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En avril 1891, la Société autonome des travailleuses de Barcelone était fondée par un groupe de travailleuses qui s’activaient dans le mouvement social et l’anarchisme. Tout au long du mois d’avril de cette année-là, ce groupe de femmes, parmi lesquelles se distinguaient Teresa Claramunt et Soledad Gustavo, travailla à organiser l’élément féminin dans les sociétés ouvrières créées et dirigées exclusivement par des femmes, dans le but de s’associer à leurs camarades masculins pour exiger le droit des ouvrières à un travail digne.

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Le 1er mai 1890 eut d’importantes répercussions au sein du mouvement ouvrier de la ville de Barcelone. Les travailleurs purent constater que la décision prise par les travailleurs associés d’arrêter le travail ce jour-là conduisit à la paralysie de la ville. Dans le même temps, ils remarquèrent que différentes sociétés de travailleurs virent satisfaites certaines des revendications présentées au patronat à cette date. Par conséquent, de nombreux travailleurs se mirent alors à regarder la société de résistance d’un œil nouveau, et le 1er mai 1891 fut considéré comme un moment d’inflexion dans les relations sociales existantes entre le travailleur et le patron.
La conséquence immédiate de cette situation fut la prolifération des sociétés ouvrières et une importante activité sociétaire. Les travailleuses ne restèrent pas en marge de ce mouvement, tout particulièrement un groupe de femmes qui, profitant de ce moment favorable vers l’associationnisme, se mirent à œuvrer en faveur de la création d’une organisation ouvrière composée et dirigée par elles-mêmes. La première étape fut franchie en mars 1891, lorsque la Société autonome des travailleuses de Barcelone fut enregistrée auprès du gouvernement civil. Puis, peu avant le 1er mai 1891, quatre autres sociétés professionnelles se formèrent : la Société des ravaudeuses, la Société des cordonnières, la Société des couturières et la Société des métiers divers.
Dans les lignes qui suivent, nous avons l’intention de nous pencher, dans la mesure du possible, sur les principes sur lesquels ces sociétés ont été fondées, les problèmes auxquels elles ont dû faire face et le résultat obtenu. Tout cela en tenant compte de la position des femmes dans la société du XIXe siècle, qui faisait l’objet d’un discours social fondé sur le genre. La fonction sociale des femmes se limitait à la maison : les soins aux enfants et le bon fonctionnement du foyer.

Fondation et objectifs
La Société autonome des travailleuses de Barcelone a été enregistrée dans le Livre des associations du gouvernement de Barcelone le 18 mars 1891. La proximité de la date du 1er mai révèle l’intention de profiter d’un moment d’intense activité syndicale, mais il convient de préciser que, dès le départ, cette société de travailleuses se voulait autonome vis-à-vis du reste des sociétés ouvrières, où l’élément masculin accaparait tous les postes. Elles défendaient donc leur droit de participer à la lutte au côté de leurs camarades dans les mêmes conditions, tout en affirmant que leur objectif était d’obtenir leur propre émancipation, tant dans la vie familiale qu’au sein de l’usine. Par conséquent, l’organisation de la Société autonome des travailleuses de Barcelone, exclusivement réservée aux travailleuses, fut la preuve qu’en son sein la conscience de leur propre identité, en tant que femmes et ouvrières, avait commencé à germer.
Mais il y a un autre facteur important dont il faut tenir compte : le fait que ce regroupement ne fut pas une simple association de travailleuses, mais que l’accent fut mis sur la nécessité pour les femmes de s’associer d’abord par corps de métier, pour rejoindre ensuite le regroupement plus général. Une des raisons en est peut-être, comme l’affirme l’historien Pere Gabriel, la prédominance, au sein du mouvement ouvrier de Barcelone, d’un associationnisme fondé sur les métiers, sans grande cohésion étant donné qu’aucune des grandes organisations ouvrières n’avait réussi à s’imposer. Ce qui signifie qu’au 1er mai 1891 différents programmes de revendications élaborés à partir de situations diverses dans le monde du travail furent présentés. Ainsi, ce regroupement de femmes ouvrières, considérant que la situation des travailleuses avait été jusque-là complètement oubliée dans les différentes plates-formes de revendications, et tout en reconnaissant les différences existantes entre métiers, élaborèrent deux programmes de revendications : l’un, au niveau général, dans lequel les travailleuses revendiquaient la place qui devait leur revenir dans la société ; et un autre qu’il appartenait aux différentes sociétés ouvrières de développer à partir des situations concrètes de chaque corps de métier.

Présentation du projet aux travailleurs
Une fois légalisée, l’Association a commencé à œuvrer pour activer la participation des ouvrières au 1er mai en tant qu’entité autonome par rapport au reste des sociétés ouvrières. La première et la plus importante étape fut d’introduire et d’impliquer les travailleuses de Barcelone dans le projet de regroupement. A cette fin, une première rencontre publique fut convoquée le 12 avril 1891.
Le lieu retenu fut le Cercle équestre et l’heure fixée à trois heures de l’après-midi. Avant cette heure, il y avait déjà une importante présence du public. Cela est révélateur de l’attrait que cette convocation avait suscité, et non seulement parmi les ouvrières de la ville catalane puisqu’il y avait aussi une présence importante de travailleurs. L’engagement de la femme travailleuse dans ce rassemblement fut total. La table présidentielle était composée uniquement de femmes : la présidente en était Joaquina Matas, accompagnée de Teresa Claramunt, Isidra Tegero, Palma y Faré. A côté d’elles se trouvaient Dolores Jené et Francisca Malañá, qui participèrent en tant qu’oratrices. Et enfin, un texte fut lu à la tribune, adressé par une camarade dont on ne connaît que les initiales, V. L.
La première à prendre la parole fut Joaquina Matas, qui souligna que l’objectif du rassemblement était « la nécessité de cette association de femmes de tous les métiers », étant donné que toutes subissent les mêmes épreuves dans les usines et doivent assumer les mêmes devoirs au sein de la famille. Nécessité également soulignée par Francisca Malañá, afin d’empêcher que les femmes occupent les mêmes postes de travail que les hommes mais avec un salaire inférieur.
Pour ces raisons, la femme, en tant qu’ouvrière, avait le droit de participer à la lutte et donc à l’organisation sociale. Mais ce droit, elle ne le trouverait que dans l’anarchie, selon les mots de Dolores Jené. C’est ainsi que les idéaux anarchistes apparurent au cours du meeting, idéaux que Teresa Claramunt se chargea de souligner dans un discours fondé sur les principes libertaires de l’époque : l’origine du 1er mai se trouvait dans les événements qui eurent lieu à Chicago le 1er mai 1886. Par conséquent, cette date avait une signification particulière de lutte, dans laquelle la femme ouvrière avait un double rôle, selon Teresa Claramunt : défendre ses propres intérêts, en même temps qu’elle devait encourager ses collègues ouvriers à se lancer dans une grève générale et maintenir la lutte jusqu’à sa finalité. Un point de vue que V. L. défendait dans le texte qui fut lu par la suite à la tribune, où il était dit que « sans nous, c’est-à-dire sans la femme, le travailleur ne s’émancipera pas ». Un texte dans lequel les espoirs que le mouvement ouvrier en général nourrissait le 1er mai 1891 étaient également exaltés : « … la journée de huit heures qui sera exigée à partir du 1er mai apportera une modification totale dans toutes les relations sociales ».

Le besoin de solidarité
Le meeting terminé et les objectifs fixés, le travail militant a commencé. Un travail difficile, ardu, car il s’agissait de sensibiliser les femmes à la nécessité de s’organiser pour revendiquer auprès des employeurs leurs droits les plus fondamentaux : une journée de travail au salaire conforme. Le travail commencé avec la constitution de l’Association fut consolidé entre la rencontre du 12 avril et celle du 26 avril, avec la formation des sociétés de ravaudeuses, de cordonnières et de couturières.

