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Archive for février 2013

L’AFFAIRE FONTENIS
(suite)

De 1945 à 1950, les années coulèrent, les congrès se succédèrent, amenant peu de changement dans ce que nous appelions pudiquement l’administration du mouvement, même si certains écorchés vifs n’en finissaient pas de brailler que nous étions devenus un « parti politique », que notre journal était un « torchon » et que eux, s’ils avaient été choisis pour organiser la Fédération anarchiste, « on aurait vu ce qu’on aurait vu ». Il s’agit d’une situation qui caractérise les organisations anarchistes depuis les origines et peut-être même les organisations « tout court » ; pour ma part, je n’ai aucun espoir que ces conneries cessent un jour. Il faudra s’en accommoder comme un clou à sa fesse.

Maurice Laisant

Maurice Laisant

Pendant cette période relativement calme sur le front des déchirements intérieurs nous eûmes un, deux, trois, quatre jusqu’à cinq permanents qui se marchaient sur les pieds dans l’étroite boutique du quai de Valmy. Notre journal tirait entre vingt et trente mille exemplaires (pour la première fois de son histoire) avec des pointes pour l’affaire Gary Davis ou pour la grève Renault (cent mille). Le Tout-Paris anarchiste des lettres et des arts se ruait dans les fêtes organisées de main de maître par Suzy Chevet et où débutèrent Ferré, Brassens et quelques autres, et qui remplissaient nos caisses. Je parcourais la France en tournées de propagande dont certaines durèrent un mois. Paul et Aristide Lapeyre, que je croisais parfois dans mes périples, faisaient de même. Enfin des groupes se multipliaient et disparaissaient à une cadence qui brassait profondément notre mouvement. A Paris nos meetings remplissaient la Mutualité, les Société savantes, Wagram. Nos traditionnelles engueulades sur le sexe des anges restaient bien au-dessous de celles qu’on avait connues dans le passé et qu’on connaîtrait plus tard. Non, décidément, rien ne se passait qui vaille la peine d’être conté, rien sinon quelques petites choses qui vont créer un climat d’où le drame va éclater !
Le second congrès de notre Fédération anarchiste se tint à Dijon en 1946. Il procéda à quelques retouches de l’administration. Bouyé, décidément en incompatibilité d’humeur avec la province, se retira de la commission administrative ; Louvet aussi, mais lui n’avait jamais assisté à une séance. Disons que dans sa sagesse le congrès coupa l’omelette par les deux bouts ! Fontenis fut nommé secrétaire général, titre bien mérité par sa discrétion et sa tolérance. Vincey resta administrateur, et je fus désigné comme secrétaire à la propagande avec en charge Le Libertaire. Je crois d’ailleurs que c’est cette année-là que Maurice Laisant entra au comité de lecture, un organisme que j’avais créé et que j’ai défendu âprement jusqu’à ce jour contre ceux, individualistes ou humanistes, qui voulaient le confier à un seul militant et faire du Libertaire une tribune libre où l’on alignerait les articles les uns après les autres dans l’ordre de leur arrivée (j’exagère à peine).
Le troisième congrès, qui se tint à Angers en 1947, ne modifia que peu de choses. Il m’est cependant resté à l’esprit ! C’est ce congrès, ou plutôt sa majorité composée d’artisans, de commerçants ou d’intellectuels, qui nous obligea, nous les ouvriers qui y étions opposés, à constituer la C.N.T., une fantaisie qui aurait pu nous coûter notre influence syndicale, réelle dans le pays. Notons pour mémoire que la rédaction de notre journal s’était considérablement enrichie de quelques noms somptueux : André Prudhommeaux (Prunier), Gaston Leval (Lefranc), Mercier (Parsal), Lepoil, Armand Robin le poète et… Georges Brassens ! Disons pour la petite histoire qu’outre les articles syndicaux j’ai rédigé à peu près tous les éditoriaux pendant ces cinq années !
Le congrès suivant se tiendra à Lyon en 1948, et ses débats pittoresques, comme de coutume, ne créèrent pas plus de remous que les précédents. Une innovation cependant : la création d’une revue, La Revue anarchiste, dont Fontenis fut le responsable. Elle réunit tous les anarchistes de luxe et eut aussi peu de succès que Plus loin, pour la raison évidente que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les congrès suivants, ceux de 1949 et de 1950, n’apportèrent aucune modification majeure à la routine traditionnelle, sinon peut-être qu’à la suite d’une série d’articles publiés par notre journal j’introduisis dans notre mouvement la notion de grève gestionnaire comme un des éléments de la transformation sociale. Des jeunesses anarchistes furent formées sous la direction de Fontenis et, peu après, un groupe d’autodéfense fut également fondé sous la direction de Fontenis. Oui, naturellement, les responsabilités de Fontenis s’étendaient : secrétaire de la Fédération anarchiste, responsable de la revue, des jeunes, du groupe d’autodéfense, ça faisait beaucoup, et seul le journal lui échappait alors. Que faisions-nous, direz-vous ? A vrai dire, pas grand-chose et, pour ma part, je savais bien que tous ces organismes remuaient beaucoup de vent. Et puis Fontenis était si serviable, si affable ; comme on le verra par la suite, il témoignait de la considération aux hommes qu’il lui était difficile d’écarter d’emblée.
Armand Robin

Armand Robin

C’est à cette époque que je découvris, grâce à un vieux militant anarchiste respecté dans nos milieux, Véran, qu’il y avait un flic parmi les quatre permanents de la boutique (je parlerai de cette affaire en son temps). Toutes les précautions furent prises, dont certaines relevaient du théâtre comique. C’est au congrès de Lille, en 1951, que les choses commencèrent à se gâter et que notre méfiance eût dû être éveillée ! Dans un geste à l’antique, Fontenis déclara ne pas vouloir être reconduit dans sa fonction de secrétaire général pour laisser la place aux jeunes ; je ne pus moins faire que de suivre un si noble exemple : j’abandonnais le secrétariat à la propagande et la responsabilité au journal par conséquent. Lui, Fontenis, et on le verra par la suite, n’abandonna rien du tout.
Il faut dire que ma quiétude, condamnable je le reconnais, reposait sur un groupe, le groupe Louise-Michel, qui était suffisamment nombreux et averti pour faire face à toutes les situations ; il le démontra par la suite. Un événement pourtant, que nous ignorions, allait toutefois précipiter les événements.
Au début de 1950, Fontenis avait créé une organisation, l’O.P.B. (Organisation pensée et bataille), véritable parti clandestin au sein de la Fédération anarchiste et destiné, nous expliqueront plus tard quelques « faux naïfs » qui, après avoir été exclus à leur tour, vendront la mèche, à transformer la Fédération anarchiste en une organisation de lutte des classes. Ce que, entre nous, elle n’avait jamais cessé d’être !
L’O.P.B. n’eut jamais l’importance sur l’évolution de la Fédération anarchiste que des esprits intéressés lui attribuèrent plus tard. Elle comprenait une vingtaine de membres que j’ai bien connus et dont tous ne travaillaient pas dans le génie. L’impact de Fontenis sur ce mouvement composé en majorité de jeunes viendra d’autre part.
L’O.P.B. avait un relent quarante-huitard dans ses structures comme dans son projet. Ses membres étaient recrutés par cooptation. Ils étaient tenus au secret. L’organisation possédait ses propres statuts, percevait des cotisations, établissait un programme qu’elle s’efforçait de faire triompher dans nos congrès. Son projet immédiat consistait à pousser ses membres aux responsabilités qui existaient dans la Fédération anarchiste. Son but plus lointain : créer une organisation « communiste libertaire » où se mêleraient l’efficacité du matérialisme historique de Marx et l’esprit libertaire, même si ce projet théorique, qui n’était pas sans analogie avec la « plate-forme » des anarchistes russes, ne se décanta que plus tard. Son ossature fut composée par des militants du groupe Sacco-Vanzetti, devenu le groupe Kronstadt. La Berneri, mise au courant du projet, refusa de s’y associer tout en patronnant la politique inspirée par Fontenis. Le reste de l’O.P.B. fut recruté dans les groupes de la région parisienne constitués par Fontenis à partir du groupe de l’Est, auxquels s’ajoutèrent quelques individualités de province. Ces groupes étaient squelettiques et à eux tous ils représentaient à peine la moitié du groupe Louise-Michel. Pourtant, malgré l’importance discutable de son « parti clandestin », Fontenis va l’emporter au congrès de Bordeaux, et il ne le pourra que grâce à la naïveté des anarchistes humanistes et au climat insupportable que ceux-ci imposaient à la Fédération anarchiste et qui fatiguait tous les militants actifs à cette époque comme aujourd’hui, et peut-être, comme on le verra plus loin, grâce également au « prestige » qu’il conservait auprès de ceux qui voulait le limiter et dont il voulait se débarrasser !
Il y a toujours eu, dans notre mouvement libertaire, deux courants qui ne recoupaient pas exactement les trois grandes tendances classiques de l’anarchie. Un courant humaniste qui voulait rassembler tous les anarchistes dont les soucis étaient pédagogiques, moralistes, spiritualistes ! Il se répandait à travers une propagande orale ou écrite et la conférence fut son outil principal, et un autre courant qui voulait construire une organisation révolutionnaire qui soit le fer de lance d’une transformation sociale radicale. Le champ du premier de ces courants s’étendait de l’individualisme libertaire d’Armand jusqu’à un communisme libertaire sans ossature, défini par Sébastien Faure. L’autre partait de l’anarcho-syndicalisme jusqu’à un communisme libertaire inspiré de Bakounine et de l’anarchisme espagnol. En marge des trois tendances classiques de notre mouvement, l’histoire de l’anarchie est l’histoire des tiraillements entre humanistes et révolutionnaires, tiraillements qui ne recoupent pas exactement la ligne de partage de ces tendances en ce sens qu’un homme comme Vincey, individualiste convaincu, fut un partisan de l’organisation alors qu’un communiste libertaire tel Louvet y fut toujours hostile.
André Prudhommeaux

