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Archive for the ‘03. Autres écrits’ Category

Le 27 octobre 1948 a lieu à Paris la première de la pièce « L’état de siège » au théâtre Marigny. Rendant compte de la pièce dans « Les nouvelles littéraires », le 11 novembre suivant, le critique et très chrétien Gabriel Marcel reproche à Camus d’avoir situé l’action en Espagne, esquivant ainsi la question du stalinisme (sous la pression de Jean-Louis Barrault, laisse-t-il entendre). Gabriel Marcel écrit : « Toute personne impartiale et bien informée en conviendra, ce n’est nullement de la péninsule Ibérique que nous viennent, depuis quelque temps, les nouvelles les plus propres à désespérer ceux qui gardent le souci de la dignité et de la liberté humaines ; il semble qu’on ait cherché un dérivatif destiné à apaiser le courroux de ceux contre qui, en 1948, l’œuvre, qu’on le veuille ou non, est principalement dirigée. »
Albert Camus va lui répondre par un remarquable article, « Pourquoi l’Espagne ? », publié dans « Combat » le 25 novembre 1948. Extraits.

« (…) Il est probable d’ailleurs que je ne me défendrais même pas contre ces accusations (devant qui se justifier, aujourd’hui?) si vous n’aviez touché à un sujet aussi grave que celui de l’Espagne. Car je n’ai vraiment aucun besoin de dire que je n’ai cherché à flatter personne en écrivant L’état de siège. J’ai voulu attaquer de front un type de société politique qui s’est organisé, ou s’organise, à droite et à gauche, sur le mode totalitaire. Aucun spectateur de bonne foi ne peut douter que cette pièce prenne le parti de l’individu, de la chair dans ce qu’elle a de noble, de l’amour terrestre enfin, contre les abstractions et les terreurs de l’Etat totalitaire, qu’il soit russe, allemand ou espagnol. De graves docteurs réfléchissent tous les jours sur la décadence de notre société en y cherchant de profondes raisons. Ces raisons existent sans doute. Mais, pour les plus simples d’entre nous, le mal de l’époque se définit par ses effets, non par ses causes. Il s’appelle l’Etat, policier ou bureaucratique. Sa prolifération dans tous les pays sous les prétextes idéologiques les plus divers, l’insultante sécurité que lui donnent les moyens mécaniques et psychologiques de la répression, en font un danger mortel pour ce qu’il y a de meilleur en chacun de nous. De ce point de vue, la société politique contemporaine, quel que soit son contenu, est méprisable. Je n’ai rien dit d’autre, et c’est pour cela que L’état de siège est un acte de rupture, qui ne veut rien épargner.

Camus, en compagnie de Jean-Louis Barrault et de Maria Casarés, deux des comédiens de « L’état de siège ».

