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La Bren(n)e

Ce n’est pas une règle que je m’impose, c’est un constat statistique : en règle générale, la chose politique m’indiffère. Ou elle ne m’intéresse que comme spectacle, tant son grotesque dit la vanité du monde et la fatuité des hommes. (Que mes camarades féministes se réjouissent, elles y sont aussi.)
On me dira qu’elle a des conséquences sur mon quotidien ; c’est vrai, mais guère plus que le code de la route sur la vie des carpes. Et il y a, de mon point de vue, assez d’étangs entre les nationales ; soyons clairs : on est dans la Brenne !
Le spectacle antique présentait, jusque chez les grotesques, outre deux ou trois personnages (persona : masque), le chœur, censé représenter le peuple, et le coryphée, chef de chœur qui lançait les commentaires, les imprécations, les lamentations que le peuple, en se balançant et en tournant sur lui-même, reprenait… en chœur.
De nos jours, la presse a sans faillir remplacé le coryphée, et la scène actuelle est dominée par l’épisode quinquennal dont le monotone est largement évité grâce aux trouvailles des persona-ges et du coryphée.
Le coryphée dit « Il braconne sur les terre de Marine » (merci pour l’électeur – les lecteurs – réduits au rang de lapin) et le chœur reprend « Il braconne sur les terre de Marine ».
Le discours de Guéant, du braconnage ?
Le discours de Dakar, quelques semaines après l’intronisation, du braconnage ?
Le discours de Grenoble, du braconnage ?
Les plaisanteries d’Hortefeux, du braconnage ?
Les lois sur les diplômés étrangers, du braconnage ?
Le fichage biométrique, du braconnage ?
Le coryphée nous fait tourner en rond. Il s’agit bien de leur nature profonde.
On est dans la brene* !
Jean-Victor Verlinde
* Vient du patois picard « brener » : chier.

Photo DR.

En février 1944, un tract, imprimé et distribué par l’occupant nazi et le collaborateur vichyste, portait d’un côté “l’affiche rouge” (la photo des membres du groupe Manouchian tout juste exécutés), et de l’autre un texte titré “l’armée du crime”, dénonçant les assassins du peuple français qu’étaient, outre bien sûr les juifs, les étrangers et les chômeurs.

Il est beaucoup question depuis l’année 2010, qui marque le cinquantième anniversaire de sa mort accidentelle, d’Albert Camus. Nombre d’ouvrages, plus ou moins heureux, plus ou moins discutables, lui ont été consacrés. Je vous propose ci-dessous la très belle préface que l’écrivain Romain Gary rédigea, en 1962, pour l’édition américaine de “La Peste”.
Cette préface figure dans l’ouvrage “L’affaire homme”, qui rassemble des textes de Romain Gary rédigés entre 1957 et 1980, paru dans la collection “Folio”, n°4296.

Illustration de couverture pour l'édition au Livre de poche (1965)