Soledad Gustavo

Le travail de ces femmes se heurta à deux difficultés : la faible conscience associative de leurs compagnes de travail et le manque d’argent. Problèmes auxquels les associations masculines devaient également faire face, mais dans le cas des femmes ces problèmes étaient plus aigus étant donné la position dominante des hommes vis-à-vis d’elles. Sur le plan financier, cette position dominante s’exerçait par le contrôle du salaire de la femme par le père ou le mari ; sur le plan de la sensibilisation, elle reposait sur le fait que le travail de la femme à l’extérieur du foyer étant considéré comme transitoire, simplement nécessaire jusqu’à ce que le salaire de l’homme soit suffisant pour satisfaire aux besoins du ménage, les dirigeants ouvriers ne s’étaient donc pas préoccupés du niveau de sensibilisation des femmes ouvrières comme ils l’avaient fait pour les hommes.
Face à cette situation et à la conviction que sans le soutien économique et moral des travailleurs il ne serait pas possible de réaliser leur projet, il fut décidé de faire appel à l’aide du reste des sociétés ouvrières. Dans ce but, une circulaire fut publiée dans les pages du journal El Productor, le 23 avril, rédigée deux jours auparavant, signée par l’Association et adressée à chacune des sociétés ouvrières de la ville pour attirer leur attention. Dans cette circulaire, Josefa Fornells, qui signait la lettre au nom de l’Association, rendait compte de la réunion du 12 avril et de la création de l’Association ainsi que des sociétés de métier. Afin de sensibiliser les ouvrières à l’existence de l’Association et aux objectifs desdites sociétés, un nouveau meeting fut organisé le 26 avril au théâtre Circo Barcelonés. Le but de la circulaire était, en définitive, d’une part d’exiger de « tous les compagnons qu’ils sollicitent l’aide de leurs épouses, sœurs et filles » et, d’autre part, « de demander avec insistance la nomination d’une délégation de cette digne Association pour réaliser son fervent désir, ne doutant pas de l’esprit de solidarité et des généreux sentiments d’émancipation qui caractérisent les compagnons de votre corporation ». La circulaire se terminait par une demande d’aide économique étant donné le manque de fonds de l’Association, car « pour l’instant nous n’avons d’autre choix que de compter sur les ressources de nos frères de fatigue ». Cette circulaire fut suivie d’une autre, le 25, destinée exclusivement aux femmes, dans laquelle on pouvait lire :
« Femmes ! Travailleuses de tous les métiers. Camarades. Afin de parler de nos très dures conditions de travail et de l’organisation des professions propres aux femmes, vous êtes invitées à une réunion publique qui se tiendra le dimanche 26, à 15 heures, au théâtre Círculo Barcelonés, rue Montserrat. Travailleuses, avec l’Association, nous pourrons contrecarrer l’avidité patronale qui nous condamne à la misère la plus honteuse et à de continuelles souffrances. »

Le rassemblement du 26 avril 1891
Tandis que le parterre et les loges se remplissaient d’ouvrières, la scène était occupée par la table présidentielle. Une table derrière laquelle, contrairement à la réunion précédente, on put remarquer la présence de délégués masculins des associations ouvrières.
Il y eut aussi une autre différence en ce qui concerne les intervenantes, en plus grand nombre qu’au précédent meeting et représentant une plus grande diversité d’opinion, l’anarchisme ayant été dominant au cours de la première rencontre. La position sur la défense de l’Association comme moyen d’améliorer la situation des travailleuses, défendue par Joaquina Matas et Inés Ventura, se trouva prise entre deux fronts : l’un, représenté par Carme Abreu, Carmen Demota, Carmen Llovera et Isabel Vila, qui avaient envoyé un texte lu par Consuelo Roqueta, défendant l’anarchie comme moyen d’émancipation de la femme travailleuse et la nécessité de présenter une figure de femme révolutionnaire, dont la présence était fondamentale dans la grève du 1er mai ; le second front était représenté par Francisca Lostaló et Mercedes Fontseré, qui, défendant la position réformiste, en appelaient à l’intervention de l’Etat et au respect de la bourgeoisie, ainsi qu’à la nécessité de promouvoir des centres pour femmes.

Teresa Claramunt

Soledad Gustavo et Teresa Claramunt méritent ici une mention particulière, compte tenu du rôle important qu’elles ont joué au sein du mouvement libertaire. De la première, un écrit fut lu à la tribune, car il lui fut impossible d’être présente, écrit dans lequel elle prônait l’association de la travailleuse et de l’anarchie comme formule idéale pour parvenir à l’émancipation de tous les travailleurs en général et des ouvrières en particulier. Teresa Claramunt, pour sa part, lors de la dernière intervention, commença d’abord par critiquer les paroles modérées entendues sur scène, puis défendit à nouveau les principes exposés au cours du meeting du Cercle équestre, sur l’Association et l’anarchie, car ils signifieraient la fin des tyrans ; ensuite, elle accusa les hommes d’être coupables de la situation de la femme ouvrière puisqu’ils n’agissaient pas pour l’empêcher ; elle appela également à intervenir dans l’importante lutte qui allait commencer le 1er mai et défendit la grève comme moyen d’atteindre l’objectif, l’émancipation de la femme, car « tout moyen est bon si la fin est atteinte »*.

Le point final de cette rencontre fut l’approbation des propositions que cette même Teresa Claramunt se chargea de présenter : la nécessité de l’association ouvrière féminine ; la défense des travailleuses par les travailleuses elles-mêmes, ce qui signifiait que les directions des sociétés ouvrières devaient être occupées par des femmes ; l’approbation définitive de la constitution de sociétés de métier, et finalement le soutien et la participation au mouvement du 1er mai.

La fin d’un rêve
Suivant les lignes directrices établies lors des deux meetings, l’Association et les sociétés de travailleuses se joignirent au reste des sociétés ouvrières pour œuvrer en vue de la grève générale du 1er mai. Ainsi, le 29 avril, la section des couturières annonçait que les employées de certains ateliers se mettraient en grève ce jour-là. Cette présence féminine continua de se manifester après le 1er mai et les opérations policières qui en découlèrent, allant de la détention de travailleurs jusqu’à la fermeture de certaines sociétés de métier de Barcelone favorables à la grève générale, parmi lesquelles l’Association des travailleuses et les sections des couturières et cordonnières, après que celles-ci eurent envoyé une circulaire protestant contre la répression arbitraire.
La persécution persistante du mouvement ouvrier dans les mois précédant le 1er mai 1892 affecta également ces sociétés de femmes. Parmi les sociétés de métier interdites figuraient la Société autonome des travailleuses et la Société des chapeliers, assembleurs, repasseurs et couturières de Barcelone. La présence des couturières dans une société de branche masculine montre les difficultés rencontrées par les femmes pour s’associer. Cette situation s’aggrava avec la disparition de la Société autonome, ce qui signifia la fin de l’association de genre et l’acceptation, finalement, de la part des travailleuses, que la seule façon de survivre pour les ouvrières était de suivre l’exemple des couturières, c’est-à-dire de rejoindre les sociétés de résistance avec leadership masculin, vu le faible niveau de conscience associative existant alors parmi les femmes.
Par ailleurs, la disparition de la Société autonome des travailleuses de Barcelone confirme la théorie selon laquelle ce projet était né sous l’impulsion de travailleuses liées à l’anarchisme. C’est en effet ce secteur ainsi que les sociétés ouvrières liées à cette idéologie qui eurent à souffrir de la répression. Un fait que nous avons également noté dans l’analyse des discours des différentes oratrices ayant participé aux deux meetings évoqués.
Enfin, il convient de noter que le nom de l’Association n’apparut plus dans la presse. On peut donc confirmer que, finalement, les efforts d’organisation des travailleuses dans une association dirigée par des femmes se sont soldés par un échec et que le processus de sensibilisation des travailleuses en tant que collectif social n’en était encore qu’à ses débuts. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale qu’une nouvelle tentative de réorganiser les ouvrières au sein de sociétés de métier exclusivement composées de travailleuses eut lieu, étant donné qu’au sein de la CNT anarcho-syndicaliste, fondée en 1910, il n’y eut aucune section féminine inscrite.

María Rodríguez

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* Comme on peut le remarquer dans les discours de ces deux femmes, Teresa Claramunt défend l’idée que ce sont avant tout les travailleuses qui doivent lutter pour leur propre émancipation. Tandis que Soledad Gustavo place les intérêts anarchistes en premier lieu, subordonnant les intérêts des travailleuses à ceux de la classe ouvrière, aux intérêts généraux du mouvement libertaire.

Source : Las trabajadoras ante la actividad societaria de 1891
Traduction : Floréal Melgar.