Ceci étant clairement dit, pourquoi l’Espagne ? Vous l’avouerai-je, j’ai un peu honte de poser la question à votre place. Pourquoi Guernica, Gabriel Marcel ? Pourquoi ce rendez-vous où, pour la première fois, à la face d’un monde encore endormi dans son confort et dans sa misérable morale, Hitler, Mussolini et Franco ont démontré à des enfants ce qu’était la technique totalitaire ? Oui, pourquoi ce rendez-vous qui nous concernait aussi ? Pour la première fois, les hommes de mon âge rencontraient l’injustice triomphante dans l’histoire. Le sang de l’innocence coulait alors au milieu d’un grand bavardage pharisien qui, justement, dure encore. Pourquoi l’Espagne ? Mais parce que nous sommes quelques-uns qui ne nous laverons pas les mains de ce sang-là. Quelles que soient les raisons d’un anticommunisme, et j’en connais de bonnes, il ne se fera pas accepter de nous s’il s’abandonne à lui-même jusqu’à oublier cette injustice, qui se perpétue avec la complicité de nos gouvernements. J’ai dit aussi haut que je l’ai pu ce que je pensais des camps de concentration russes. Mais ce n’est pas cela qui me fera oublier Dachau, Buchenwald, et l’agonie sans nom de millions d’hommes, ni l’affreuse répression qui a décimé la République espagnole. Oui, malgré la commisération de nos grands politiques, c’est tout cela ensemble qu’il faut dénoncer. Et je n’excuserai pas cette peste hideuse à l’Ouest de l’Europe parce qu’elle exerce ses ravages à l’Est, sur de plus grandes étendues. Vous écrivez que pour ceux qui sont bien informés, ce n’est pas d’Espagne que leur viennent en ce moment les nouvelles les plus propres à désespérer ceux qui ont le goût de la dignité humaine. Vous êtes mal informé, Gabriel Marcel. Hier encore, cinq opposants politiques ont été là-bas condamnés à mort. Mais vous vous prépariez à être mal informé, en cultivant l’oubli. Vous avez oublié que les premières armes de la guerre totalitaire ont été trempées dans le sang espagnol. Vous avez oublié qu’en 1936 un général rebelle a levé, au nom du Christ, une armée de Maures, pour les jeter contre le gouvernement légal de la République espagnole, a fait triompher une cause injuste après d’inexpiables massacres et commencé dès lors une atroce répression qui a duré dix années et qui n’est pas encore terminée. Oui, vraiment, pourquoi l’Espagne ? Parce qu’avec beaucoup d’autres, vous avez perdu la mémoire.
(…) Mais vous êtes sans doute pressé que je m’explique pour finir sur le rôle que j’ai donné à l’Eglise. Vous trouvez que ce rôle est odieux, alors qu’il ne l’était pas dans mon roman. Mais je devais, dans mon roman, rendre justice à ceux de mes amis chrétiens que j’ai rencontrés sous l’Occupation, dans un combat qui était juste. J’avais, au contraire, dans ma pièce, à dire quel a été le rôle de l’Eglise d’Espagne. Et si je l’ai fait odieux, c’est qu’à la face du monde le rôle de l’Eglise a été odieux. Si dure que cette vérité soit pour vous, vous vous consolerez en pensant que la scène qui vous gêne ne dure qu’une minute, tandis que celle qui offense encore la conscience européenne dure depuis dix ans.
(…) Si j’avais à refaire L’état de siège, c’est en Espagne que je le placerais encore, voilà ma conclusion. Et à travers l’Espagne, demain comme aujourd’hui, il serait clair pour tout le monde que la condamnation qui y est portée vise toutes les sociétés totalitaires.
(…) Le monde où je vis me répugne, mais je me sens solidaire des hommes qui y souffrent. Il y a des ambitions qui ne sont pas les miennes et je ne serais pas à l’aise si je devais faire mon chemin en m’appuyant sur les pauvres privilèges qu’on réserve à ceux qui s’arrangent de ce monde. Mais il me semble qu’il est une autre ambition qui devrait être celle de tous les écrivains : témoigner et crier, chaque fois qu’il est possible, dans la mesure de notre talent, pour ceux qui sont asservis. C’est cette ambition-là que vous avez mise en cause dans votre article, et je ne cesserai pas de vous en refuser le droit aussi longtemps que le meurtre d’un homme ne semblera vous indigner que dans la seule mesure où cet homme partage vos idées. »

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A l’automne de 1948, Albert Camus entretient une vive polémique avec Emmanuel d’Astier de La Vigerie, alors compagnon de route du Parti communiste, à travers les revues « Caliban » et « La Gauche-Rassemblement de la gauche démocratique révolutionnaire ».
D’Astier de La Vigerie ayant mis Camus au défi d’écrire une lettre ouverte aux journaux américains pour dénoncer la responsabilité des Etats-Unis dans la répression ayant frappé des militants communistes en Grèce, Albert Camus lui adresse cette réponse.

