Flux
Articles
Commentaires

Samedi 31 mars, plusieurs manifestations ont eu lieu, à Quimper, Bayonne, Toulouse, Perpignan, Ajaccio, Strasbourg, Lille et Annecy, pour la défense des langues régionales et pour que soit ratifiée par la France la charte européenne des langues régionales ou minoritaires.
L’occasion, ici, de vous faire lire l’article que m’avait confié, sur le sujet, Pierre-Valentin Berthier, longtemps collaborateur de publications libertaires ou pacifistes diverses, comme “Défense de l’homme”, “La Rue”, etc. Il rédigea également durant de longues années, pour “Le Monde libertaire”, une rubrique régulière intitulée “A rebrousse-poil”.

La préservation des langues régionales occupe une large place dans les préoccupations de beaucoup de personnes attachées, sentimentalement ou intellectuellement, à cet élément majeur de leur héritage culturel.
Il est en effet de l’intérêt de tous de ne laisser perdre aucune de nos richesses ; or, les langues parlées ou écrites, vivantes ou mortes, vernaculaires ou véhiculaires, constituent un des trésors du patrimoine commun. L’auteur des présentes lignes en est si bien convaincu qu’il s’est lui-même intéressé au vocabulaire disparu de sa province natale (1) dans le même temps où il publiait aussi des ouvrages contre les mauvais usages dans le français (2).
On se prend à rêver aux langues oubliées. Quel bonheur si, par fiction, l’on pouvait reconstituer les premiers phonèmes articulés par l’humanité fossile ! La jubilation du paléontologue qui aurait fait couver un œuf de dinornis ne serait pas plus exultante !
Cependant, l’intérêt particulier pour les langues régionales ne doit pas occulter l’intérêt général, qui exige que les hommes, se rencontrant de plus en plus, se comprennent de mieux en mieux. Ce pourquoi une langue véhiculaire unique est souhaitable, et sa nécessité démontrée. Point de vue fort bien exposé par Yvonne Lassagne-Sicard dans son livre Que vive la langue française et que vive l’espéranto ! (3).
Pour l’heure, l’anglais l’emporte comme idiome véhiculaire, surtout dans les domaines des affaires, du commerce, des techniques et des sciences, appuyé en cela par la supériorité économique américaine. Mais s’il en est ainsi à l’échelle internationale, il est évident que, dans l’aire plus restreinte de ce qu’on est convenu d’appeler l’ « Hexagone », le français est la véritable langue véhiculaire par rapport aux parlers localisés, minoritaires, historiquement circonscrits, et cette fonction ne saurait désormais lui être disputée.
Qu’entre eux les citoyens d’Armorique parlent le breton, les Basques l’euskadien, les Languedociens le vieil occitan septimanien, les Cerdans le catalan, les Corses le corse, cette diversité est admirable pourvu que nous, Tourangeaux, Berrichons ou Lorrains, puissions leur parler français, et qu’eux-mêmes le puissent pour communiquer d’un groupe à l’autre. Sinon, il leur faudra bien choisir un autre véhicule, comme les érudits du Moyen Age le bas latin et les nôtres un anglais qui, peut-être, ne se bonifie guère à l’usage. Attention à ne pas perdre au change !