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Est-ce l’effet Ruquier-Hanouna, ces têtes pensantes du petit écran et du « buzz » réunis, toujours promptes à déchaîner les passions serviles ? Est-ce l’obligation à laquelle sont tenus les valets de cour de faire régulièrement allégeance aux puissants qui les nourrissent et au Médiatisme qui les dorlote ? Sans doute un peu les deux.
Le premier à défourailler façon Rambo de bar-tabac fut Luc Ferry, l’assisté mondain de l’Education nationale : « C’est insupportable ! Les forces de l’ordre devraient se servir de leurs armes une bonne fois. Ça suffit ! On a la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies. »
Il n’était évidemment pas imaginable, après cette sortie digne d’un poivrot de Café des Sports et par là même promise à un beau succès médiatique, que les collègues en philo de comptoir de l’ex-ministre ne tentent pas de se distinguer à leur tour. Pour ce type de m’as-tu-vu, toute publicité réservée à la déclaration d’un confrère est souvent vécue par eux comme un insupportable effacement dans la sphère médiatique, auquel seule une énorme ânerie « buzzante » saura mettre fin. C’est donc sans surprise que Raphaël Enthoven, celui-là même qui toute honte bue ose parfois se réclamer d’Albert Camus et de son sens de la mesure, frappait tout aussitôt : « Il y a les dictatures où le pouvoir enferme, torture et tue les journalistes. Et il y a les démocraties comme la France, où c’est le “peuple” autoproclamé qui s’en charge » (tweet du 12 janvier).
Et comme deux énormités crasses valent mieux qu’une et sont aujourd’hui plus que nécessaires au paraître, le Lucky Luke du tweet fou récidivait ainsi : « Quelle différence entre ceux qui, en cas de violences contre la presse, disent « les journalistes, avec leurs éditos, sont responsables des coups qu’ils reçoivent » et ceux qui, en cas d’agression sexuelle, disent “la salope, avec sa minijupe, elle ne l’a pas volé” ? » (tweet du 13 janvier).
Pas en reste, enfin, Alain Finkielkraut, au cours de l’émission qu’il anime chaque samedi matin sur France Culture, tient à exprimer son horreur de la violence. Il faut croire, cependant, après écoute, qu’il y a la bonne et la mauvaise. La bonne, celle des « forces de l’ordre », que montrent des dizaines de vidéos circulant sur ces réseaux sociaux qu’il vomit, et dont lui et ses invités, deux autres abonnés permanents du discours médiatique, ne diront un seul mot. Et la mauvaise, la seule condamnable, « terrible », répétera-t-il à plusieurs reprises. Et pour mieux faire comprendre l’horreur de ladite violence – celle des manifestants, vous l’aurez compris –, quoi de plus frappant qu’une bonne vieille comparaison toute de finesse : « C’était un spectacle terrible […] et ça relève non pas du duel mais du lynchage, voire du pogrom » (émission « Répliques », samedi 12 janvier).
Allez les gars, assez picolé, on ferme !

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L’Institut Cervantes de Madrid inaugurait en novembre dernier l’exposition « Imprentas de la patria perdida » (« Impressions de la patrie perdue »), consacrée au patrimoine culturel de l’exil espagnol de la ville française de Toulouse, exposition visible jusqu’au 1er février dans la capitale espagnole.

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Le dernier vers écrit par Antonio Machado ne se trouve dans aucun livre de poésie, mais fut trouvé dans la poche du manteau usé qui l’aida à supporter le difficile passage à travers les Pyrénées jusqu’à Collioure, une petite commune du sud de la France. « Ces jours bleus et ce soleil de l’enfance », a écrit le plus jeune membre du mouvement littéraire connu sous le nom de Génération de 98. Comme lui, beaucoup d’autres ont traversé la frontière pour échapper à l’horreur. Certains ont réussi à la laisser derrière eux. D’autres, comme le poète sévillan, n’ont pas eu cette chance.

Intérieur d’un baraquement du camp de Bram (Aude).

Les routes de centaines d’Espagnols ont bifurqué en mille exils, la ville de Toulouse étant l’une des plus importantes destinations. Cette ville ne fut pas seulement un refuge, mais aussi une enclave pour organiser et créer des associations de résistance qui fit du papier imprimé une arme particulière. Les principaux protagonistes étaient les anarchistes, mais ils ne furent pas les seuls à laisser une empreinte culturelle profonde qui est encore très présente dans la localité française aujourd’hui.
En cette année 2019, cela fait quatre-vingts ans que Francisco Franco a proclamé sa victoire et imposé une dictature dans laquelle tout ce qui était contraire au régime a été persécuté et emprisonné dans le meilleur des cas. C’est précisément pour cette raison que l’exposition « Imprentas de la patria perdida » de l’Institut Cervantes de Madrid, ouverte jusqu’au 1er février, propose un voyage dans l’héritage intellectuel de l’exil espagnol à travers livres, magazines, cartes postales et photographies provenant de Toulouse.
« Chacun a sa propre histoire sentimentale avec cette exposition, et chacun trouvera un détail qui l’interpelle. C’est émouvant de voir comment ces Espagnols maltraités se sont levés et ont ensuite rejoint la Résistance pour libérer Paris des nazis », explique Luis García Montero, directeur de l’Institut Cervantes, durant la présentation de l’exposition. Il a également admis qu’il était « particulièrement fier » de cet événement, car « il montre sous quelle forme la culture et la pensée sont liées à l’exil espagnol ».
Mais nul ne connaît mieux tout le travail fourni pour cette exposition que Javier Campillo, bibliothécaire à l’Institut Cervantes de Toulouse et responsable de la compilation des œuvres et de la documentation. Car, comme il le précise lui-même, « c’est une histoire qui naît avec les dons de la part de différentes générations confiantes dans le travail de l’Institut et celui des chercheurs ». L’objectif ? Récupérer l’héritage des gens qui, comme le souligne Campillo, « ont trouvé dans la culture une consolation ».

Illustration de couverture d’une brochure due au dessinateur de la CNT Toni Vidal.

« Imprentas de la patria perdida » propose ainsi un voyage à travers douze étapes : depuis les circonstances géographiques et historiques qui ont fait de Toulouse la « capitale espagnole de l’exil » jusqu’aux recueils de poèmes devenus refuges du désespoir.
Il était presque impossible de surmonter ce déracinement fortuit, mais pas d’essayer de le combattre à distance à travers des mots qui reflétaient le ressentiment de la défaite, la nostalgie de la patrie ou même l’espoir du retour. L’écrivain et leader anarchiste Federica Montseny, à qui l’on doit la majorité des titres exposés, en est un exemple. « Une grande partie de cette explosion littéraire est due à Montseny, qui est née dans une famille dédiée au journalisme et à l’édition », explique Campillo. Elle fut également ministre pendant la Seconde République, devenant ainsi la première femme à occuper un tel poste.
Au plus fort de l’année 1939, Toulouse comptait plus de 20.000 Espagnols alors que sa population était de 200.000 habitants. Les témoignages sont donc en accord avec le sentiment général d’indignation et d’impuissance. Les barbelés, le sable, le vent et le froid deviennent les protagonistes. C’est ce que démontre, par exemple, Notre Père, poème écrit par Juan de Pena, adressé à un Don Quichotte érigé en patron laïc des exilés.
C’est peut-être cette partie-là, celle de la retraite, qui est la plus rude de l’exposition. « Le fleuve humain continuait de déborder sur la France. Rien n’était prévu ni préparé pour eux », écrit Federica Montseny dans Passion et mort des Espagnols en France. Cette fuite signifia l’effondrement total de la République et de son président, Manuel Azaña, qui démissionna le 27 février 1939.
Les protagonistes de la catastrophe ont erré jusqu’à la frontière, endurant le traitement reçu de la part des autorités françaises et l’internement massif dans des camps de concentration improvisés. Le désespoir était encore plus cruel que la défaite. Mateo Santos, F. Contreras ou Federica Montseny déjà citée, dont les écrits sont présents dans l’exposition, sont des témoins à la première personne de la dureté du moment.

Liberté sexuelle et autres thèmes actuels
Pour beaucoup, l’exil n’a pas conduit à une vie meilleure, mais au travail forcé et à l’isolement. Cependant, tout changera à partir d’août 1944 avec la libération de la France. La victoire apporta de l’optimisme et, avec lui, un grand essor des publications culturelles qui conduisit à la réappropriation de référents culturels tels que Lorca, Machado ou Unamuno. Mais aussi pour faire le bilan, se souvenir des morts et regarder vers un avenir possible loin du fascisme.

Quelques ouvrages publiés par le mouvement libertaire en exil.

