Ignacio Ramonet et Fidel Castro, de nombreux citoyens ne manquèrent pas l’occasion de se moquer du titre. « Pourquoi lirions-nous Cent heures avec Fidel alors que nous avons passé toute notre vie avec lui ? », pouvait-on entendre dans la rue. Mais le journaliste, lui, n’entendait rien.
Cet ouvrage, d’une telle mansuétude journalistique qu’on en vint à le qualifier d’autobiographie du Líder Máximo, ne provoqua pas seulement des moqueries. De nombreuses accusations sur une utilisation importante du « copié-collé » pour faire passer le contenu de vieux discours comme des réponses furent avancées.
Sans avoir fourni d’explications convaincantes sur ces questions, Ramonet est revenu à la charge avec un nouveau livre** dont il assure la promotion cette semaine dans plusieurs universités cubaines. Cet ouvrage porte lui aussi un de ces titres qui provoquent les sourires moqueurs : L’empire de la surveillance.
Mardi dernier, le diplômé en théorie de la communication s’exprimait à l’université centrale Marta-Abreu de Las Villas pour la présentation de son livre publié aux éditions José Martí. Il s’y est livré à une violente diatribe contre le réseau de surveillance globale que les Etats-Unis ont tissé afin de rassembler des informations sur les citoyens, les groupements et les gouvernements.
Le livre souligne en particulier la complicité des entreprises qui gèrent les données des usagers pour les intégrer à cette toile d’araignée d’espionnage, d’intérêts commerciaux, de contrôle et de subordination, dont la société moderne est prisonnière et dont il est urgent de se libérer, selon l’analyste.
Jusque-là, rien ne diffère de ce que tant de cyber-activistes dénoncent à travers la planète, mais Ramonet souffre d’hémiplégie éthique quand il s’agit d’en répartir les responsabilités et de désigner ces pays qui envahissent chaque jour davantage l’espace privé de leurs citoyens.
Le fait d’être venu dans un pays aussi orwellien que Cuba pour pointer Washington du doigt met en évidence sa position délicate dès lors qu’il s’agit d’analyser des sujets tels que le Big Data, la légalisation de la surveillance d’internet et l’accumulation de données personnelles des usagers afin de prévenir certains comportements ou vendre des produits.
L’île où la Sécurité d’Etat (Big Brother, en l’occurrence) surveille chaque détail de la vie des individus n’est pas le meilleur endroit pour évoquer les yeux indiscrets qui lisent les courriels des autres, les policiers qui supervisent chaque information circulant sur la Toile, et les données interceptées par des pouvoirs qui en usent pour soumettre des êtres humains.
Cette nation, où la « Place de la Révolution » maintient un contrôle absolu sur l’information et n’autorise que la seule diffusion publique des discours conformes, devrait faire partie des régimes que Ramonet dénonce dans son livre, mais, chose curieuse, il y a pour ce journaliste de « mauvaises » et de « bonnes » surveillances, et il apparaît qu’il inclut parmi ces dernières celles auxquelles se livre le gouvernement cubain.
Dans cette université où Ramonet a présenté son livre ce mardi, une étudiante en journalisme a été expulsée il y a quelques mois en raison de ses liens avec un groupe d’opposants indépendant. L’« empire de la surveillance » n’a pas fait les choses à moitié et l’a virée avec la complicité de quelques étudiants soumis et de dirigeants estudiantins. Quelques jours plus tard, les cyberpoliciers qui composent cette armée du contrôle lancèrent une campagne de diffamation envers cette étudiante sur les réseaux sociaux. Afin de la dénigrer, ils se servirent d’informations recueillies dans ses courriels, ses appels téléphoniques et jusqu’à des conversations privées. Notre Big Brother agit là sans ménagements.
Il y a quelques années, la télévision nationale diffusa le contenu de courriels privés dérobés sur le compte personnel d’une opposante. Et tout cela sans qu’un juge l’ait ordonné, sans que cette femme ait fait l’objet d’une poursuite judiciaire pour un quelconque délit ni, bien sûr, sans qu’une demande ait été adressée à Google pour que cet organisme transmette le contenu desdits courriels à fin de publication.