Si, un jour que j’appelle de mes vœux, une langue auxiliaire permet à l’ensemble des hommes de se comprendre, des Chinois aux Sioux, des Zoulous aux Samoyèdes, je crierai bravo et hurrah ! Je ne suis pas le seul à le souhaiter, dès lors que René Centassi et Henri Masson publient L’Homme qui a défié Babel (4), biographie du docteur Louis-Lazare Zamenhof, inventeur de l’espéranto (1859-1917). C’est que nous bégayons et jargonnons inlassablement dans Babel. Pour pittoresque que soit le pieux entretien des langages que l’unification a mis chez nous en minorité, il serait fâcheux qu’il aggravât le babélisme. Les jacobins, à qui l’on reproche volontiers d’avoir imposé trop parfaitement le français, n’ont fait que confirmer l’ordonnance du chancelier Poyet, dite de Villers-Cotterêts, signée en 1539 par un de ces rois dont ils maudissaient la mémoire. Ils voulurent pallier ainsi les inconvénients nés de la multiplicité des dialectes – tout comme le système métrique devait, par étapes, remédier à l’instabilité et à la variabilité incommodes des mesures et des valeurs. Tout ricanement du fait que l’expansion du français favorisa celle des « Lumières » exhale un remugle intégriste qu’eût apprécié Louis Veuillot.
Le phénomène linguistique prend à travers le monde des aspects divers où le souci de communiquer l’emporte toujours. L’italien s’est substitué à maints parlers régionaux ; le russe est devenu le véhicule linguistique, le vecteur de pensée, chez des peuples que cent langues différentes eussent condamnés à l’incompréhension mutuelle ; toute une partie de l’Amérique se comprend grâce à l’espagnol sans que les parlers indigènes aient disparu pour autant. En Suisse, où se côtoient officiellement trois langues étrangères et une langue provinciale, des francophones dénoncent l’emploi – abusif – de l’anglais pour suppléer aux traductions multiples. En Afrique du Nord, l’arabe unificateur domine la profusion des dialectes berbères, qui subsistent néanmoins. En d’autres régions du continent, le ouolof, le swahili, l’amhara, servent de liens interdialectaux, tandis qu’au Sénégal l’académicien milite à la fois pour le peul et pour le français. Enfin, conduit par la nécessité, il arrive que l’homme crée empiriquement des espérantos improvisés, voire caricaturaux, tels le pidgin, le sabir et les systèmes linguistiques créoles.
Il n’y a aucune contradiction entre, d’une part, admirer le Mireille de Frédéric Mistral, les poèmes patoisants du grand Gaston Couté, les élégies berriaudes de Jean-Louis Boncœur, les savoureux localismes d’Eugène Le Roy, et, d’autre part, travailler à la bonne santé de la langue française, que tous les trois parlaient fort bien.
Car le besoin de communiquer brise les cloisons de la babylonienne Bastille, faute de pouvoir, jusqu’ici, en renverser la lourde muraille.
Donc, pas de chauvinisme de chef-lieu de canton à propos des langues régionales. Sans doute quelques-uns objecteront-ils qu’un peuple meurt s’il renie ses racines. C’est un argument allégorique, dont l’examen prêterait à controverse. Et qui parle de les renier ? Chaque homme, chaque groupe, chaque peuple, a le droit – et peut le revendiquer – de demeurer lié et fidèle à ce qu’il considère comme étant « ses » racines. Mais il convient de voir plus profond et plus haut.
Plus profond : les racines ne vivent et ne donnent la vie que bien enfoncées dans un sol où elles puisent les éléments qui seront la chair et le sang mêmes de l’arbre, son aubier, son écorce, sa sève. Ce sol où nos racines plongent si profondément, c’est l’humanité tout entière.
Plus haut : l’arbre ne s’épanouit pas seulement par ses racines ; il respire, il verdit, il fleurit et il se reproduit grâce à l’air, grâce au ciel, grâce à la semence de ses pareils foisonnant dans l’immense forêt qui l’entoure, et qui, pour les individus que nous sommes, figure encore l’humanité.
Régional, national, mondial, tout appartient à une même entité. Ne nous recroquevillons pas sur nos particularismes : l’atome constitutif et primordial de Babel, c’est Clochemerle.