André Prudhommeaux

Nous avons vu qu’en 1945 les trois tendances de l’anarchie étaient reconstituées dans des organisations autonomes simplement chapeautées par le Mouvement libertaire. Mais la Fédération anarchiste, censée représenter l’expression communiste libertaire, recueillit naturellement les militants des deux autres courants pour lesquels l’unité de tous les anarchistes, la synthèse de Sébastien Faure, était le credo, et alors, comme par le passé, les distorsions propres à notre famille spirituelle, chaque fois qu’elle est rassemblée, éclatèrent !
A ses débuts et de façon à rassurer la « clientèle » qu’elle voulait séduire, l’O.P.B. ne réclamait rien d’autre que de faire triompher l’anarchisme révolutionnaire sur cet humanisme dont se réclamaient Lapeyre, Laisant, Arru et quelques autres. Sur cette base, et en dehors de l’action propre à son parti clandestin, Fontenis bénéficia de cette fatigue des militants et de cet énervement que provoquait dans nos milieux cet anarchisme de bons sentiments que les humanistes poussaient insidieusement sur le devant de la scène et dont la tarte à la crème était l’unanimité dans les congrès, le vote étant considéré par eux comme anti-anarchiste, alors qu’à cette époque, comme de nos jours d’ailleurs, toutes les organisations anarchistes qui, par le monde, ont une certaine assise avaient recours pour se départager à une consultation « appropriée ». Ils menaient cette politique avec un autoritarisme intellectuel qui était et qui est encore désagréable à nombre d’entre nous !
Pour que les choses soient claires, et je ne m’en suis jamais caché, je dois dire que si pour durcir l’organisation et la transformer en un parti anarchiste à sa dévotion dont il avait trouvé le canevas dans Bakounine, qui fut le promoteur de toutes les fractions de noyautage du mouvement ouvrier, Fontenis avait créé une organisation clandestine, les anarchistes humanistes avaient, eux aussi, leur groupe de pression ! Il ne s’agissait pas d’un groupe structuré destiné à expulser de la Fédération anarchiste ceux qui pensaient différemment qu’eux, mais d’un réseau de correspondance dans le pays qui aboutissait à des résultats identiques, c’est-à-dire à conditionner le congrès sur des propositions élaborées en dehors de lui (nous voyons encore ça de nos jours). Naturellement, on ne peut faire aucun rapprochement entre le but final que s’était fixé Fontenis et ces anarchistes humanistes, mais tous ces groupes de pression furent néfastes et à l’origine de toutes les scissions du mouvement libertaire.
Ni le groupe Louise-Michel ni moi-même ne nous sommes associés à de telles pratiques que je réprouve, et j’ai pu rappeler à mes amis anarchistes humanistes, dont la propension à jouer les belles âmes m’agaçait, que personne ne pourra publier de moi une lettre où je fais du racolage, où je me livre à un travail fractionnel et où je raconte des conneries sur des militants pensant autrement que moi ! Et si je ne mets pas sur le même plan l’O.P.B., organisation clandestine destinée à transformer la Fédération anarchiste en parti politique, et ce lobby épistolaire, je pense que l’un engendre naturellement l’autre et que tous deux, à des degrés différents, sont néfastes à l’organisation ! Je voudrais d’ailleurs faire remarquer à ce propos que si nos camarades de province se méfient du « centralisme parisien », et souvent avec raison, sous prétexte d’être bien informés ils ont une tendance fâcheuse à adorer les ragots de toutes sortes dont les abreuvent généreusement leurs correspondants parisiens. Et ils ont tort !
C’est cet état d’esprit qui fut celui du groupe Louise-Michel qui explique qu’au cours de cette année 1952 nous restâmes dans l’ignorance de ce qui se tramait et qui éclata au congrès de Bordeaux. Pour ceux qui préparaient ce congrès à travers une correspondance édifiante, dont le but était de ramener l’organisation vers la synthèse, nous étions des partisans, avec Fayolle et son groupe de Versailles, d’une organisation solide et structurée, et il était préférable de nous laisser en marge. Quant à Fontenis et l’O.P.B., ils savaient bien que nous ne nous laisserions jamais embarquer dans une formation quelconque destinée à jouer le rôle d’un parti.
Cependant, Fontenis avait une vue réaliste des forces en présence et il n’ignorait pas que le groupe Louise-Michel pèserait lourd dans le combat qu’il allait engager ; c’est un peu avant le congrès de Bordeaux qu’il essaya, à travers moi, de sonder nos intentions ; nous prîmes alors conscience du danger qui menaçait de faire éclater la Fédération anarchiste.
Georges Brassens