« La modernité de certains thèmes a m’a frappé : le genre, la transmission sexuelle, comment prendre soin de nos enfants… C’était l’agitation intellectuelle de gens qui n’avaient rien mais qui trouvaient encore la force de chercher réconfort et refuge dans la littérature », explique Pedro de Basterrechea, directeur de l’Institut Cervantes de Toulouse.
Concrètement, on peut apprécier des publications récupérées par les exilés, comme Las enfermedades y sus remedios (1948) [« Les maladies et leurs remèdes »], d’Oscar Lavilleneuve ; ou Libertad sexual de las mujeres (1948) [« Liberté sexuelle des femmes »], de Julio R. Barcos, un militant libertaire argentin qui luttait pour les droits des femmes et des enfants. Dans ce travail, il rend compte de la répression historique envers les femmes et appelle à leur participation accrue à la vie sociale et politique.
Mais la fin de la Seconde Guerre mondiale n’a pas entraîné la cessation du régime franquiste. Le régime dictatorial a résisté, et non seulement cela : le nouveau contexte de la guerre froide le fit accepter par les pays occidentaux. Dès lors, peu de gens crurent en un retour qui, bientôt quatre-vingts ans après la défaite, n’aura plus lieu.

José Antonio Luna

Source : eldiario.es.
Traduction : Floréal Melgar

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« Il faut écouter ces morts qui ont la bouche ouverte et demandent justice. » Martin Arnal s’est retrouvé la semaine dernière devant le squelette de son frère après plus de quatre-vingts ans de séparation. La photo, publiée sur les réseaux sociaux, a réveillé des consciences. Un homme de 97 ans, portant béret et appuyé sur sa canne, regarde tristement une fosse commune récemment exhumée. A l’intérieur, les restes de cinq hommes abattus par le régime franquiste. Mais lorsque la fosse sera complètement mise au jour, il y en aura beaucoup plus. Tous ont été abattus d’une balle dans la tête. L’un des corps est celui de Román. Un jeune homme de 24 ans tué en juillet 1936. Son crime a été d’avoir participé aux collectivisations agraires impulsées par la CNT à Angüés.
Martin Arnal est un combattant pour la cause de la mémoire historique. Après la défaite lors de la guerre civile, il s’est exilé en France. Et depuis lors, avec ses livres et ses conférences publiques, il s’est efforcé de redonner une dignité aux morts. « Les fosses communes ont été oubliées, nous n’avons pas obtenu justice », se lamente-t-il.
Avec les travaux dans le cimetière des Martyrs, près de Huesca, les vieux souvenirs sont revenus.
« J’ai vécu une très mauvaise semaine », admet-il. Il est surpris par la répercussion qu’a connue la photo, mais heureux du sentiment de travail accompli. « Ce sont des choses tellement graves qu’il faut les prendre calmement », dit-il.
Le cimetière s’est rempli de cadavres, beaucoup d’entre eux étant des habitants d’Angüés, avec la répression qui a touché les membres des collectivités qui, dans de nombreuses régions d’Aragon, ont été mises en mouvement dans les mois précédant l’explosion civile. En fait, dans la fosse découverte à Huesca, il reste de nombreux vestiges d’une fouille à venir. Mais c’est quelque chose qui coûte de l’argent et la volonté des administrations publiques est toujours douteuse.
« En l’Espagne, après tant de vols, c’est la ruine, mais il est nécessaire de penser à ce qui s’est passé », affirme Arnal. Pour l’instant, les corps de Fabián Alsina Soliva et Ramón Bonet Buil, tous deux du village, ont également été identifiés.

Militant de la CNT
Roman, né à Angüés le 9 août 1912, était un militant actif de la CNT et fondateur du groupe Bakounine de la FAI dans cette localité. Selon l’Association pour la récupération et l’investigation contre l’oubli (Arico), il fut l’un des vingt-trois habitants du village arrêtés par la Guardia Civil et transférés à la prison provinciale de Huesca le 24 juillet 1936, une semaine après le coup d’Etat.
Martin explique que son frère aîné, José, a également disparu en même temps à cause de ses activités anarcho-syndicalistes. Il avait 26 ans. Martin se souvient seulement qu’il fut sorti de chez lui les mains liées avec du fil électrique, et emmené dans l’un des fourgons remplis de prisonniers, conduits par
« des phalangistes et des requetés* avec l’aide des caciques du village ». Il suppose qu’il est passé par plusieurs prisons avant d’être abattu, mais sa trace a été perdue avec l’agrandissement d’un autre cimetière à Huesca. « Il n’y avait pas de justice, il n’y avait rien », affirme-t-il.
Il espère qu’avec l’impact qu’a eu cette photographie le regard sur la guerre civile et le camp des vaincus changera.
« Mon père transmet peu de choses, mais il a toujours eu cette grande volonté de lutter contre l’oubli », dit sa fille Juana.
Les mouvements mémoriels ont découvert d’autres parcelles d’oubli. Fin septembre 2018, une autre campagne a été menée, mais cette fois promue par le Cercle républicain Manolin-Abad. Les fouilles ont commencé avec l’idée de n’exhumer que les restes d’un homme exécuté, du nom de Constantino Campo, et de l’autre corps qui se trouvait dans la même sépulture. Mais au cours des travaux deux autres corps sont apparus, qu’il faudra maintenant identifier. Pour ce faire, on a fait appel à la collaboration de parents et d’habitants du village.
Pour sa part, l’Association pour la mémoire historique Batallón Cinco Villas travaille dans le cimetière de Rivas, près d’Ejea de los Caballeros. Dans les fosses communes se trouvent les corps d’habitants de Uncastillo, Luesia, Bienne, Tauste et Ainzón. Les exécutions ont eu lieu, selon les mémorialistes, dans un court laps de temps, entre le 24 septembre et le 23 octobre 1936. Le nombre des victimes est estimé à une cinquantaine.
« Ces gens ne peuvent pas continuer à demeurer dans ces fosses », disent-ils.
Pour l’instant Martin garde espoir tout en regardant avec tristesse comment les tombes, peu à peu, laissent voir ce qui a été caché pendant tant d’années.

David Chic

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* Les requetés était un corps de volontaires carlistes luttant au sein du camp franquiste.

Source : El Periódico de Aragón.
Traduction : Floréal Melgar.

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Le texte ci-dessous, paru sur le blog « Ser histórico » et signé Francesc Tur, évoque ce qui est sans doute le plus important massacre de civils de la guerre d’Espagne : les bombardements et mitraillages incessants de la population de Malaga fuyant l’arrivée des troupes franquistes et partie à pied sur la route reliant la capitale de la Costa del Sol à Almeria. Dans son estimation la plus basse, le nombre des victimes de la « Desbandá » demeure cinq fois plus important que l’estimation la plus haute du nombre de morts dû à cette autre monstruosité que fut le bombardement de la ville basque de Guernica.
Cet épisode tragique de la guerre civile espagnole n’en demeure pas moins quasi totalement inconnu ici en France, et mérite qu’on s’y arrête un moment, en hommage à ses innombrables victimes.