Pierre-Valentin Berthier

___________________

(1) Glossaire de la Champagne berrichonne, par P.-V. Berthier ; édit. Bernard Royer, Paris 1996.
(2) Ce français qu’on malmène, par J.-P. Colignon et P.-V. Berthier ; édit. Belin, Paris 1991 ; Pièges du langage, des mêmes auteurs ; édit. Duculot, 1978-79, réédit. 1996.
(3) Aux édit. Arcam, 1993.
(4) Edit. Ramsey, 1995.

Favoritisme

Connaissez-vous cette histoire du temps de l’Union soviétique ? La nouvelle concernant un important arrivage de viande ayant circulé, une gigantesque file d’attente se forme devant le magasin où la livraison est attendue. Les heures passent… Rien. Arrive un commissaire politique, qui annonce que la quantité de viande attendue sera moins importante que prévu. Il demande alors aux juifs de faire un pas en avant. Ces derniers obéissent aussitôt. Le commissaire politique leur ordonne illico de rentrer chez eux. Plusieurs heures s’écoulent encore… Toujours rien. Le même commissaire politique revient. Il précise qu’il n’y aura pas assez de viande pour tout le monde. Il demande aux non-membres du Parti de faire un pas en avant, puis leur ordonne de rentrer chez eux à leur tour. Quelques heures passent encore… Le commissaire politique intervient à nouveau pour annoncer que, finalement, il n’y aura pas d’arrivage de viande. Et aussitôt, tous les présents de crier en chœur : « Ouais, c’est dégueulasse ! C’est encore les juifs qui ont été favorisés ! »
Cette histoire – et sa chute en particulier – pourrait parfaitement illustrer certaines réactions assez immondes que les récents et tragiques événements de Toulouse ont fait naître.
Il y a d’abord ces belles âmes qui, invariablement, dès qu’une agression, un attentat ou un crime est commis sur le sol français contre des juifs, éprouvent aussitôt l’irrépressible envie de publier sur leur blog, leur site internet, leur « mur » facebook, des photos où flotte majestueusement le drapeau palestinien. Dites-leur que les plus importants assassins d’enfants de musulmans à travers le monde sont indéniablement d’autres musulmans ; rappelez-leur par exemple, puisque ce curieux et désagréable petit jeu des comparaisons meurtrières les inspire, qu’en matière de sauvagerie scolaire les forces spéciales de Vladimir Poutine s’illustrèrent en une seule journée « mieux » qu’un Etat du Proche-Orient, causant le massacre de 186 enfants, le 3 septembre 2004 à Beslan, en Ossétie du Nord, rien n’y fera. Leur haine obsessionnelle et fanatique envers Israël, dont tous les juifs de France ne sont pas des supporters acharnés, les aveugle, au point de les rendre parfaitement odieux dans ces moments où l’idéologie et la politicaillerie devraient pourtant s’effacer devant la plus élémentaire humanité.
Il y a ensuite l’auteur de ce texte paru sur Bellaciao, site internet qui, certes, fournit des informations tenues sous silence par le médiatisme officiel, mais où s’agglutinent le plus souvent toutes les aigreurs et tous les délires d’une extrême gauche agitée, dans ce lourd vocabulaire militant si particulier que ni vous ni moi n’employons, même quand il nous arrive de perdre les pédales. Réservant son inquiétude à la seule population française de confession musulmane, au lendemain de l’assassinat effroyable de trois enfants juifs de 3 à 7 ans, cet autre grand humaniste ajoute : « C’est encore les juifs qui vont passer pour des victimes. » C’est à des détails comme ceux-là qu’on reconnaît la légendaire sensiblerie du gauchisme.
Il y a enfin cette lectrice de l’hebdomadaire Télérama, une « indignée » – c’est très tendance ! –, qui proteste, dans son courrier, contre le traitement médiatique inégal réservé, d’un côté, à la tuerie de Toulouse et, de l’autre, à la mort accidentelle de trois jeunes filles roms sur une autoroute. « Certains enfants valent plus que d’autres ? », demande-t-elle à son tour du fond de sa campagne et de sa bêtise crasse.
Entendez-les tous, comme dans la blague : « C’est encore les juifs qui ont été favorisés ! »

Après onze années de bénévolat à un rythme soutenu, l’équipe du Forum Léo-Ferré a décidé de jeter l’éponge.
L’épuisement, l’âge qui vient, le désir de passer à autre chose, comme les difficultés à maintenir à flot, financièrement, un lieu non subventionné mais auquel s’intéressent un certain nombre d’organismes plus ou moins parasitaires, l’arsenal grossissant de lois, règles et impératifs plus ou moins stupides auquel il convient par ailleurs de se soumettre sous peine de gros ennuis, en sont les causes.
Une programmation a donc été établie jusqu’à la fin du mois de juin 2012. Mais il n’y aura pas, cette année, de rentrée de septembre.
Décision a été prise, unanimement, lors d’une assemblée de l’association Thank you Ferré, propriétaire et gestionnaire du lieu, de le mettre en vente, ce qui sera fait très prochainement.
S’il se trouve des repreneurs intéressés, il va de soi que sera favorisé le projet qui s’inscrira dans la continuité de ce que nous avons réalisé depuis onze ans, à savoir ce que nous avons souvent appelé la défense et la promotion de la chanson d’expression française non crétinisante.
Si tout n’est pas réglé rapidement, ce qui est probable, le Forum Léo-Ferré continuera, à partir de la mi-septembre, d’ouvrir ses portes pour des spectacles publics, mais sous forme de location de salle uniquement. Un certain nombre sont d’ailleurs d’ores et déjà prévus.

L'équipe du Forum (photo Antonio Pedraza).

C’est une belle histoire qui se termine, initiée en mai 2001 par une poignée de libertaires audacieux, amateurs de chanson poétique, prenant possession d’un local brut de béton pour le transformer en un lieu « habité » qu’une joyeuse bande de bénévoles aura fait vivre onze années durant.
Ce n’est pas triste. C’est la vie…

Toulouse-Tarnac

Comme disent les journaleux : beaucoup de questions se posent au lendemain des événements dramatiques de Toulouse. Pourtant, curieusement, aucun jusque-là n’a posé celle qui semble devoir logiquement s’imposer en ce qui concerne le rôle des services de renseignement et le traitement à géométrie variable réservé aux “terroristes” supposés.
Je me fais donc un plaisir de vous renvoyer ici à l'article de Claude Guillon, paru sur son blog, le seul jusque-là à mettre en parallèle l’affaire dite de Tarnac et celle qui vient d’occuper tout l’espace médiatique, à Toulouse.