Ignacio Ramonet ou la Voix de son maître

Ramonet ne peut ignorer que l’Entreprise de télécommunications de Cuba (Etecsa) exerce un strict filtrage des messages qu’envoient ses clients. Le monopole étatique censure des mots tels que « dictature » ainsi que les noms des leaders de l’opposition. Bien que ces messages soient payants, ils ne parviennent jamais à destination.
L’ex-directeur du Monde diplomatique ne s’est jamais rendu non plus dans l’une de ces zones d’accès à internet par la wi-fi, l’une de celles que le gouvernement a créées après des années de pression citoyenne. S’il s’était rendu dans l’une d’elles, il saurait que sur cette île le modèle de « coupe-feu » chinois a été reproduit pour censurer d’innombrables pages du web.
Ramonet sait-il qu’une grande partie des internautes cubains utilisent des proxys anonymes non seulement pour entrer dans ces pages filtrées et censurées mais aussi pour protéger leur information privée du regard indiscret de l’Etat ? A-t-il remarqué que les gens baissent la voix pour parler politique, cachent la couverture des livres interdits ou masquent l’écran de leur ordinateur quand il navigue sur un site bloqué comme par exemple « 14yMedio » ?
S’est-il posé des questions sur l’accord entre La Havane et Moscou pour l’ouverture à Cuba d’un centre, du nom de InvGuard, destiné à mettre en place un système de protection contre les attaques informatiques ? Et cela au moment où le Kremlin est accusé d’être intervenu, à travers la Toile, dans le Brexit et jusqu’à la crise catalane en passant par les élections aux Etats-Unis.
Le lecteur ne trouvera aucune réponse à ces questions dans le nouveau livre d’Ignacio Ramonet. Comme pour cette autobiographie qu’il tenta de faire passer pour un entretien, une seule question se pose pour les Cubains à partir de son titre : « Pourquoi lire L’empire de la surveillance alors que nous passons toute notre vie sous sa domination ? »

Yoani Sánchez (23 novembre 2017)
Traduction : Floréal Melgar

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* Fidel Castro. Biographie à deux voix ou Cent heures avec Fidel, d’Ignacio Ramonet, Ed. Fayard, 2007.
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L’empire de la surveillance, d’Ignacio Ramonet, Galilée, 2015.

 

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Le texte ci-dessous est paru sur le blog d’Arcángel Bedmar et traite d’un sujet très peu abordé quand il est question de l’histoire de la guerre civile espagnole. Arcángel Bedmar est historien, diplômé de l’université de Grenade et professeur d’histoire à l’institut Juan de Aréjula de Lucena (province de Cordoue). Il est l’auteur de plusieurs livres consacrés notamment à la guerre civile et à la répression franquiste dans plusieurs localités de la province de Cordoue dont il est originaire.