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Norman Bethune

Le mardi 7 février 2006, la Ville de Malaga, sous l’impulsion de l’écrivain Jesús Majada, inaugurait le Paseo de los Canadienses (promenade des Canadiens) en hommage au médecin Norman Bethune (Gravenhurts, Canada, 1890-Tang, Chine, 1939), à ses assistants et à son pays d’Amérique du Nord qui avait payé les frais. Jesús Majada avait recueilli près de trois mille signatures pour que la ville andalouse tire de l’oubli la figure de Bethune, pour le travail humanitaire extraordinaire réalisé pendant la Desbandá*, la fuite de centaines de milliers de réfugiés vers Almería suite au siège et à l’occupation de Malaga par les troupes italo-franquistes.
La
Desbandá a été l’une des fuites de population civile les plus massives d’Europe et l’une des plus grandes tragédies, sinon la plus grande, de la guerre civile, volontairement oubliée par tous, selon les historiens Miguel Alba et Antonio Somoza. Ce dernier affirme que les républicains ont quitté la ville alors qu’il était parfaitement possible de la défendre, car elle n’avait qu’un seul accès routier et était entourée sur les autres flancs par la mer et les montagnes. Alba, pour sa part, soutient que « ce fut une honte pour tous, tant pour les fascistes, qui étaient les exécutants (du carnage), que pour la République ». Nous y reviendrons à la fin de cet article.
Les ordres opérationnels pour la prise de Malaga et de la partie occidentale de Grenade furent signés le 30 janvier 1937 par Mario Roatta Mancini (Modène, 1887-Rome, 1968), commandant en chef du Corps des troupes volontaires (CTV) italien et le 2 février par Gonzalo Queipo de Llano y Sierra (Tordesillas, Valladolid, 1875-Sevilla, 1951).
Dans les moments qui précédèrent l’offensive contre cette ville de la Costa del Sol, il y avait près de 50.000 Italiens en Espagne (30.000 miliciens et 20.000 soldats réguliers). Ils disposaient également d’un équipement motorisé abondant, de chars de combat et de l’appui aérien de l’Italie fasciste.
Depuis l’arrivée des militaires transalpins sur le territoire de l’Espagne rebelle, les affrontements avec les franquistes quant aux tactiques militaires à suivre avaient été une constante. Ils avaient déjà commencé en août et septembre 1936 à Majorque lorsque Arconovaldo Bonaccorsi (Bologne, 1898-Rome, 1962), connu sous le nom de comte Rossi, ignora le plus souvent les autorités putschistes de l’île et chercha même, contre leur gré, à occuper Minorque, alors aux mains des républicains. On trouvera également sur le front de Malaga un personnage lui aussi controversé en la personne du chef direct des troupes, au côté de Roatta, après que ce dernier sera blessé au bras le 5 février, un accident qui amènera le colonel Emilio Faldella à prendre en charge le commandement des unités italiennes.
Quelques semaines plus tôt, Roatta, suivant les ordres du Duce, décida d’opérer indépendamment des forces du colonel Borbon, qui exerçait le commandement des troupes de Franco. Ce dernier était entré à Marbella avec ses soldats à la mi-janvier et, d’autre part, les troupes de la garnison de Grenade, sous le commandement du colonel Muñoz, avaient pris le contrôle d’Alhama et des territoires environnants au nord de Malaga. Roatta, appliquant une tactique différente, entreprit une offensive rapide pour que les Italiens obtiennent une victoire claire et stratégiquement importante sur des objectifs décisifs, selon les orientations convenues par le ministre des Affaires étrangères de Mussolini, Galeazzo Ciano (Livourne, 1903 – Vérone, 1944), et les sous-secrétaires des ministères militaires. Ce fut la
guerra celere ou la guerre éclair.
A cette date (janvier 1937), Malaga comptait une population de plus de 150.000 habitants, plus quelque 50.000 réfugiés arrivés dans la ville en fuyant l’avancée des troupes franquistes qui, le 16 septembre 1936, avaient occupé Ronda ainsi que d’autres villes de l’intérieur de la province et la campagne de Gibraltar. L’offensive rebelle ne fit qu’accroître l’afflux de réfugiés. La situation s’était tellement aggravée que la cathédrale fut ouverte comme abri en octobre et que des centaines de réfugiés s’entassèrent à l’intérieur. Ajoutons à ce panorama dramatique qu’entre septembre et octobre de cette année-là Malaga subit presque quotidiennement des frappes aériennes meurtrières, notamment celle du 24 octobre 1936 qui fit 50 morts et causa de grandes destructions dans la rue Martinez…
La capitale de la Costa del Sol était sous les projecteurs des rebelles depuis un certain temps, comme en témoignent les allocutions de Queipo de Llano, dont celle du 23 août 1936 :

« Et comme point culminant de cette série d’absurdités que les marxistes du Comité rouge de Malaga profèrent, ils ont envoyé un télégramme au gouvernement de Madrid, qu’ils félicitent avec enthousiasme « pour tous les succès obtenus », qui démontrent les qualités extraordinaires de commandement, « et nous espérons qu’ils nous mèneront bientôt à la victoire ». Idiots ! ils vont vous sauver pour que vous continuiez à commettre des crimes, mais vous aurez ce que vous méritez, même en vous cachant sous terre. Parce que je vais vous en faire sortir. Continuez vos exploits, tôt ou tard vous paierez pour les crimes commis. Canailles ! Lâches ! »

La ville andalouse était un fief de la gauche, ce qui ne la rendait évidemment pas attrayante aux yeux des rebelles. Lors des élections du 16 février 1936, le Front populaire avait obtenu 55.290 voix, contre 14.452 pour la droite et 1.510 pour les radicaux. Tous les députés élus dans la ville (deux pour le Parti socialiste ouvrier espagnol, un pour la gauche républicaine et un autre du Parti communiste) appartenaient à des formations républicaines. C’est pourquoi, à l’époque, elle était connue sous le nom de « Malaga la rouge ».

L’immonde Queipo de Llano au micro de Radio Séville

Queipo de Llano se répandait dans ses fameux discours radiophoniques de Séville sur les atrocités commises par les « rouges » dans les villes de la province de Malaga et sa capitale. Ils évoquaient les gens jetés dans l’immense précipice de Ronda ; les hommes empalés vivants et d’autres forcés de voir « leurs femmes et leurs filles d’abord violées, puis aspergées d’essence et brûlées » ; des religieuses exposées nues dans les vitrines des commerces d’Antequera ; des prêtres à qui on ouvrait le ventre et leur estomac rempli de chaux vive ; les cadavres décapités de tous ceux qui n’étaient pas anarchistes flottant au long des côtes de Malaga… (la capitale était aux mains d’un comité de salut public dominé par la CNT-FAI).
La soif de revanche était évidente et ce qui s’était produit jusque-là dans les villes occupées par les franquistes n’annonçait rien de bon ni aucune bienveillance de la part des « nationaux » à leur arrivée dans la ville. Gamel Woolsey, épouse de l’écrivain Gerald Brenan, décrit dans son livre
El otro reino de la muerte. Los primeros días de la Guerra Civil en Málaga (Editorial Librería Ágora, S.A, 2006) [L’autre royaume de la mort. Les premiers jours de la guerre civile à Malaga] le climat de panique qui s’empara du peuple quand l’approche des agresseurs fut devenue évidente.

« Une sinistre rumeur qui nous fit tous oublier l’incendie des maisons s’est propagée dans la ville : la légion, la légion arrive ! Par le ton des voix que nous entendions dans la rue, c’était comme s’ils avaient dit : « L’enfer s’est ouvert, Lucifer et sa légion sont sur nous. » Cette légion, digne de Lucifer, était ce à quoi ils s’attendaient, et l’attente était comme une froide vague d’horreur sur la campagne. Personne ne dormit, tout le monde sortit sur la route, regardant l’embrasement de Malaga et essayant d’entendre au loin les pas de l’ennemi qui s’approchait. »

Le 7 février, les chemises noires arrivaient dans la banlieue de Malaga et le lendemain, en compagnie des Espagnols de Borbon, entraient dans cette capitale andalouse désolée. Ce fut le début de la débandade. Les quartiers populaires se vidèrent et une longue file composée de milliers de personnes, d’animaux et de voitures chargées de leurs effets personnels (meubles, machines à coudre, nappes, radios, etc.) se pressait sur l’avenue du Parc et avançait vers El Palo et Rincón de la Victoria. Il n’y a pas unanimité parmi les spécialistes quant au nombre de réfugiés, celui-ci variant de 90.000 à 150.000 (Bethune), selon les sources. L’historienne Encarnación Barranquero assurait au journal Sur en 2017 (à l’occasion du 80e anniversaire des événements) que les 50.000 réfugiés qui vivaient dans la ville depuis des mois en provenance des villages occupés fuirent tous. Et ils auraient été rejoints par des milliers de personnes venues des localités environnantes et bien d’autres en cours de route. Queipo de Llano, d’autre part, parlait de « 250.000 lâches en fuite ».
Il existe cependant de nouvelles contributions historiques qui portent le nombre de personnes déplacées à 300.000. C’est ce qu’affirment Maribel Brenes et Andrés Fernández dans leur livre
1937, Exode Málaga-Almería : Nuevas fuentes de investigación (Arístipe Ediciones, 2016) [1937, Exode Malaga-Almeria : nouvelles sources d’investigation]. Selon les auteurs, « le nombre de victimes de l’exode est bien supérieur à 150.000, chiffre qui avait été considéré comme valable jusqu’à présent. Sur la liste interminable des personnes déplacées parties de Malaga sur le seul tronçon d’Adra à Almeria, il y a près de 200.000 personnes ».
A l’aube du 8 février, alors que la ville est occupée, la colonne de Malaguènes atteint déjà Torre del Mar où ils sont rejoints par une marée de réfugiés de l’intérieur de la province. La N-340 Malaga-Almeria par laquelle ils avançaient longe la côte mais fut coupée à hauteur de Motril par une inondation. Depuis la mer, les navires
Canarias, Baleares et Almirante Cervera les bombardaient sans que la marine républicaine ne fasse à aucun moment acte de présence. Dans le même temps, comme l’explique l’historien Francisco Espinosa Maestre, président de l’Association contre le silence et la mémoire historique oubliée de Malaga, l’aviation italienne « commence l’attaque aérienne et le mitraillage d’une longue file de familles sans défense » et « les canons de la flotte rebelle canonne et tire sur des cibles humaines qui fuient, terrifiées ».
Queipo de Llano, dans son allocution du 9 février, fait référence à cet épisode tragique en ces termes :

« Après trois quarts d’heure, une partie de notre aviation me faisait savoir que de grandes masses s’enfuyaient à toutes jambes jusqu’à Motril. Pour les accompagner dans leur fuite et les faire courir plus vite, nous avons envoyé notre force aérienne qui a bombardé et incendié quelques camions ».