La nausée

Grand ami de l’animateur culturel Laurent Ruquier, le Pierre Dumayet du petit écran d’aujourd’hui, Moi-Onfray, philosophe pour caméras et micros, paradait une fois de plus, samedi dernier, dans l’émission « On n’est pas couché », devant un parterre de chroniqueurs comme il faut, et surtout comme il les aime, admiratifs, à l’érudition et au sens critique avoisinant, dans les moments d’intense réflexion, ceux d’une limande-sole.
Evoquant, non sans raison, l’influence que l’œuvre et le comportement de Jean-Paul Sartre exercent encore de nos jours sur certains beaux esprits, Moi-Onfray livre alors quelques titres de publications diverses où ces derniers s’expriment. Et quelle n’est pas notre surprise de l’entendre soudainement déclarer, avec cet aplomb qui ne le quitte jamais : « Le Monde libertaire est resté un journal sartrien. »
On savait déjà Moi-Onfray, au risque d’entacher quelque peu la perfection dont il se pare, capable de proférer d’invraisemblables stupidités. Les bons connaisseurs de Proudhon, de Bakounine ou de l’Espagne libertaire n’ont jamais manqué de travail lorsqu’il s’agit de les répertorier. Le ton péremptoire avec lequel il les assène suffit simplement à impressionner les naïfs et les ignorants. Mais Moi-Onfray a manifestement choisi, vis-à-vis du mouvement anarchiste, de certains de ses militants et de ses moyens d’expression, de passer à une autre étape, qu’on pourrait d’ailleurs aisément qualifier de sartrienne : celle du mépris, du ragot ou de la calomnie.
Son dernier livre, consacré à Albert Camus, reste à cet égard édifiant. Après y avoir traité le mouvement libertaire d’hier avec dédain et condescendance, Moi-Onfray eût sans doute apprécié que celui d’aujourd’hui s’exclame « encore ! encore ! », réclamant de Sa Majesté davantage de crachats et d’arrogance. Mais voilà, Le Monde libertaire, tournant le dos à la seule attitude que le Maître tolère, l’idolâtrie béate, a pris d’heureuses distances avec l’ouvrage de Moi-Onfray, abandonnant à des Franz-Olivier Giesbert et des Laurent Ruquier le bonheur de le considérer comme un chef-d’œuvre. Le philosophe du samedi soir n’a pas aimé…
Chacun pourra aisément vérifier, bien sûr, combien la déclaration de Moi-Onfray, ce soir-là, atteint des sommets de connerie épaisse. Il suffit pour cela de se reporter à ce qui a pu paraître dans le journal de la Fédération anarchiste au sujet de Camus, d’un côté, et de Sartre, de l’autre, notamment dans la période où Camus fut violemment attaqué et calomnié après la parution de L’Homme révolté. On consultera avec profit, également, l’article paru dans Le Monde libertaire à l’occasion de la disparition de Jean-Paul Sartre, sous la plume de Maurice Joyeux, qui souligne clairement toute l’antipathie que ce journal et ses rédacteurs éprouvaient envers ce philosophe et ses écrits. Faut-il rappeler, par ailleurs, que si Camus collabora régulièrement à la presse libertaire, Sartre n’y écrivit jamais une seule ligne ?
Mais plus encore peut-être que l’énormité de sa petite phrase minable, c’est le lieu choisi pour en faire état qui laisse pantois. Choisir la télévision et l’une de ses émissions-poubelles pour régler ses comptes avec un journal militant coupable de ne pas l’admirer sottement n’est guère à l’honneur d’un intellectuel qui se veut l’héritier de Camus. C’est indigne. C’est de l’Onfray.
J’en ai la nausée…

« La politique et le sort des hommes
sont formés par des hommes sans idéal et sans grandeur.
Ceux qui ont une grandeur en eux ne font pas de politique »

Albert Camus (Carnets)