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Lorsqu’on fait référence à l’antisémitisme et à la haine envers les Juifs, l’on pense immédiatement à la persécution dont ils souffrirent en Allemagne, lorsque Hitler parvint au pouvoir en 1933, et à leur extermination dans les camps de concentration nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, l’antisémitisme plonge ses racines bien avant cela, dans l’Europe chrétienne du Moyen Age, qui considérait les Juifs, représentés par Judas Iscariote, comme des déicides, c’est-à-dire responsables de la mort de Jésus-Christ. On les accusait aussi de sacrilèges divers, de meurtres rituels sur des enfants chrétiens, de sortilèges pour provoquer de mauvaises récoltes ou la peste, de pratiquer l’usure et autres attitudes malveillantes. En de nombreux endroits ils vécurent la discrimination, la ségrégation dans des ghettos et de terribles pogroms avec la destruction de leurs propriétés et des assassinats massifs.
En Espagne, un édit des rois catholiques décréta leur expulsion en 1492. On estime qu’à cette époque la moitié d’entre eux se convertit au christianisme afin de pouvoir rester dans le pays. Les convertis souffrirent de harcèlement de la part du tribunal de la Sainte Inquisition qui veillait à ce qu’ils ne « judaïsent » pas (c’est-à-dire qu’ils ne pratiquent pas leurs rites) et prononçait de sévères condamnations, mort comprise, à ceux qui s’y livraient. Les descendants des convertis conservèrent leurs stigmates durant des siècles. Par exemple, le protocole de pureté du sang, qui obligeait à fournir un certificat de non-descendance juive ou maure pour pouvoir intégrer des organismes comme les académies militaires ou les grandes écoles universitaires, existèrent jusqu’au début du XIXe siècle.
En Espagne, un pays sans Juifs, la flamme de l’antisémitisme fut surtout maintenue durant le XIXe siècle par les carlistes, défenseurs de l’absolutisme monarchique et de l’intégrisme catholique, même si l’on trouve également des images antisémites chez certains littérateurs comme Gustavo Adolfo Bécquer, Larra ou Espronceda, ainsi que dans les manifestations festives, le vocabulaire ou les légendes populaires. Dès la fin du XIXe siècle commença à prendre racine en Europe – surtout en Allemagne et en France où il y avait d’importantes minorités juives – l’idée d’une conspiration juive pour dominer le monde. La droite politique et les publications ecclésiastiques répandirent cette idée en Espagne à travers des livres, des homélies, des journaux et autres moyens de diffusion. Beaucoup de bruit était fait sur un complot secret entre les Juifs, les francs-maçons et les organisations internationales de la classe ouvrière afin de détruire le christianisme. Se fondant sur cette supposition, l’intégriste sévillan José Ignacio de Urbina fonda en 1912 la Ligue nationale antimaçonnique et antijuive, avec la caution de vingt-deux évêques espagnols. L’antisémitisme s’intensifia en Europe et en Amérique à partir de 1917 avec la révolution russe, que les antisémites considéraient, à l’instar du socialisme, comme une création juive, d’autant que certains leaders bolcheviques, comme Trotski, étaient de cette origine.
La proclamation de la seconde République en avril 1931 raviva la flamme de l’antisémitisme en Espagne. L’historien Paul Preston, dans son œuvre
El Holocausto Español. Odio y exterminio en la guerra civil y después (traduit en français sous le titre Une guerre d’extermination. Espagne, 1936-1945) qui nous servira de guide pour les quatre paragraphes suivants, explique de manière très étendue et détaillée comment l’antisémitisme se manifesta de façon virulente durant ces années-là. Ainsi, en juin 1931, le journal carliste El siglo futuro (« Le siècle futur ») déclara, bien que cela fût totalement faux, que trois ministres étaient juifs (les conservateurs Niceto Alcalá Zamora et Miguel Maura, et le socialiste Fernando de los Ríos) et que la République était l’œuvre d’une conspiration juive épaulée par les francs-maçons avec l’appui de la gauche. La presse catholique n’était pas en reste dans cette campagne antisémite et se référait fréquemment à l’alliance judéo-maçonnique et bolchevique. Les Editions Catholiques, propriétaires d’un important ensemble de publications, lança deux revues profondément antisémites et antimaçonniques, Gracia y Justicia (« Grâce et Justice »), qui atteignit un tirage de 200000 exemplaires, et Los Hijos del Pueblo (« Les enfants du peuple »).
L’antisémitisme s’étendit en Espagne avec la diffusion du livre le plus important dans le genre,