Albert Camus a publié son roman-prophétie huit ans avant que le noir linceul de « la peste » se jette sur l’Algérie. A ce jour, ce sont quelque 300 000 Arabes et Français qui en ont été les victimes. Les rescapés triomphent, en Afrique et ailleurs, quand il s’agit de propager le mal. Car désormais, chacun est contaminé, et quand bien même nous appellerions cela d’un autre nom – colonialisme, nationalisme, racisme, communisme, fascisme – le mal sommeille chez les meilleurs d’entre nous. Les idées infectes vont grouillant et se multipliant dans les recoins les plus sombres et les plus tortueux de nos cerveaux. Il n’est besoin que d’une foule et d’un slogan politique bien senti pour que l’épidémie reprenne, dans la déflagration des armes automatiques ou dans un champignon nucléaire.
Ce serait une erreur de ne voir dans La Peste qu’un roman symbolique. Rien d’aussi réaliste n’a été écrit sur la peste depuis Defoe. Dans la ville d’Oran, sous le ciel radieux de l’Afrique, les rats sortent des égouts et propagent l’épidémie. Chacun de nous y reconnaîtra le rat symbolique qui sort de l’égout symbolique de son subconscient. Pour un nationaliste arabe, l’égout, c’est le colonialisme et la maladie sera apportée par les colonialistes venus de France. L’égout pour les Français, c’est le communisme et les rats, les agents communistes. Pourtant, chaque page de ce roman vibre d’une vive pulsion de réalité et, lorsqu’on va offrir tous ces symboles aux rats et aux égouts, il faudra se demander si l’intelligence n’est pas plutôt une maladie de nos cerveaux et si les idéologies, qu’elles soient vraies ou fausses, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, ne sont pas les plus sûrs vecteurs de la mort.
Pour Camus, la peste n’était pas un symbole de la haine : la peste était la haine. On peut rester dans les rues d’Oran et passer des heures à débattre des origines de l’épidémie et à chercher ses responsables. C’est un jeu qui se joue aussi bien à Berlin, à Little Rock, à Budapest, en Angola, en Afrique du Sud. Choisissez votre terrain, n’importe où ; les germes sont en nous tous, prêts à s’épanouir au nom d’une bonne cause. Car c’est un fait que lorsqu’on explique : « c’est la faute des Russes », « des Allemands », « des Français », « des Américains », « des Juifs », « des Arabes », « des… », c’est sur l’homme lui-même qu’on dit quelque triste et terrible vérité.

Quatrième de couverture de cette même édition

Camus ne proposait ni traitement ni vaccin philosophique, il savait que personne n’était immunisé. Mais il pensait qu’un homme atteint un stade critique lorsqu’il commence à croire qu’il a « absolument raison ». Je cite ses mots : « Croire qu’on a absolument raison c’est le début de la fin. »
Albert Camus fut avant tout un amoureux de la vie, un homme qui l’a abordée avec toute la soif de perfection de l’artiste. Reconnaître l’absurdité de la souffrance et de la mort n’est pas dire de la vie qu’elle est absurde, ce n’est que reconnaître la part absurde en elle. C’est vrai qu’il « croyait » – et quelle défiance n’avait-il pas pour ce mot – que la vie s’achevait dans la mort, mais, comme il se plaisait à le dire avec un sourire : « Je me tiens prêt à toutes les bonnes surprises. »
Ni ses livres ni mes conversations avec lui ne m’ont jamais permis de savoir s’il considérait effectivement la peste comme un phénomène biologique et non purement historique. Je ne pense pas qu’il aurait pu répondre. Il n’était pas marxiste, toute idée de péché originel lui était étrangère et il ne cultivait de lien mystique ni avec la science ni avec l’antiscience. En revanche il semblait toujours plein d’espoir pour les autres, sinon pour lui-même. Peut-être avait-il ce qu’il faut de pessimisme pour voir qu’aucun de nous n’est épargné, mais aussi ce qu’il faut d’optimisme pour pressentir que l’éducation, le progrès moral, et quelque autre facteur inconnu qu’à défaut de mot plus approprié j’appellerai la destinée humaine triompheront de cet éternel ennemi que nous avons dans notre sang.
Il convient de se rappeler qu’Albert Camus est né à Mondovi en Algérie et que son profond amour pour la lumière de la Méditerranée l’a rendu particulièrement sensible aux ombres et aux ténèbres. Espagnol pour moitié, il donne souvent à ses élégies la beauté des accents du flamenco. Amoureux de la vie, il ne pouvait imaginer immoralité plus grande que celle qui vise à détruire le vivant. C’était, au fond, un moraliste, en ce sens qu’il éprouvait la souffrance moins comme une douleur physique que comme une injure à la dignité humaine. Depuis la fin de la guerre, et jusqu’à sa mort voici deux ans, il a été « la conscience de la France ». Des milliers de jeunes intellectuels ont lu ses articles, moins dans l’espoir d’y trouver une réponse que pour y chercher le réconfort. C’est sa voix qu’ils aimaient. C’était là une étrange histoire – étrange parce qu’elle ne prenait jamais fin et que, fidèlement, ses admirateurs venaient s’abreuver du son de sa voix, sinon véritablement de ce qu’elle avait à dire.