Dans l’article (1) plutôt anodin qu’il consacre au livre L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus, de Michel Onfray (2), Olivier Todd suggère toutefois une interprétation des plus pertinentes : « Plutôt qu’une biographie de Camus, ce livre ne serait-il pas une autobiographie d’Onfray ? »
L’affirmation assez judicieuse qui fait semblant de se cacher derrière cette forme interrogative se trouvait déjà en partie corroborée par le « dossier » que l’hebdomadaire Le Point, sous la plume du journaliste caméléon Franz-Olivier Giesbert – pour l’heure plus camusien que Camus lui-même – consacre au dernier-né des ouvrages du philosophe momentanément préféré des médias. Ce dossier s’ouvre sur une double page dont la mise en forme ravirait, à n’en pas douter, les amis psychanalystes, même non freudiens, de l’hédoniste maussade et nietzschéen. Si le titre énorme et quelque peu ridicule, en caractères gras – « l’homme qui avait toujours raison » –, fait bien référence à Camus, ce dernier n’a toutefois droit qu’à une petite photo en noir et blanc, en bas de page, quand les trois quarts de la surface imprimée sont occupés par une photo couleur de… Michel Onfray. Suit l’équivalent papier de la pénible séance diapos du samedi soir chez les cousins revenus de vacances, avec les photos du pèlerinage algérien de Michel Onfray sur les traces de Camus (Michel Onfray à la basilique Notre-Dame d’Afrique, Michel Onfray devant l’immeuble du quartier Belcourt d’Alger où Camus résida, Michel Onfray dans la campagne, sur les hauteurs de Tipasa, Michel Onfray dans une chambre d’hôtel où dormit Camus). Autant d’occasions de flatter le narcissisme évident et très peu camusien du touriste philosophe (3), tout en faisant passer au second plan celui qu’on est censé célébrer.

Albert Camus (photo DR).

Mais plus encore que dans cet exercice de racolage publicitaire fort immodeste, la sagace intuition d’Olivier Todd éclate à la lecture même de L’Ordre libertaire. L’auteur – Onfray – s’y livre en effet, principalement, à cette périlleuse et navrante entreprise de ralliement post-mortem du personnage étudié – Camus – à ses propres thèses et marottes du moment : un hédonisme solaire, un nietzschéisme exacerbé sauce normande, un mépris souverain envers le mouvement libertaire, principalement dirigé, dans le cas présent, contre ces militants qui eurent l’outrecuidance de se pencher sur l’œuvre de Camus avant lui, et enfin l’exaltation de ses nouvelles et étranges lubies, l’Etat et le capitalisme libertaires.
On laissera le lecteur juger des postulats politico-philosophiques d’Onfray, en rappelant simplement que leur fonction essentielle, ici, est de montrer, avec des tours de passe-passe parfois grotesques et l’aide involontaire de Nietzsche et de Proudhon, qu’Albert Camus fut avant tout un Michel Onfray avant la lettre. Il suffit pour s’en convaincre de remplacer, dans certains chapitres de cet ouvrage, le nom de Camus par celui de l’auteur, et vous aurez sous les yeux tout ce qu’Onfray expose et ne cesse de répéter depuis plusieurs années quant à sa propre philosophie. Camus, Nietzsche, Proudhon… On a connu par le passé des tricheurs qui parvenaient à faire voter les morts. Plus fort encore, Michel Onfray ressuscite ces trois-là pour leur faire dire en quelque sorte tout le bien qu’ils pensent de Michel Onfray et de ses théories. Il devrait y avoir une loi interdisant aux intellectuels de tripatouiller ainsi les cadavres !

Si l’on était en droit de se réjouir, en revanche, de voir enfin abordé le détestable rôle joué par le couple Sartre-Beauvoir et la sale petite clique des Temps modernes dans la campagne de dénigrement dont Camus fut la cible en un temps où la pesanteur stalinienne amenait les « compagnons de route » et les intellectuels encartés au Parti communiste à rivaliser dans l’abjection, on reste, là encore, très gêné par la manière avec laquelle Michel Onfray aborde cette question. Là où il prétend pourtant faire œuvre philosophique, on s’étonne une fois de plus de le voir céder à son penchant pour les raccourcis fumeux, le quasi-ragot, la charge lourde et l’à-peu-près des faits. Quand tous les écrits de Camus sont incontestablement marqués par le sens de la mesure, Michel Onfray, lui, verse là, plus encore qu’à son habitude, dans cette acrimonie hargneuse davantage propre au pamphlet ou au billet d’humeur venimeux.
Déjà, dans un piètre article qu’on espérait pour lui avoir été écrit à la hâte, Michel Onfray avait esquissé naguère, pour Siné Hebdo, ce qu’il développe ici de l’opposition Sartre-Camus (4). Dressant la liste de ses griefs contre Sartre en y mêlant son obsession solaire, Onfray n’était pas loin de reprocher au philosophe germanopratin d’être né et d’avoir grandi au nord de la Loire. On était en droit de se demander alors si cette curieuse approche météorologique des caractères pouvait expliquer à elle seule que l’hédoniste morose, natif d’Argentan, arbore le plus souvent les traits chagrins du fameux Droopy des dessins animés (« You know what ? I’m happy ») ? On espère en tout cas que les futurs biographes de Michel Onfray hostiles à son œuvre auront autre chose à lui reprocher que d’avoir vu le jour sous les cumulonimbus de Normandie…