Les protocoles des sages de Sion, affirmant qu’il existait un gouvernement juif secret, formé par les sages de Sion, qui se servait de la franc-maçonnerie et du communisme pour dominer le monde. L’ouvrage était un faux – bien que l’extrême droite ait prétendu le rendre digne de foi – apparu dans la Russie tsariste en 1902 pour justifier les pogroms contre les Juifs, et qui connut une grande popularité dans toute l’Europe. La première traduction espagnole fut publiée en Allemagne en 1930 et une maison d’édition jésuite de Barcelone en effectua une seconde en 1932. Un autre livre contribua à la diffusion des Protocoles en Espagne, Orígenes de la revolución española (« Origines de la révolution espagnole »), écrit par un prêtre catalan, Juan Tusquets Terrats, qui émit l’idée que la seconde République était le fruit d’une conspiration judéo-maçonnique. Tusquets prétendait que les Juifs voulaient détruire le christianisme, en utilisant les francs-maçons et les socialistes, au moyen de la révolution, des catastrophes économiques, de la pornographie et du libéralisme. La répercussion du livre de Tusquets fut si importante qu’en 1933 il fut invité par l’Association antimaçonnique internationale à visiter le camp de concentration de Dachau, le premier à avoir été créé par les nazis en Allemagne. Le but de cette invitation, selon lui, était « de nous montrer ce que nous devions faire en Espagne ».
Les proclamations antijuives se répétaient dans les revues, journaux et livres, sous la plume de nombreux auteurs. Par exemple, pour l’écrivain Ramiro de Maeztu l’Espagne était une nation qui s’était créée à travers ses luttes contre les
« usuriers arrogants » juifs et les « sauvages non civilisés » maures. Julián Mauricio Carlavilla, qui sous le pseudonyme de « Mauricio Karl » obtint un énorme succès de librairie durant la seconde République (son troisième livre, Asesinos de España [« Assassins de l’Espagne »], parvint à se vendre à 100000 exemplaires), insistait sur le fait que les Juifs avaient organisé les gauches espagnoles en manœuvrant la franc-maçonnerie, les Internationales communiste et socialiste, et le capitalisme mondial. C’est pourquoi l’Espagne ne pouvait trouver de salut qu’en s’alliant à l’Allemagne nazie et au fascisme italien pour vaincre « les secteurs de la juiverie maçonnique ».
Dans le champ politique, une grande partie de la droite avait des positions antisémites. Le leader de la droite modérée regroupée au sein de la CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes), José Mª Gil Robles, au cours d’un meeting, le 15 novembre 1933 au cinéma Monumental de Madrid, en pleine campagne électorale, affirma qu’
« il fallait fonder un nouvel Etat, une nouvelle nation, rendre la patrie épurée de ses francs-maçons judaïsants ». Onésimo Redondo, fondateur des JONS (Juntes d’offensive nationale-syndicaliste), un parti créé en 1931, qui allait s’unir à la Phalange en 1934, lança également depuis l’extrême droite des proclamations antisémites, ce qui n’avait rien de surprenant de la part de quelqu’un qui avait traduit Mein Kampf, le livre d’Adolf Hitler, en espagnol. Pour Onésimo Redondo, les écoles mixtes créées par la seconde République en 1931 constituaient « un chapitre de l’action juive contre les nations libres. Un délit contre la santé du peuple, qui doit punir les traîtres responsables qui se trouvent à leur tête ».
Chez les militaires, l’antisémitisme s’enracina aussi avec force. Le général Emilio Mola Vidal, dans ses Mémoires, attaqua les francs-maçons et les Juifs, les secousses dont avait souffert l’Espagne trouvant selon lui leur origine dans « la haine d’une race », les Juifs. Mola sera le dirigeant de la conspiration militaire qui déboucha sur le coup d’Etat du 18 juillet 1936 auquel participa le général Franco, abonné à Acción Española, une revue ultradroitière qui avait avalisé les thèses des Protocoles des sages de Sion. Quand, peu de temps après le début de la guerre civile, Franco fut nommé chef de l’Etat, le 1er octobre 1936, l’antisémitisme demeura latent chez de nombreux militaires espagnols, comme les généraux López Pinto, Cabanellas et Millán Astray. Ce dernier, fondateur de la Légion et chef de la propagande de Franco, affirma en septembre 1936 : « Les Juifs moscovites voulaient enchaîner l’Espagne pour nous convertir en esclaves, mais nous devons lutter contre le communisme et le judaïsme. Vive la mort ! »