Georges Brassens

C’est peu de temps avant ce congrès de Bordeaux de 1952 que Fontenis me fixa rendez-vous dans le jardin des Buttes-Chaumont, sur un banc, dans une contre-allée, à l’abri des « regards torves » de l’adversaire potentiel. Fontenis allait trop au cinéma ! Je dois dire que si ce lieu de rencontre du plus pur style quarante-huitard me laissa perplexe, cependant je m’y rendis sans faire usage de mon manteau couleur de muraille et sans abaisser sur mes yeux le béret basque que je portais alors perché sur le haut de mon crâne. Quand je pense aujourd’hui à toutes ces conneries auxquelles se livrèrent des personnages qui avaient passé l’âge de jouer aux billes, je suis encore étonné de constater les ravages que peut faire la « clandestinité » vue d’un fauteuil de l’Ambigu, sur un cerveau qui n’avait rien de génial mais auquel l’exercice de sa profession aurait dû conférer plus de mesure. Et c’est au cours de cette rencontre que j’entendis la première des deux propositions qui m’ont le plus étonné dans cette période tumultueuse de notre histoire. La première proposition ouvrit le conflit qui constitue proprement l’affaire Fontenis et dont ce que j’ai conté n’est que les prémices ; la seconde proposition que me fera un certain Breton, au nom du groupe Kronstadt, la clôturera…
Les discours de Fontenis n’étaient pas éclatants, ils étaient monocordes et étirés. Celui qu’il me débita sur le banc du jardin des Buttes-Chaumont ne jurait en rien avec son style habituel ; pourtant, je compris rapidement où il voulait en venir. Je vous le résumerai en quelques mots sans prendre à mon compte, naturellement, les allégations flatteuses ou injurieuses qu’il portait sur l’organisation et ses militants.
Pour Fontenis, la Fédération anarchiste dans ses structures actuelles avait fait son plein. Il fallait la transformer pour lui donner une organisation plus solide. Deux hommes étaient capables de le faire : lui et moi. Les autres ? Des phraseurs, des incapables, des nullistes ! Il fallait s’en débarrasser. Le mouvement devait avoir deux directions, une direction de formation intellectuelle que lui, Fontenis, se réservait, et une formation syndicale que je devais diriger moi-même. Il me couvrit alors d’éloges et couvrit nos autres camarades d’injures que je laisse au lecteur le soin l’imaginer.
Au moment où il tenait ce discours, l’O.P.B. était en place depuis plus d’un an, mais, comme le reste des militants de la Fédération anarchiste, je l’ignorais. Même si j’avais ma petite idée sur les éléments qui, dans la région parisienne, pouvaient l’appuyer, j’étais loin de supposer que Fontenis avait constitué une organisation clandestine destinée à s’emparer de notre mouvement. Je ne l’appris que plus tard, lorsque le groupe Kronstadt vendit la mèche. Mais, aujourd’hui, il est évident que cette démarche de Fontenis fut décidée par l’O.P.B. Celle-ci, qui avait un peu plus de jugeote que les militants de province, savait bien quelle était la force de notre groupe Louise-Michel et elle n’ignorait pas mes rapports avec le mouvement ouvrier dans tout le pays. Il s’agissait, c’est certain, de nous neutraliser en s’appuyant sur notre souci d’avoir une organisation solide et révolutionnaire. Et c’est lorsque je l’interrogeais sur le sort réservé à Lapeyre, Laisant, Vincey, Arru et quelques autres, et sur la manière dont ils prendraient ce plan, qu’il me fit d’eux un portrait où ils auraient eu du chagrin à se reconnaître…
Je vous ai dit que je compris très vite. Cependant je fis un instant l’âne pour avoir du son, réservant ma réponse, alléguant que je devais consulter mon groupe. J’ai eu alors l’impression de chuter brutalement dans l’estime de Fontenis. Consulter mon groupe, alors qu’il m’avait bien expliqué que dans je mouvement, à part lui et moi !… Les Buttes-Chaumont sont à deux pas du quai de Valmy ; c’est au bistro du coin, qui était l’annexe de notre siège, vers lequel nous nous étions dirigés en débitant des banalités d’usage pour y boire sans conviction le verre qui clôture ces sortes de discussions, que les « autres », qui attendaient dans le local, vinrent nous rejoindre. Je compris tout de suite que notre entretien confidentiel entre Fontenis et moi n’était pas si confidentiel qu’il avait bien voulu le dire et que cela faisait parti d’un plan mûrement réfléchi. Il y avait parmi eux… mais pourquoi donner un nom à ces personnages falots qui, depuis, ont disparu des milieux ouvriers ? Notre silence était éloquent. Ils nous pressèrent de questions, certains d’entre eux élevaient la voix, je m’énervais. Je n’ai pas besoin d’insister. En quelques mots et en employant un vocabulaire que j’ai hérité de mon enfance, dont je n’ai jamais pu me débarrasser entièrement et qui, à certains instants, me remonte à la tête comme une bouffée de vin nouveau, je les informais que nous ne laisserions pas exclure de la Fédération anarchiste des hommes avec lesquels nous n’étions pas d’accord, mais qui étaient de nos amis !
Nous en restâmes là. Je prévins les militants des projets de Fontenis et ils n’en tinrent pas plus compte que de la révélation que je leur avais faite au congrès de Paris de 1950 sur la présence d’un flic parmi les permanents du quai de Valmy. Fontenis, lui, avait compris. Pour que la voie soit libre il fallait d’abord se débarrasser du groupe Louise-Michel et de Joyeux. C’est à quoi il s’employa après le congrès de Bordeaux et sans que ça soulève beaucoup d’émotion parmi nos bons amis anarchistes humanistes. Mais n’anticipons pas et venons-en à ce congrès de Bordeaux où tout se décanta et qui fut une véritable journée des dupes.

(à suivre…)

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L’AFFAIRE FONTENIS
(suite)

L’homme qui, à Paris, fut la cheville ouvrière de la reconstruction de la Fédération anarchiste fut Henri Bouyé. Bouyé le mal-aimé ! Bouyé un garçon intelligent, capable et extrêmement dévoué à la cause anarchiste ; mais il gâtait tout par un sectarisme étroit et une espèce de sécheresse qui dressait un mur entre lui et ses interlocuteurs. Il fut le maître d’œuvre d’une brochure, Les Anarchistes et le programme social, destinée à relancer notre mouvement. Je viens de la relire ; elle ne manquait pas de qualités, cependant elle sera mal reçue par bon nombre de nos camarades de province, plus pour les sentiments qu’inspirait son auteur que pour ses défauts. Cependant, le véritable ordonnateur de notre nouvelle organisation fut Georges Vincey. Vincey, ancien ouvrier du bâtiment, s’était reconverti dans la frivolité et confectionnait des colifichets dans un petit atelier où il employait deux ouvrières. Ça lui vaudra un certain nombre d’ennuis de la part des « purs » fouille-merde et propres à rien qui passaient le plus clair de leur temps assis sur un siège dans la boutique du quai de Valmy à dire du mal de leur prochain ! Et c’est autour de ces deux hommes qu’après des années de silence tout repartit !

Georges Vincey

Georges Vincey

Dans un mouvement qui s’était promis de se reconstruire en tenant compte des enseignements du passé, les mêmes clivages se reproduisirent, certains à l’extérieur, d’autres au sein même de la Fédération anarchiste. Les courants classiques se reconstituèrent autour des grandes tendances de l’anarchie mais également autour des hommes.
En dehors du mouvement, un groupe individualiste qui ne devait pas grand-chose à Stirner ou à Thoreau se regroupa autour d’Armand. Il constituait un milieu qui vivait sur lui-même. Les problèmes sexuels étaient sa préoccupation dominante. Ce qui restait du syndicalisme révolutionnaire rescapé de l’aventure de la C.G.T.S.R. et de l’Occupation se reconstituait en tendance organisée au sein de la C.G.T. avec Pierre Besnard, auquel les événements n’avaient rien appris, et qui était toujours à la recherche d’une centrale syndicale dont il serait le dirigeant principal, réminiscence de son court passage à la direction de la C.G.T.U. après la scission syndicale de 1921. Enfin, autour du journal Ce qu’il faut dire, créé par Sébastien Faure, dont ils avaient repris le titre, Louis Louvet et Simone Larcher. Leurs rapports avec la Fédération anarchiste furent toujours ambigus. Ils y appartenaient sans y appartenir. Louvet avait des qualités mais un défaut malheureux les gâchait toutes. Il n’arrivait jamais à mettre en œuvre les projets multiples qui foisonnaient dans son cerveau inventif. Quant à Simone, pour laquelle j’avais beaucoup de sympathie, elle eût pu, si les choses s’étaient déroulées autrement, être la grande dame de l’anarchie de sa génération. Mais eux aussi avaient tendance à former un milieu susceptible de procurer quelques agréments à la vie difficile qui renaissait. L’incompatibilité de caractère entre Bouyé et Louvet, et peut-être également une certaine rivalité entre Le Libertaire et Ce qu’il faut dire, qui se partageaient une trentaine de milliers de lecteurs, détruisirent les bonnes résolutions qu’avait prises ce qui restait de militants dans Paris et sa banlieue.
Ce clivage à l’extérieur et en opposition feutrée avec la Fédération anarchiste, on le retrouvait à l’intérieur du noyau qui se constitua et qui forma le cœur de l’organisation à Paris. On trouvait autour de Bouyé des communistes libertaires décidés à structurer l’organisation de façon à ne plus connaître les mésaventures du passé. On y rencontrait des individualistes, tel Vincey. Lui était partisan de la responsabilité individuelle entre les congrès et il dota notre mouvement de structures dont certaines subsistent encore. Des militants comme Oriol venaient du marxisme et n’avaient pas encore assimilé les théoriciens de l’anarchie. D’autres, comme Suzy Chevet, venaient du Parti socialiste. Des syndicalistes, des pacifistes, mais surtout des camarades qui avaient plus ou moins bien assimilé les grands courants de notre pensée et qui appuyaient l’un ou l’autre à partir de circonstances, grossissant l’un en affaiblissant l’autre au hasard, ce qui jurait avec la logique et introduisait cette sainte pagaille qui fut souvent la seconde nature des anarchistes. Et puis il y avait les « intellectuels »…
Pierre Besnard