« Vous croyez m’embarrasser en m’invitant à envoyer une lettre ouverte à la presse américaine pour protester contre la complicité directe ou indirecte des Etats-Unis dans les récentes exécutions grecques. Ceci me console un peu, car c’est la preuve que vous ignorez ma véritable position. Vous ne pouvez pas savoir d’ailleurs que j’ai pris parti sur ce cas précis en Angleterre, il y a quelques semaines, et, sur des cas semblables, en Amérique, il y a deux ans, au cours de conférences publiques. C’est pourquoi je ne vais pas avoir de peine à vous répondre : je tiens cette lettre à votre disposition. J’y ajouterai une protestation motivée sur ce qui est le vrai crime contre la conscience européenne : le maintien de Franco en Espagne. Je vous donne carte blanche pour la publication de cette lettre, à une seule condition que vous estimerez légitime, je l’espère. Vous écrirez de votre côté une lettre ouverte, non pas à la presse soviétique qui, elle, ne la publierait pas, mais à la presse française. Vous y prendrez position contre le système concentrationnaire et l’utilisation de la main-d’œuvre de déportés. Par esprit de réciprocité, vous demanderez en même temps la libération inconditionnelle de ces républicains espagnols, encore internés en Russie soviétique, et dont votre camarade Courtade a cru pouvoir se faire l’insulteur, oublieux de ce que demeurent ces hommes pour nous tous, et ignorant sans doute qu’il n’est pas digne de lacer leurs souliers. Rien de tout cela, il me semble, n’est incompatible avec la vocation révolutionnaire dont vous vous prévalez. Et nous saurons alors si ce dialogue a été inutile ou non. J’aurai en effet dénoncé les maux qui vous indignent et vous n’aurez payé cette satisfaction que par la dénonciation de maux qui doivent vous révolter au moins autant. »

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Paris, dans l’autobus, ligne 26. Une dame d’un certain âge, comme on dit, est assise en face de moi. Un jeune homme, qui vient de monter, s’installe à côté d’elle, debout. Appelons-le Max. Remarquant que le jeune homme ne porte pas de masque (car il est libre, Max !), la dame lui fait très gentiment, très poliment remarquer que c’est en principe obligatoire dans les transports en commun, ne serait-ce que pour porter attention aux personnes âgées, cibles favorites du virus.
Je t’emmerde ! répond Max illico, car l’homme libre n’est pas de nature à se laisser importuner au sujet de règles de vie commune tout juste bonnes, selon lui, pour le troupeau dont il n’est pas.
J’interviens alors à mon tour et lui fais remarquer qu’en faisant un petit effort il est possible de s’adresser aux autres de façon correcte.
Ta gueule ! me lance-t-il, car l’homme libre aime aussi montrer qu’il a du vocabulaire.
Puis Max se lance dans la foulée dans une diatribe sur les « esclaves », les « moutons », les « soumis », etc. Bref, le discours neuneu et fort en gueule des résistants de notre temps, à qui le bistrot du coin ou une page Facebook servent de Vercors.
Max est en plein meeting quand soudain monte dans l’autobus une petite armada d’agents de la RATP. Le tribun les aperçoit et l’intensité de sa rébellion connaît aussitôt une chute vertigineuse. Car il s’interrompt sur-le-champ et fouille alors dans son sac, en sort un masque et le plaque sur son visage, comme tout le monde, intégrant soudainement le troupeau tant vilipendé quelques secondes auparavant. Avec la dame, on se marre. Il nous fusille du regard en grommelant quelque chose d’incompréhensible mais qu’on suppose peu aimable. A l’arrêt suivant, il se faufile pour descendre du bus.
– Au revoir, Zorro ! lui dit la dame.
– Salut Jean Moulin, lui dis-je.