Le plus furieux des militaires antisémites était peut-être Gonzalo Queipo de Llano, général en chef de l’armée du Sud. Le professeur Gonzalo Álvarez Chillida, dans son livre El antisemitismo en España. La imagen del judío 1812-2002 (« L’antisémitisme en Espagne. L’image du Juif 1812-2002 »), signale que dans ses discours radiophoniques Queipo affirmait que le gouvernement républicain était soutenu « par le judaïsme international et que le gouvernement juif secret finançait la révolution communiste ». Le 12 septembre 1936, il soutenait que le conflit était « une guerre pour la civilisation occidentale contre le monde juif » et alla jusqu’à définir l’URSS comme l’Union Rabbinique des Sages de Sion. Ces idées étaient si enracinées chez de nombreux militaires qu’au cours du défilé de la victoire, le 19 mai 1939 à Madrid, Franco affirma que « l’esprit judaïque qui permet l’alliance du grand capital avec le marxisme, qui a passé tant de pactes avec la révolution anti-espagnole, ne s’extirpe pas en un seul jour et continue de s’agiter au fond de nombreuses consciences ».
L’historien Gonzalo Álvarez Chillida, mentionné ci-dessus, a noté également que les revues culturelles des ordres religieux et les prêches de nombreux évêques faisaient allusion, durant la guerre civile, à l’union des Juifs, des francs-maçons et des communistes. L’évêque de Burgos, le 14 février 1937, affirmait que le Front populaire (la coalition entre républicains et les gauches qui avait remporté les élections du 16 février 1936) était « un conglomérat d’athées, de francs-maçons, de Juifs et d’ennemis de Dieu et de l’Espagne ». L’évêque de Léon, le 22 novembre 1936, parlait, lui, de la « malignité judéo-maçonnique », et celui de Palencia, le plus prolifique d’entre eux, faisait allusion, en avril 1938, à « l’alliance » entre « le nez et les ongles effilés du Juif, la main parfumée du franc-maçon et la patte de l’ours asiatique ». Le cardinal Isidro Gomá, primat de l’Eglise d’Espagne, faisait déjà référence, dès 1936, aux « Juifs et francs-maçons qui avaient envenimé l’âme nationale avec des doctrines absurdes », et considérait « les Juifs et les francs-maçons comme les véritables représentants de l’anti-Espagne ».
Parmi la littérature la plus antisémite de la guerre civile, deux livres se détachent, Comunistas, judíos y demás ralea (« Communistes, Juifs et autre engeance »), de Pio Baroja, et Poema de la Bestia y el Ángel (« Poème de la Bête et de l’Ange »), du monarchiste José María Pemán, qui l’écrivit alors qu’il était président de la commission de la culture et de l’enseignement de la Junte technique d’Etat (sorte de premier gouvernement de Franco) où il s’efforçait d’épurer et de réprimer le professorat républicain. Dans ce recueil de poèmes, publié en 1938, la guerre civile est décrite de manière allégorique comme une lutte entre Dieu et Satan. Au service de Satan et de l’Antéchrist, la Bête s’incarne en un sage de Sion qui ordonne la destruction de l’Espagne catholique. Voilà pourquoi « L’ennemi infidèle, serpent qui étouffe/la gorge de l’Espagne, et tient son corps serré/de la synagogue est le pouvoir occulte ». Dans ce recueil, Pemán ressert tous les mythes des Protocoles, faisant allusion aux manigances des Juifs dans les affaires, le commerce et la finance, l’utilisation du libéralisme, de la franc-maçonnerie, de la morale hédoniste et du capitalisme dans l’intention d’en finir avec la civilisation occidentale, soulignant également le rôle du judaïsme dans les lois anticléricales et la réforme agraire décrétées par la seconde République.
Dans cette ambiance d’antisémitisme envahissant la politique, l’armée, la hiérarchie ecclésiastique, les livres et la presse, un article se distingue, publié à Lucena (province de Cordoue, en Andalousie) – où depuis le XIIe siècle avait subsisté une importante communauté juive – dans le journal catholique local, Ideales, le 30 août 1937. Il s’intitulait « Estampe du judaïsme », occupait presque toute la dernière page et était signé par un collaborateur habituel de l’hebdomadaire, Gedepé. Ce journal avait en plusieurs occasions fait référence aux Juifs en termes péjoratifs, mais qu’un tel article puisse être publié dans une petite ville de province en pleine guerre civile donne une idée de la large diffusion dont bénéficiaient alors les idées antisémites. L’article expose non seulement les idées de l’auteur, mais aussi des extraits d’un texte de José María de Murga (nous pensons qu’il s’agit de son livre Recuerdos marroquíes del moro vizcaíno (« Souvenirs marocains du maure de Biscaye »), publié en 1868, évoquant un voyageur espagnol dans le Maroc de la moitié du XIXe siècle. Comme dans d’autres publications antisémites, on trouve ici tous les mythes propagés contre les Juifs, depuis l’avarice jusqu’à leur tentative de dominer le monde. L’article est le suivant :