Pierre Besnard

Les dynasties révolutionnaires, ça existe ! Je n’ai rien contre. Mais je ne suis pas persuadé des vertus de l’hérédité sur ce plan-là ! Giliane Berneri était la fille de son père et la sœur de sa sœur, mais il n’était pas évident qu’elle possédait les mêmes qualités que ceux-ci. Elle terminait des études de médecine que les gens dans le secret qualifiaient de brillantes. Cela lui donna, parmi nous, une autorité qui me parut exagérée et que l’avenir ne justifia pas. Avec quelques autres universitaires « grand format », elle formait un collège de gens de savoir qui sortirent une revue, Plus loin, titre repris du docteur Pierrot, de fâcheuse mémoire. Ça n’ira pas loin et ça ne volera pas haut. Plus tard, un autre authentique intellectuel celui-là, André Prudhommeaux, les rejoindra. Enfin, il y avait votre serviteur qui sortait de prison ! J’étais heureusement le seul de l’équipe dans cette situation ! Je ne m’attarderai naturellement pas sur mon cas, sinon pour signaler que dès mon arrivée je pris la région parisienne en main, en répartissant la centaine de militants qui la composait en trois groupes qui furent les groupes de l’Est, le groupe du Sud et le groupe de l’Ouest ! Le premier se morcela assez rapidement, le second prit le nom de groupe Kronstadt et s’installera dans le quarter des Ecoles. Il aura comme animatrice Giliane Berneri. Le groupe de l’Ouest deviendra le groupe Louise-Michel, s’installera à Montmartre et aura à sa tête une organisatrice incomparable : Suzy Chevet. Au groupe Kronstadt il y aura du « beau monde », au groupe Louise-Michel il y aura « beaucoup de monde ».
Le tableau serait incomplet si je n’ajoutais pas que les groupes se multiplièrent, que les jeunes affluaient et refluaient, qu’on refaisait le monde avec entrain, qu’on s’engueulait avec conviction et que les éclats de voix rendaient le siège de notre mouvement à peu près inaudible au malheureux qui s’y risquait. D’ailleurs, il était immédiatement pris en charge, répertorié, et avant d’être dirigé vers un groupe qui lui conviendrait il était fermement poussé vers la porte, un paquet de Libertaire sous le bras, avec la recommandation impérieuse de rapporter la monnaie !
Je n’ai pas encore parlé des camarades de province que nous retrouverons par la suite. Nous avions alors peu de contacts avec eux, sinon par des camarades avertis, directement en relation avec le groupe de Bordeaux qui jouissait d’une grosse influence. Les frères Laisant organisaient un groupe à Asnières. Fortement influencés par Louvet et ses amis, ils étaient dans la région parisienne le reflet naturel des sentiments de nos amis de province, qui se méfiaient des lubies de Louvet. Ils ne joueront un rôle que plus tard, lorsque la Fédération anarchiste se constitua officiellement, au cours d’un congrès à la salle des Sociétés savantes.
Je conserve de cette période un souvenir merveilleux. Ce fut un monde un peu fou où la joie d’en avoir fini avec un cauchemar qui avait duré quatre ans se confondait avec la certitude que la révolution n’attendait plus que nous pour construire l’avenir. C’est dans ce milieu qui baignait dans l’exaltation des recommencements que Fontenis pénétra !
Suzy Chevet

Suzy Chevet

Georges Fontenis n’acquit que progressivement l’autorité qui lui permit de s’emparer de la Fédération anarchiste ! C’était un homme qui avait de la surface mais peu d’épaisseur ! Ce ne fut jamais un journaliste de grande stature et ses « œuvres complètes », en dehors de ses articles du Libertaire, d’abord peu nombreux, consistèrent en un Manifeste communiste qui ne passera pas à la postérité. Son discours, souvent monocorde, avait le souffle court. Il avait peu lu nos classiques, mais il n’était pas le seul dans notre mouvement ! Plus tard il entreprit de combler cette lacune en entrecoupant ses lectures de textes de Marx qui le marquèrent profondément. C’est dans le débat intérieur, à travers le cours magistral, que ses qualités se manifestaient le plus sérieusement ; c’étaient celles d’un instituteur habitué à faire la classe. A la vérité il avait à la fois les qualités et les défauts pour construire une carrière de fonctionnaire de l’Education nationale, ce qu’il fit par la suite.
Il ne deviendra « théoricien » que sur le tard, après la scission et alors que le journal sera devenu sa chose. Il suffit de lire la collection du Libertaire jusqu’en 1950 (je l’ai devant mes yeux sur ma table de travail) pour constater que sa contribution à l’occasion des événements quotidiens fut pratiquement nulle. Les quelques articles qu’il écrivit pour la troisième page de notre journal, page des « intellectuels », ne furent que des « remakes » des théoriciens qu’il avait bien fini par lire… mal dans la plupart des cas. Rien, par exemple, de comparable à la suite de textes de Prudhommeaux sur la Commune de Paris ou de cette série d’articles où, pour la première fois, je développais ma théorie sur la grève gestionnaire. Je me souviens, non sans malice je vous l’accorde, de cette séance du comité de rédaction de notre journal où, piqué par je ne sais quelle mouche, il entreprit de nous expliquer les vertus d’un ouvrage de Staline qui venait de paraître : La Linguistique, en le confrontant au marxisme et à l’anarchie ! Ce fut vraiment pour moi une franche rigolade, non seulement à en démêler les fils mais à voir la mine ahurie et les yeux ronds des militants devant ce pathos ! Mais alors, me direz-vous, d’où vint cette admiration incontestable que lui vouèrent certains militants, dont tous ne partageaient pas ses élucubrations et qui ne le quittèrent qu’à regret à l’instant décisif ?
Fontenis fut poussé à la tête de la Fédération par deux courants contradictoires. Il appartenait au clan des « intellectuels » et il leur était indispensable, car ses habitudes professionnelles lui permettaient de mettre un peu d’ordre dans leur verbalisme traditionnel, et envers lui la solidarité de ces personnages joua jusqu’à la fin, malgré les couleuvres qu’il leur fit avaler. Il rassembla autour de lui des jeunes sans formation, mais il est symbolique de constater que ceux qui étaient passé par la brillante école des Auberges de la jeunesse restèrent toujours allergiques à son « charme ». Il n’en fut pas de même pour certains militants venant tout droit des usines et authentiques travailleurs, formés par le syndicalisme, qui, à travers lui, crurent se hisser à la connaissance. Peut-être s’agissait-il là d’une attitude que j’ai souvent observée parmi les ouvriers qui fréquentent nos milieux. Cette connaissance qu’ils ne possèdent pas, ils répugnent à la reconnaître à l’un des leurs, car alors ils la ressentent chez autrui comme un reproche ! Ils préfèrent l’attribuer à un « intellectuel à parchemin qui lui a pu… a eu la chance… a eu le temps… a eu une situation de famille… etc. », comme s’ils étaient eux-mêmes responsables de la situation où la société qu’ils veulent abattre les maintient. Par la suite, et à part quelques imbéciles dont Joulin fut la plus vivante illustration, l’entourage de Fontenis, en dehors des « intellectuels », se composa de gens venus des partis politiques, dont les motivations restèrent douteuses et dont certains tournèrent mal !
Aristide Lapeyre