Romain Gary (DR)

Ses ennemis lui reprochaient de n’apporter d’autre remède à nos maux que la beauté des chants de douleur et la générosité des sentiments. Qu’on me donne le nom d’un seul poète, d’un seul romancier, d’un seul philosophe qui ait résolu « nos problèmes ». Ceux qui sont « absolument sûrs et certains » d’avoir toutes les réponses finissent généralement par « résoudre » l’homme lui-même – dans une chambre à gaz ou dans une rue d’Oran. Camus savait que ce que nous sommes, aucune science, aucun dogme, aucune vérité absolue ne peut le saisir ni le cerner. Spirituellement, nous ne sommes capables d’aucun accomplissement si ce n’est celui de nous interroger. Il savait qu’une civilisation digne de l’homme se sentira toujours coupable envers lui.
Il est très difficile, curieusement, de se rappeler les paroles d’amis disparus ; c’est qu’on ne fait pas trop attention quand ils sont présents. Je me souviens du sourire de Camus et de la gravité de son visage – les deux expressions se succédaient parfois en quelques secondes – bien mieux que de sa conversation. Je n’ai jamais fait grand cas des paroles, de toute façon. Mais maintenant que sa voix s’est tue, les mots ne me font que mieux sentir à quel point elle me manque. Il me semble toutefois me rappeler qu’il disait… non en fait, rien de bien important. Juste qu’il est des vérités qui valent qu’on meure pour elles, mais aucune qui vaille qu’on tue en leur nom. C’est alors qu’il écrivit La Peste.

Après quinze minutes entières, sur les trente que compte le journal de 13 heures de France 2, consacrées à la neige qui tombe désormais en plein hiver, la présentatrice des infos télévisées, Elise Lucet, évoque avec le sourire qui convient ce qu’elle appelle « une bonne nouvelle » : le contrat à venir établi entre la France et l’Inde portant sur l’achat par le gouvernement de New Delhi de 126 avions Rafale à la firme Dassault.
Là-dessus, elle cède la parole à un journaliste spécialisé – en commerce extérieur ? en questions militaires ? On l’ignore, mais l’important, en cette époque où pullulent les experts, est précisément qu’il le soit. Ce dernier précise alors que seuls 18 de ces 126 avions de combat seront fabriqués en France, l’Inde se chargeant des 108 autres, grâce à un transfert de technologies.
Inquiète, le sourire un peu terni par cette précision préoccupante, Elise Lucet l’interrompt par une question angoissée : « Mais c’est tout de même une bonne nouvelle ?! » Affichant le sourire radieux d’un agent commercial au carnet de commandes plein comme un œuf, le spécialiste se fait aussitôt rassurant : « Oui, Elise, c’est une très bonne nouvelle ! Qui va assurer plusieurs milliers d’emplois sur cinq ans ! » On entendrait presque, alors, le soupir de soulagement de la présentatrice, redevenue tout sourire.
Devant cette joie manifeste des deux personnes présentes sur le plateau, à l’annonce d’une vente colossale d’engins de mort, jamais l’envie de devenir âne paisible dans un pré ne m’a autant saisi qu’en cet instant.

Le mot imprononcé

Vous trouverez ci-dessous l’article que j’ai rédigé pour le mensuel « Barricade » et qui figure au sommaire du numéro de février,
qui vient de paraître.