Le correspondant du Daily Worker, l’écrivain et philosophe Arthur Koestler (Budapest, 1905 – Londres, 1983), décrit ainsi le drame de la côte méditerranéenne andalouse :

« L’après-midi commence l’exode général de Malaga. La route de Valence devient le lit d’un fleuve de camions de voitures, de mulets, de carrioles, de piétons – misérables au désespoir, criant et se querellant.
Ce fleuve emporte tout avec lui : civils, miliciens déserteurs, officiers déserteurs, le gouverneur civil, une partie de l’état-major. […] De mauvais bruits courent dans Malaga : les rebelles occuperaient déjà Velez, le premier village à vingt-cinq kilomètres à l’est de la ville ; le flot des fuyards court à la mort. Une autre rumeur affirme que la route est encore libre mais sous le feu des navires de guerre et des avions qui massacrent les réfugiés à la mitrailleuse.
Mais rien ne peut retenir ce flot, il s’écoule, il s’écoule, nourri par cette source qui s’appelle la peur de mourir ».

L’une des rumeurs dont Koestler parle n’était pas fondée. En effet, sur le tronçon entre Nerja et Almuñécar, les familles qui avançaient le plus lentement ou qui avaient quitté tardivement Malaga virent la route coupée par les troupes italiennes, qui empêchèrent leur passage et les obligèrent à rentrer chez elles où, leur assura-t-on, elles n’auraient rien à craindre si leurs mains n’étaient pas couvertes de sang. Dans certaines villes comme Almuñécar, des bus sont même affrétés pour ramener les réfugiés ; d’autres devront faire le trajet à pied. Darío Ferri, combattant dans cette colonne de la côte, raconte la situation : « Une fois sur la route d’Almería, nous nous sommes trouvés devant un massacre de civils et de soldats (…). Des colonnes d’hommes, femmes et enfants épuisés. Les avions italiens arrivaient directement de la mer et les mitraillaient. Ils étaient paralysés, tués avec une facilité déconcertante. Une boucherie. »

Les réfugiés qui n’avaient pas été interceptés par les Italiens continuèrent leur marche. En chemin, entre Salobreña et Motril, ils découvrirent que le pont enjambant la rivière Guadalfeo, dont le débit était très important, avait été détruit. Une forte tempête de pluie s’était abattue sur la province la semaine précédant la fuite. La rivière devint ainsi un obstacle presque insurmontable. Malgré tout, beaucoup de réfugiés se jetèrent à l’eau pour essayer de la traverser ; certains le firent même de nuit, avec les membres de leur famille dans les bras. C’est l’un des épisodes les plus évoqués par les survivants et qui fit d’innombrables victimes.

Plaque déposée sur la promenade des Canadiens, à Malaga, en hommage à Norman Bethune et à ses assistants.

Ceux qui réussirent à traverser la rivière et survécurent n’eurent d’autre aide que celle de Norman Bethune. Le médecin canadien arrive à Almeria le 10 février et découvre la tragédie de la population fuyant Malaga. En plein exode, Bethune essaya de s’organiser parmi ce flot de personnes, dont beaucoup étaient gravement blessées et malades. Il décida de décharger les appareils médicaux de sa camionnette pour faire de la place aux enfants les plus mal en point et de les emmener rapidement à Almeria. Le matériel médical serait chargé dans la première ambulance circulant dans la zone. Bethune avait remarqué à son arrivée en Espagne, à Madrid et à Guadalajara, que pour la plupart des blessés arrivant à l’hôpital, il était déjà trop tard et il eut alors une idée jamais mise en pratique auparavant : transporter du sang sur les fronts de guerre avec une unité mobile de transfusion.
Ce sont 200.000 personnes qui ont suivi la route d’Adra à Almeria. Le reste se compose de ceux qui firent marche arrière et ceux qui furent tués, ce qui donne une bonne idée de l’ampleur de la tragédie. Une tragédie qui ne se terminera pas avec l’arrivée des réfugiés dans la ville d’Almeria, à partir des 10 et 11 février, car l’aviation rebelle les reçut avec un bombardement intense. L’un de ses objectifs était de couler le cuirassé Jaime-Ier ancré dans le port, mais les bombes frappèrent d’autres zones de la capitale, faisant des dizaines de morts.
L’historienne Encarnación Barranquero affirme que parmi les réfugiés il y avait de très nombreux enfants. La majorité de la population était composée de femmes, de personnes âgées, les hommes en âge de combattre se trouvant au front. Et la plupart de ces personnes étaient analphabètes, n’étaient pas syndiquées ni membres de partis politiques, mais elles craignaient ce qui était alors considéré comme du fascisme, mais elles n’étaient pas vraiment des militants de partis politiques.
Quelques témoignages de ce drame recueillis dans le livre de Maribel Brenes et Andrés Fernández
1937 : Exodus Málaga-Almería : Nuevas fuentes de investigación sont vraiment impressionnants, comme celui d’Amparo Gallardo (née en 1925) :

« Le 7 février 1937, toute ma famille a quitté Velez-Malaga pour Almeria devant l’avancée des troupes fascistes, parce qu’il y avait de nombreuses rumeurs selon lesquelles à leur arrivée ils assassinaient, violaient et pillaient la population. Nous avons été bombardés par deux navires de guerre alors que les mitrailleuses continuaient de tirer depuis les airs. Il n’y avait pas d’issue, car à gauche nous avions la montagne et à droite un énorme ravin. Nous nous couchions dans les caniveaux et mon père nous couvrait de son corps pour nous protéger. »

Ou celui-ci de Juana et Josefa Muñoz (13 et 10 ans respectivement à l’époque) :

« Ce qui m’a le plus impressionné, c’est une femme sur le bord de la route, avec un enfant qui tétait son sein, et elle était morte. Et nous avons continué. Un chauffeur, en pleurs, a dit :  » Je ne peux pas allumer la lumière, parce que si j’allume la lumière, avec le Cervera et le Canarias qui sont là… nous serions fichus … »

Le récit de l’exode tragique dû au chauffeur de Norman Bethune et futur romancier anglais T. C. Worsley, recueilli par Paul Preston dans The Spanish Holocaust, n’est pas moins bouleversant.

« La route était encore pleine de réfugiés, et plus nous avancions, plus leur situation se dégradait. Certains avaient des chaussures en caoutchouc, mais la plupart portaient des bandages déchirés aux pieds, beaucoup allaient pieds nus et presque tous saignaient. Ils formaient une colonne de 150 kilomètres de gens désespérés, affamés, épuisés, comme une rivière qui ne montrait aucun signe de tarissement… Nous avons décidé de mettre les enfants dans le camion, et tout de suite nous sommes devenus le centre d’attention d’une foule rendue folle qui criait, priait et suppliait devant une telle apparition miraculeuse. La scène était accablante : les femmes criaient en tenant les bébés nus en l’air, mendiant, criant et sanglotant de gratitude ou de déception. »

Combien de morts eurent lieu au cours de la Desbandá ? Bien qu’il n’y ait pas unanimité sur ce chiffre, il est certain qu’il y en eut des milliers. L’historien Miguel Alba parle de 5.000 tués sur la route. Paul Preston, pour sa part, affirme que « bien qu’il soit impossible de connaître le nombre exact de victimes, il semble certain qu’il y en ait eu plus de 3.000 ». D’autres estimations, cependant, situent ce chiffre entre 5.000 et 15.000.
En tout état de cause, il est légitime de se demander si le mouvement de panique qui a provoqué la fuite d’une marée humaine de Malaga en direction d’Almeria dans des conditions aussi difficiles était justifié ou non.
Selon Hugh Thomas, après l’entrée des Italiens de Roatta et des Espagnols du colonel Borbon dans la capitale de la Costa del Sol, la répression la plus féroce eut lieu en Espagne depuis la chute de Badajoz. L’hispaniste britannique affirme qu’elle se déchaîna au souvenir des 2.500 morts à Malaga pendant les mois sous régime républicain, et de la destruction d’églises et du pillage de biens. Un témoin oculaire mentionné par l’historien anglais (qui nous met en garde quant à une éventuelle exagération) a déclaré que, dans la première semaine qui a suivi la prise de la ville, 4.000 personnes furent tuées.
Preston, dans L’Holocauste espagnol, révèle également l’ampleur de la répression.