"You know what ? I'm happy" (photo DR)

Mais le pire, dans cet ouvrage, là où se vérifient l’extrême suffisance et ce qu’il faut bien appeler la malhonnêteté de Michel Onfray, réside dans ce qu’il avance, ce qu’il oublie et ce qu’il ignore sur le mouvement libertaire et ceux de ses militants qui ont par le passé laissé témoignages et réflexions sur Camus et son œuvre. « Tout ce qu’a produit jusque-là le mouvement libertaire est nul. Mais attention, tenez-vous bien, Moi-Onfray, j’arrive ! » Voilà à quoi pourrait se résumer l’exercice d’autosatisfaction, de dénigrement et de mensonges – au mieux par omission – auquel il se livre.
Sur ce chapitre, Lou Marin, dans un excellent article (5), rend compte, à propos du livre de Moi-Onfray, des nombreux oublis, marques de mépris et âneries diverses et variées qui permettent, avec raison, de prétendre que ce dernier milite ardemment « contre l’historiographie anarchiste dans son livre sur Albert Camus ». Il est utile d’y revenir ici.
Renvoyant le mouvement libertaire dans son ensemble à la médiocrité dans laquelle il n’a jamais cessé de l’enfermer, Moi-Onfray prétend faussement que « la question politique chez Camus avait été très peu traitée, et, quand elle l’avait été, mal traitée ». Quant aux quelques militants anarchistes cités, et traités avec un mépris stupéfiant, le philosophe des profondeurs estime que « leur argumentation reste en surface ». Ayant donc décrété sans intérêt la production libertaire sur Camus, Moi-Onfray s’attarde toutefois sur elle un moment, avec la forfanterie puérile d’un caïd de cour de récréation qui montrerait ses biceps aux petits copains. Sans dire un mot de leur contenu, le penseur considérable se met en effet, bizarrement, à additionner les pages qui furent rédigées par des militants anarchistes au sujet de Camus, dans le seul but de montrer que le total accumulé représente bien peu au regard de ses grosses 600 pages à lui. La comptabilité remplaçant la réflexion et l’analyse, on a beau chercher, on ne trouve nulle trace de ce concept chez Nietzsche…
Le problème, quand on a pour modeste ambition de réviser l’ensemble du savoir humain, comme semble vouloir le faire notre philosophe, est qu’il est évidemment bien difficile de tout lire et de tout connaître. Et, en l’occurrence, les lacunes de Michel Onfray sont hélas nombreuses et surtout très révélatrices du cruel manque de rigueur et de sérieux dont souffrent ses écrits.