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Il y a un peu plus de trois ans maintenant, j’avais écrit ici même ce que je pensais du documentaire de Tancrède Ramonet « Ni dieu ni maître, une histoire de l’anarchisme ». Or, je viens de constater que ce documentaire circule sur le Net dans sa « version longue complète », est-il précisé sous la vidéo, qui n’est donc pas tout à fait celle que nous avons pu voir diffusée sur les chaînes Arte ou LCP à l’époque.
J’avoue ne pas avoir regardé cette nouvelle version. Je m’en suis tenu à la première minute et demie, jusque-là inconnue de moi, qui a suffi à me faire passer de la franche rigolade à l’indignation.
L’image est sombre, il fait nuit. C’est l’heure crépusculaire où sortent les anarchistes, c’est bien connu. Et en bande ! L’obscurité ne suffisant pas à assurer leur anonymat, les manifestants, filmés de dos ou de côté, sont vêtus de noir et masqués (le Covid n’y étant pour rien). C’est aussi à cela qu’on reconnaît les anarchistes, qui détestent la couleur. Un accompagnement musical de circonstance et une voix off, lugubres, aident également à transformer ces images en mauvaise bande-annonce de film sur les zombies. « Un spectre hante le monde… [ici, un petit temps d’arrêt pour que s’installe le frisson]… le spectre de l’anarchie ! », dit la voix. On se croirait dans Le retour des morts-vivants, version libertaire. Je n’ai pu m’empêcher de rire.
La manif de nuit se poursuit. « Soudain !… les barres de fer jaillissent ! », reprend la voix. S’ensuivent des images de vitrines qu’on brise et un commentaire crétin qui appelle cela de l’action directe.
Entendons-nous bien. Qu’un documentaire sur l’histoire de l’anarchisme s’intéresse à certains de ses aspects d’aujourd’hui à travers des mouvements comme celui des « black blocs », auquel font penser ces images, et quoi qu’on en pense, cela peut évidemment se concevoir. Mais cette minute et demie à la fois sinistre et grotesque est placée là comme une introduction générale à cette histoire mondiale de l’anarchisme qui va suivre. C’est racoleur, putassier, digne d’un journal télévisé et des chaînes d’info. C’est lamentable !

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Stuart Christie, le compagnon, l’ami. La nouvelle du décès de Stuart Christie m’a été communiquée par téléphone, avant-hier après-midi, par le compagnon René qui m’a demandé si j’étais au courant de cette autre mauvaise nouvelle, ce qui m’a amené à lui répondre brusquement : qui est mort ? Car, au ton de sa voix, j’ai tout de suite senti que ce devait être la mort d’un proche.

Stuart Christie.

Sa réponse m’a laissé stupéfait ; car, malgré le fait que Stuart m’ait confirmé une semaine plus tôt qu’il était toujours aphone à cause du cancer et que les résultats des tests médicaux n’étaient pas très encourageants, à aucun moment je n’ai pensé à une fin aussi rapide pour lui. Autour de moi, il y a plusieurs compagnons – plus ou moins de mon âge – qui ne sont plus en très bonne santé, et la chose « normale », pour quelqu’un de mon âge (bientôt quatre-vingt-treize ans), est de penser que c’est son propre temps qui est compté…
Alors, dans le cas de Stuart, comment penser à cela alors qu’il avait dix-huit ans de moins que moi ? En outre, nous avions tous deux des projets communs et étions déterminés à continuer de participer aux combats contre le monde du pouvoir et de l’exploitation.
Pour moi, sa mort n’est donc pas seulement la perte d’un compagnon, d’un ami, c’est la fin d’une collaboration de plusieurs années dans des actions et des initiatives communes pour dénoncer les injustices du monde dans lequel nous vivons et pour lutter pour un autre monde plus juste et plus libre. Un monde possible et pour tous, que nous n’avons cessé de désirer et d’essayer de construire par la pratique conséquente d’une solidarité révolutionnaire et internationaliste active.
De nombreuses années de relation fraternelle, depuis notre première rencontre, en ce mois d’août 1964, jusqu’à celle de 2020. Plus d’un demi-siècle de nos vies liées, d’une manière ou d’une autre, à une cause commune malgré les frontières… Car, bien que centrée sur les avatars politiques et sociaux du peuple espagnol, d’abord sous la dictature de Franco, puis sous cette fausse démocratie issue de la Transition/Transaction, cette lutte s’est toujours inscrite dans une perspective révolutionnaire internationaliste.
La preuve, en ce qui le concerne, ses expériences de prison en Espagne et en Angleterre, et pour Brenda, sa compagne, en Allemagne, et pour Ariane et moi en Belgique et en France. Expériences qui témoignent de ces luttes sans frontières, conscients que la condition de la liberté est qu’elle soit pour toutes et tous.
Comment, alors, ne pas ressentir le besoin de se souvenir de lui en ces moments où cette fraternisation avec Stuart se termine avec sa mort. Et aussi avec le décès, il y a quelques jours, de la camarade allemande Doris Ensinger, compagne de Luis Andrés Edo, avec qui Stuart a partagé aussi des expériences de prison et de fraternisation dans les luttes ; car il est évident que la disparition de Doris a également signifié pour moi, d’une certaine manière, le point final de ma fraternisation dans les luttes avec Luis. Une fin commencée quelques années auparavant avec sa mort.
Le fait est qu’avec Doris j’ai également été stupéfait, surpris par la nouvelle de sa mort que Manel m’a communiquée ; car cela faisait à peine une semaine qu’elle nous avait envoyé, à Tomás et à moi, un courrier pour nous annoncer qu’elle avait été soudainement appelée à l’hôpital et qu’elle avait subi une transplantation… Qu’elle était déjà revenue chez elle et se sentait bien…
Je me vois donc une fois de plus confronté à la temporalité de notre existence et à la nécessité de préserver la mémoire de ce que nous avons essayé d’être et de faire jusqu’à la mort.