Aristide Lapeyre

On aurait tort d’imaginer que Fontenis s’imposa d’emblée parmi nous. Il possédait au plus haut point une roublardise doucereuse qui trompa son monde et servit à son ascension. Dès son arrivée parmi nous, il se montra attentif, serviable, tolérant. Un rassembleur, en somme, qui s’appuya successivement sur tous les militants dotés d’une parcelle d’influence. A cette époque où la Libération avait favorisé un afflux d’adhérents dans tous les partis de gauche, nous bénéficiâmes nous-mêmes de cet engouement qui ne dura pas. Nous avions besoin de militants pour inculquer à ces gens les rudiments de la pensée libertaire, et Fontenis fut employé à ce travail ingrat, lui qui, à cette époque, aurait eu plutôt besoin de s’asseoir sur un banc de la classe anarchiste. Mais dans l’administration du mouvement il ne joua aucun rôle, et il lui fallut attendre le congrès de 1945 pour qu’enfin il pénètre dans le noyau.
Au cœur du quartier Latin, à deux pas de l’Odéon, l’immeuble des Sociétés savantes jouait alors le rôle qui sera plus tard celui de la Mutualité. Le bâtiment était parsemé de pièces de toutes grandeurs qui servaient de sièges aux organisations hétéroclites nées de la Libération. Au rez-de-chaussée, une vaste salle de cinq à six cents places était réservée aux séances plénières et aux meetings politiques. C’est dans cette salle que se tint, au début d’octobre 1945 et en décembre de la même année, ce congrès puis cette conférence nationale qui marquèrent le départ de la Fédération anarchiste, « officiel » cette fois !
Ce premier congrès de la Fédération anarchiste de l’après-guerre m’a laissé un souvenir attendrissant. Des militants se retrouvaient qui n’étaient plus tout à fait les mêmes. D’autres, plus nombreux, faisaient connaissance, essayant de deviner à travers les visages s’ils pouvaient donner corps à l’impression qu’ils avaient ressentie à travers la correspondance nombreuse qu’ils avaient échangée avant de se retrouver ensemble dans ce quartier de la capitale chargée de gloire littéraire et révolutionnaire. On distinguait parmi eux des familles spirituelles bien distinctes : des anarcho-syndicalistes influencés par Besnard, qui était absent. Ils éditaient une feuille, Le Combat syndicaliste. Louvet et ses amis groupés autour de Ce qu’il faut dire. Des nouveaux, influencés par Bouyé qui était, lui aussi, absent, et rassemblés autour du Libertaire qui venait de reparaître dans un format normal. Dans le sillage d’Aristide Lapeyre et du groupe de Bordeaux, les provinciaux ! Ceux-ci, traditionnellement méfiants envers le « centralisme parisien », formaient un groupe compact, « pourri » d’humanisme et où se sentait l’influence de Sébastien Faure, disparu pendant la tourmente.
cqfd_louvetAristide Lapeyre était un élève de Sébastien Faure dont il apparaissait comme le légitime continuateur. C’était un homme qui inspirait le respect et avait ce qu’il convient d’appeler une présence. A cette époque où les mass-media n’en étaient encore qu’à leurs balbutiements et où la parole du conférencier était l’élément essentiel de la propagande, c’était un remarquable orateur, au langage travaillé, à la diction parfaite, et qui étonnait par la construction classique du discours. Il fut l’un des derniers à considérer la conférence comme une œuvre littéraire et à la traiter comme telle. Avant, pendant et après la guerre d’Espagne, il avait fait preuve de courage chaque fois que l’occasion s’en était présentée. Il jouissait d’une réputation dans nos milieux qui s’étendait à l’échelle internationale, mais également parmi les militants des organisations qui, auprès de nous, menaient le combat sur le plan humaniste. J’ai eu pour lui une amitié qui ne se démentit pas, même si je l’ai toujours considéré comme un homme des anciens temps, égaré dans notre siècle ! Mon plus grand regret c’est de n’avoir pas pu, avant sa mort, enregistrer sa remarquable conférence sur Nietzsche. C’était un sage, reconnu par tous comme tel. Il combla bien des fossés qui séparaient cette cohue sympathique qui se rassemblait pour construire un monde nouveau. Mais sa propension à la « tolérance » lui fera commettre quelques erreurs.
Je ne décrirai pas les débats de ce congrès, je me réserve de le faire en son temps. Il suffit de savoir qu’ils furent houleux et qu’ils permirent à Fontenis de faire ses premiers pas sur le devant de la scène. Les délégués hurlaient, les orateurs gagnaient la tribune au pas de charge, le président, débordé, gesticulait pour se faire entendre car la sonorisation n’existait pas encore et seule une voix forte permettait de survoler le tumulte. Cette réunion des anarchistes rassemblés pour construire « une plate-forme raisonnable », dont chacun rêvait, menaçait d’éclater ! C’est alors que nous nous réunîmes à trois, Oriol, Lapeyre et moi-même, pour construire une espèce de monstre, « le Mouvement libertaire », qui ne devait vivre qu’une saison mais qui avait l’avantage de « geler » les problèmes. Il s’agissait de réunir sous ce chapeau trois groupes distincts destinés à collaborer : les anarcho-syndicalistes, les amis de Louvet et enfin la Fédération anarchiste chargée d’éditer Le Libertaire, appuyée par Lapeyre, le groupe de Bordeaux et leurs amis de province. Pour proposer ce « chef-d’œuvre » et le faire accepter il fallait un homme neuf n’ayant pas participé aux querelles de l’avant et de l’après-guerre. Fontenis fut choisi, et il s’acquitta parfaitement de sa tâche avec sur les lèvres le souffle de l’innocence. Et c’est ainsi qu’il se trouva projeté parmi nous avec l’auréole du conciliateur.
Cependant ce congrès ne fut pas négatif. La commission administrative dont il se dota se composait de médecins, de professeurs, d’instituteurs, de fonctionnaires, d’artisans, d’ouvriers métallurgistes, de gars du bâtiment, et les femmes étaient nombreuses parmi eux. A l’annonce de cette liste, un murmure flatteur s’éleva de la salle, soulignant l’heureux équilibre de cet aréopage, prélude à une harmonie qui, hélas ! ne dura qu’un matin. Un autre événement marqua ces assises. L’absence de Bouyé, qui les avait préparées, fit une fâcheuse impression. Et au soir de la séance, à laquelle il n’avait pas voulu assister, redoutant les attaques de ses opposants, lorsqu’il reprocha aux « unitaires », dont j’étais, d’avoir abandonné le projet d’une organisation plus structurée, des propos vifs furent échangés. En réalité, bien qu’un semblant d’unité fut indispensable pour démarrer, je savais où se trouvaient les militants susceptibles d’organiser solidement le Mouvement anarchiste ! Et, de fait, six mois plus tard, le groupe Louvet s’était volatilisé, les anarcho-syndicalistes ne se réveillèrent que lorsque la Fédération anarchiste se décida à les aider à constituer la C.N.T., et la Fédération anarchiste, avec son journal Le Libertaire, sera le seul représentant sérieux de la pensée anarchiste. Le « Mouvement libertaire » n’avait vécu que l’espace d’un matin. Son seul mérite avait été d’éviter l’éclatement.
Simone Larcher

Simone Larcher

Ce fut au cours des débats très vifs qui suivirent l’attitude de Bouyé que je fis connaissance avec Maurice Laisant qui, par la suite, joua un rôle important dans notre organisation… surtout après la scission, au moment de la reconstruction de notre Fédération anarchiste détruite par Fontenis et son équipe.
Maurice Laisant appartenait lui aussi à une dynastie se réclamant d’un humanisme libertaire. A Asnières avec son frère, sa mère et quelques amis, il formait un groupe qui avait joué un rôle appréciable dans le rassemblement des anarchistes à la fin de l’Occupation. Sa réflexion s’inscrivait dans la suite de celle de Sébastien Faure et d’Aristide Lapeyre. Son aspect physique correspondait assez à celui qu’on pouvait se faire d’un poète romantique échappé d’un salon où Elizabeth Duncan dansait et où on récitait des vers de Maurice Rostand autour de Rosemonde Gérard ! Je le classais tout de suite avec une pointe de malice que je regrette à chaque instant, bien sûr, dans la catégorie des anarchistes sentimentaux, qu’il ne faut pas confondre avec les anarchistes de luxe dont Charles-Auguste Bontemps fut la plus vivante illustration. Au premier abord, Maurice Laisant pouvait paraître frêle, mais cela trompait, car c’était un homme extrêmement résolu, tenace, un excellent orateur et une bonne plume. Son incompatibilité d’humeur avec Bouyé le rangera auprès de Louvet, qui ne le valait pas ! Il sera mon ami et il l’est resté, même si notre conception d’une organisation anarchiste est bien différente.
La conférence qui suivit ce congrès mit une dernière main à l’organisation de cette Fédération anarchiste et les militants dont je viens d’ébaucher quelques traits, Fontenis y compris, en furent les maîtres d’œuvre… parmi d’autres, bien sûr.
On pourrait penser qu’un tel attelage ne durerait qu’un matin. Il dura six ans sans autres secousses que celles, inévitables, qui bousculent tout mouvement politique, allant cahin-caha, soutenu par le succès qui accompagna son lancement, succès dû à l’afflux de nouveaux membres issus de la Résistance, à la qualité de son journal, au travail des militants dont le mérite était certain mais qui bénéficièrent d’une situation qui ne dura pas. J’ai raconté ça dans mon livre L’Anarchie et la vie quotidienne, je n’y reviendrai pas.