« Nous ne ferons pas ici un parcours rétrospectif de l’établissement du peuple juif dans notre patrie, pour ne pas trop allonger ce travail ; ce sera pour une autre occasion plus propice. Aujourd’hui nous dirons que la race hébraïque a souffert d’humiliations inconcevables depuis des temps lointains.
Y a-t-il une raison pouvant justifier cette haine qui subsiste toujours contre la famille israélite ?
Indubitablement, cette persécution prolongée est la conséquence logique du caractère et des caractéristiques des Hébreux et de leur inqualifiable conduite.
Le Juif hait le chrétien (à qui il doit tant) de même que le musulman, et pour bafouer la religion catholique il emploie les termes les plus grossiers et insensés, mais tout le mépris que ses mots renferment ne sert finalement qu’à honorer celui qu’il tente de vilipender, car il est impossible de concevoir quelque chose de digne dans l’écœurante lâcheté, l’incomparable bassesse et la perfidie raffinée qui inspirent ses actes.
Il possède de merveilleuses facultés pour s’adapter à tout type d’humiliations ; il a une souplesse de caractère stupéfiante pour ajuster sa conduite à chaque situation au cours de son existence, l’habileté nécessaire pour duper sans paraître coupable.
Murga décrit cette race dans les paragraphes suivants :
“Les passions les plus basses de l’humanité sont les traits caractéristiques des Juifs. Leur regard est inquiétant et oblique, leur physionomie est ignoble et rustre. A n’en pas douter, ils laissent ainsi leur laideur morale apparaître. Ils n’ont de l’homme que les instincts inférieurs et l’appétit animal, et rien d’élevé ne peut entrer dans ces âmes, car ils n’ont d’autre passion et d’autre dieu que l’argent, qu’ils adorent comme l’adoraient leurs ancêtres il y a quatre mille ans déjà.
Conséquence naturelle, leur probité ne vole pas haut mais se situe au niveau des égouts et se trouverait plus bas encore si quelque chose de plus sale pouvait se trouver au-dessous des égouts, excepté dans ces quelques cas où il leur arrive de s’élever en raison de la crainte ou des commodités que produit ce phénomène moral.
Les chrétiens et les Maures, qui ont souffert de leur malignité, les connaissent parfaitement et savent que les Juifs, quand ils sortent de leur maison, posent la main sur un morceau de roseau ou un tube de laiton* où ils introduisent les téfilines, et demandent à Dieu de ne pas leur permettre de repasser devant les tablettes fixées aux montants de leur porte d’entrée sans qu’ils aient auparavant dupé quelqu’un qui ne soit pas de leur clan.
Mais quelle que soit la méfiance à leur égard, quelles que soient les précautions prises pour les éviter, le plus difficile est de pouvoir s’en libérer pour celui qui s’est laissé prendre dans leurs filets.”
Pour ce qui est du présent, ils se sont infiltrés dans les postes officiels importants dans une grande majorité d’Etats européens. Ce sont eux qui tirent les fils invisibles au sein des organisations ouvrières internationales, accommodant leurs actes et leur conduite à leur ambition rêvée, la domination du monde. Dans le domaine économique, leur ingérence est telle que certains Etats ont vu hypothéquée leur richesse territoriale par le biais de fabuleux emprunts d’argent contractés auprès de trusts bancaires juifs ; sans parler de la Russie où ils dominent totalement le pays et ses habitants.
C’est donc une nécessité absolue de présenter cette race telle qu’elle est, ainsi que son ambition sur le monde. Cela nous servira à mieux valoriser l’effort que réalisent nos petits soldats et leurs armes, comme celui de notre Généralissime dans sa conduite sage, sereine et inflexible, qui brise une à une leurs tentatives de dévoyer le sens de notre Croisade.
Cinq siècles plus tard, nous butons à nouveau sur eux ; mais cette fois ils nous combattent non plus depuis notre territoire, mais de l’extérieur. Peu importe. Nous vaincrons avec l’aide de Dieu, et ils seront condamnés à voir le Juif errant demeurer, de toute évidence, le symbole du peuple juif depuis le sacrifice du Calvaire. »