Les travaux de Lou Marin, Teodosio Vertone, Progreso Marin, ainsi que les actes de l’important colloque organisé en 2008 à Lourmarin, sur le thème « Albert Camus et les libertaires », sont les seuls qui ont retenu l’attention de notre historien à courte vue, pour être d’ailleurs systématiquement dépréciés. Du très riche colloque de Lourmarin, auquel il ne fut pas convié – sans doute est-il important de le préciser –, Michel Onfray, pour mieux le disqualifier, ne veut retenir, par deux fois, qu’une seule intervention sur « Le football comme outil d’éducation », plutôt récréative et qu’il est seul à prendre très au sérieux et à condamner de manière ridicule. Quant aux autres contributions, pourtant fort intéressantes, pas un mot. De la même façon, Michel Onfray écarte avec dédain l’ouvrage capital, indispensable à qui s’intéresse au sujet, de Lou Marin (6), victime là encore des condamnations couperets du procureur hédoniste pour avoir souligné le rôle essentiel joué par Rirette Maîtrejean auprès de Camus dans sa connaissance approfondie de la pensée libertaire, ce qu’Onfray, contre toute évidence, qualifie de « légende ». C’est que, sans nier, bien au contraire, les quelques influences ayant précédé la rencontre décisive de Camus avec Rirette Maîtrejean, en 1940, Lou Marin, arguments solides à l’appui, dessine un portrait de lui qui ne colle pas avec la construction purement intellectuelle et non désintéressée de Michel Onfray, qui préfère nous livrer sans rire un Camus nietzschéen pur jus au sortir, ou presque, de l’adolescence. [Par parenthèse, signalons ici au Michel Onfray comptable qu’il a omis d’inclure dans son calcul évoqué plus avant le nombre important de pages que comptent les actes du colloque de Lourmarin et l’ouvrage de Lou Marin.]
Au chapitre des influences philosophiques dont s’est nourri Albert Camus, son obsession maladive amène Michel Onfray à tartiner du Nietzsche jusqu’à la nausée. Si Camus n’ignorait bien sûr pas cet auteur, il est tout bonnement aberrant – qui plus est sous la plume d’un philosophe évoquant les influences philosophiques sur un autre philosophe – de ne pas traiter autrement que de façon anecdotique l’influence fondamentale de Simone Weil sur la pensée de Camus. Comme le rappelle Lou Marin, que Michel Onfray veut ignorer, Albert Camus travailla à l’édition des Ecrits historiques et politiques de cette philosophe, fit éditer sept de ses ouvrages. L’importance capitale que lui accordait Camus dans l’évolution de sa pensée méritait à l’évidence un traitement pour le moins égal à celui consacré à un Nietzsche surévalué.
Si les jugements fantaisistes proférés par Michel Onfray sur les quelques travaux évoqués ci-dessus incitent déjà à la prudence quant au sérieux de son travail, ses oublis ou silences concernant d’autres auteurs libertaires en disent tout aussi long sur cet aspect. Maurice Joyeux, Robert Proix, André Prudhommeaux, Pierre Monatte, Fernando Gomez Pelaez, Jean-Paul Samson, Sylvain Boulouque, Freddy Gomez ; c’est en vain qu’on cherchera, dans l’ouvrage de Michel Onfray, les noms de ces militants ou proches du mouvement libertaire, comme la moindre allusion à leurs écrits sur Camus. Pas plus qu’on ne trouvera le moindre commentaire sur les souvenirs de Roger Grenier ou les analyses dignes de considération de Morvan Lebesque, Fabrice Magnone, Christine Fauré ou Hélène Rufat. Rien ! Cette ignorance est d’autant plus inimaginable que certains de ces personnages, comme les militants Maurice Joyeux (7) et Fernando Gomez Pelaez, ou le journaliste et écrivain Roger Grenier, furent des amis très proches d’Albert Camus. Sur ces amitiés libertaires de Camus, d’ailleurs, bien réelles et s’étendant au-delà du seul territoire français, il faut malheureusement constater que soit Onfray les ignore, soit il les passe sous silence, ce qui, dans un cas comme dans l’autre, le désigne comme un piètre biographe, d’autant qu’il était aisé pour lui d’en prendre connaissance puisque certains en ont laissé témoignage ou que d’autres en ont parlé (8).

Au risque de passer pour un « gardien du temple » (9) aux yeux de ce libertaire-nietzschéen-de-gauche résolument moderne, on s’étonnera toutefois que Michel Onfray tienne tant à ce qualificatif de « libertaire » quand il prend soin, dans nombre de ses écrits et actes, de s’asseoir allégrement sur tout ce qui fonde cette pensée. C’est bien sûr son droit, mais que dirait-on, à l’inverse, d’un philosophe allant partout répétant qu’il est ennemi de la finance, des banques, de la hiérarchie, de l’inégalité sociale et économique, du travail, de la propriété, et qui se présenterait comme un capitaliste ultralibéral ? Qu’il est un guignol, assurément !…
La négation de l’Etat est au cœur de la pensée libertaire ? Pas de problème, Michel Onfray lui est favorable. La participation au jeu politicien classique est condamnée et combattue par les anarchistes ? Pas de souci, Michel Onfray s’y délecte. Le parasitisme des partis politiques et la confiscation de la vie sociale à leur seul profit sont dénoncés par les militants libertaires ? Aucune importance, Michel Onfray les soutient tour à tour, pourvu qu’ils soient « de gôche », à défaut d’être nietzschéens. Les anarchistes prônent l’égalité économique ? Michel Onfray aussi, peut-être, mais ça vous a un côté poussiéreux, ringard, passéiste, dix-neuvième siècle, alors il appelle ça « capitalisme libertaire» (sic) ! Les anarchistes rappellent qu’ils voient dans l’urne électorale le cercueil des illusions ? Michel Onfray se fait illico pilier d’isoloir (« abstention, piège à cons ! »). Et tout à l’avenant.
Bien sûr, pour faire passer cette bouillie en lui accolant le qualificatif de « libertaire » et se vautrer comme il le fait dans la politicaillerie la plus banale comme la plus vulgaire, Michel Onfray éprouve le besoin de se cacher derrière des motivations « nobles ». Mieux vaut une société sans peine de mort plutôt qu’avec, écrit-il par exemple pour justifier ses déplacements jusqu’au bureau de vote, comme si de chaque élection dans ce pays dépendait le retour de cette barbarie. A ce stade de la réflexion philosophique, Michel Onfray pouvait tout aussi bien ajouter que mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade sans que le niveau général de son livre baisse vraiment. Est-il par ailleurs vraiment nécessaire, de la part d’un libertaire à ce point moderne, d’invoquer ainsi constamment les mânes de Nietzsche et de Proudhon pour passer en quelques mois du trotskiste Besancenot au radical-mondain Montebourg, puis de Montebourg au socialisme césarien de l’ultra-jacobin Mélenchon ?