La scène se passe dans une librairie proche de la place de la République, à Paris. Je tombe nez à nez avec un ex-camarade perdu de vue depuis de nombreuses années. Nous nous étions connus dans la période d’après-Mai 68, dans un local anarchiste de Montmartre où de studieuses et passionnantes conférences à caractère historique étaient organisées chaque semaine. Puis nos lendemains, en attendant de chanter, empruntèrent des voies différentes. J’eus toutefois le temps de le connaître ardent syndicaliste révolutionnaire avant de le voir subitement vomir avec délectation ce qu’il adorait la veille, pour épouser dès lors, toujours avec fougue, les thèses de ce qu’on appelait l’ultragauche.
Situés à la gauche du gauchisme, les tenants de ce courant ultra-verbeux constituaient une curieuse et assez désagréable espèce militante dont la quasi-disparition semble aujourd’hui, à bien y regarder, moins triste que celle du psittirostre à gros bec ou du caracara de Guadeloupe. Adeptes des querelles sémantiques prétentieuses, chargés par eux-mêmes d’exprimer ce que le prolétariat ne sait pas qu’il pense, et armés d’une érudition scolastique peu répandue dans les ateliers de chaudronnerie, ils aimaient à vous assommer de formules chocs destinées à convaincre de l’équivalence de tous les systèmes politiques, démocratie et fascisme notamment. Assis au soleil d’une terrasse de café parisien, devant un demi de bière rafraîchissant, ces porte-parole bavards du peuple opprimé se montraient en mesure de démontrer, avec un sens inégalé de la mesure et sur un ton tout à la fois suffisant et goguenard, que l’attribution d’un numéro de Sécurité sociale aux salariés pouvait aisément être comparée aux chiffres sordides tatoués sur l’avant-bras des déportés des camps nazis.
Il m’arriva de penser à cet ancien camarade à l’époque où nombre de militants de cette mouvance, pas gênés pour un sou de faire un bout de chemin amical en compagnie de la pire racaille d’extrême droite, choisirent de se faire historiens véreux et propagandistes de l’abjection négationniste en prétendant que l’extermination des juifs d’Europe relevait d’une fable insensée.
Dans la période où le hasard nous mettait de nouveau en présence l’un de l’autre, au beau milieu de cette librairie, j’animais, avec un bon ami, une émission hebdomadaire, sur Radio-Libertaire, que nous agrémentions d’une rubrique anticléricale régulière. Faisant explicitement référence à cette chronique, mon ex-sympathisant libertaire, ex-syndicaliste révolutionnaire et ex-ultragauchiste me dit alors :
J’écoute souvent votre émission, mais dans votre séquence anticléricale vous parlez surtout de la religion chrétienne et un peu de l’islam, mais vous n’évoquez presque jamais cette religion… euh… comment dire… euh… tu sais… euh… tu vois… euh… cette religion… euh… qui se transmet par la mère…
La fin de sa tirade le vit afficher le sourire satisfait du type fier du bon mot qui, bien qu’odieux, distingue toutefois le xénophobe raffiné, dans un décor de bibliothèque, du gros crétin raciste éructant sa haine alcoolisée au comptoir du Café des Sports.
Plutôt porté à envoyer paître sur-le-champ les auteurs de tels propos, je ne sais pourquoi je réagis autrement cette fois-là. Posant mes mains sur les épaules du personnage (appelons-le Adolphe), je lui tins à peu près ce langage :
Ecoute-moi bien, Adolphe. Tu vas répéter après moi. Mais je dois quand même te prévenir que ça va te faire mal sur le moment, mais après, tu verras, tu te sentiras mieux. Répète après moi le mot « juif ». Allez, vas-y Adolphe, dis-le !
D’abord figé comme un général SS apercevant l’échoppe épargnée d’un fourreur viennois, Adolphe me tourna subitement le dos et sortit de la librairie sans dire un mot. Je ne l’ai jamais revu.