Malgré toute cette logorrhée verbale antijuive, on ne peut pas parler, en ce qui concerne la zone contrôlée durant la guerre civile par les militaires factieux, d’une politique systématique de persécution des Juifs, bien qu’ils aient vécu des épisodes de violence, des arrestations arbitraires, la surveillance de la police, et fait l’objet d’amendes. Queipo de Llano, par exemple, imposa une amende collective de 138000 pesetas à la communauté juive de Séville, qui était alors la plus importante dans le pays. De plus, les synagogues de Madrid, Barcelone et Séville furent fermées, et le culte juif interdit (sauf dans les territoires d’Afrique du Nord), raison pour laquelle, face à ce harcèlement, beaucoup optèrent pour le baptême et la conversion au catholicisme.

Affiche de propagande antisémite éditée par les nazis.

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’attitude des autorités espagnoles devant la persécution et l’extermination des Juifs par les nazis fut l’indifférence et la passivité, et seul l’effort de rares diplomates permit de sauver la vie de quelques Juifs européens. La presse officielle, la phalangiste comme la catholique, applaudissait et justifiait, dans ses articles, la persécution dont souffraient les Juifs en Europe (pogroms, exécutions, confiscations de biens, ghettos, etc.), sans rien critiquer ni condamner de ce qui se passait. Le franquisme, compte tenu de ses liens avec le régime nazi et aux rapports qu’envoyaient ses diplomates, certains sur un ton dramatique, savait parfaitement depuis la première heure ce qui se passait, y compris qu’on les gazait à Auschwitz. De plus, les Etats-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne avaient dénoncé le fait, à la fin de 1942, que Hitler avait planifié l’extermination de tous les Juifs européens.
En 1940, on estime qu’il y avait en Europe quelque neuf millions et demi de Juifs, parmi lesquels 4500 avaient la nationalité espagnole. Une majorité l’avait acquise en 1924, quand un décret émis durant la dictature du général Miguel Primo de Rivera permit aux séfarades, descendants des Espagnols expulsés en 1492, de la récupérer. En Europe, il y avait donc quelque 175000 séfarades qui conservaient une culture et une langue héritée de l’ancien castillan. Au début, quand commença la guerre mondiale, Franco permit l’entrée de réfugiés qui arrivaient de France, juifs ou non, mais seulement s’ils disposaient d’un visa d’entrée pour d’autres pays, surtout le Portugal, mais il leur interdit de rester en Espagne. Ainsi on estime qu’un minimum de 30000 Juifs purent échapper aux nazis jusqu’à ce que les Allemands ferment la frontière. Cependant, jamais ne furent satisfaites les demandes de rapatriement ou de permis de passage collectif par l’Espagne, et à l’été 1940 plusieurs demandes de permis de passage, présentées par le Vatican qui souhaitait sauver des groupes de Juifs, furent refusées.

Au centre, Heinrich Himmler en visite en Espagne en octobre 1940, au côté de Franco.

La collaboration des autorités franquistes avec les nazis devint clairement évidente en 1941, quand les victoires de ces derniers sur les fronts de guerre européens devenaient imparables et que l’Espagne se demandait alors si elle entrerait en guerre comme alliée de l’Allemagne. Cela devint évident le 13 mai, quand la Direction générale de sécurité adressa une circulaire à tous les gouverneurs civils, dans laquelle elle leur ordonnait d’envoyer des informations individuelles sur « les israélites nationaux et étrangers » établis dans chaque province, « en indiquant leur filiation personnelle et politico-sociale, leurs moyens d’existence, activités commerciales, situation actuelle, degré de dangerosité et situation judiciaire », afin de les identifier et d’éviter leurs « manigances perturbatrices ». La majorité de ces Juifs espagnols habitaient dans les possessions espagnoles d’Afrique du Nord, et quelques centaines d’autres à Barcelone, Séville et Madrid dans leur quasi-totalité. La liste, qui incluait les Juifs convertis au christianisme, fut remise aux autorités allemandes par l’ambassadeur d’Espagne à Berlin, José Finat Escrivá de Romaní.
Hitler ne déportait pas vers les camps de concentration les Juifs qui avaient un passeport d’une nation alliée ou amie sans consultation avec leurs représentants. L’Espagne figurait dans cette catégorie. A la mi-1941, comme preuve de cette amitié, elle avait envoyé un corps de volontaires où s’étaient enrôlés 50000 hommes pour combattre en Russie soviétique, au côté de l’armée nazie. En janvier 1943, le gouvernement allemand émit un décret qui permettait à ses alliés et à quelques pays neutres (Espagne, Suisse, Portugal, Suède, Turquie, etc.) de rapatrier les Juifs des territoires occupés par les nazis dans un délai maximal de deux mois avant de les déporter à l’Est. Quelques pays répondirent, mais pas l’Espagne. Quinze jours seulement avant que le délai expire, le ministère des Affaires extérieures espagnol informait l’ambassade allemande que l’Espagne permettrait uniquement l’entrée
« d’un maximum de cent personnes pour lesquelles avaient intercédé des personnalités espagnoles connues ». En décembre, alors que beaucoup avaient déjà été déportés dans des camps d’extermination et que plus rien ne pouvait être fait pour eux, le ministre Gómez Jordana ordonna qu’on sauve « ceux dont la nationalité espagnole était indiscutable ».

Ángel Sanz Briz, diplomate qui sauva des milliers de Juifs hongrois.