Pour terminer, il convient de faire remarquer également combien les écrits de Michel Onfray – qu’il s’agisse de religion, de Sartre, de psychanalyse freudienne ou du mouvement libertaire – sont invariablement marqués par un incontestable ressentiment, attitude, soit dit en passant, très peu philosophique et nullement nietzschéenne. Ne parlons pas de la modestie et de l’humilité…
Ce qui est écrit ci-dessus ne doit bien sûr pas vous décourager de lire cet ouvrage. Vous pourrez dire, ayant tourné la dernière page : « J’ai lu le livre d’Onfray sur Camus. Je n’ignore plus rien de Michel Onfray. »

(1) « Sartre-Camus : cessez le feu ! », Le Monde, vendredi 13 janvier 2012.
(2) L’ordre libertaire. La pensée philosophique d’Albert Camus, de Michel Onfray, Flammarion, 2012.
(3) Au micro de RTL, le 5 février, Michel Onfray déclarait : « Le Point a fait un beau dossier sur mon livre » (sic).
(4) Ce numéro de Siné Hebdo méritera de figurer un jour dans un florilège de la bêtise journalistique. En désaccord avec Onfray sur l’antagonisme Camus-Sartre, l’ineffable Siné y allait en effet de son édito pro-sartrien et ne pouvait s’empêcher lui non plus de jouer les profanateurs de sépulture en affirmant que, s’il vivait encore, Albert Camus voterait aujourd’hui François Bayrou.
(5) « Onfray contre les libertaires », de Lou Marin, Le Monde libertaire n°1658 (2 au 8 février 2012).
(6) Albert Camus et les libertaires (1948-1960), écrits rassemblés par Lou Marin, Egrégores Editions, 2008.
(7) On doit à Maurice Joyeux l’intéressant Albert Camus ou la révolte et la mesure, édition La Rue.
(8) Voir la biographie, excellente celle-là, d’Herbert Lottman, Albert Camus, Seuil, 1978, ainsi que l’éclairante contribution de Freddy Gomez, « Fraternité des combats, fidélité des solitudes », parue dans le livre cité ci-dessus de Lou Marin.
(9) C’est là l’une des expressions désagréables que Michel Onfray réserve régulièrement aux militants connus et disparus du mouvement anarchiste, et dont Gaston Leval fait ici les frais. Pour en avoir connu et côtoyé quelques-uns, je puis témoigner qu’ils étaient des hommes hautement estimables, à qui l’exil, les années de prison et les aléas d’une vie militante agitée, plus périlleuse que la fréquentation assidue des plateaux télé, n’ont pas toujours permis d’entreprendre un réexamen complet de la pensée humaine depuis l’Antiquité.

Ainsi donc, Vladimir Poutine se voit confier officiellement un pouvoir qu’il n’avait jamais perdu, dès le premier tour de l’élection présidentielle russe, avec 64% des suffrages exprimés.
Entré au KGB au sortir de l’adolescence pour en sortir, trente ans plus tard, au grade de lieutenant-colonel des flics et mouchards socialistes soviétiques, le tout à la fois ancien et nouveau président de Russie doit uniquement sa formation d’homme politique à cette glorieuse officine qui contribua au bonheur légendaire du prolétariat de là-bas, malgré les menées subversives de quelque quatre-vingts millions de contre-révolutionnaires avérés.
C’est dire que le bonhomme fut à bonne école. Or, lorsqu’une élection avait lieu dans l’ancien empire soviétique, souvenez-vous, le candidat du Parti, très souvent d’ailleurs, si ma mémoire est bonne, le seul à se présenter, triomphait invariablement dès le premier tour, lui aussi, mais avec 99,8% des voix ! Certes, il arrivait parfois, dans les périodes de fort mécontentement populaire, que ce score n’atteigne qu’un petit 99,4%, mais tout de même, ça avait de la gueule !
Personne ne me fera donc croire qu’un tel pur produit de l’ancienne mafia rouge, disposant de tous les réseaux d’influence, ayant fait main basse sur les médias, régnant partout et sur tout, comme naguère le Parti dont il est issu, ait pu être élu avec un score aussi bas. Cela ne peut s’expliquer, j’ose l’affirmer, que par une fraude massive dont s’est rendue coupable l’opposition russe à Vladimir Poutine. Il serait temps d’en finir avec elle et d’en revenir à des résultats électoraux significatifs. Le goulag, peut-être ?

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.