Perpignan, le 17 août 2020.

Octavio Alberola

Traduit de l’espagnol par Floréal Melgar.

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Stuart Christie, fondateur de la Croix Noire anarchiste et de Cienfuegos Press, coauteur du livre Les coulisses de l’anarchie, est mort paisiblement après une bataille contre le cancer du poumon.
Né à Glasgow et élevé à Blantyre, Christie attribuait à sa grand-mère le mérite d’avoir façonné sa perspective politique, en lui donnant un sens moral et un code d’éthique clairs. Sa détermination à suivre sa conscience l’a conduit à l’anarchisme : « Sans liberté, il n’y aurait pas d’égalité, et sans égalité, il n’y aurait pas de liberté, et sans lutte, il n’y aurait ni l’une ni l’autre. » Cela l’amena d’abord à mener campagne contre les armes nucléaires puis à rejoindre la lutte contre le dictateur fasciste espagnol Francisco Franco (1892-1975).
Il s’installa à Londres et entra en contact avec l’organisation anarchiste clandestine espagnole Defensa Interior. Il fut arrêté à Madrid en 1964, transportant des explosifs destinés à être utilisés dans une tentative d’attentat contre Franco. Pour dissimuler le fait qu’il y avait un informateur au sein du groupe, la police affirma qu’elle avait des agents opérant en Grande-Bretagne et (faussement) que Christie avait attiré l’attention sur lui en portant un kilt.
La menace du garrot et sa condamnation à une peine de vingt ans de prison attirèrent l’attention de la communauté internationale sur la résistance au franquisme. En prison, Christie noua des amitiés durables avec des militants anarchistes de sa génération et celles d’avant. Il revint d’Espagne en 1967, plus âgé et plus sage, mais tout aussi déterminé à poursuivre la lutte et à utiliser sa notoriété pour aider les camarades laissés derrière lui.
À Londres, il rencontra Brenda Earl, qui deviendra sa compagne, dans la politique comme dans la vie. Il rencontra également Albert Meltzer, et tous deux vont refonder la Croix Noire anarchiste pour promouvoir la solidarité avec les prisonniers anarchistes en Espagne et la résistance en général. Son livre Les coulisses de l’anarchie promeut un anarchisme révolutionnaire en rupture avec les attitudes de certains qui avaient rejoint l’anarchisme après le mouvement pour la paix des années 1960. Lors du congrès de l’Internationale des fédérations anarchistes de Carrare, en 1968, Christie prit contact avec une nouvelle génération de militants qui partageaient ses idées et son approche de l’action.
L’engagement politique de Christie et ses relations internationales firent de lui une cible de la British Special Branch. Il fut blanchi de l’accusation de conspiration en vue de provoquer des explosions lors du procès « Stoke Newington Eight » en 1972, affirmant que le jury pouvait comprendre pourquoi quelqu’un voulait faire sauter Franco et pourquoi cela ferait de lui une cible pour les « policiers à l’esprit conservateur ».
Libre mais apparemment sans emploi, Christie lança Cienfuegos Press, qui allait produire une multitude de livres anarchistes, et l’encyclopédie Cienfuegos Press Anarchist Review. Orkney devint rapidement un centre d’édition anarchiste avant que le manque d’argent ne mette fin au projet. Christie continuera néanmoins de publier et de chercher de nouveaux moyens de le faire, notamment des livres électroniques et par l’Internet. Son site christiebooks.com contient de nombreux films sur l’anarchisme et des biographies d’anarchistes. Il utilisa Facebook pour créer des archives de l’histoire anarchiste qui n’étaient disponibles nulle part ailleurs, tout en racontant des souvenirs et des événements de sa propre vie et de celle des autres.
Christie a écrit The Investigator’s Handbook (1983), partageant les compétences qu’il avait mises en pratique dans sa dénonciation du terroriste fasciste italien Stefano delle Chiaie (1984). En 1996, il publia la première version de son étude historique Nous les anarchistes : une étude de la Fédération anarchiste ibérique (FAI), 1927-1937.
L’impression de petits tirages lui permit de produire trois volumes illustrés de l’histoire de sa vie (Ma grand-mère m’a transformé en anarchiste, le général Franco m’a transformé en « terroriste » et Edward Heath m’a mis en fureur – 2002-2004) qui ont été condensés en un seul volume, Comment grand-mère a fait de moi un anarchiste : le général Franco, la Brigade de la colère et moi (2004). Ses derniers livres ont été les trois volumes de Pistoleros ! Les chroniques de Farquhar McHarg, les récits d’un anarchiste de Glasgow qui rejoint les groupes de défense anarchistes espagnols dans les années 1918-1924.
Engagé dans l’anarchisme et l’édition, Christie est apparu dans de nombreux salons du livre et festivals de cinéma, mais a dédaigné toute allusion selon laquelle il serait venu pour « emmener » qui que ce soit où que ce soit.
La compagne de Christie, Brenda, est décédée en juin 2019. Elle s’est éclipsée paisiblement en écoutant Pennies From Heaven (la chanson préférée de Brenda) en compagnie de sa fille Branwen.
Stuart Christie, 10 juillet 1946-15 août 2020.