« Au cours des sept semaines qui ont suivi la prise de Malaga, 3.401 personnes ont été jugées, dont 1.574 ont été exécutées. Pour juger un si grand nombre de personnes en si peu de temps, il fut nécessaire de déplacer une très grande équipe de juges militaires à Séville. Parmi eux se trouvait le président du dernier gouvernement franquiste, Carlos Arias Navarro (Madrid, 1908-1989), surnommé « le Petit Boucher de Malaga ». Sa dureté était liée au fait qu’il avait été fait prisonnier dans la capitale alors qu’elle était sous contrôle républicain. Les procès, qui décidaient souvent du sort de plusieurs personnes à la fois, n’offraient pas les moyens de défendre l’accusé et ne duraient souvent que quelques minutes. »

Au cours de l’été 2008, de jeunes volontaires découvrirent dans le vieux cimetière Saint-Raphaël, dans la ville andalouse, le plus grand ensemble de charniers de la guerre civile et de la période franquiste. Le travail d’archivage, avec des données mises à jour en 2016, a révélé un chiffre de 4.471 fusillés dans ce cimetière. Les corps de 2.840 d’entre eux ont été retrouvés. Dans ce cimetière, il y eut des exécutions depuis l’entrée des « nationaux » dans la ville, en février 1937, jusqu’en 1951.
Malaga aurait-elle pu être défendue ? Y a-t-il eu un abandon de fait par les autorités de Valence ? Voici ce que dit l’écrivain Arthur Koestler dans son livre Un testament espagnol.

« La ville a été trahie par ses chefs : abandonnée, livrée au couteau. Les croiseurs rebelles l’ont émiettée à coups de canon et les bateaux de la République ne sont pas venus. Les avions des rebelles y ont semé la panique et la mort, et les avions de la République ne sont pas venus. Les rebelles avaient de l’artillerie, des véhicules blindés et des chars d’assaut, et les armes et les munitions de la République ne sont pas arrivés.
Plus longtemps on attend un événement, plus son apparition finale vous surprend. Nous savions depuis des jours et des jours que Malaga était perdue. Mais nous nous étions représentés différemment sa fin. Tout se passa dans un calme hallucinant, sans bruit, sans drame. Tout doucement, on avait hissé le drapeau blanc sur l’hôtel de ville. Quand apparurent au matin les bateaux et les avions, nous attendions qu’ils tirent ; nous ne savions pas qu’il n’y avait plus d’ennemi, que nous vivions déjà sous le joug la domination du drapeau nationaliste. »

Certains, comme l’écrivain et chercheur Luis Melero, auteur du roman La Desbandá (Roca Editorial, 2008), donnent de la crédibilité à la croyance répandue parmi certains spécialistes que Largo Caballero, alors chef du gouvernement et ministre de la guerre, avait donné l’ordre de ne pas donner « une balle de plus pour Malaga ». La conviction que Malaga n’avait pas d’importance pour le gouvernement républicain, qu’elle aurait pu être défendue mais qu’il y avait un intérêt à ne pas le faire, pour différentes raisons (parmi lesquelles certains soulignent le fait qu’il s’agissait d’un « foyer anarchiste ») était également répandue parmi ceux qui s’étaient enfuis sur la route vers Almeria. C’est le cas du républicain Antonio Torres Muralna : « Malaga, il me semble qu’ils se désintéressaient d’elle (…) Beaucoup de gens à Madrid, à Valence et à Barcelone se foutaient de Malaga. Malaga aurait très bien pu être défendue. Elle est entourée de montagnes et on n’a pas tiré un seul coup de feu. Pourquoi ? J’étais milicien et je n’ai jamais pu avoir un fusil pour la défendre. »
Comme on l’a souligné au début de ce texte, parmi les navires qui bombardèrent la colonne des réfugiés sur ce qu’on appelle la « route de la mort » figurait le paquebot de croisière
Baléares. Le 6 mars 1938, dans ce qui allait devenir la plus grande bataille navale de la guerre civile, le navire amiral des franquistes fut torpillé par le destroyer républicain Lepanto à la hauteur du cap Palos, au large de Carthagène. Le navire et ses quelque 800 membres d’équipage furent envoyés par le fond. Une semaine plus tard, José Tous Ferrer, propriétaire du journal Última Hora de Palma, lança une souscription populaire (en plus des collaborations obligatoires des prisonniers républicains) pour construire un monument aux marins morts dans l’attaque, dont certains étaient majorquins.
L’œuvre, dotée d’un budget de 100.000 pesetas de l’époque, fut inaugurée par Francisco Franco et les autorités fascistes le 16 mai 1947. Le monolithe et son ensemble architectural, malgré des variations enregistrées au fil du temps – comme la suppression de l’inscription
« Majorque aux héros du croiseur Baleares. Gloire à la Marine nationale. Vive l’Espagne » pendant le mandat de la socialiste Aina Calvo, entre 2007 et 2011 –, est toujours debout. Malgré les demandes de démolition de l’association Memòria Històrica de Mallorca, sa défense par la droite et certaines associations de quartier a porté le litige en justice.
Le croiseur
Baléares, qui fait l’objet d’un autre monument à Ondárroa (province de Guipuzcoa), a également participé au bombardement de villes côtières comme Tarragone, Castellón, Sant Feliu de Guíxols, Mataró, Dénia, Gandia, Malaga capitale et Palamós.

Francesc Tur

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* Le mot « desbandá » est une contraction du terme espagnol exact « desbandada » (la débandade). Cette contraction illustre l’accent ou la façon de parler typiquement andalouse, qui consiste à « manger » la fin des mots.

Précision : pour les deux extraits du livre d’Arthur Koestler Un testament espagnol j’ai opté pour la traduction française de la version parue en 1939 chez Albin Michel et reprise en livre de poche, légèrement différente de la traduction espagnole.

Source : MÁLAGA, FEBRERO DE 1937: LA DESBANDÁ
Traduction : Floréal Melgar

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L’année 2019 verra célébrer le trentième anniversaire de l’émission « Ras-les-murs », sur Radio-Libertaire. C’est au cours de l’année 1989, en effet, que Jacques Lesage de La Haye, infatigable animateur de cet espace radiophonique consacré à la prison et à toute forme d’enfermement, s’installait chaque mercredi soir à 20 h 30, avec une équipe renouvelée au fil du temps, au micro de la station de la Fédération anarchiste.
Lancée comme un cri rageur à la face d’une société ignorant ou ne voulant rien savoir de ce qu’elle réserve à ses parias en les envoyant en cage, la phrase « La prison a fait son temps, qu’elle crève ! » vient ponctuer chaque semaine le texte indicatif (voir ci-dessous) qui lance l’émission.
Mais il ne s’agit pas là que d’un slogan. Depuis près de cinquante ans, en effet, depuis la création, en 1971, du Groupe informations prisons (GIP) jusqu’à aujourd’hui, Jacques Lesage de La Haye n’a jamais cessé de lutter sur tous les fronts contre l’existence de la prison, où il a d’ailleurs passé lui-même onze années de sa vie. La parution de ce nouvel ouvrage* de notre ami vient donc s’ajouter à ses innombrables écrits et prises de parole sur le sujet, ainsi qu’aux actions diverses auxquelles il n’a jamais cessé de participer.
A la demande de Jacques Lesage de La Haye, j’avais rédigé un petit texte pour la quatrième de couverture de cet ouvrage. L’éditeur n’en a pas voulu. Je vous le livre ici.

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* L’abolition de la prison, de Jacques Lesage de La Haye, éditions Libertalia, 2019.