Cette anecdote oubliée m’est revenue en mémoire à la lecture récente d’un article (1) de l’ancien haut magistrat Philippe Bilger paru sur le site « Marianne 2 » et rendant compte du livre que le célèbre journaliste Ivan Levaï a consacré à l’affaire DSK. Exécutant sans appel l’ouvrage en question, Philippe Bilger tient néanmoins à préciser – par honnêteté, laisse-t-il entendre – qu’avant même cette parution, déjà, il n’aimait pas le travail de journaliste de son auteur. Un travail à ce point discutable, selon lui, qu’il devrait normalement valoir à Ivan Levaï bien des ennuis sur le plan professionnel. Oui mais voilà, toujours selon l’ex-magistrat, Ivan Levaï est « intouchable ». Intouchable ? Ah bon ? Mais pourquoi donc ? Comme moi, vous vous dites alors que le chroniqueur régulier de France Inter compte parmi les vieux de la vieille du métier, ces pontes du journalisme radiophonique jouissant d’une sorte de privilège d’antenne dû à l’ancienneté, que même leur éventuelle médiocrité ne saurait abolir. Vous n’y êtes pas !
Philippe Bilger, lui, nous fournit l’explication. Ou plutôt, il la suggère. Il imagine pour cela ce qui arriverait à des journalistes aussi peu scrupuleux qu’Ivan Levaï mais qui ne seraient pas des Ivan Levaï. Et arrive alors, dans son article, la phrase regrettable, la phrase lamentable, la phrase ignoble, la phrase tout entière bâtie, sans l’écrire, autour du mot terrible que n’osa prononcer Adolphe dans cette librairie parisienne proche de la place de la République : « Je n’ose pas imaginer le traitement qui serait réservé à un chrétien ou à un musulman avec des orientations professionnelles de ce type. » Eh oui, l’ « Intouchable » est, reste et restera intouchable, non par la grâce de son âge avancé ou de ses relations influentes, malgré son incompétence supposée ou l’orientation hautement discutable de ses propos. Non. Il lui suffit, aux yeux des Adolphe et des Bilger du monde entier, qui prennent soin de se lancer dans l’ignominie avec prudence et circonvolution, de n’être point de confession chrétienne ou musulmane. « Vous voyez ce que je veux dire ! », eût pu ajouter, avec le clin d’œil qui en dit long, celui-là même qui attribuait naguère au « comique » Dieudonné le mérite « d’avoir pendant longtemps secoué, bouleversé, agité un monde intellectuel dans des domaines où il est très difficile parfois de dire ce qu’on pense ».
Mais qu’est-il donc, Ivan Levaï, monsieur Bilger ? Dites-nous. Mais vous ne le direz pas, bien sûr. Vous êtes assurément mieux placé que quiconque pour savoir que le mot que vous vous interdisez de prononcer ne saurait être avancé comme explication de l’impunité de M. Levaï sans encourir les foudres de la justice. Et vous êtes trop bien éduqué pour vous laisser aller aux vulgarités de comptoir des crétins ordinaires qui dans leur bêtise haineuse nomment un chat un chat, et un juif un juif. Comme Adolphe, incapable d’assumer son évident racisme en nommant les choses et les êtres par leur nom, vous préférez le contournement allusif, la litote honteuse qui tente vainement de camoufler son abjection sous des dehors langagiers présentables.
Eh oui, monsieur Bilger, quelque chose a été transmis à Ivan Levaï par sa mère, comme dirait Adolphe. Cela vous gêne, n’est-ce pas ? Et cette gêne, venue de très loin et grandement partagée de droite à gauche, qui vous l’a transmise ?

(1) http://www.marianne2.fr/Affaire-DSK-Ivan-Levai-est-il-intouchable_a211967.html

« Barricade » n°4

Le numéro de février
du mensuel « Barricade »
vient de paraître.
En vente en kiosques
et chez les marchands de journaux.
Le sommaire ici.

Candidatus interruptus

Dans un précédent article, intitulé « Devinette irrévocable », j’avais eu l’occasion d’écrire ceci : « En 2006, il avait annoncé sa candidature à la présidentielle de l’année suivante. Cette décision était, selon lui, “irrévocable”. C’était dit sur ce ton péremptoire par lequel on distingue les hommes politiques de caractère de ceux qui distillent les promesses vaseuses, sans lendemain. Quelques semaines plus tard, il se retirait de la compétition… au profit de Ségolène Royal. » Puis, un peu plus loin : « Il vient de se déclarer candidat à la présidentielle de 2012. Pourvu que ce ne soit pas aussi irrévocable que la dernière fois… qu’on rigole un peu ! »
Las ! On s’amusera donc moins que prévu. Jean-Pierre Chevènement vient de faire savoir qu’il se retirait de la course à l’Elysée, n’ayant plus assez de moyens pour impressionner sa locataire, Marianne, qui a des goûts de luxe.
Certes, cette dernière ne se montrait guère séduite jusque-là par le charme décati et le discours quelque peu vieille France du vieux lion de Belfort.
Mais tout de même, ces brèves liaisons à répétition avec Dame République, qui se terminent invariablement par un candidatus interruptus… C’est d’une indélicatesse !…