John Patten

Traduit de l’espagnol par Floréal Melgar.
Source : « Ser histórico ».

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Il travaillait dans un champ de pastèques, à Murcie (Espagne), par une température de 44°.
Il se levait à 5 heures et on ne lui fournissait pas même d’eau.
Il a été abandonné devant la porte d’un centre de santé, où il est mort.

Sa mort n’a été déplorée par aucune célébrité et nous n’en avons pas parlé sur les réseaux.
Mais cela est arrivé dans notre pays, où les conditions de travail des journaliers sont celles d’esclaves.
Il s’appelait Eleazar Blandón. Il venait du Nicaragua. Il avait 42 ans et quatre enfants.

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Bernard Meulien, au Forum Léo-Ferré, dans son spectable sur Tristan Corbière.

L’ami Bernard Meulien, qui aura été de l’un de ces artistes, avec Vania Adrienssens, Bruno Daraquy, Hélène Maurice et surtout son ami Gérard Pierron, à sortir de l’oubli le poète et chansonnier anarchiste Gaston Couté, est mort ce dimanche 19 juillet.
Avec l’équipe du Forum Léo-Ferré-canal historique, nous l’avions programmé à plusieurs reprises, dans des spectacles consacrés bien sûr au poète beauceron, mais aussi à Tristan Corbière ou à Fernand Deligny, entre autres. C’était un formidable artiste, et un homme délicieux.