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Militant anticarcéral depuis plusieurs décennies, ex-détenu lui-même, Jacques Lesage de La Haye a été par le passé membre du Comité d’action des prisonniers, fondé en 1972 et dont les animateurs prétendaient déjà que « tout prisonnier est politique ». En 1974, il fonde Marge, groupe autonome de la mouvance libertaire, puis rejoint la Fédération anarchiste en 1989 et prend alors en main, sur Radio-Libertaire, l’émission consacrée à l’enfermement, née en 1981, qu’il rebaptise « Ras-les-murs ». Ayant eu la possibilité, non sans difficultés, d’étudier durant ses années d’incarcération, Jacques Lesage de La Haye est devenu psychanalyste reichien, activité qu’il exerce et enseigne depuis de nombreuses années.
Après avoir évoqué son expérience derrière les barreaux et son difficile retour à la vie « normale » dans plusieurs ouvrages indispensables à qui s’intéresse à la question de l’enfermement, Jacques Lesage de La Haye se penche ici sur les alternatives à la prison, inlassablement guidé par ce qui demeure au cœur de son combat : la nécessaire abolition de ce pourrissoir.
Ces alternatives nous entraînent dans quelques pays du nord de l’Europe, au Canada, en Allemagne, en France même, où l’on ignore le plus souvent que ces expériences existent, et jusqu’aux villages indiens de l’Etat du Guerrero, au Mexique, très en avance en la matière. En mettant l’accent sur le bon sens et l’humanité qui président à ces alternatives, Jacques Lesage de La Haye ne fait par là même que prononcer en même temps une implacable condamnation des systèmes de répression carcérale absurde et mortifère qui partout sévissent, n’engendrant que souffrance, violence et destruction des individus.

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Texte indicatif de l’émission « Ras-les-murs »

La prison doit cesser d’exister. En ce début de XXIe siècle, elle reste un vestige d’autres temps et d’autres mœurs. Elle demeure avec son cortège de misère et de haine. Espace de la non-vie et du non-droit, cet archaïsme barbare reste un lieu de destruction systématique de l’individu. Il faut modifier les esprits, toucher les causes profondes qui font qu’elle demeure, alors que le constat de son échec n’est plus à faire. Les anarchistes entendent rompre le silence criminel qui entoure la lutte des prisonniers et informer de la réalité, tant carcérale que judiciaire. Nous inscrivons ce combat dans celui plus vaste pour une société sans classe ni Etat. Il sera victorieux quand auront disparu le droit du plus fort et la loi des puissants.
La prison a fait son temps, qu’elle crève !

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Le camp de concentration franquiste d’Albatera (Alicante) fut l’un des plus cruels et inhumains qui aient existé en Espagne après la fin de la guerre civile, au point que certains l’ont baptisé l’«  Auschwitz espagnol ». Les conditions de vie dans le camp, qui a fonctionné d’avril à octobre 1939, étaient très dures. Les prisonniers ne recevaient que des miettes de pain et des sardines. La soif dont les prisonniers souffrirent, à cause du manque d’eau et de l’énorme chaleur qui régnait sur place, était épouvantable. Il y eut des tortures, toutes sortes d’humiliations ainsi que des exécutions. Les prisonniers disposaient chacun d’un numéro, de sorte que si l’un d’eux s’échappait ceux qui portaient le numéro précédent et le suivant étaient abattus.
« Franco a envoyé plus de 22 000 personnes dans le camp de concentration d’Albatera, et beaucoup y sont mortes déshydratées », explique le professeur et écrivain Isabel María Abellán Cartagena, qui enquête depuis plusieurs années sur ce qui s’est passé dans ce lieu où seules les chambres à gaz manquaient pour qu’il corresponde à un camp d’extermination nazi. En se fondant sur l’histoire d’Isidro, un républicain anarchiste qui a souffert et survécu à l’enfer et avec qui l’écrivain a eu de longues conversations après l’avoir rencontré en 2009, Abellán vient de publier le roman Isidro. Récit du camp de concentration d’Albatera.
Isabel María Abellán, professeur d’histoire à l’Université, explique que « dans cette saline d’Albatera, le gouvernement de la IIe République a construit un camp de travail pour les prisonniers de droit commun, où il n’y avait jamais eu plus de 700 personnes, alors que sa capacité était supérieure à 2000, et après la guerre civile Franco y a organisé un camp de concentration. Je me suis intéressée au sujet d’une manière imprévue, en enquêtant sur la IIe République dans la communauté valencienne, à la recherche de lettres de personnes qui s’étaient regroupées dans le port d’Alicante pendant les derniers jours de la guerre civile ».
Il ne fut pas facile pour l’enseignante de faire des recherches sur ce camp de concentration, sachant qu’après sa fermeture « l’endroit a été déclaré zone dévastée et que les machines ont tout rasé pour ne laisser aucune trace. Puis une agglomération artificielle a été créée (San Isidro), qui a été peuplée par des gens venus d’Aragon et du nord de l’Espagne. La première maison a été livrée en 1956. Il est impossible d’obtenir beaucoup de données parce qu’on a pris grand soin de ne pas laisser de traces, fait en sorte que tout disparaisse, mais les gens de la région connaissaient l’histoire. San Isidro a commencé par être un hameau dépendant de la ville d’Albatera, mais est devenu maintenant une municipalité indépendante ».
Avec tout le matériel recueilli et les témoignages de plusieurs personnes, Abellán a choisi d’écrire un roman. « Comme je suis enseignante, il me semble plus pédagogique pour mes élèves d’écrire un roman plutôt que de faire un discours pour un congrès, qui aurait quelque chose de plus académique », dit-elle.
L’historienne cartagénoise affirme que « le 1er avril 1939, à la fin de la guerre civile, des milliers de personnes attendaient dans le port d’Alicante les navires promis par la France. Certains sont arrivés, mais Franco a par la suite empêché d’autres navires français d’accoster. Les troupes franquistes séparèrent les femmes et les enfants. Les hommes furent regroupés. Certains furent abattus sur place dans le château de Santa Bárbara d’Alicante et d’autres emmenés dans un champ appelé Los Almendros (les amandiers). Max Aub a écrit un livre à ce sujet. C’était le printemps et les prisonniers avaient tellement faim qu’ils ont même mangé les feuilles des amandiers. Ils n’y sont restés que quelques jours ».
« Les premières semaines,
poursuit Abellán, entre 20.000 et 22.000 personnes furent regroupées dans le camp de concentration d’Albatera. D’après les témoignages que j’ai recueillis, ils étaient entassés comme des lapins, ils devaient se tenir debout, car ils ne pouvaient pas s’asseoir, et la surpopulation était terrible. Dans ce lieu se trouvait Isidro, qui demeura là du premier jour jusqu’à la fermeture du camp de concentration (octobre 1939). En août, beaucoup sont morts déshydratés. Ils souffraient d’une faim atroce, mangeaient à peine, et on ne leur donnait qu’un peu d’eau tous les deux jours. Comme c’était une zone saline, c’était comme dans un four où les prisonniers cuisaient. Les maladies, la faim, la déshydratation, tout se mêlait. »
Isabel María Abellán a trouvé l’histoire d’Isidro si terrible qu’elle a décidé de l’adoucir par la littérature. « Dans le roman, il y a des aspects réels de l’histoire d’Isidro, d’autres relèvent de la fiction. La grande licence littéraire qui m’a offert beaucoup de possibilités dans l’écriture est la création d’un personnage féminin, Käthe. Quand j’ai commencé à écrire l’histoire, je l’ai trouvée tellement dure que j’ai pensé que personne ne voudrait la lire. »
Pendant deux ans et demi, l’écrivain a entretenu une relation étroite avec Isidro, de l’âge de 93 ans jusqu’à sa mort. « J’insiste sur la façon dont il a réussi à survivre, parce que la beauté de l’histoire d’Isidro est qu’il s’agit d’une histoire de survie et d’amitié. Non seulement il se soucie de sauver sa propre peau, mais il aide beaucoup de gens et son humanité est très émouvante. »
Le roman Isidro* est une histoire vraie, avec une touche de fiction. Isidro est un milicien anarchiste dans la Barcelone des premiers moments de la guerre civile. Des brigadistes arrivent du monde entier, dont Käthe, une jeune femme fuyant l’Allemagne nazie. Ainsi commence une histoire qui se développe entre le front d’Aragon, la Barcelone convulsive de 1937 et un camp de concentration, celui d’Albatera, où furent transférés depuis le port d’Alicante tous ceux qui ne réussirent pas à partir pour l’exil à la fin de la guerre.

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* Ce roman n’a pas été traduit en français, mais il m’a semblé intéressant d’évoquer à travers lui l’existence de ce camp, largement ignorée dans notre pays. [Note du blogueur.]

Source : La crónica del pajarito.
Traduction : Floréal Melgar

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