(à suivre…)

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L’actuelle Fédération anarchiste célébrera ses soixante années d’existence à la fin de l’année en cours. Les 25, 26 et 27 décembre 1953 se tenait à Paris, en effet, le congrès de reconstruction de cette organisation, née à la Libération mais phagocytée et transformée en Fédération communiste libertaire par une petite bande de militants sectaires regroupés autour d’un homme qui crut très immodestement jouer le rôle d’un Lénine du mouvement anarchiste français.
Dans les numéros 28, 30 et 31 de la revue « La Rue », éditée entre 1968 et 1986 par le groupe libertaire Louise-Michel de la Fédération anarchiste, Maurice Joyeux, l’un des principaux animateurs de cette revue et de ce groupe, fit paraître trois articles intitulés « L’affaire Fontenis », « La reconstruction de la Fédération anarchiste » et « La Fédération anarchiste reprend sa place ». Ce sont ces trois articles, dans l’ordre et dans leur intégralité, qui ont été regroupés ici sous le titre d’« Histoire de la Fédération anarchiste (1945-1965) ».
La longueur de ce texte est telle, néanmoins, qu’il est évidemment impossible, sans rendre sa lecture rébarbative, de le publier ici en une seule livraison. Il vous sera donc proposé sous forme d’un épisode quotidien, à la manière des feuilletons publiés autrefois dans les gazettes.
Floréal

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Avant-propos

Depuis les origines, l’historien se collette avec l’histoire à la recherche de la pierre philosophale qui lui permettra de restituer le passé sous sa forme originelle ! Le passé ? Il est constitué par les événements et les hommes qui les ont suscités ou subis.
L’historien en rend compte en les mesurant à ses sentiments et aux incidences qu’ils eurent sur le comportement et les orientations des peuples et qu’ils imprimèrent à l’évolution de l’humanité. C’est dire que rien n’est simple lorsqu’il s’agit de reconstituer l’histoire.

Maurice Joyeux

Maurice Joyeux

L’historien, c’est d’abord à l’homme qui a construit l’événement qu’il s’est intéressé, puis au milieu qui lui imposait une attitude logique de comportement. Ces deux éléments indispensables à la reconstitution du passé nécessitent un équilibre que la nature humaine rend difficile. En avons-nous connu de ces querelles d’hommes de savoir, nourris de science et de passion, opposant l’homme qui agit au milieu qui impose, la personnalité qui force le destin à l’environnement économique qui conduit l’évolution, avec, pour arbitrer le débat, le document, élément fragile, nous disait Michelet, et qui laisse dans l’ombre la substance de l’histoire qui, justement, est ce que le silence et le parchemin masquent.
Aujourd’hui, le document fait loi. Le document, la voilà bien la preuve de la vérité ! Soyons sérieux. Le document est l’œuvre des hommes à partir d’un milieu que l’historien condamnera ou exaltera. Que restera-t-il des documents entassés dans le Kremlin lorsqu’on pourra les dépouiller ? Des dates, des faits, dont l’authenticité n’a pas fini de faire couler de l’encre. Les documents n’engagent que ceux qui les rédigent, la relation des faits que celui qui les conte. Et il reste au temps à faire son travail, à dépassionner le débat et aux historiens à confronter les textes pour donner à juger, sans autre certitude qu’en fin de compte le lecteur se déterminera à travers ses passions.
A propos de cette affaire Fontenis dont je veux aujourd’hui vous parler, on a vu un historien sérieux et honnête donner comme important une réunion au Mans de quelques personnages qui ne jouèrent aucun rôle, simplement parce qu’il a retrouvé un texte qu’ils ont publié et qui était destiné à leur donner une importance qu’ils n’avaient pas. Et nous le voyons aujourd’hui racler les fonds de tiroir de l’anarchie pour constituer un dossier destiné à accréditer ses thèses, qui consistent à associer l’anarchie au romantisme et à la rejeter dans le passé. La vérité historique n’existe pas, ou plutôt chacun d’entre nous a sa vérité.
Mais après ces réflexions que j’ai cru nécessaire d’émettre, revenons à l’affaire Fontenis que je traiterai sous ma propre et seule responsabilité en essayant, comme nous le recommandait Michelet, de voir ce qui s’est caché derrière les silences et les parchemins.

Maurice Joyeux

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L’AFFAIRE FONTENIS

Depuis une trentaine d’années, il existe dans notre milieu un mythe. Ce mythe c’est celui de “l’affaire Fontenis” ! Mythe qui repose sur un seul homme dont la présence parmi nous fut relativement courte, six ou huit ans au plus, et qui n’exerça son autorité que pendant la moitié de ce temps. Pour les militants qui se succédèrent, Fontenis fut le “méchant”, le “loup-garou” de la fable, “l’affreux” de la tragédie, “l’Antéchrist” qui épouvanta non seulement une génération mais celles qui suivirent, qui ne l’ont pas connu mais qui l’évoquent chaque fois qu’une querelle idéologique secoue notre mouvement. Le personnage ne méritait ni un tel “honneur” ni une telle constance dans ce rôle “classique” que tous les groupes humains inventent pour se débarrasser du poids de leurs “péchés” et rejeter sur “Satan” celui de leurs erreurs. Je trouve ridicule ce recours à “l’affaire Fontenis” de la part d’un certain nombre de nos camarades pour expliquer ou justifier des désaccords. Le recours au “méchant” n’est rien d’autre que le recours à l’irrationnel, et la philosophie nous a appris que seule la littérature lui donne le visage du Faust de Goethe alors qu’il se trouve en nous et que c’est là qu’il faut le débusquer, plutôt que lui attribuer à la fois un visage séduisant et angoissant. Et si pour exorciser le diable il suffit, disent les bons pères, d’en parler, alors parlons de “l’affaire Fontenis” !

Georges Fontenis

Georges Fontenis

Mais d’où venait Fontenis, qui était Fontenis ? En réalité je n’en sais rien, et ceux qui savent comment on entre dans notre mouvement et comment on en sort ne s’en étonneront pas. Il est possible qu’un savant historien fouille dans ses archives et trouve une réponse à cette question, mais je doute que cela nous apporte un éclaircissement important sur ce personnage. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’ainsi est fait ce mouvement libertaire qu’un homme dont on ne connaît pas mieux les origines vous présente un inconnu qui s’intègre au groupe, comme si cela allait de soi, et qui à son tour deviendra le garant d’autres, sans plus. Le plus étonnant, c’est qu’en fin de compte cette facilité n’ait pas plus favorisé l’intrusion d’éléments douteux dans nos milieux que dans d’autres organisations plus fermées ! Cela tient probablement à deux raisons fort simples. La première, c’est que les flics comme les partis tiennent notre organisation pour négligeable, et la seconde c’est que, justement, la trop grande facilité pour y pénétrer lui retire tout son attrait. Encore que pour certains la crainte du coup de pied au cul et notre réputation peut être le commencement de la sagesse.

C’est dans le courant de l’année 1945, à la boutique du quai de Valmy, qui servait à la fois de librairie et de siège à notre organisation qui venait de se reconstituer, que je vis pour la première fois Fontenis. Il y avait là quelques camarades. Je ne me rappelle plus qui me le présenta ou même si on me le présenta. Peut-être personne, chacun se figurant qu’il était parrainé par l’autre ? Il finissait son service militaire et était encore vêtu de kaki, ce qui, dans nos milieux, attirait l’œil. Je crois avoir fait quelques réflexions désagréables sur ce sous-off qui se présentait comme pacifiste, attitude compréhensible pour quelqu’un qui sortait de tôle pour, entre autres, insoumission !
Rien ne laissait supposer que ce “pacifiste” ferait chez nous la carrière qui sera la sienne. Fontenis était un homme grand, aux épaules larges, au front et aux tempes dégarnis, portant beau. Malgré son teint blanc et sa blondeur fade, son aspect était engageant et séduisait au premier contact. Ce qui retint tout de suite mon attention ce fut ses yeux clairs, ronds, qui ne rencontraient jamais les vôtres, et qui, lorsqu’il vous parlait, semblaient toujours regarder par-dessus votre épaule. Sa tête constamment en mouvement, qui ponctuait toutes les évidences qu’il vous débitait avec l’autorité du maître d’école, vous donnait le tournis ! Je n’ai jamais aimé Fontenis ! Question de tempérament. Agacé peut-être par sa façon ostensible d’être ou de paraître raisonnable dans notre milieu particulièrement tapageur.
Fontenis était instituteur. Il fut démobilisé quelques semaines plus tard, grâce, je présume, aux circonstances de l’après-guerre, et il va prendre parmi nous une place qui ira grandissant. Mais pour bien comprendre les répercussions qu’aura dans nos milieux l’action de ce nouveau venu, je crois qu’il est bon que j’essaye de vous tracer ce qu’était cette arche de Noé que fut, au lendemain de la Libération, cette étroite boutique du quai de Valmy qui servit de siège à notre Fédération anarchiste.