Raul Castro (caricature provenant du site "Polemica cubana")

Samedi et dimanche derniers s’est tenue à La Havane la première conférence nationale de rénovation du Parti communiste cubain, à laquelle les médias n’ont pas apporté l’attention qu’elle méritait.
A l’issue de cette réunion, le président Raul Castro, frère de l’autre, a fait part de cette décision d’une folle audace, comme seuls les partis communistes au pouvoir savent en prendre pour mieux nous surprendre : un seul parti – communiste ! – pourra continuer d’exister sur cette île ! « Renoncer au principe du parti unique reviendrait tout simplement à légaliser le parti ou les partis de l’impérialisme dans notre patrie », a-t-il affirmé. Pour éviter cette terrible catastrophe, il n’y aura donc pas plus de liberté d’expression qu’auparavant, ni d’association, ni de manifestation, ni droit d’entrer et de sortir de l’île. Ça bouge à Cuba !
Sur le plan économique, que tout le monde s’accorde à qualifier là-bas de désastreux, on apprend qu’une grande offensive sera menée contre la corruption, désormais combattue de manière implacable. En effet, après cinquante-deux années de période transitoire devant mener au socialisme véritable, et sans qu’il existe pourtant de partis de l’impérialisme, comme on l’a vu, la corruption gangrène l’économie cubaine. Courage, camarades, et gageons que cette décision phénoménale permettra de faire reculer ce cancer contre-révolutionnaire avant la tenue d’une seconde conférence de rénovation du Parti, dans un petit demi-siècle.
Enfin, car on ne fait jamais les choses à moitié à Cuba quand une ferme volonté d’apporter des bouleversements à la vie politique et sociale anime ses dirigeants, « une application progressive » de la limitation des mandats sera mise en œuvre, pour parvenir (le président cubain n’a pas précisé quand exactement, mais qu’importe !) à deux quinquennats successifs aux postes politiques principaux. Saluons cette proposition révolutionnaire exemplaire, mise en avant par un homme qui fut, entre autres, ministre de la Défense de son pays durant quarante-sept ans.

Wilman Villar

Si les médias se sont très peu penchés sur cet événement du week-end dernier à La Havane, il en est un autre qu’ils ont, dans une touchante unanimité, totalement ignoré : la mort, le 19 janvier, après cinquante jours de grève de la faim, du prisonnier politique Wilman Villar, dans un hôpital de Santiago de Cuba.
Arrêté le 14 novembre dernier dans sa ville de résidence, Contramaestre, pour avoir participé à une manifestation interdite organisée par l’Union patriotique cubaine, dont il était membre, Wilman Villar avait entrepris sa grève de la faim au lendemain de sa condamnation à quatre ans de prison pour outrage et violation de l’autorité. Il en est mort. Il avait 31 ans.
Comme Orlando Zapata en février 2010, décédé à l’âge de 42 ans après un jeûne de quatre-vingt-cinq jours entrepris « pour promouvoir la société civile à Cuba », Wilman Villar n’aura pas eu le temps de vivre encore un peu pour apprécier les prodigieuses avancées que vient de connaître le régime castriste. C’est dommage !

Souvenir…

Parmi les scènes cocasses du film « Les nouveaux chiens de garde », sorti récemment, on peut voir, lors d’une de ces réunions mondaines où se côtoient en toute complicité représentants politiques et vedettes des médias, Charles Pasqua et Arlette Chabot, alors responsable du service politique d’une chaîne de télévision publique, se faire la bise, en toute amitié.