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Le 8 janvier 1896, un groupe de femmes principalement animé par Virginia Bolten, faisait paraître, à Buenos Aires, en Argentine, le premier numéro d’une publication féministe communiste-anarchiste, « La Voz de la mujer »* (« La Voix de la femme »). Cette publication, qui sera par la suite éditée à Rosario, comptera au total neuf numéros, jusqu’au 1er janvier 1897 où il dut cesser de paraître pour des raisons financières.
« La Voz de la mujer » comportait quatre pages et son tirage varia de 1000 à 2000 exemplaires. Sa distribution fut rendue très difficile à cause de la nette prise de position du journal en faveur de l’action directe.
« La Voz de la mujer » appelait les femmes à se rebeller contre l’oppression masculine, sans délaisser néanmoins la lutte ouvrière. L’institution du mariage fut l’une des principales cibles de ses rédactrices, qui défendaient l’idée d’amour libre.
Parmi les collaboratrices du journal, qui furent d’ailleurs en contact avec les célèbres Louise Michel et Emma Goldman, se trouvaient Pepita Guerra, Teresa Marchiso, Josefa Martínez, Soledad Gustavo, Ana López et Irma Ciminaghi.
La naissance de cette publication produisit certaines tensions au sein du mouvement libertaire argentin, nombre de militants considérant certains articles comme des attaques contre le genre masculin. Cela apparaît clairement dans la mise au point que les rédactrices du journal firent paraître dans le numéro deux, daté du 31 janvier 1896, dont je vous propose de lire ci-dessous une traduction.

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Aux nabots de l’Idée
Lorsque nous (femmes méprisables et ignorantes) avons pris l’initiative de publier La Voz de la Mujer, nous nous doutions déjà, ô crabes modernes ! que vous recevriez notre initiative avec votre coutumière philosophie attardée, car vous devez savoir que nous, les femmes stupides, pouvons aussi prendre l’initiative et qu’elle est un produit de la pensée ; nous pensons aussi, le savez-vous ?
Le premier numéro de La Voz de la Mujer est paru, et bien sûr ce fut le cheval de Troie : « nous ne sommes pas dignes de cela, allons ! non monsieur », « émanciper la femme ? », « pourquoi ? » « quelle émancipation féminine ? » « la nôtre, vient d’abord la nôtre, et puis, quand nous les hommes seront émancipés et libres, là nous verrons ». C’est avec de telles idées humanitaires et libératrices que notre initiative a été reçue. Qu’ils les gardent pour eux, pensons-nous.

Virginia Bolten.