André Arru

André Arru

La déclaration de guerre de 1939 éparpilla dans la nature les militants de l’Union anarchiste et de la Fédération anarchiste, les deux organisations qui se partageaient les maigres effectifs du mouvement libertaire. Certains d’entre eux rejoignirent leur régiment, d’autres se réfugièrent à l’étranger. Quelques-uns, pratiquant le débrouillage individuel, avaient réussi à se soustraire à leurs obligations militaires, quelques autres désertèrent ! Ce furent les moins nombreux, avec ceux, dont je fus, qui disparurent dans la nature, optant pour l’insoumission. La défaite, l’exode, l’Occupation, la grande merde qui régnait alors sur le pays, sur les nerfs et sur les cerveaux des hommes précipita la désagrégation du mouvement anarchiste, encore qu’à l’échelle régionale certains militants conservèrent un contact que les temps difficiles rendaient aléatoire. Mais ce fut surtout sur le plan des idées que des divergences éclatèrent, projetant en pleine lumière des désaccords fondamentaux que le mythe de l’unité des anarchistes ne parvenait que difficilement à dissimuler. Le pacifisme bêlant, élément désagrégateur du mouvement libertaire, fit des ravages, entraînant certains camarades dans la collaboration ou sur sa lisière, le syndicalisme et l’anticommunisme en rallièrent quelques autres à la charte du Travail, derrière Froideval et P’tit Louis Girault. D’autres, assez rares, rejoignirent la Résistance. Il fallut attendre 1943 pour qu’un certain nombre de camarades se regroupent autour d’Aristide et de Paul Lapeyre, de Charles et Maurice Laisant, d’André Arru, de Voline et de quelques autres. Ils se rencontrèrent à Agen pour envisager l’après-guerre. A la même époque, à Paris, des contacts s’établissaient à la Bourse du travail, dans un local qui avait déjà servi à la résistance syndicale et qui était le siège du syndicat des fleuristes, dont le responsable, Henri Bouyé, était un militant anarchiste. Peut-on parler de résistance ? Disons que des rapprochements furent élaborés entre ceux qui avaient, physiquement et moralement, survécu au dévoiement provoqué par quatre ans d’occupation. Leur première tâche fut d’établir la liaison avec les prisonniers, et c’est ainsi qu’Arru prit contact avec moi qui, à Montluc, purgeais une peine de prison pour mutinerie, insoumission et quelques autres babioles. Puis la Libération vida les prisons, libéra les craintes, et le mouvement anarchiste se reconstitua. En province, autour des camarades de Bordeaux et de la région, à Paris dans la boutique du quai de Valmy, autour de Bouyé, Vincey, Giovanna Berneri, Durant, Louvet, Joulin et quelques autres ! Et c’est là qu’au mois de janvier 1945, libéré de prison et après un séjour auprès des camarades anarchistes de Lyon puis dans ma famille, je rejoignis ce petit groupe qui comptait une centaine de militants et qui allait devenir la Fédération anarchiste.
Henri Bouyé

Henri Bouyé

Dans ces deux groupes, celui de province et celui de Paris, nombreux étaient les absents, la plupart de ceux qui, avant la guerre, avaient animé le mouvement anarchiste ! Certains, tel Frémont, ancien secrétaire de l’Union anarchiste, étaient morts, d’autres étaient recyclés à l’étranger. Quelques-uns avaient été, je ne dirai pas écartés, mais oubliés à être conviés à la reconstruction du mouvement libertaire, et parmi eux Le Meillour, Lecoin, Loréal, etc. Quelques années plus tard, à ma librairie du Château des Brouillards, beaucoup d’entre eux, qu’ils aient appartenu au mouvement syndical ou à l’Union anarchiste, viendront me voir. En ai-je entendu de ces histoires douloureuses d’hommes qui avaient fait le mauvais choix, qui avaient été imprudents ou s’étaient contentés de rester passifs dans une période où tout le monde avait peur ! A Paris comme en province ce sont les militants de l’Union anarchiste qui avaient le moins tenu le coup et, au quai de Valmy, les éléments issus de la Fédération anarchiste d’avant-guerre dominaient.
Le milieu anarchiste était alors très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. La plupart des militants étaient des ouvriers ou d’anciens ouvriers reconvertis dans le petit commerce, voire la petite industrie. Leur culture de base était le certificat d’études. Mais tous étaient des autodidactes avec ce que cela comporte de connaissances approfondies pour certaines matières privilégiées et de lacunes pour d’autres. Il n’y a rien là de péjoratif, et tous les militants du mouvement ouvrier se trouvaient dans le même cas. Ils lisaient beaucoup les classiques du mouvement ouvrier en long, en large, en travers, mais ils ne lisaient que ça. Le caractère autodidacte de leurs connaissances donnait à ces militants à la fois un sentiment de supériorité envers les travailleurs et d’infériorité envers ceux qui avaient eu la chance, rare à cette époque, d’avoir reçu une culture classique qui se traduisait par du parchemin. A notre époque où la jeunesse reçoit une instruction supérieure à celle de leurs parents et en tout cas égale à celle d’un instituteur de l’entre-deux-guerres, on a du mal à comprendre les réactions de l’autodidacte mal dans sa peau, et qui se traduisait soit par du mépris, soit par l’admiration devant l’universitaire. C’est ce phénomène qui va nous permettre de comprendre l’emprise de Fontenis sur certains éléments de la Fédération anarchiste.
Quelques-uns de nos lecteurs trouveront sans doute cette pochade de nos milieux à la Libération à la fois trop longue et trop succincte, mais il s’agissait de planter le décor. Je demanderais encore un peu de patience, le temps de griffonner quelques portraits avant d’entrer dans le vif d’un sujet que certains considèrent comme une tragédie et que, pour ma part, j’ai toujours considéré comme une comédie-bouffe !

(à suivre…)

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De 1991 à 2003, j’ai animé, sur l’antenne de Radio-Libertaire, l’émission « La mémoire sociale », principalement consacrée à l’histoire du mouvement anarchiste. Cet article de présentation de l’émission a paru le 15 juin 1995 dans « Le Monde libertaire ».

Dessin de Dobritz pour "La mémoire sociale"

Dessin de Dobritz pour « La mémoire sociale »

Reprenant le titre laissé vacant d’une émission créée quelque temps après la naissance de Radio-Libertaire et animée alors par un compagnon du groupe Malatesta de la Fédération anarchiste, Stéphane Carel, « La mémoire sociale », comme son nom l’indique, se consacre à l’histoire.
Est-il utile de préciser ici que nul masochisme n’habite l’animateur et que priorité est donc bien évidemment donnée à l’histoire du mouvement libertaire à travers le monde et les époques, à celle des tentatives de transformation révolutionnaire marquées par ce mouvement, et enfin à l’évocation d’hommes et de femmes l’ayant influencé ou ayant contribué à la formidable richesse de sa pensée.
Ainsi avons-nous évoqué abondamment depuis trois ans l’Espagne libertaire ou le soulèvement et l’œuvre constructive des makhnovistes durant la révolution russe, mais aussi l’histoire du 1er Mai, celle des Bourses du travail, de la Fédération jurassienne, des IWW aux Etats-Unis, ainsi que la vie et la pensée d’hommes tels que Bakounine, Stirner, Elisée Reclus ou Marius Jacob.
Cependant, si cette priorité se conçoit, des incursions en territoire ennemi ont parfois été opérées puisqu’il fut question, par exemple, de la révolution chinoise, de la vie de Karl Marx, des différences fondamentales entre marxisme et anarchisme ou de commentaires critiques des points de vue marxisants sur la Commune de Paris ou sur l’œuvre de Stirner.
Délibérément inscrite dans une optique pouvant être qualifiée d’ « anarchisme classique », c’est-à-dire imperméable aux idéologies au goût étrange venu d’ailleurs, le marxisme en premier lieu, l’émission se veut aux antipodes des styles « tribune libre fourre-tout » ou « salon où l’on cause ». C’est ainsi…
Il est indiscutable que l’anarchisme souffre d’être grandement ignoré. Modestement, « La mémoire sociale » se propose de combattre cette ignorance et de dire l’extrême originalité de la philosophie libertaire comme la pertinence des analyses et des propositions de ses principaux théoriciens et acteurs.
Il est tout aussi indéniable, hélas, que l’anarchisme pâtit d’être trop souvent mal défendu par ceux qui énoncent en son nom un invraisemblable charabia où le gauchisme défroqué le dispute à la provocation malsaine. Toujours aussi modestement, c’est aussi contre cette néfaste tendance que « La mémoire sociale » inscrit son propos.