Souvenir…
Le 7 novembre 1997, le sympathique Emmanuel Laurentin, alors animateur de l’émission « L’Histoire en direct », sur France Culture, organisait un débat, au studio Charles-Trenet de la Maison de Radio France, sur le thème « Les radios libres : 1977-1983 ». Les invités en étaient Pierre Bellanger, fondateur de La Voix du Lézard, devenu président de Skyrock ; Georges Fillioud, ex-ministre de la Communication durant l’ère Mitterrand ; Antoine Lefébure, véritable pionnier du radio-librisme et fondateur de Radio-Verte ; Annick Cojean, journaliste, qui avait couvert, pour le quotidien Le Monde, toute cette période de la naissance des radios dites libres et des événements liés aux conditions d’attribution de fréquences pour certaines d’entre elles ; enfin, je représentais, au côté de tous ces personnages, Radio-Libertaire.
Arrivé le premier à la Maison de Radio France pour participer à ce débat, je fus invité à pénétrer dans une petite salle d’attente. Quelques minutes plus tard, je vis arriver l’ancien ministre mitterrandien Georges Fillioud. Puis survint la journaliste Annick Cojean. L’ex-ministre se leva alors d’un bond, bras ouverts, grand sourire, en s’exclamant « Annick ! ». De son côté, la journaliste forcément indépendante puisque œuvrant pour le « journal de référence », y alla d’un jovial et retentissant « Georges ! ». Tous deux tombèrent alors dans les bras l’un de l’autre, avec force bises, compliments et réel plaisir de se retrouver.
Assis dans cette petite pièce à deux pas de ces personnes enlacées et se pommadant mutuellement, je mesurais alors on ne peut mieux, en les observant, la distance séparant le monde politique de celui du journalisme haut de gamme…

A table !

Ainsi, le « Gault et Millau » et le « Guide Michelin » de la finance ont enlevé une étoile à l’Auberge de France.
Bien sûr, le taulier gueule « De quoi ils se mêlent », repris par le chœur des fidèles et des éventuels repreneurs : « Quelle est leur légitimité ? »
Moi, personnellement, qui prend ma semoule, mes pois chiches et mes olives chez Leader, ça me laisse presque indifférent. Presque ?
C’est encore le petit personnel qui va trinquer. Et qui va compter sur la Marine pour le maintenir à flot.
Comme si son brouet à base de recettes traditionnelles et de bouc émissaire à toutes les sauces pouvait être ragoûtant.
- T’as bonne mine, l’anar ! Mais qu’est-ce que tu proposes ?
Rien ! C’est-à-dire tout.
Qu’on fasse chacun la tambouille qui nous plaît, comme on l’entend, avec qui la goûte et l’entend de même. Ça durera pas ? Quelle chance ! On recommencera d’autres recettes avec d’autres amateurs.
- Ce sera un beau bordel dans la cambuse !
C’est vrai. Mais ce sera fun, et franchement la spécialité du chef pour tous, je l’sens pas.
Allez, bonap !
Jean-Victor Verlinde