Face à la position officielle du gouvernement franquiste, un groupe de diplomates espagnols, sachant que le destin qui attendait les Juifs déportés dans les camps de concentration était la mort, décida pour sa part, et non sans risques, de s’engager pour en sauver le plus plus possible. En France, Eduardo Propper de Castellón émit au cours du second semestre de 1940, depuis le consulat d’Espagne à Bordeaux, deux mille visas pour les Juifs qui voulaient fuir. Son action protectrice fut sanctionnée par le ministre des Affaires extérieures espagnol, Ramón Serreno Suñer, beau-frère de Franco, par sa destitution et son transfert au consulat de Larache (Maroc). Le chargé de commerce de l’ambassade d’Espagne à Budapest tenta aussi de protéger des Juifs, mais face aux protestations des autorités hongroises Franco le destitua. Son successeur, Ángel Sanz Briz, continua dans la même voix et envoya des milliers de passeports espagnols et lettres de protection à des Juifs qui, pour nombre d’entre eux, n’avaient pas de racines séfarades. Quand les documents cessèrent d’être valides pour les autorités hongroises, il déclara comme faisant partie de l’ambassade des dizaines d’édifices loués où il logea quelque 5000 Juifs. Face à l’avance des troupes soviétiques, le ministre des Affaires extérieures ordonna à l’ambassadeur de revenir à Madrid, mais tous ces Juifs parvinrent à être sauvés.
L’importante communauté juive séfarade grecque de Salonique, qui comptait entre 50000 et 60000 membres, eut moins de chance. Le consul espagnol à Athènes, Sebastián Romero Radigales, obtint que plusieurs centaines d’entre eux soient répertoriés comme des Espagnols, profitant de la passivité des autorités franquistes. Grâce à la gestion de ce consul, 700 Juifs furent sauvés, qui dans leur majorité furent envoyés en Espagne en 1944, d’où ils purent partir vers la Palestine. Quarante-huit mille autres Juifs séfarades grecs finirent dans les chambres à gaz du camp d’extermination d’Auschwitz. A l’inverse de l’Espagne, d’autres pays comme l’Italie, la Suisse, l’Argentine et la Turquie évacuèrent leurs Juifs de Grèce dès les premiers instants et les sauvèrent de la mort. Malgré l’indifférence des autorités franquistes pour ces Juifs séfarades grecs, un épisode cocasse eut lieu. En allant négocier auprès des pays vainqueurs la dette contractée envers l’Allemagne, la délégation espagnole demanda une compensation pour les dommages patrimoniaux causés par les nazis aux séfarades de Salonique, à quoi le représentant anglais répondit que l’Espagne n’avait jamais protesté contre la persécution de ces Juifs par les nazis, et que par conséquent elle n’avait maintenant le droit à aucune demande sur ce sujet.
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour s’attirer les bonnes grâces des puissances alliées qui avaient vaincu Hitler en 1945, petit à petit se créa en Espagne le mythe selon lequel Franco participa au sauvetage des Juifs. Il suffisait de maquiller le passé pour empêcher l’opinion publique de connaître la réalité des faits. Ainsi, par exemple, on évita durant la dictature la projection d’images en rapport avec l’Holocauste. Des films comme
Le dictateur – dans lequel Charlie Chaplin se moque d’Adolf Hitler et dénonce la persécution des Juifs – furent interdits et les associations espagnoles de déportés dans les camps nazis ne purent avoir d’existence légale avant la mort de Franco en 1975. Ce travail de manipulation connut un tel succès que le mythe a perduré avec plus ou moins de nuances et, malgré les évidences historiques, jusqu’à nos jours.

Arcángel Bedmar
(Traduction : Floréal Melgar)

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* Equivalent de ce qu’on nomme la mézouza.

 

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Le 24 janvier, au Centre Pompidou à Paris, dans le cadre du festival Hors Pistes, deux artistes cubains, Luis Manuel Otero Alcántara et Yanelys Nuñez Leyva, peu appréciés par la camarilla castriste au pouvoir et faisant régulièrement l’objet de tracasseries de la part de la Sécurité d’Etat, la police politique, sont venus présenter Le testament de Fidel Castro avec, entre autres, cette vidéo (avec sous-titres en anglais et en français) où le dictateur « prolétarien » s’adresse pour la dernière fois à ses compatriotes.

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