Voici, de mémoire, la liste des thèmes qui furent traités tout au long de ces années d’antenne : Histoire du « Libertaire » ; La révolution russe ; Makhno ; Les canuts ; Les IWW ; Les anarchistes et l’organisation ; L’affaire Fontenis ; Qu’est-ce que l’anarchie ? ; Louis Lecoin ; Bakounine ; La révolution en Catalogne ; Anarchie et société moderne ; Elisée Reclus ; Les dossiers noirs de la Résistance ; Anarchie-marxisme : les oppositions ; Marxisme : les expériences ; Stirner ; Les Bourses du travail ; Police et mouvement ouvrier ; La Chine de Mao ; Le gauchisme ; La Fédération anarchiste dans les années 60 ; La Fédération jurasienne ; Espagne 36 : la militarisation des milices ; Bakounine : les années de jeunesse et le constructeur ; L’anarchisme espagnol ; Histoire de l’anarchisme ; Marius Alexandre Jacob ; Kropotkine ; L’affaire Sacco et Vanzetti ; Les journées de mai 1937 en Catalogne ; Proudhon ; La Commune de Paris ; Karl Marx ; L’idée communiste dans la pensée humaine ; Blanqui ; Histoire des socialismes ; Les anarchistes illégalistes ; Fernand Pelloutier ; Histoire du 1er Mai ; L’Eglise catholique sous Vichy ; L’anarchisme en Espagne (1936-39) ; Espagne 36-39 et France occupée : les exactions des communistes ; Louise Michel, etc.

Voici par ailleurs ce qu’en disait un journaliste dans un article paru le 9 janvier 1995 dans le supplément radio-télé du quotidien « Le Monde »
LMS

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Très beau montage sonore réalisé par un ami, Jean-Denis, autour de Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré.

http://www.mediafire.com/?6saf2dpt6a9765a

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Mononc*

Fidèle à toi-même (ce que je considère comme une vertu, surtout en ce que ça te rend parfaitement prévisible), je sais que tu continues à prendre les vessies pour des lanternes ; la tienne aussi bien que celle des autres. Ainsi, trop souvent, tu te brûles ou tu t’égares.
C’est pour t’éviter une nouvelle mésaventure, de nouvelles déceptions, de nouvelles frustrations – dont une fois de plus tu ne manqueras pas d’accuser les autres, leur lâcheté, leur duplicité, leur immaturité – que je te donne quelques précisions à propos d’anarchie. Ton impressionnant bagage universitaire – ce n’est d’ailleurs jamais les bagages qui t’ont fait défaut, mais plutôt de savoir où les poser – me permet de rester très succinct.
Contrairement aux nombreux, et illusoirement divers, lieux que tu as fréquentés, l’anarchie n’est pas un parti. Pas même un embryon de parti préfigurant une quelconque avant-garde ; ou tous autres espaces de débats, de pratiques (pardon : de poïésis et de praxis) ou s’élaborerait l’avenir du Genrumain et/ou de la société. Contrairement à ce que tu peux en espérer, ce n’est pas non plus le lieu des réponses aux faillites des théories, ni même des pratiques, dont le temps a révélé la non-pertinence ou la caducité, et qui t’ont déçu.
L’anarchie, qui ne se résume ni ne se subsume à une, ou des organisations, est d’abord (comme la poésie – avis très personnel) une affaire de volonté et de désir : des gens s’assemblent comme ils l’entendent, avec qui ils s’entendent, pour faire comme ils l’entendent ce que leur entendement du monde et d’autrui leur inspire ; ça dure autant qu’ils le veulent, d’autres les rejoignent, certains s’arrêtent, les autres continuent. C’est la vie. Ils ne rendent de comptes qu’à eux-mêmes. Il n’y a d’autre doctrine anarchiste que ce que l’histoire, la mémoire, les écrits en ont retenu.
Bien sûr, l’Etat, les Eglises, les doctrinaires de toutes doxas, ceux qui ont un chemin tout tracé NON SEULEMENT POUR EUX MAIS POUR TOUS ne le supportent pas ; d’où conflits, luttes, rapports de forces. Mais ce serait, et c’est hélas, une bien tenace confusion que d’y voir un écho, ou un renouvellent des théories du natif de Trèves. Bien sûr la lutte des classes est un fait, bien sûr des anarchistes s’y investissent, mais il n’y a pas plus confusion (fondre ensemble) de l’un à l’autre qu’entre anarchie et gastronomie quand des libertaires banquettent.
Toute recherche d’un hypothétique moteur de l’histoire, tout désir de renouveler ou d’actualiser des théories, tout ego tribunicien n’y peut trouver que déceptions et frustrations.
Evite-toi, Mononc, évite-nous l’amertume, le ressentiment, la colère qu’une ballote erreur de parcours ferait une fois de plus naître. Tu as des amis qui l’ont tenté, regarde comment, et où ils en sont.
Ton bienveillant neveu,
Jean-Victor Verlinde

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* J’ai effectivement un oncle prénommé Philippe, et que j’appelle affectueusement ainsi, bienheureux nonagénaire qui sème la pagaille dans son gérontovillage en se trompant de bungalow, de boîte à lettres, de table, de boisson. Il ne fait là que poursuivre un trait de caractère qui a toujours fait les délices de la chronique familiale.

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Bigre ! Une adhésion à la Fédération anarchiste qui fait l’objet d’une longue explication sur le site Mediapart*. Mais quelle est donc cette personnalité hors du commun pour que cet événement soit ainsi traité comme une information de première importance ?

Deux amis. L'un aime la FA, l'autre la vomit.

Deux amis. L’un aime la FA, l’autre la vomit.

S’il est vrai que seuls les imbéciles ne changent pas d’opinions, force est de reconnaître que la nouvelle recrue de la Fédération anarchiste n’est pas la moitié d’un con. Jugez-en ! D’abord adhérent du Mouvement de la jeunesse socialiste, Philippe Corcuff – il s’agit de lui – passe ensuite au Parti socialiste, puis rejoint le Mouvement des citoyens de Jean-Pierre Chevènement. Il le quitte et trouve refuge après cela chez les Verts, avant de leur tourner le dos et de rejoindre le groupe SELS (Sensibilité écologiste libertaire et radicalement social-démocrate [sic]). Pas assez ou trop sensible à ce courant, il démissionne et s’engage à la Ligue communiste révolutionnaire, puis au Nouveau Parti anticapitaliste. C’est cette dernière organisation, pas plus capable que les autres d’exaucer ses espoirs de changement, qu’il vient d’abandonner, avec mélancolie toutefois, pour rejoindre la Fédération anarchiste, car, affirme-t-il, « il est important de s’efforcer de rebondir ». Comme on le voit, les libertaires viennent de s’adjoindre une valeur sûre, sinon dans le domaine des convictions, du moins dans celui du rebond.
Certains se demanderont sans doute, même si aujourd’hui plus rien n’étonne, ce qui peut bien expliquer le nouveau choix de Philippe Corcuff, principalement nourri au biberon du CERES, courant de gauche du PS influencé par l’intellectuel marxiste Didier Motchane, puis à la bouillie trotskiste LCR-NPA. C’est en vain qu’on cherchera dans son texte le nom d’un théoricien du passé ou d’un militant du présent, côté libertaire, ayant exercé une soudaine influence suffisante pouvant expliquer sa décision. Outre une sympathie marquée pour Olivier Besancenot et Philippe Poutou, Lénine, Trotski, Rosa Luxembourg, Enrico Berlinguer, Maurice Merleau-Ponty, Daniel Bensaïd, autant de personnages totalement étrangers à la pensée anarchiste, sont les seules références rappelées ici.
Avec un tel bagage et un tel bilan, il ne semble pas que cet important personnage, qui a échoué partout, ait l’intention de laisser la Fédération anarchiste dans l’état où il va la trouver. De mauvaises langues un peu renseignées sur cet état actuel affirmeront bien sûr que c’est plutôt une chose à souhaiter. Certes, mais tout dépend dans quel sens on s’oriente. Or il est permis de s’inquiéter lorsqu’on découvre, sous la plume de Philippe Corcuff, que « l’anarchisme est à réévaluer aujourd’hui dans les gauches, dans un dialogue avec Marx ». On appréciera par ailleurs la modestie de l’intellectuel de haut vol (c’est un ami de Michel Onfray) qui s’apprête à donner un coup de pouce à « une Fédération anarchiste [qui] porte une actualité dont elle n’est pas toujours suffisamment consciente ». Heureusement, le sauveur arrive.
Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un militant tout empreint d’idéologie marxiste, déçu par les organisations au sein desquelles il n’a pu jouer un rôle de premier plan, se tourne vers la Fédération anarchiste pour lui apporter ce qui lui manquerait. Cela s’est toujours mal terminé, car personne n’a jamais réussi à marier carpe et lapin. Les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, on en reparlera dans quelque temps.
En attendant, bon courage, camarades !

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* « Pourquoi je quitte le NPA pour la Fédération anarchiste »

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