Vendredi 13 janvier au soir, à une heure de grande écoute, était retransmise sur une chaîne de télévision du service public l’édition 2012 de ce qu’ « ils » appellent « La fête de la chanson française ». Au programme, bien sûr, tous ces artistes qu’il est permis de voir et d’entendre en permanence, tout au long des années qui passent, sur le petit écran et sur les ondes radio. Toujours les mêmes.
Car la « chanson française », c’est devenu ça : le show-biz, les paillettes, on tape dans ses mains, les bons sentiments qui dégoulinent jusque sur la zapette, on s’aime tous, on s’embrasse, on a une pensée pour les myopathes de Somalie, le dernier jeune talent qui promet beaucoup, la preuve il chante avec un chapeau sur la tête, on reprend en chœur l’immortel succès d’un grand ancien disparu, « qui nous manque tant », précisera une présentatrice un peu « bas de plafond ». La grand-messe peut commencer. Et pour la bénédiction, on fera même venir une grande vedette vieillie qui aime tout le monde, un Aznavour ou cette pauvre Juliette Gréco, caricature d’elle-même.
Vendredi 13 janvier, pour cette prétendue fête annuelle de la chanson française, comme lors des années précédentes et celles à venir, n’ont pas été conviés Véronique Pestel, Béa Tristan, Gérard Pierron, Anne Sylvestre, Rémo Gary, François Gaillard, Melaine Favennec, Philippe Forcioli, Sarcloret, Gilbert Laffaille, Yvan Dautin, Jean-Michel Piton, Michèle Bernard, Francesca Solleville, Thomas Pitiot, Gérard Morel, Michel Bühler, Jacques Bertin, Alain Sourigues, Xavier Lacouture, Pierre Delorme, Hélène Maurice, Vincent Absil, Hélène Martin, Louis Capart, Hervé Akrich, Wladimir Anselme, Laurent Berger, Michel Arbatz, Clément Bertrand, Nicolas Bacchus, Môrice Benin, Michel Boutet, Céline Caussimon, Anne Peko, Anna Prucnal, Romain Didier, Loïc Lantoine, Annick Cisaruk, Christian Camerlynck, Henri Courseaux, Christiane Courvoisier, Claire Elzière, Natacha Ezdra, Entre 2 Caisses, Eric Toulis, Bruno Daraquy, Jean Duino, Agnès Debord, Dominique Grange, Joël Favreau, Jean-Luc Debattice, Marc Havet, Michel Hermon, Bernard Joyet, Jehan, Jofroi, Jean Guidoni, Marcel Kanche, Alice Dézailes, France Léa, Romain Lemire, Nicolas Reggiani, Elizabeth, Jean-Pierre Réginal, Gilles Roucaute, Claude Semal, Gilles Servat, Bruno Ruiz, Nathalie Solence, Marc Ogeret, Simone Tassimot, Mouron, Eric Frasiak, Valérie Ambroise, Lou Saintagne, Valérie Mischler, Annick Roux, Jean Vasca, Laurent Viel, Zaniboni, Madame Raymonde, Coline Malice, Vanina Michel, Pascal Mary, Laurent Malot, Pierre Lebelâge, Yannick Le Nagard, Hervé Lapalud, Gérard Pitiot, Dominique Ottavi, Jeanne Garraud, Gaëlle Vigneaux, Alain Léamauff, Alain Nitchaieff, Nathalie Miravette, Louis Arti, Gildas Thomas, Jean-Marie Vivier, Coko, Alain Aurenche, André Bonhomme, Presque Oui, Clément Bertrand, Rue de la Muette, Christian Paccoud, Henri Tachan, Aline Dhavré, Hervé Suhubiette, David Sire, Emmanuel Depoix, Philippe Guillard, Claude Astier, Frédéric Bobin, Paule-Andrée Cassidy, Ariane Dubillard, Mona Heftre, Jean Dubois, Grabowski, Flavia, Thibaud Couturier, Thomasi, Olivier Trévidy, Wally, Gilles Maire, Eric Guilleton, Jules Bourdeaux, Jean-Claude Mérillon, Florent Vintrignier, Thierry Romanens, Bel Hubert, Julos Beaucarne, Christophe Bonzom, Chantal Grimm, Elsa Gelly, Muz Nouch, Michel Murty, Le P’tit Crème, Gabriel Yacoub, Jacques Yvart, Evelyne Gallet… (j’en oublie beaucoup, liste à compléter par le lecteur)…
Comme Allain Leprest, qu’un crétin branché à carte de presse oublie de citer dans l’article de Libération qu’il consacre aux chanteurs disparus au cours de l’année 2011, vous n’existez pas, amis de la chanson de paroles, ou si peu…
Mais le trou dans lequel on vous enterre chaque jour un peu plus ne semble pas encore assez profond aux yeux de certains. Interrogé sur son métier pour le journal La Croix, Bénabar, chantre avant-gardiste du banal, porte-voix de la réhabilitation de l’insignifiant, de l’exaltation du dérisoire et du futile, s’est trouvé un combat urgent et d’importance à mener : « Je défends bec et ongles la chanson de divertissement. Si vous écoutez les mêmes chansons que votre boulangère, vous n’avez pas forcément échoué dans la vie. »
Et ta boulangère de 50 ans, Bénabar, elle a une Rolex ?

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