Nous étions déjà convaincues que, si nous ne prenions pas nous-mêmes l’initiative de notre émancipation, nous deviendrions des momies, ou quelque chose du même style, avant que le Roi de la Terre (l’homme) ne le fasse.
Mais vous devez, messieurs les crabes et non pas anarchistes, comme vous vous appelez à tort, car vous l’êtes autant que nous sommes moines, vous devez savoir une bonne fois que cette machine de vos plaisirs, ce beau moule que vous corrompez, que celle-ci souffre des douleurs de l’humanité, qu’elle en a assez d’être un zéro à vos côtés. Il est nécessaire, oh ! faux anarchistes ! que vous compreniez une fois pour toutes que notre mission ne se réduit pas à élever vos enfants et à nettoyer la saleté, que nous avons aussi le droit de nous émanciper et d’être libres de toute forme de tutelle, qu’elle soit sociale, économique ou conjugale.
Pour vous, qu’est-ce qu’une femme laide ou belle, jeune ou vieille ? Une servante, une serpillière !
Quand vous, dans la lutte terrible et désespérée pour la vie, baissez la tête sur vos poitrines lacérées, si vous sortez pour dissiper votre mauvaise humeur, quand vous ne le faites pas sur nous, vos femelles (pour vous, nous ne sommes rien d’autre) restent là, versant des larmes amères. Cela doit vous faire comprendre que la différence de sexe ne nous empêche pas de ressentir et de penser.
Nous savions déjà, messieurs les malheureux, que pour vous une femme n’est rien d’autre qu’un beau meuble, quelque chose comme une perruche qui vous flatte, qui coud pour vous, travaille pour vous, et qui plus est vous obéit et vous craint.
N’est-ce pas, messieurs les maris ? N’est-il pas vrai qu’il est bon d’avoir une femme à qui vous parlerez de liberté, d’anarchie, d’égalité, de révolution sociale, de sang, de mort, pour qu’elle, vous croyant héros, craignant pour votre vie (parce que, bien sûr, vous jouez les exaltés) et jetant ses bras autour de votre cou pour vous retenir, murmure, presque en sanglotant : « Mon Dieu, Perico ! »
Ah, voici la vôtre ! Vous jetez sur votre femelle un regard de commisération, d’amour-propre satisfait, de vanité boursouflée, et vous dites avec un aplomb théâtral : « Laisse-moi, femme, il faut que j’aille à telle ou telle réunion, sinon les compagnons… allons, ne pleure pas, moi personne ne me dit ce que j’ai à faire. » Et, bien sûr, avec ces « postures » vos pauvres compagnes vous prennent pour des lions et elles pensent qu’entre vos mains se trouve l’avenir social de cette vallée de… anarchistes de pacotille.
Bien sûr, avec cela vous vous donnez une importance, je ne vous dis pas, et comme vos malheureuses compagnes vous considèrent comme de formidables révolutionnaires, bien sûr elles vous admirent intellectuellement et physiquement. C’est pourquoi, lorsque vous avez quelque chose à faire observer à vos compagnes, il vous suffit de fixer sur elles votre fort et irrésistible regard pour qu’elles baissent timidement la tête et disent : « C’est tellement révolutionnaire ! » C’est pourquoi, oui, crabes anarchistes, c’est pourquoi vous ne voulez pas l’émancipation de la femme parce que vous aimez être craints et obéis, vous aimez être admirés et loués.
Mais, malgré vous, vous le verrez, nous ferons entrer La Voz de la mujer dans vos maisons et nous dirons à vos compagnes que vous n’êtes pas de tels lions, pas même des chiens de garde ; ce que vous êtes, c’est un composé de poules et de crabes (un composé étrange, hein ?, mais c’est ce que vous êtes) qui parlent de liberté et ne la veulent que pour eux-mêmes, qui parlent d’anarchisme et ne savent même pas… mais laissons cela, vous savez trop bien ce que vous êtes et nous aussi, n’est-ce pas ?
Vous le savez maintenant, vous qui parlez de liberté et qui, chez vous, voulez être tsars et garder le droit de vie et de mort sur tout ce qui vous entoure, vous le savez, vous qui croyez être très au-dessus de notre condition, nous n’aurons plus peur de vous, nous ne vous admirerons plus, nous n’obéirons plus aveuglément et timidement à vos ordres, nous vous mépriserons bientôt, et si vous nous y obligez, nous vous dirons vos quatre vérités avec poigne. Alors, faites attention, farceurs, faites attention, crabes.
Si vous voulez être libres, raison de plus pour que nous le soyons ; doublement asservies par la société et par l’homme, fini les « Anarchie et liberté » et les femmes à la vaisselle. Salut !

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* Virginia Bolten et son journal La Voz de la mujer ont fait l’objet d’un film long-métrage, Ni Dios, ni patrón, ni marido [« Ni Dieu, ni patron, ni mari »], de la réalisatrice espagnole Laura Maña, sorti en Argentine en 2010, avec la comédienne argentine Eugenia Tobal. Le scénario est dû à Esther Goris et Graciela Maglie, sur la base des travaux de recherche effectués par Nora Usenky et Mariana Fontana, deux historiennes de Rosario.

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Le 1er juillet 2020 à Genève, lors de la 44e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, une lettre officielle de soutien à la politique chinoise visant les Ouïghours a été présentée par la Biélorussie du dictateur Alexandre Loukachenko. Quarante-six pays ont signé ce torchon.
Que la Chine ait besoin de soutiens dans sa politique répressive, c’est déjà très amusant. Que cela se fasse au sein d’une institution chargée de veiller au respect des droits humains, là cela devient franchement hilarant.
Admirons la liste de ces charmants pays, mélange peu ragoûtant de pays africains domestiqués, de monarchies islamiques et de dictatures communistes… sans oublier de s’attarder un instant sur le numéro 33, qui vaut son pesant de canard laqué…

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